mercredi 25 novembre 2020

Rusty Brown, de Chris Ware (2019)

Le processus d'élaboration des œuvres de Chris Ware est long et complexe, ce qui explique en partie la parcimonie avec laquelle paraissent ses chefs-d'oeuvre successifs : Jimmy Corrigan (2000), Building Stories (2012) puis maintenant Rusty Brown (paru en anglais en 2019, traduit cette année en français) ; bien sût, il publie à côté de ces "sommes" d'autres ouvrages qui peuvent être tout aussi riches, comme sa magnifique autobiographie superbement illustrée, Monograph, publiée en 2017. Mais revenons au processus d'élaboration de ses ouvrages : pour la majeure partie d'entre elles, les planches paraissent d'abord en feuilleton dans des journaux, puis sont collectées dans les livres de la série Acme Novelty Library qu'il publie depuis 1993, avant d'être enfin regroupées dans des livres comme Rusty Brown ; à chaque étape Chris Ware est suceptible de modifier, plus ou moins en profondeur, ses pages. Rusty Brown est ainsi l'agrégation de trois volumes d'Acme Novetlty Library, auxquels est ajouté un épisode complètement inédit. Les pages collectées dans Rusty Brown étaient ainsi publiées en parallèle de celles compilées dans Building Stories, dans les mêmes numéros de l'Acme Novelty Library, à partir du numéro 16 (le 14ème ayant conclu la saga de Jimmy Corrigan et le 15ème étant une compilation de saynètes en une planche ou plus courtes encore).

Avec le présent ouvrage, l'auteur est revenu à un format relativement classique : un long ouvrage (plus de 400 pages, souvent très denses) en format à l'italienne, comme pour Jimmy Corrigan. Nous sommes loin de l'exubérance des 14 fascicules aux formats divers contenus dans une boîte de Building stories. Cependant, il ne faut pas trop se fier à cette apparence de simplicité : Comme d'habitude avec Chris Ware, tout a été pensé et réalisé avec soin : couvertures, jaquettes, mentions légales, rien n'est laissé au hasard, le moindre centimètre carré de l'ouvrage fait partie intégrale de l'oeuvre artistique de Chris Ware. Et il suffit d'ouvrir le livre pour s'apercevoir de l'originalité de la composition : grande variété dans la taille et la disposiiton des cases, alternance de pages muettes et d'autres plutôt bavardes, densité parfois extrême de certaines planches (le nombre de cases par page pouvant atteindre la quarantaine...)...

Les familiers de l'œuvre de Chris Ware connaissaient bien Rusty Brown. Il s'agit d'un des personnages fétiches de l'auteur, avec Jimmy Corrigan, Quimby the mouse, le cowboy Big Tex, l'astronaute Rocket Sam et quelques autres. Il est apparu dans quelques saynètes des Acme Novelty Library, au moins depuis les volumes 10 et 11 (publiés en 1998) ; ces deux livres étaient essentiellement consacrés à deux épisodes de la saga de Jimmy Corrigan mais contenaient également quelques "gags" mettant en scène Rusty Brown. Dans ces pages et dans de nombreuses autres qui ont suivi, il était dépeint comme un adulte célibataire, collectionneur compulsif de comics et de figurines, partageant cette passion avec son seul ami, Chalky White. Ce dernier semblait néanmoins plus équilibré que le malheureux Rusty, et avait même réussi à fonder une famille, apparemment normalement épanouie, alors que Rusty s'enfonçait dans la déchéance.

Dans le pavé qui porte son nom, on découvre Rusty quelques années plus jeune, sous les traits d'un jeune garçon, souffre-douleur de ses camarades, passant déjà son temps à rêver de super héros, amoureux de Supergirl dont il garde précieusement une figurine, et partageant cette passion avec son copain Chalky. Le premier quart de l'ouvrage (repris des volumes 16 et 17 de l'Acme Novelty Library, publiés en 2005 et 2006) relate quelques heures de la vie de Rusty Brown, dans son collège. Autour de lui, Chris Ware dépeint plusieurs autres personnes : son père, William Brown, professeur dans le même établissement et écrivain de nouvelles de science-fiction à ses heures perdues, Chalky White et sa soeur Alison White, Jason Lint, un camarade d'Alison, voulant passer pour l'un des "cadors" du lycée, Joanne Cole, professeure noire... Parmi les personnages secondaires, on voit également apparaître un certain Mr Ware, professeur de dessin, qui a les traits de l'auteur, et qui semble aussi peu sûr de lui que celui-ci.

Après cette première partie se déroulant sur quelques heures (avec parfois deux récits en parallèle, la bande du bas de la page suivant un autre personnage que le reste de la planche), qualifiée par l'auteur d'Introduction, le récit va suivre successivement trois des personnages sur des années : C'est d'abord le père de Rusty Brown, dont on découvre une nouvelle de science-fiction, ainsi que le terreau de la vie réelle dont elle est issue (récit publié en 2008 dans Acme Novelty Library 19), puis Jordan Lint, dont est dévoilée la vie entière, depuis sa naissance en 1958 à sa mort en 2023 (récit publié en 2010 dans Acme Novelty Library 20), et enfin Joanne Cole (dans des planches inédites).

De la journée racontée au début de l'ouvrage éclosent donc des récits s'étendant sur des années, avec des personnages qui se sont croisés et dont les destins ont divergé. Cela permet d'aborder une variété de personnages et de situations. Rusty Brown est le personnage du gamin souffre-douleur auquel nous a déjà habitué Chris Ware depuis Jimmy Corrigan. Son père, William Brown, est une personne à peine moins pathétique, mais il a une profession stable, a publié des nouvelles, a eu des aventures amoureuses, s'est marié et a eu un enfant. Avec Jordan Lint, nous découvrons en quelque sorte l'envers du décor : Jordan Lint n'est pas un souffre-douleur risible, bien au contraire ; il appartient au groupe des adolescents qui martyrisent leurs camarades les plus faibles, se moquent des professeurs et fument des joints en cachette. Cela ne changera finalement que peu de chose : il connaîtra autant de tristesse et de désillusions au fil de sa vie, en partie causées par ses faiblesses et ses lâchetés dans ses relations avec ses proches. La situation est encore différente pour Joanne Cole. Professeure noire, c'est une femme forte et volontaire qui a lutté toute sa vie pour s'imposer dans un milieu passablement mysogyne et historiquement raciste.

Chris Ware manie donc le temps long, on suit la vie de Jason Lint du début à la fin, ainsi que de longues années dans l'existence de William Brown et de Joanne Cole, ainsi que le temps courts, l'instantané d'émotions fugitives, dans certains passages où le temps semble se dilater à l'infini, la chute d'un flocon de neige prenant un temps considérable. Pour jouer sur ces différentes temporalités, Chris Ware fait preuve de beaucoup d'imagination et fait appel à de nombreuses potentialité de la bande dessinée. Ainsi, dans Jason Lint, il mèle des cases de tailles très différentes, de grandes cases avec des personnages en gros plan ou au contraire des vues d'ensemble, comme des arrêts sur image, et des cases minuscules s'enchaînant très rapidement. Certains mots, certaines images très schématiques, s'intercalent entre les cases, servant de ponctuation, de rimes ou un comme moyen pour expliciter des sentiments. Chaque page représente un épisode, ou un moment, de la vie de Lint. En quelques dessins et quelques mots, Chris Ware nous dépeint les sentiments, les sensations, les désirs de Lint à l'occasion de la mort de sa mère, de son mariage, de la naissance de son fils, ou de ses derniers instants. Pour cela, il fait preuve d'une inventivité exceptionnelle et toujours renouvelée.

In fine, l'objectif est toujours le même, à la fois très simple et extrêmement ambitieux : Chris Ware cherche à rendre compte de l'accumulation de sensations fugitives, de moments souvent anodins, de sentiments diffus, qui peu à peu construisent une vie. Comment dépeindre les impressions fugaces qui poussent chaque individu à conduire sa vie comme il le fait, qui le rendront heureux ou malheureux. Comment rendre compte du temps qui passe, des moments fugitifs qui se transforment au fil des ans en souvenirs récurrents, blessures toujours ouvertes ou bien réminiscences de bonheurs disparus. S'il existe un auteur de bande desinée qui est à la recherche du temps perdu, c'est bien Chris Ware...

Tout ceci n'est pas purement abstrait, Chris Ware ne nous égare pas dans des considérations vagues sur la mémoire et le temps qui passe. La ville où se déroulent les récits est issue des souvenirs d'enfance de l'auteur, grandi à Omaha, une bourgade de province avec un fort passé ségrégationniste. Relations complexes entre adolescents, difficulté à enseigner, parcours du combattant d'une femme noire cherchant à mener une existence libre et indépendante... Les mésaventures des personnages sont fortement ancrées dans des problématiques très concrètes.

L'ouvrage s'achève sur un "intermission" laissant présager une suite à cet ouvrage déjà magistral (d'ailleurs répertorié comme Rusty Brown, part I, dans la bibliographie rédigée par Chris Ware à la fin de Monograph). Comme toujours avec Chris Ware, il va falloir nous armer de patience, mais cela envaut largement la peine...

dimanche 25 octobre 2020

Inhumain, de Denis Bajram, Valérie Mangin et Thibaud de Rochebrune (2020)

Besoin d'évasion en une période troublée ? Regain d'inquiétude face à l'accélération du progrès technologique, et notamment le développement de l'intelligence artificielle ? Renouveau de la prise de conscience de la crise environnementale majeure qui nous attend (et qui a d'ailleurs déjà commecné) si nous ne changeons pas significativement nos modes de vie ? Je ne sais pas quelles en sont les raisons, mais j'ai l'impression que nous assistons actuellement à une multiplication d'oeuvres de science-fiction de qualité dans la bande dessinée francophone... (Et je n'ai aucune idée de l'ampleur réelle du phénomène, j'ai peut-être prêté plus d'attention à de tels livres récemment, sans que cela ne reflète en fait un mouvement significatif dans les publications.) J'ai en tout cas lu ces dernières années quelques bandes dessinées abordant des thèmes classiques de science-fiction avec imagination et talent : gouvernance politique dans Shangri-La de Mathieu Bablet, souffle épique dans Universal War Two de Denis Bajram, dont on attend la suite avec impatience depuis 2016, inquiétudes écologiques dans Transperceneige - Extinctions de Jean-Marc Rochette et Matz, visions grandioses de machines et d'espace dans Labyrinthus de Christophe Bec et Fabrice Neaud, etc.

Je viens notamment de lire Inhumain sur un scénario de Denis Bajram et Valérie Mangin, qui ont déjà travaillé plusieurs fois ensemble, notamment sur l'intriguant triptyque Abymes, et des dessins de Thibaud de Rochebrune. Un vaisseau spatial transporte cinq astronautes et un robot humanoïde. À l'approche d'une planète inconnue, l'équipage semble pris d'une heureuse inconscience, ce qui conduit à l'écrasement du vaisseau. Le robot et les quatre survivants vont explorer cette planète et iront de découverte en découverte : ils sont d'abord aidés par des pieuvres géantes qui les aident à gagner la surface de l'océan dans lequel ils sont arrivés. Parvenus sains et sauf sur le rivage, ils sont accueillis par une population d'humains qui parlent la même langue qu'eux. Mais ces habitants, vivant nus, à la conversation limitée, aux conditions de vie rudimentaires et aux habitudes ritualisées, ne semblent pas en mesure de répondre aux nombreuses questions qui assaillent les rescapés.

Les astronautes vont donc partir explorer cette planète étrange, pour mieux comprendre le mode de fonctionnement de ses habitants, humains et non humains, leur origine, leurs interactions mutuelles et leurs raisons d'être. Denis Bajram et Valérie Mangin ne nous déçoivent pas : comme on pouvait s'y attendre de leur part, ce récit de 94 pages mêle scènes grandioses, récit d'aventure et questionnement métaphysique.

Les dessins de Thibaud de Rochebrune mettent en scène très efficacement les différents paysages de cette planète, les machines en plus ou moins bon état et les mystérieuses créatures rencontrées. Son utilisation efficace des couleurs, privilégiant des teintes assez homogènes qui varient d'une scène à l'autre, permet de créer des ambiances variées en fonction des épisodes successifs de découverte.

Un excellent récit de science-fiction, riche en surprises et en questionnement...

lundi 27 avril 2020

Chris Ware et le confinement

Les jours précédents, je vous parlais du cadeau de Jean-Christophe Menu à l'occasion du confinement et d' actualités récentes relatives à Fabrice Neaud. Aujourd'hui, traversons l'Atlantique pour évoquer un auteur états-unien, Chris Ware.

J'avais prévu de vous parler de la sortie de son nouveau chef-d’œuvre, Rusty Brown, mais je n'ai pas encore pris le temps de le faire. Je vais rester plus succinct aujourd'hui et évoquer simplement deux de ses publications récentes, toutes deux liées à la pandémie et au confinement.

La première est une planche dans laquelle il se représente, comme souvent, sous forme de plusieurs ronds. Il y donne des conseils humoristiques sur la meilleure façon de vivre en confinement, partant du principe que, en tant qu'auteur de bande dessinée, c'est un "professionnel" de ce mode de vie.

La deuxième publication est une nouvelle couverture du New Yorker. Chris Ware en a déjà publié un certain nombre (voir par exemple ici ou ), généralement très réussies. Celle-ci l'est aussi. Elle met en scène, avec une composition et un jeu de couleurs parfaitement adaptés, une femme personnel de santé dans un hôpital, communiquant par vidéo avec sa famille.

dimanche 26 avril 2020

Mise à jour du site de Fabrice Neaud et actualités

Cela faisait quelque temps que le site Internet de Fabrice Neaud n'avait pas été mis à jour. Des actualités récentes, et un peu de loisir laissé par la période de confinement, m'ont permis de rattraper un peu de retard...

Alors, quoi de neuf ? Fabrice Neaud travaillait depuis quelque temps sur un cycle de science-fiction en deux volumes scénarisés par Christophe Bec, Labyrinthus. En 2057, des cendres tombées du ciel sont à l'origine de destructives maladies respiratoires. La coïncidence peut être vue comme troublante, mais ceci a été imaginé il y a plusieurs années et donc n'a aucun lieu avec la pandémie actuelle... Bref, il semble s'agir d'une maladie d'origine extraterrestre destinée à décimer l'Humanité. Une équipe est envoyée sur un satellite de Mars pour mieux comprendre le phénomène.

Ce cycle comptera deux volumes, tous deux déjà terminés. La pandémie en a retardé la sortie mais de nouvelles dates ont été annoncées par l'éditeur, Glénat : 26 août 2020 pour le premier tome, Cendres, et 21 octobre 2020 pour le deuxième, La Machine.

Et cette mise à jour a permis d'actualiser légèrement quelques autres aspects, dont l'avancée de Fabrice Neaud sur d'autres projets...

Patin Couffin : Un beau cadeau de Jean-Christophe Menu en ces temps de confimenent

Les auteurs de bande dessinée sont bien évidemment confinés comme tout le monde. Ils réagissent à la situation de diverses manières.

Ainsi, jean-Christophe Menu vient de passer deux jours à réaliser la maquette d'un nouveau recueil d'un grand nombre de ses récits courts : au total 254 pages de bande dessinée...

Il a appelé ce recueil Patin Couffin et l'a mis gracieusement en ligne sur son profil sur un réseau social bien connu. Un bien beau cadeau pour tous ceux qui ont un peu de temps libre en période de confinement !

Il ne s'agit bien entendu pas de pages inédites, ou très peu. Jean-Christophe Menu n'est pas un auteur très prolifique et plus de 250 pages de bande dessinée représentent un gros investissement. Certaines des pages les plus anciennes datent des années 1990 et ont été reprises dans Livret de Phamille. Les pages les plus récentes (2016-2017) sont notamment les quatre épisodes de SOS Valises, récits de rêves publiés dans la revue Pandora. On remarque aussi, dans ces pages récentes, une planche se déroulant au Mont-Vérité, le monde monacal imaginaire familier des lecteurs de Jean-Christophe Menu, ainsi que deux planches indépendantes dessinées en hommage à des pionniers de la bande dessinée : Dreams of the Rarebit Frouze fait référence à Winsor McCay (auteur de Little Nemo et, beaucoup moins connu, Dream of the Rarebit Fiend) et En Direct de la Rédaction (2019) fait référence aux textes écrits pour le journal de Spirou par Yvan Delporte, illustrés par André Franquin et narrant quelques méfaits de Gaston Lagaffe. À ma connaissance, ces trois planches sont inédites, au moins en album.

Entre ces récits du milieu des années 1990 et ceux de la fin des années 2010, Jean-Christophe Menu nous offre un florilège d'histoires diverses : on y retrouve bien entendu les moines du Mont-Vérité, des récits de la jeunesse de l'auteur (dont un ode à sa vieille 4L), des témoignages de son amour de la bande dessinée et de la musique (avec entre autres les Sex Pistols et d'autres groupes de punk), certains des récits intitulés Chroquettes et déjà rassemblés dans le recueil éponyme, etc.

Merci, Jean-Christophe Menu, pour ce beau cadeau !

mardi 11 février 2020

Décès de Claire Brétécher (1940-2020)

Claire Brétécher vient de mourir. C’était vraiment un personnage hors norme du monde de la bande dessinée francophone. Bien sûr, c’était une femme à une époque où les autrices étaient exceptionnelles dans le petit monde de la bande dessinée. Elle a réussi à s’élever à la hauteur des plus grands auteurs de son époque. Et certains de ses collègues masculins, Marcel Gotlib en tête, ne cessaient de vanter à la fois son talent et sa beauté...

Mais c’est d’abord par son talent, très grand et tout à fait original qu’elle a marqué son époque.

Son trait, d’apparence très spontané et peu généreux pour ses personnages, détonnait au milieu du dessin humoristique classique de ses collègues, qui s’inspiraient presque tous de Hergé ou de Franquin, voire d’Uderzo dans une moindre mesure. Elle débuta dans Tintin à partir de 1965 puis dans Spirou à partir de 1967. Elle fut ensuite invitée par René Goscinny, qui avait l’œil pour repérer les talents originaux, pour prendre part à l’aventure du journal Pilote de la grande époque. Elle en partit pour fonder en 1972, avec Nikita Mandryka et Marcel Gotlib, L’Écho des savanes, l’une des premières revues fondées par des auteurs iconoclastes qui allaient révolutionner la bande dessinée dans les années 1970. Elle fut également appelée par Franquin, l’un de ses très nombreux admirateurs, pour participer à l’expérience du Trombone Illustré en 1978.

Surtout, elle a insufflé dans la bande dessinée francophone un souffle de critique sociologique qui y était inconnu jusqu’alors. Ses Frustrés firent les beaux jours du Nouvel Observateur et proposaient chaque semaine à ses lecteurs le portrait d’une certaine bourgeoisie intellectuelle contemporaine (on ne parlait pas encore de « bobos » à l’époque) dans des saynètes très drôles et bien senties, avec un ton jamais vu dans les séries de ses collègues (l’œuvre la plus proche était probablement les tout aussi formidables Explainers de Jules Feiffer, de l’autre côté de l’Atlantique). Roland Barthes la considérait même comme « la plus grande sociologue de l’année 1975 ».

Il n’y eut pas que cela : la médiévale Cellulite, l’adolescente Agrippine, le « bobologue » docteur Ventouse étaient également très drôles et en phase avec leur époque.

dimanche 20 janvier 2019

Quand un article sur la science fiction en bande dessinée fait entrer dans une autre dimension

Le dernier numéro de la revue Les Cahiers de la BD consacre sa page de couverture et un gros dossier à la science fiction dans la bande dessinée. L'analyse ne va pas très loin mais on peut y lire une revue historique et thématique de nombreuses œuvres de SF en BD considérées comme majeures par l'auteur de l'article. L'absence flagrante de quelques œuvres majeures de la bande dessinée francophone m'a poussé à m'interroger : l'auteur de l'article et moi vivons-nous dans deux dimensions parallèles, avec des corpus d’œuvres différents ?

Vu le grand nombre d'œuvres citées, l'auteur donne l'impression de vouloir être relativement complet plutôt que d'effectuer une sélection critique. Quelle n'a donc pas été ma surprise de découvrir des oublis majeurs aux deux extrémités du spectre chronologique concernant la bande dessinée francophone.

Il fait commencer la bande dessinée de SF dans la sphère franco-belge avec Valérian en 1967(on pourrait chipoter en pointant qu'il n'aborde que les séries spécialisées, laissant de côté les nombreuses incursions dans la SF de séries "généralistes" telles que Tintin, Spirou ou Blake et Mortimer et bien d'autres ; cependant, pour discutable qu'il soit, ce choix ne me choque pas outre-mesure). Pourtant à cette date Jean-Claude Forest avait déjà créé deux séries majeures de science-fiction (et même deux séries majeures de la bande dessinée en général).

Avec Barbarella, apparue dans la revue V Magazine en 1962, Jean-Claude Forest inaugurait brillamment une série majeure de SF, foisonnant de thèmes forts (la télétransportation avec le Tric-Trac-Transfert dans Les Colères du Mange-Minutes, les univers imbriqués dans le Semble-Lune) et d'inventions marquantes et poétiques (la machine excessive, l'ange aveugle dans le premier tome par exemple). Ses créations eurent même un rayonnement largement international grâce au film que Vadim tira des aventures de cette belle aventurière de l'espace.

Deux ans plus tard, le même Forest créait avec Paul Gillon Les Naufragés du Temps dans le magazine Chouchou. Le ton est très différent. Située dans un univers post-apocalyptique où la Terre doit être abandonnée, le récit est cette fois véritablement épique et romantique (le sort des deux "naufragés du temps" destinés à s'aimer au travers des siècles). Encore une fois la force de l'imagination de Forest fait merveille et certaines de ses intuitions (L'lombri, passerelle entre des points très éloignés de l'espace-temps) présentent de façon poétique des trouvailles de la science qui ne seront que progressivement vulgarisées (trous noirs et trous de vers). En outre, ce qui ne gâche rien, les dessins de ces deux séries, très différents, sont magnifiques et inventifs.

À l'autre bout du spectre chronologique, dans les séries encore en cours, j'ai noté avec étonnement l'absence d' Universal War de Denis Bajram. Cette série est pourtant parvenue à concilier brillamment succès public et reconnaissance critique. Denis Bajram revisite avec brio de nombreux thèmes classiques : la guerre interplanétaire, le voyage temporel, etc. Esprit scientifique, il construit une intrigue très rigoureuse, mais sans brider le souffle épique de sa saga. Et il y adjoint une peinture sociopolitique à même de nous faire réfléchir sur certaines évolutions de nos sociétés actuelles.

Ce qui est, un peu, rassurant est que parmi les quelques auteurs interrogés sur leurs influences, l'un cite Forest et un autre cite Bajram... Ces deux auteurs sont en effet une influence majeure pour bien des auteurs qui les ont suivis. Nous voici donc revenus dans notre dimension...