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mardi 25 octobre 2016

Ego comme X est mort, vive Ego comme X

En surfant tranquillement sur Internet ce soir, j'ai découvert presque par hasard cette déclaration de Loïc Néhou sur le site d'Ego comme x : « Bon... il est temps d’officialiser les choses : voici 5 ans que je ne me salarie plus (au passage, je ne remercie pas le CENTRE DU LIVRE ET DE LA LECTURE en POITOU-CHARENTES) et 2 ans que j’ai arrêté de publier des livres (je ne remercie pas non plus MAGELIS - POLE IMAGE d’Angoulême), je déclare donc que les ÉDITIONS EGO COMME X cessent désormais leurs activités. »

On voyait bien depuis quelques années qu'Ego comme x ne publiait plus autant de livres qu'avant. Certes, cette maison d'édition n'en avait jamais publié beaucoup, privilégiant toujours la qualité (et quelle qualité !) à la quantité. Certes, cela rejoint les difficultés de l'édition de bandes dessinées en général et des bandes dessinées autobiographiques en particulier (dont j'ai déjà parlé sur ce blog), qui étaient la spécialité d'Ego comme X. Mais voir cela écrit noir sur blanc m'a donné un choc.

Les éditions Ego comme x ont commencé très fort. Créées en 1994, elles révolutionnèrent la bande dessinée francophone, avec, à la même époque, L'Association, Fréon et Amok ou Cornélius. Elles regroupaient dans une revue (du même nom) quelques auteurs débutants mais déjà magistraux, Fabrice Neaud, Xavier Mussat, Vincent Sardon, Frédéric Poincelet, etc. Et, pendant leur première décennie d'existence, elles publièrent certaines des œuvres les plus marquantes de la bande dessinée francophone de ces quarante dernières années : les quatre volumes du Journal de Fabrice Neaud et Sainte Famille de Xavier Mussat. Grâce à ces œuvres et à quelques autres, l'autobiographie en bande dessinée francophone a atteint des sommets extraordinaires.

Les éditions Ego comme x avaient donc commencé très fort en publiant des chefs-d'œuvre marquants et en faisant découvrir certains des auteurs les plus talentueux de la fin du XXème siècle et du début du suivant. Elles n'en sont pas restées là et ont réussi à se renouveler : publication de nouveaux auteurs, soit, comme Jean Teulé et Frédéric Boilet, de grands anciens dont les œuvres étaient peu ou mal rééditées (Frédéric Boilet, en plus de voir ses œuvres rééditées, a aussi publié chez Ego comme x ce qui est à mon sens son meilleur album, L'Épinard de Yukiko), des auteurs étrangers (notamment quelques mangakas majeurs comme Yoshiharu Tsuge et Kazuichi Hanawa) ou bien des auteurs plus jeunes, qui apportaient un sens neuf à la bande dessinée autobiographique, comme Simon Hureau ou Lucas Méthé (avec notamment Ca va aller, L'Apprenti et le Journal Lapin). Depuis quelques années, elles s'étaient lancées dans l'expérience des livres imprimés à la demande, évitant ainsi le gâchis des livres retournés à l'éditeur. En 2012, elles avaient commencé à mettre en ligne les blogs dessinés de certains de leurs auteurs, essayant de montrer qu'un "blog BD" n'était pas condamné à la superficialité. En 2013 encore, j'ai découvert grâce à eux une œuvre coréenne très attachante, Histoire d'un couple, de Yeon-Sik Hong

Ego comme x s'arrête. Mais ses livres restent. Merci Ego comme x, merci Loïc Néhou.

dimanche 3 juillet 2016

2 suiveurs, de Lucas Méthé (2016)

On ne peut clairement pas reprocher à Lucas Méthé de dessiner toujours le même album, ni de manquer d'ambition. On pourrait presque, au contraire, trouver les objectifs qu'il se fixe trop ambitieux. Au moins ses albums, et 2 suiveurs peut-être plus que les autres, sortent des chemins battus.

L'objectif de ce livre est relativement clair, et le narrateur lui-même l'explicite dans la deuxième partie de l'album : "Raconte ce qu'on a vu, senti, compris..." lui enjoint son maître ; "Mais comment dire l'indicible...? ...Et figurer l'infigurable ?" " - Invente tout ! Mais que ça ressemble !..." "Et c'est ce que j'ai essayé de faire, cher lecteur..."

2 suiveurs est donc l'histoire du narrateur qui cherche sa voie. Il suit un maître, parfois non sans difficulté, lui-même en recherche également. Lucas Méthé essaie de dépeindre cette quête personnelle et philosophique en chacun de ses aspects : questions et doutes, relations avec les autres (jeune femme dont il tombe amoureux, voisins), errances dans la nature, essais artistiques. Mais comment dépeindre toutes ces interrogations, si générales et intemporelles dans leur principe (pourquoi vivre ? comment ? avec qui ?) et si particulières et personnelles dans les réponses que chacun y apporte ? Comment dépeindre la beauté d'un arc-en-ciel, la violence d'un orage, la douce froideur de la neige ? Comment dire la joie de comprendre enfin ce qu'un maître nous transmet ? La joie d'habiter un foyer que nous avons construit nous-mêmes ?

On retrouve dans cet album les doutes et les questions déjà présentes notamment dans le Journal Lapin du même auteur. Mais il va plus loin que dans ce précédent album et cherche cette fois-ci à partager avec nous les éléments de réponse qu'il a trouvés. Il le fait en adoptant un style très cartoon, en couleurs, proche de celui qu'il avait déjà utilisé pour sa fantasque Fantasiologie.

"Peindre la vie, ce rêve impossible, on ne peut que l'aimer" nous dit Baudoin depuis une trentaine d'années. Lucas Méthé essaie à son tour de dire l'indicible et de figurer l'infigurable... Bien entendu, il n'y arrive pas pleinement, mais cela valait le coup d'essayer.

mardi 11 février 2014

journal lapin 2008-2009, de Lucas Méthé (2014)

Ego comme X est un éditeur exceptionnel. Non seulement il publie d'excellents livres (un des derniers en date étant le superbe Histoire d'un couple), mais en plus il en offre certains ! Il y a dix ans, à l'occasion de son dixième anniversaire, il avait offert à certains de ses lecteurs un album regroupant de superbes planches de Fabrice Neaud, Xavier Mussat et Philippe Squarzoni (neaud mussat squarzoni). Cette année, pour ses 20 ans, il offre à tous ceux qui en font la demande un recueil de planches de Lucas Méthé, pour la plupart initialement publiées dans la revue Lapin (tous les détails pratiques ici). J'avais évoqué ces planches avec l'auteur il y a quelque temps et il semblait réticent à les voir publiées en volume. Après les avoir lues, je peux aisément le comprendre : Lucas Méthé est perfectionniste et ces planches sont très imparfaites. Mais attention, ici l'imperfection est une part intégrante de la démarche de Lucas Méthé et elle n'empêche nullement ce journal lapin 2008-2009 d'être un excellent livre.

De quoi Lucas Méthé parle-t-il dans ces planches ? Entre 2008 et 2009, soit entre la fin du travail sur Mon Mignon et pendant une partie de l'écriture de L'Apprenti, Lucas Méthé a publié quelques pages de journal dans la revue Lapin. Dans ces planches, il s'interroge sur les possibilités et les impasses de la bande dessinée et sur ce que lui peut en faire en tant qu'auteur. Lucas Méthé est un dessinateur qui doute ; des potentialités du médium, de ses propres capacités, du bien-fondé de ses travaux en cours, etc. Il ne s'agit pas ici d'un ouvrage théorique sur la bande dessinée, qui pose des questions rhétoriques pour y apporter des réponses théoriques bien charpentées. Non, il soulève beaucoup plus de questions qu'il n'en résout ; Lucas Méthé rend clairement perceptibles ses doutes, ses insatisfactions, ses regrets. Il ne se satisfait pas des pistes de réponse qu'il esquisse et fait part au lecteur de cette profonde insatisfaction. C'est en cela que ce livre est imparfait, comme je l'écrivais plus haut : il laisse le lecteur sur des doutes, des questions irrésolues et des impasses. Mais c'est également ce qui fait sa richesse et sa force : le lecteur est invité à participer à cette réflexion sans fin, avec tout l'inconfort mais toute la potentielle fécondité que cela peut faire naître.

Il est intéressant de noter que peu après ces planches Lucas Méthé publiait L'Apprenti. Cet album est très réussi mais représente probablement une impasse. Pas au sens d'échec, loin s'en faut, mais au sens de point au-delà duquel il n'est pas possible de continuer dans la même direction. Dans L'Apprenti, Lucas Méthé séparait fortement texte et dessin. Au-delà, une telle voie conduisait sans doute à la séparation radicale des deux, vers le journal purement écrit d'une part, vers l'illustration d'autre part. Depuis Lucas Méthé s'est consacré à un autre projet de bande dessinée radicalement différent (au moins en apparence) : un pastiche des aventures de Spirou et Fantasio telles que les dessinait Jijé : vives et délirantes, parfois même carrément foutraques ; un retour à une bande dessinée d'apparence moins réfléchie et plus intuitive, comme un retour à l'insouciante jeunesse de la bande dessinée, loin des questionnements réflexifs d'aujourd'hui...

journal lapin 2008-2009 est donc un nouveau passionnant témoignage de la riche démarche de Lucas Méthé. Et un superbe cadeau pour les 20 ans d'Ego comme X.

mercredi 16 janvier 2013

Dans les griffes de la Vipère, Spirou et Fantasio 53, de Yoann et Vehlmann (2013)

Il faut que je me rende à l'évidence : j'aime beaucoup la reprise de Spirou Par Vehlmann et Yoann. J'avais déjà écrit du bien du précédent opus de la série, La Face Cachée du Z. Le 53e volume de la série, Dans les griffes de la Vipère, me convainc tout autant.

Je pourrais répéter bien des choses que j'avais écrites à propos de la La Face Cachée du Z. Le dessin de Yoann est toujours aussi dynamique (j'avais dû évoquer un croisement entre Franquin et Blutch...). Les histoires de Vehlmann sont toujours aussi drôles et enlevées.

Cet attachement de ma part à Spirou n'est pas dû principalement à un effet madeleine pour une série qui a bercé mon enfance. En effet, je suis la plupart du temps imperméable à ces revivals de séries à succès ; la sortie d'un nouveau Blake et Mortimer, Lucky Luke ou Tanguy et Laverdure m'indiffère complètement. La comparaison avec les nouvelles aventures de Blake et Mortimer est d'ailleurs frappante. Alors que les deux gentlemen britanniques sont momifiés (leurs nouvelles aventures se déroulent dans les années 1950 et 1960), en totale contradiction avec l'esprit du créateur de la série (E.P. Jacobs plaçait toujours ses personnages dans des aventures à la pointe de l'actualité), les aventures de Spirou et Fantasio bénéficient d'un renouvellement constant, tout en gardant une très grande fidélité à l'historique de cette série déjà âgée de 75 ans (1938-2013).

Vehlmann parvient à trouver un très bon équilibre dans cet album entre humour et aventure (la marque des meilleurs albums de la série, de QRN sur Bretzelburg à Spirou à New York), entre figures historiques de la série et renouvellement des personnages et des intrigues. Côté figures historiques, nous avons Champignac, le comte et le maire ; Seccotine ; les deux Turbotractions ; Don Vito Corleone très brièvement ; et surtout, le grand retour de la rédaction du Journal de Spirou (tout tourne d'ailleurs autour de la vente du journal, concrétisée par un contrat signé par nos deux héros)... Pour le renouvellement, nous avons une plongée dans la vie réelle des lecteurs avec Ninon, jeune lectrice, candidate stagiaire particulièrement dégourdie, un grand concours lancé par le journal et remporté par une grand-mère qui envoie la première le SMS qu'il faut et des adversaires modernes : les armes du "méchant" sont l'argent, des avocats, des contrats et des procès...

Enfin, Vehlmann trouve un très bon équilibre entre 1er et 2e degrés : les aventures, courses poursuites et rebondissements sont dignes des grandes heures de la série, Spirou est un jeune héros sans peur et sans reproche, toujours prêt à secourir la veuve et l'orphelin et à protéger ses amis. En même temps, il y a un jeu constant sur le double statut de Spirou, à la fois héros vivant des aventures "réelles" et héros et symbole (d'où le retour régulier du costume de groom) d'un magazine et d'une vieille série ; à ce titre, il intéresse le richissime homme d'affaire entraperçu à la fin de l'opus 52, qui collectionne les héros célèbres, de "Batguy" à "Indie Jones", en passant par un aviateur et un détective. Je ne vois guère qu'Alan Moore, dans ses séries Tom Strong et Supreme pour réussir un mélange aussi réussi de pastiche et de parodie.

Si vous souhaitez découvrir d'autres aventures récentes de Spirou, Fantasio et Spip, je vous conseille vivement d'aller jeter un coup d'oeil au blog de Lucas Méthé sur le site de son éditeur, Ego comme X. Il nous y livre des aventures légèrement iconoclastes de nos héros. Son modèle avoué, pour le dessin comme pour l'esprit, est Jijé : Fantasio retrouve sa personnalité de zazou fantasque, Spirou est un jeune homme confronté aux extravagances de son ami dans des aventures ancrées dans le quotidien. C'est disponible ici.

mardi 3 juillet 2012

Blogs Ego comme X : La fantasiologie de Lucas Méthé

J'avais lu, il y a quelques jours, une nouvelle qui m'avait alléché sur le site d'Ego comme X : en plus des blogs déjà en ligne, on nous annonçait la prochaine mise en ligne de blogs de Fabrice Neaud et de Lucas Méthé ! Je viens de découvrir aujourd'hui les trois premières livraisons du blog de Lucas Méthé, intitulé La Fantasiologie. 11 pages en sont déjà disponibles.

Ce récit joyeusement délirant fait suite à Spirou et Fantasio au musée des pipes, autre récit inédit et disponible uniquement sur le site d'Ego comme X. On retrouve donc dans La Fantasiologie Spirou, Fantasio et Spip tels que les voit Lucas Méthé. L'auteur ayant œuvré sur ces célèbres personnages dont Lucas Méthé se rapproche le plus, tant pour la psychologie des personnages que pour le dessin, est très certainement Jijé : Fantasio est un doux rêveur fantaisiste, voire complètement foldingue, Spirou est souvent désemparé devant les élucubrations de son ami, Spip râle... Le tout est raconté avec un dessin très vif, très enlevé, parfois à la limite du croquis.

Loin de son image d'auteur intellectuel, voire parfois un peu aride, qu'ont pu contribuer à véhiculer les exigeants, et excellents, Ça va aller et L'Apprenti, Lucas Méthé nous montre qu'il est également capable de nous offrir une joyeuse et vive pochade. Le propos n'est cependant pas aussi anodin qu'il peut sembler au premier abord. Dans ces fantasques démêlés de Fantasio pour trouver un mode de vie en ligne avec ses aspirations, transparaît une interrogation sur la difficile adéquation entre le souhait idéaliste de vivre en conformité avec ses principes et la dure réalité du monde actuel et de nos propres capacités.

Après ce blog très agréable, il ne nous reste plus qu'à espérer la prochaine mise en ligne de celui de Fabrice Neaud. Celui a de très nombreuses pages disponibles dans ses cartons, extraites de son Journal direct ou de potentiels futurs volumes de son Journal. Je souhaite vivement qu'il en partage quelques-unes avec nous sur le site d'Ego comme X.

mardi 12 juin 2012

Jimmy Beaulieu, Lewis Trondheim, le choix d'un titre et l'ambition des auteurs

J'ai lu dans l'entretien entre Évariste Blanchet et Jimmy Beaulieu, dans le quatrième numéro de la toujours instructive revue Bananas, que la Comédie sentimentale pornographique, de Jimmy Beaulieu, publiée dans la collection Shampoing des éditions Delcourt, aurait dû s'intituler À la faveur de la nuit (j'ai appris par la suite qu'en fait ce titre était celui de l'ensemble du projet regroupant Comédie sentimentale pornographique et l'album effectivement intitulé À la faveur de la nuit, publié aux Impressions Nouvelles ; il n'est pas neutre d'ailleurs que, lorsque la collection Shampoing et les Impressions Nouvelles publient deux livres très proches, l'un soit intitulé Comédie sentimentale pornographique, l'autre À la faveur de la nuit). Lewis Trondheim, directeur de la collection Shampoing, a trouvé cela trop ambitieux et a proposé ce qui est devenu le titre définitif. Cela ne m'étonne pas du tout de Lewis Trondheim : il a toujours eu peur de se prendre au sérieux, il a toujours préféré se placer au second degré. Cela a parfois débouché sur de bons livres, Approximativement notamment ; malheureusement cette tendance conduit surtout depuis une dizaine d'années à pléthore de récits nombrilistes par de très nombreux épigones, sans ambition et sans guère d'intérêt. À force de ne pas vouloir prendre la tête, les récits perdent toute ambition ; le second degré systématique empêche l'apparition du moindre discours un peu constructif, quelle que soit la gravité des sujets abordés.

Je ne lis pas du tout dans le même état d'esprit un livre qui s'appelle À la faveur de la nuit et un album intitulé Comédie sentimentale et pornographique. Dans le premier, je trouverai probablement davantage de poésie ; à la faveur de la nuit, il peut se passer bien des choses, délires oniriques, rêveries amoureuses, actes de tendresse et d'amour, ouvertures vers des mondes étranges, réels ou fantasmés. Dans une Comédie sentimentale pornographique, je m'attends à trouver une pochade sans prétention, avec quelques épanchements sentimentaux et plusieurs scènes un peu crues... Ma lecture du meme album, selon qu'il portera le premier ou le second de ces deux titres, sera en tout cas certainement différente. Le livre de Jimmy Beaulieu n'est peut-être pas toujours à la hauteur d'un titre comme À la faveur de la nuit, mais il a beaucoup plus à offrir que ne peut le laisser penser son titre définitif. En abaissant l'ambition du titre, c'est l'ambition de tout l'album que l'on a diminué ; et c'est fort dommage.

La bande dessinée souffre actuellement beaucoup de ce second degré systématique. Comment peut-elle être prise au sérieux, par les lecteurs, par les médias, si les auteurs eux-mêmes répètent à l'envi qu'ils ne sont que d'aimables amuseurs, qu'il ne faut surtout pas les prendre au sérieux et qu'il serait ridicule de se prendre la tête en lisant leurs dessins ?

Le contraste avec le monde du cinema est saisissant et instructif. Là, nous sommes dans le sérieux, le cinéma est un art, il a acquis le droit de s'emparer des problèmes du monde avec tout le sérieux possible. Le moindre cinéaste trentenaire qui sort un premier film sur ses émois de jeunesse se prend pour le nouveau Bergman. Woody Allen est encensé comme un grand Artiste alors que la plupart de ses films sont d'amusantes pochades, parfois très distrayantes, certes.

De nombreux auteurs de bande dessinée, de Jean-Claude Forest à Chris Ware, de Fabrice Neaud à Jaime Hernandez, d'Edmond Baudoin à Lucas Méthé, publient des oeuvres nous offrant un regard sur le monde aussi riche que les plus grands cinéastes contemporains. Leur œuvre mérite mieux que d'être considérée comme un divertissement sans prétention.

Quant à vous, Messieurs les auteurs, n'hésitez pas à avoir de l'ambition ; et si vous en avez, n'ayez pas peur de l'afficher clairement ! Relisez donc le texte manifeste publié par Lucas Méthé dans le troisième numéro de l'Éprouvette, "Noyer la "BD indé molle" qui est en soi", qui fixe une ligne artistique fondée sur l'exigence et l'ambition...

dimanche 4 décembre 2011

La fin du Journal de Fabrice Neaud ? et des nouveautés sur le site d'Ego comme X

Les éditions Ego comme X continuent à enrichir leur site Internet. depuis quelques jours est ainsi disponible en ligne la fin du récit Spirou et Fantasio au musée des pipes de François Henninger et Lucas Méthé. Treize pages vives et loufoques, dans la lignée du Spirou de Jijé. On retrouve donc avec beaucoup de plaisir un Fantasio fantaisiste, un Spip râleur et un Spirou gamin...

Ce n'est pas tout. Cet éditeur nous annonce trois nouveaux albums, The Lodger et Whatever, de Karl Stevens, et Little things de Jeffrey Brown. Événement rare pour cet éditeur au catalogue de qualité mais restreint...

En continuant à surfer sur ce site, on peut découvrir la préface écrite par Fabrice Neaud pour la réédition en un seul volume des deux premiers tomes de son Journal. Ce texte est peu enthousiasmant mais passionnant. Fabrice Neaud y reprend ce qu'il a déjà avancé à plusieurs reprises, notamment dans son entretien croisé avec Jean-Christophe Menu dans la troisième livraison de L'Éprouvette ou dans un entretien avec votre serviteur. En gros, la privatisation du réel, la judiciarisation de notre société rendent impossible la publication aujourd'hui d'une autobiographie de qualité en bande dessinée (sujet que j'avais abordé il y a quelques mois sur ce blog, avec certes moins de talent et d'autorité).

Dans la mesure où Fabrice Neaud ne souhaite ni prendre de très gros risques judiciaires, ni revoir fortement à la baisse l'ambition artistique de son Journal, il estime aujourd'hui que le volume 5 de celui-ci risque bien de ne jamais paraître... Le coffret regroupant les quatre volumes du Journal, en librairie dans quelques jours, constituera-t-il donc l'intégrale de cette œuvre phare des années 1990-2000 ?

mardi 1 novembre 2011

Où est donc passée l'autobiographie en bande dessinée ?

En une dizaine d'années, entre 1993 et 2003, l'autobiographie a permis à la bande dessinée francophone de nous offrir quelques chefs-d’œuvre exceptionnels. Lewis Trondheim dessinait les six volumes de son comics autobiographique, Approximate Continuum Comics, chez Cornelius en 1993 et 1994, puis les regroupait en recueil, dans Approximativement, en 1995. Dupuy et Berbérian publiait leur Journal d'un album en 1994. Livret de Phamille, de Jean-Christophe Menu, sortait l'année suivante, en 1995. Edmond Baudoin livrait son Éloge de la poussière en 1995 et Terrains Vagues l'année d'après. Fabrice Neaud nous offrait quatre volumes de son Journal entre 1996 et 2002. Xavier Mussat nous parlait de sa Sainte Famille en 2002. Les six tomes de L’Ascension du Haut Mal, de David B, étaient publiés entre 1997 et 2003. Mattt Konture sortait Printemps Automnes en 1993 puis les cinq premiers volumes de son Auto-psy d'un mort-vivant entre 1990 et 2001.

Malheureusement, ce qui a pu être considéré à l'époque comme un renouveau de la bande dessinée francophone s'est révélé plutôt de l'ordre du feu de paille. Les Approximate Continuum Comics se sont transformés en Petits Riens, décidément bien trop légers. Le Journal d'un album n'eut pas vraiment de successeur (même si le Hanté du seul Philippe Dupuy est loin d'être dénué de qualités) et Dupuy et Berbérian préfèrent maintenant se moquer des bobos. Jean-Christophe Menu, notamment à cause de problèmes juridiques liés à son divorce, n'a pas donné à son Livret de Phamille la suite qu'il avait prévu. Nous attendons encore les volumes suivants du Journal de Fabrice Neaud, qui se consacre actuellement à une série d'anticipation (premier tome annoncé pour janvier 2012), ainsi que la suite de l’œuvre de Xavier Mussat. Depuis L’Ascension du Haut Mal, David B ne se consacre à l’autobiographie qu'incidemment.

Cela ne signifie nullement que les albums plus récents de ces auteurs, non autobiographiques, aient forcément moins d'intérêt. Ces dessinateurs ont pu souhaité passer à autre chose, soit qu'ils estiment avoir fait le tour de ce qu'ils avaient à raconter de leur vie (c'est probablement le cas de David B, par exemple), soit que les difficultés rencontrées avec leur entourage représenté dans leurs œuvres autobiographiques les aient plus ou moins forcé à s'arrêter (cela a pu jouer dans le cas de Fabrice Neaud ou de Jean-Christophe Menu, notamment).

Certes, Mattt Konture a continué son Auto-psy d'un mort-vivant, mais à un rythme bien ralenti. Certes, Edmond Baudoin continue à publier des récits autobiographiques mais il a toujours eu des rapports compliqués avec le récit du moi et l'autofiction : lorsqu'il parle à la première personne, c'est souvent pour raconter la vie d'une tierce personne (son grand-père dans Couma Aco, sa mère dans Éloge de la poussière), pour des carnets de voyage (les plus récents étant Le Parfum des olives ou Viva la vida) ou dans des récits plus ou moins oniriques (Le Chant des baleines) ; c'est sans doute dans des récits à la troisième personne, dans lesquels il arbore un masque, qu'il se livre le plus, comme dans Le Portrait ou L'Arleri.

Les chefs-d’œuvre cités plus haut ont-ils une descendance dans l’œuvre d'autres auteurs ? Pas réellement (on peut bien entendu citer quelques exceptions, comme Lucas Méthé, par exemple, mais elles restent bien rares). L'autobiographie des auteurs que j'ai évoqués ici a eu deux types de successeurs :

  • Des recueils de courts billets, dans la lignée des Petits Riens de Lewis Trondheim ou des Notes de Boulet, d'une part. Tranches de vie calquées sur les blogs, elles mettent en scène majoritairement des trentenaires, fans de jeux vidéo et de Star War pour les hommes, accro au shopping et aux chatons pour les femmes. Il s'agit le plus souvent, par des clins d’œil appuyés aux lecteurs, de leur arracher un sourire en leur rappelant les petits tracas de leur propre vie quotidienne. Cela peut être amusant, cela manque souvent de souffle.

  • Des carnets de voyage ou des reportages en bande dessinée, d'autre part. Même dessinés par des auteurs talentueux (Guy Delisle par exemple), voire géniaux (encore et toujours Baudoin), ils restent le plus souvent au niveau de l'événement, voire de l'anecdote. À la décharge des auteurs, on peut remarquer que même en littérature, le reportage ou le récit de voyage a produit des livres intéressants mais bien peu de chefs-d’œuvre, même comme de grands noms, comme André Gide notamment (ses retours du Tchad ou d'URSS sont très agréables à lire et sont de passionnants témoignages mais restent bien forts que ses grands romans et récits ou que son Journal), se sont emparés de ce genre.

mardi 24 mai 2011

Jean-Christophe Menu quitte l'Association

C'est la fin de l'une des plus belles aventures de l'édition de bande dessinée francophone : Jean-Christophe Menu vient d'annoncer par un communiqué lundi soir qu'il laissait L'Association derrière lui.

Pendant une quinzaine d'années, de 1990 à 2005 environ, la parution régulière d’œuvres de ses fondateurs suffisait à rendre le catalogue de L'Association particulièrement riche (sans compter que d'autres auteurs d'envergure y publiaient des œuvres marquantes). Au milieu des années 2000, avec le départ de la plupart des fondateurs (David B, Lewis Trondheim et Stanislas et Killofer) et de Joann Sfar, on avait légitiment pu se demander si L'Association allait rester une maison d'édition aussi intéressante.

La réponse fut clairement positive. Autour des albums des fondateurs restés là (les Archives et les volumes les plus récents de L'auto-psy d'un mort-vivant de Mattt Konture, les Lock Groove Comics de Jean-Christophe Menu), on a vu paraître des albums marquants d'auteurs déjà confirmés (Edmond Baudoin, Vincent Vanoli), des rééditions d’œuvres essentielles épuisées depuis longtemps (Les Sentiers Cimentés regroupant les premiers albums de Baudoin, dont les incroyables Un Rubis sur les lèvres et Le Premier Voyage, les Hypocrite de Jean-Claude Forest, quelques Gébé, etc.), les chefs-d’œuvre d'auteurs moins reconnus tels que Faire semblant c'est mentir et Chronographie de Dominique Goblet, Mon mignon, laisse-moi te claquer les fesses de Lucas Méthé, L de Benoît Jacques, les ouvrages atypiques de Florent Ruppert et Jérôme Mulot, ou, plus récemment, l'intéressant Mambo de Claire Braud ; à tout cela, il faut ajouter les trois volumes de l'Éprouvette, l'une des plus passionnantes revues critiques de bande dessinée jamais publiées et La Bande Dessinée et son double, excellent récapitulatif de plus vingt ans de pratique de la bande dessinée par Jean-Christophe Menu. Cet ouvrage pourra d'ailleurs probablement être considéré comme une forme de testament, le couronnement et la synthèse de son expérience au sein de L'Association. Tous les ouvrages que j'ai cités, et beaucoup d'autres encore, ont permis à L'Association d'être, à mon sens, l'éditeur francophone de bande dessinée le plus riche et le plus intéressant de ces cinq dernières années, pendant la période où Jean-Christophe Menu était seul (ou presque) aux commandes. Celui-ci peut donc être légitimement fier de ce qu'il a accompli à la tête de cette maison d'édition. (On a pu lire sur Internet maints articles, messages ou posts mettant en avant les défauts humains et managériaux de Jean-Christophe Menu. J'ai suivi la situation de beaucoup trop loin pour me permettre un jugement. Et, pour moi, cela n'enlève pas grand-chose à l’œuvre accomplie.)

Que va devenir L'Association ? Que va faire Jean-Christophe Menu ? je n'en sais rien mais le fait que leurs chemins divergent marque la fin d'une belle et riche aventure...

mercredi 20 avril 2011

De la difficulté de publier une autobiographie sincère en bande dessinée

L’autobiographie en bande dessinée est un genre relativement récent qui a déjà produit quelques chefs-d’œuvre capitaux. C’est également un genre avec lequel les auteurs se mettent en danger, d’un point de vue personnel en se mettant à nu devant leurs lecteurs mais également sur les plans relationnel, voire juridique. En effet un récit autobiographique met généralement en scène des personnes réelles, les proches de l’auteur, et celles-ci peuvent le lui reprocher, mécontentes de l’image qu’il renvoie d’elles, ou même simplement d’être ainsi mises en scènes dans un document public (il arrive également parfois que des personnes croient se reconnaître, à tort, dans le personnage d’une œuvre).

Je ne parle pas ici des blogueurs ou assimilés qui livrent des récits autobiographiques ‘light’, dans lesquels ils disputent à leur chat l’utilisation de leur couette et ils relatent leur angoisse d’être privés d’eau chaude à l’heure de la douche. On comprend aisément que ces auteurs ne seront pas mis en cause par les protagonistes de leurs aventures.

Je veux plutôt parler d’auteurs qui vont au-delà de l’anecdote et pour qui le récit autobiographique est une expérience plus profonde, tant sur le plan psychologique, existentiel ou même politique. J’en citerais trois parmi les plus marquants.

Cela se savait déjà, mais Jean-Christophe Menu le confirme dans La Bande Dessinée et son Double : S’il n’a pas donné de suite à son Livret de Phamille comme il l’avait prévu, c’est en raison de complications juridiques liées à son divorce.

Quant à Fabrice Neaud, les difficultés liées à la mise en scène de personnes réelles dans son œuvre sont une des thématiques principales de ses récits. Et cela, dès le tout début de sa carrière : dans Credo, un des ses premiers récits publiés, dans Bananas, en 1995 (et disponible en ligne ici), il dépeignait déjà différentes réactions, parfois franchement hostiles, d’individus apparaissant dans ses bandes. Une importante partie de Journal (III) tourne également autour de ce thème. Dans Émile, exceptionnel récit court publié dans la revue Ego comme X (et disponible en ligne sur le site de l’éditeur), Fabrice Neaud relatait les débuts de son histoire avec Émile mais sans représenter aucun être humain (exception d’un personnage public, dont une photo était reproduite), suite notamment aux difficultés et aux réactions hostiles rencontrées à la publication du Journal (III). Plus récemment il a été reproché à Fabrice Neaud devant la justice d’être susceptible de mettre en scène dans son œuvre l’autre personne impliquée dans le procès. La privatisation de plus en plus importante de l’image de chacun est un sujet qui lui tient à cœur (et qu’il a d’ailleurs récemment abordé, une nouvelle fois, sur son blog).

Ces difficultés participent très probablement à la forte raréfaction des œuvres autobiographiques de ces deux auteurs depuis plusieurs années.

Mattt Konture est l’exception qui confirme la règle. Depuis une vingtaine d’année, il publie une autobiographie sans concession mais purement autocentrée. Il ne fait quasiment aucune référence, si ce n’est très allusive, aux personnes qui l’entourent (depuis quelques années, il fait quelques exceptions, dûment assumées, à cette règle en parlant un peu de sa fille, de la mère de celle-ci et du nouveau compagnon de celle-ci). Il s’affranchit ainsi des difficultés rencontrées par Jean-Christophe Menu ou Fabrice Neaud suite à la mise en scène de personnes réelles. Mais il prive son récit autobiographique d’un pan capital de sa propre existence. Edmond Baudoin parvient également à livrer de riches récits autobiographiques en exposant très peu ses proches

L’autobiographie en bande dessinée, un genre encore jeune mais déjà menacé ? Certaines œuvres récentes, dont celle de Lucas Méthé donnent cependant espoir…

lundi 18 avril 2011

Critique de la critique (bis)

Le débat sur les prescripteurs pour les achats artistiques et sur le rôle des critiques « traditionnels » (entendez : ceux de la presse écrite), auquel j'ai modestement contribué avec mon message « Critique de la critique », continue.

Dans un message intitulé « Qui sont les prescripteurs de bandes dessinées ? », le blog Bédérama a repris quelques points de mon message évoqué plus haut et y a apporté de très intéressants compléments.

Esprit du temps ? coïncidence ? peu après la publication de mon message, Pierre Assouline a également intitulé son billet hebdomadaire du Monde des Livres du 25 février 2011 « Critique de la critique ». Ce billet a été republié sur son blog le 15 mars 2011 sous le titre « Funérailles annoncées du critique olympien ». J'y ai trouvé la phrase suivante : « Certains sont d’avis que le critique traditionnel se maintiendra tant qu’il se fera fort de repérer avec les armes qui sont les siennes (culture, jugement, analyse) les grandes œuvres invisibles dans l’immense tout-venant de la production éditoriale. » Je suis tout à fait d'accord pour voir là la mission, théorique, du critique. Mais je considère justement que les critiques traditionnels, dans leur immense majorité (il y a toujours des exceptions), n'ont pas rempli, ne remplissent pas, ne peuvent pas remplir cette noble tâche. Pourquoi ? J'ai cherché à l'expliquer dans mon message cité plus haut par différentes raisons, liées à la façon d'exercer le métier de critique : manque de recul, focus permanent sur l'actualité, accent mis sur la multitude d'œuvres contemporaines au détriment d'œuvres moins récentes mais plus essentielles. Résultat : une foule de notices critiques qui ne dépassent guère la copie du dossier de presse (les critiques les plus sérieux l'étofferont un peu avec un résumé plus détaillé de l'œuvre et une liste des thèmes abordés) agrémentée d'un « j'aime / j'aime pas » (d'habitude plutôt associé aux commentaires publié sur Internet) dans laquelle les œuvres vraiment marquantes ne se détachent pas.

« Repérer (...) les grandes œuvres invisibles dans l’immense tout-venant de la production éditoriale » ? Les critiques de la presse papier généraliste (ou culturelle non spécialisée en bande dessinée) en ont toujours été incapables dans le domaine de la bande dessinée. Heureusement que Francis Masse, Edmond Baudoin ou Fabrice Neaud n'ont pas attendu le « critique olympien » pour voir célébrer leur œuvre. Plus récemment, il n'y a qu'à comparer la faible couverture par la presse d'un livre majeur tel que L'Apprenti de Lucas Méthé et le battage médiatique, le plus souvent très élogieux, qui entoure la moindre sortie des bien falotes livraisons récentes des aventures de Blake et Mortimer, pour constater que, dans le discours du critique traditionnel, les « grandes œuvres invisibles » restent noyées dans « l’immense tout-venant de la production éditoriale ». Dans le domaine de la littérature, l'assourdissant silence entourant la sortie des œuvres majeures de Renaud Camus (Du Sens, L'Inauguration de la salle des vents, L'Amour l'automne) vient confirmer qu'ils sont bien rares (voire inexistants) les « critiques olympiens » à la hauteur de leur grande mission...


(Bien sûr, on peut citer des exceptions, des magazines rédigés par des passionnés, indifférents à la pression de l'actualité. Je pourrais citer par exemple Muziq dans le domaine de la musique et Bananas dans celui de la bande dessinée. Malheureusement, en plus des qualités que je viens de citer, ces deux magazines partagent la triste caractéristique d'avoir du mal à survivre et d'avoir une périodicité bien aléatoire...)

mercredi 6 avril 2011

Ma bédéthèque idéale (6) : Années 2000

Années 2000.

La Guerre d'Alan d'Emmanuel Guibert (2000-2008, France).
Emmanuel Guibert est un des dessinateurs les plus talentueux apparus durant ces quinze dernières années. Il dissimule derrière un refus de toute virtuosité (Brune, son premier album, excepté), une sûreté du trait et un art du mouvement exceptionnels. Dans La Guerre d'Alan, il nous livre la biographie d'un ami à lui, tout en retenue et débordant d'humanité. (P.S. de 2012 : Emmanuel Guibert a sorti ensuite L'Enfance d'Alan, toujours sur la base des souvenirs d'Alan Cope, album extraordinaire également.)

L'Épinard de Yukiko de Frédéric Boilet (2001, France).
Frédéric Boilet fut un des précurseurs des bandes dessinées du quotidien (autobiographie, autofiction ou autres). Dans L'Épinard de Yukiko, son trait atteint sa pleine maturité et le récit est très agréable, riche d'une intéressante mise en abîme (c'est l'histoire d'un dessinateur abandonné par son modèle...).

Sainte Famille de Xavier Mussat (2002, France).
Xavier Mussat est complexé et très porté à l'auto-analyse. Il relate ses tourments avec beaucoup de talent. Son trait original, alliant esthétique 'gros nez' et noir et blanc relativement sombre est au service d'une introspection d'une grande profondeur.

Œuvres de Lucas Méthé (depuis 2005, France).
Ça va aller, Mon mignon, laisse-moi te claquer les fesses et L'Apprenti, les trois principaux albums de Lucas Méthé, semblent très différents : deux récits autobiographies et une fiction (plus ou moins) enfantine ; deux bandes dessinées dialoguées sans narratifs et un album avec uniquement des grandes cases et une voix off. Ce qui les rassemble ? Un trait vif, une réflexion exigeante sur l'autobiographie qui permet à cet auteur de renouveler vraiment le genre...

Faire semblant c'est mentir de Dominique Goblet (2007, France).
Des souvenirs épars d'où émerge une certaine mélancolie et une grande poésie, un dessin très esthétique mêlant des techniques variées. Une expérience autobiographique originale à l'heure où fleurissent d'innombrables clones surfant sur la mode de l'autobiographie en bande dessinée.

Asterios Polyp de David Mazzucchelli (2009, États-Unis).
Après des années d'absence, David Mazzuchelli nous est revenu avec un album d'une très grande inventivité formelle.

jeudi 6 janvier 2011

Ego comme X et la vente en ligne, de nouveau

Quelle que soit la qualité (souvent grande) de ses ouvrages, Ego comme X fait partie de ces "petits" éditeurs qui peinent à être visibles en librairies (même si on peut avoir parfois de bonnes surprises : ainsi, dans la Fnac que je fréquente le plus souvent, L'Apprenti, de Lucas Méthé était bien en évidence sur les présentoirs pendant toute la période des fêtes de Noël). On ne compte aucun réel "best seller" parmi ses livres même si certains d'entre eux ont reçu des prix à Angoulême (notamment le premier volume du Journal de Fabrice Neaud en 1997 ou Le Val des Ânes de Matthieu Blanchin en 2002) ou ont fait l'objet d'un excellent accueil critique ; en outre, avec moins d'une dizaine d'ouvrages par an, la production de cet éditeur court le risque d'être noyée au milieu de la production actuellement plus que pléthorique de bandes dessinées (plus de 5 000 nouveautés en 2010 !).

Face à cette situation forcément difficile, Ego comme X cherche à utiliser Internet pour accroître sa visibilité. Au printemps 2010, il avait décidé d'accorder des conditions spéciales pour les achats de livres effectués sur son site Internet : en plus d'une remise de 5 % sur le prix du livre et de la gratuité des frais de port, il doublait le montant des droits versés aux auteurs. Cette démarche avait suscité le débat, notamment sur la Toile : ne risquait-elle pas de fragiliser encore le secteur des libraires spécialisés ? Cela pourrait peut-être le cas si ceux-ci disposaient effectivement des livres d'Ego comme X dans leurs rayons ou leurs réserves. Mais c'est malheureusement assez rare... (Je me souviens d'ailleurs de quelques cocasses interventions, à l'époque, d'un libraire spécialisé, qui s'élevait vertement contre la démarche d'Ego comme X. Pour avouer, quelques posts après, que de toutes façons, il ne commandait pas les ouvrages de cet éditeur car ils les trouvait invendables...)

L'éditeur vient d'annoncer une nouvelle initiative. Il inaugure, avec la réédition des Soeurs Zabîmes, d'Aristophane (dont j'ai beaucoup vanté l'extraordinaire Conte Démoniaque il y a plusieurs mois), une collection de livres imprimés « à la demande », qui rassemblera des rééditions et des tirages spéciaux, en vente exclusivement sur son site Internet (et sur son de l'éditeur au festival d'Angoulême). Bonne chance à cette nouvelle collection ! En espérant que cela permettra à davantage de lecteurs de découvrir le riche catalogue d'Ego comme X...

mercredi 1 décembre 2010

Critique de la critique

LivresHebdo a récemment publié une étude sur les grands « prescripteurs », établie après consultation de plus de 400 points de vente. Il en ressort notamment la perte d'influence des grands médias dans le domaine de la prescription d'achat d'œuvres culturelles. J'ai découvert cette étude en lisant le blog de Pierre Assouline, qui semble s'inquiéter de ces résultats (si j'étais mauvaise langue à l'encontre de cet ancien responsable du magazine Lire, je parlerais de réflexe corporatiste).

Mais cette perte d'influence des médias institutionnels (presse écrite, télévision, radio) au profit d'Internet (blog, sites de vente en ligne, forums, etc.) est-elle vraiment grave ? Est-elle même dommageable ?

J'ai découvert Edmond Baudoin en lisant un forum Internet sur la bande dessinée ; Fabrice Neaud en prenant son premier livre par hasard dans une bibliothèque ; Aristophane et Renaud Camus en lisant Fabrice Neaud ; je me suis replongé avec attention dans les romans d'Alain Robbe-Grillet et de Nathalie Sarraute grâce à Renaud Camus ; j'ai découvert Hermann Broch en écoutant Alain Finkielkraut et René Girard en écoutant Jean-Pierre Dupuy.

Ai-je découvert des œuvres qui comptent autant à mes yeux en lisant des critiques dans la presse papier ? La réponse est claire : non. Et ce n'est pas faute de lire régulièrement les grands journaux et magazines français, généralistes ou culturels. De toute façon, la probabilité de découvrir Renaud Camus, Edmond Baudoin, Aristophane ou Lucas Méthé, en lisant les critiques de presse est infime, voire nul. À propos de Renaud Camus, l'ostracisme de la critique est quasiment unanime ; et lorsque, par exception, un de ses ouvrages récents est chroniqué, il s'agit le plus souvent d'une de ses œuvres mineures, essai politique ou récit de voyage. Quel critique a vanté dans ses lignes Du Sens, L'Inauguration de la salle des vents ou L'Amour l'automne, trois chefs-d'œuvre ne connaissant guère d'équivalent dans la littérature francophone contemporaine ? Edmond Baudoin publie, comme Renaud Camus, plusieurs livres par an ; mais, comme dans le cas de Renaud Camus également, ce n'est pas suffisant pour qu'il attire l'attention de la critique, bien qu'il soit considéré comme une référence par toute une génération d'auteurs plus jeunes, qui, eux, ont les faveurs des journalistes. Un exemple récent à ce sujet : Télérama (qui est pourtant un des magazines les plus éclairés en termes de bande dessinée) a récemment publié un article sur les bandes dessinées adaptées de romans ; Edmond Baudoin a publié dans les années 2000 deux adaptations de Fred Vargas, dont une à la rentrée 2010 (Les Quatre Fleuves et Le Marchand d'éponges), une de Charles Perrault (Peau d'Âne), une de Mircea Cartarescu (Travesti). Dans chacun des ses livres, sa façon d'adapter se pliait complètement à l'œuvre originale ; Les Quatre Fleuves est sans doute une des adaptations les plus réussies et les plus innovantes d'un roman policier depuis de nombreuses années. Eh bien Télérama a cité bien des adaptations d'auteurs divers, talentueux pour certains (Baru ou Tardi), moins pour d'autres, mais pas un mot sur Baudoin. De même quelle a été la couverture médiatique d'œuvres, certes atypique, mais ô combien riches, telles que L'Apprenti, de Lucas Méthé, ou Faire semblant c'est mentir, de Dominique Goblet ? Pour le premier, je me souviens de deux ou trois articles dans la presse écrite...

Bien sût, quelques magazines, écrits par des passionnés, souvent éphémères, font parfois exception. On peut citer Les Cahiers du cinéma des futurs cinéastes de la Nouvelle Vague pour le cinéma, L'Indispensable, Les Cahiers de la bande dessinée, au moins à certaines époques, ou The Comics Journal pour la bande dessinée, Muziq pour la musique : j'ai ainsi découvert Cages, de Dave MacKean et Amer Béton, de Taiyou Matsumoto grâce à L'Indispensable, Love & Rockets des frères Hernandez grâce au Comics Journal, David Sylvian ou Joe Henry dans les pages de Muziq. Mais toutes ces publications sont malheureusement bien atypiques.

Je ne pense pas que ces défaillances de la critique relèvent du hasard, de l'exception ou d'un défaut passager de nos critiques actuels. À mon sens, ces insuffisances sont intrinsèquement liées à la vision traditionnelle du journaliste critique. Pour expliquer ceci, voyons quel est son rôle principal : rendre compte de l'actualité du média qu'il suit. Chaque semaine, chaque mois, les pages spécialisées d'un hebdomadaire, d'un mensuel rendent compte de ce qui est sorti depuis la dernière livraison du journal ou magazine.

Cela a forcément les conséquences suivantes :

  • Le critique se concentre sur l'actualité, quel que soit l'intérêt de celle-ci ; en gros que soient publiés six chefs-d'œuvre le même mois ou trois en cinq ans, il disposera peu ou prou du même nombre de pages par semaine. En outre, un auteur exigeant qui publie peu sera forcément défavorisé par rapport à un auteur moyennement talentueux qui publie son roman annuel lors de toutes les rentrées littéraires...

  • Le critique doit rendre compte compte d'une part importante de la production. Il doit donc lire un grand nombre des centaines de romans publiés lors de la rentrée littéraire, des milliers de bandes dessinées sorties chaque années, voir la dizaine de films arrivant chaque semaine sur les écrans. Peut-il ainsi consacrer suffisamment de temps pour apprécier des œuvres exigeantes qui nécessiteraient une attention particulière, plus soutenue ? En outre, à force de lire, voir ou écouter plusieurs centaines d'œuvres nouvelles par an, peut-il juger autrement qu'en relatif ? Il appréciera non plus l'œuvre rare vraiment originale, mais celle qui est légèrement meilleure que le reste de la production. Il aimera le roman qui ressemble aux autres, mais en un peu mieux, le film qui a quelques qualités le distinguant un peu du reste de la production, mais pas trop pour ne pas bouleverser les repères esthétiques. Et, malheureusement, l'œuvre vraiment différente, le roman génial ou le disque extraordinaire verront leurs singularités, ce qui les distingue du commun de la production, traitées comme autant de défauts.

Que résulte-t-il de cet état de fait ? Une concentration excessive sur l'actualité, un manque de recul par rapport au gros de la production et la mise en avant du meilleur du « mainstream » au détriment des œuvres vraiment à part, l'éloge des auteurs talentueux au détriment des auteurs géniaux. J'appellerais cela le syndrome des « Pompiers contre les Impressionnistes ». On cite en effet souvent la fin du XIXème comme une période où les critiques ne juraient que par les peintres académiques du « Salon », parfois qualifiés de peintres « pompiers », alors qu'à la même époque naissait l'impressionnisme, dans un dédain quasi général de la critique. Plus d'un siècle après, alors que Monet triomphe au Grand Palais et que les œuvres de Van Gogh sont présentes partout, des calendriers des postes aux tasses à thé, il est facile de se gausser de ces critiques à courte vue. Mais ne nous leurrons pas : la situation est aujourd'hui la même. De nos jours encore, les Pompiers contemporains tiennent le haut du pavé alors que les Impressionnistes d'aujourd'hui œuvrent dans l'ombre.

Quelle que soit l'époque, la critique privilégie le sommet du mainstream au détriment des auteurs géniaux, Meissonier et Cabanel au détriment de Manet et Monet, Joann Sfar et Christophe Blain au détriment d'Edmond Baudoin et de Fabrice Neaud, Amélie Nothomb et Jean d'Ormesson au détriment de Renaud Camus, Bernard-Henri Lévy et Michel Serres au détriment de René Girard.

Non que les premiers de cette liste n'aient aucun talent. Très loin de moi cette idée ; Meissonier et Cabanel, Joann Sfar et Christophe Blain, Amélie Nothomb et Jean d'Ormesson, Bernard-Henri Lévy et Michel Serres ont du talent. Ils sont peut-être même parmi les meilleurs représentants de leur génération d'auteurs. Mais ils restent dans le peloton, pour passer à une métaphore sportive ; ce sont les meilleurs des auteurs qui ne dérangent pas, les plus doués des artistes qui tracent leur chemin sans trop s'écarter des sentiers défrichés par leurs aînés. Ils n'ont ni le génie ni les capacités d'innovation de Manet ou Monet, Edmond Baudoin ou Fabrice Neaud, Renaud Camus, René Girard...

Alors, comment découvrir les œuvres vraiment marquantes d'hier ou aujourd'hui ? On peut, comme je le suggérais en introduction, s'appuyer sur les avis de personnes qui s'expriment lorsqu'elles ont vraiment une œuvre à défendre, un coup de cœur à partager. Il peut s'agir d'un romancier évoquant les chefs-d'œuvre littéraires qui l'ont marqué, d'un blogueur passionné qui vient de dénicher une nouvelle perle, d'internautes partageant leurs dernières découvertes sur un forum. Bien entendu, cela réclame préalablement d'effectuer un tri, de repérer les cercles, virtuels ou réels, de bon conseil. Mais cela en vaut la peine...

jeudi 27 mai 2010

L'Apprenti, de Lucas Méthé (2010)

Les « rêves impossibles », pour reprendre un leitmotiv de Baudoin (« Dessiner la vie, le rêve impossible... on ne peut que l'aimer », en coda du Portrait), donnent parfois d'excellentes bandes dessinées. Si le rêve impossible, mais toujours poursuivi, cher à Baudoin est de « dessiner la vie », celui de Lucas Méthé dans son nouvel l'album, semble être de relater sa vie le plus objectivement possible.

Il nous relate dans L'Apprenti un itinéraire (à la fois personnel, sentimental, amical et professionnel) avec la volonté affichée de coller le plus possible aux sentiments qu'il a ressenti à l'époque ; il minimise autant que possible tout effet de mise en scène, évite les codes narratifs habituels. Ce travail d'épure le conduit à raconter son histoire avec une forme très simple : une ou deux grandes cases par pages, pas de bulle, entre un et trois blocs de texte descriptif au-dessus et au-dessous des cases. Alors que dans Ça va aller, son précédent album chez Ego comme X, publié en 2005, Lucas Méthé se mettait en image dans de courtes scènes où les dialogues tenaient une place prééminente, ici il décrit avec un certain recul, en quelques traits choisis, les événements écoulés pendant plusieurs années. Les rapports entre textes et images connaissent de subtiles variations ; les secondes illustrent parfois les premiers, les uns servent parfois de contrepoint aux autres, dans un jeu allant de l'opposition au renforcement mutuel et comprenant tous les intermédiaires. Les images font souvent apparaître une certaine sensualité, en complément de textes narratifs plus secs.

Le personnage de Mélanie était au cœur de Ça va aller. L'Apprenti reprend le récit de la relation entre le narrateur et elle mais élargit le propos : la période de temps couverte par le nouvel album s'étale cette fois sur plusieurs années ; d'autres relations sentimentales sont narrées ; l'évolution professionnelle et amicale du narrateur prend également une grande place dans ces pages. Nous pouvons ainsi suivre l'évolution des liens du narrateur avec Simon et Nathalie ; le récit de son amitié avec ce couple d'artistes, déjà évoquée également dans Ça Va aller, est ici mené jusqu'à son terme. Nous suivons donc l'évolution du narrateur pendant quelques années : les difficultés de son intégration progressive au sein d'une certaine société, l'émotion de ses premiers sentiments amoureux, l'amertume des amitiés interrompues, la satisfaction liée à ses premiers travaux... Tout au long de ses apprentissages, narrés de la façon la plus détachée possible, l'auteur cherche à retrouver ce qu'il pensait vraiment à l'époque et analyse son parcours sans complaisance.

Cet album se démarque clairement, par les partis pris adoptés de la plupart des autres bandes dessinées autobiographiques actuelles. Lucas Méthé se distingue par exemple d'un Fabrice Neaud qui se met souvent en scène, en tant que personnage, dans son Journal ; par son souhait d'explorer le plus profondément possible, parfois avec un soin presque clinique, l'évolution de sa pensée et de ses sentiments, son récit se démarque nettement de la superficialité second degré de la grande majorité des blogs en bandes dessinées et de leurs équivalents papier. On pourrait citer bien d'autres exemples. La voie choisie dans L'Apprenti n'est pas forcément meilleure que les autres mais elle a le mérite d'être originale, dans le paysage bédéistique actuel, et de permettre à Lucas Méthé de nous offrir un excellent album.

Bien sûr, cette démarche d'objectivation, si elle se voulait absolue, relèverait bien d'un rêve impossible : cette mise en scène minimale est encore elle-même une mise en scène. On ne peut revenir avec un complet détachement, plus de cinq ans après, sur des faits que l'on a vécus, parfois passionnément, puis ressassés longuement. Mais qu'importe de ne pas atteindre le but ultime, si la démarche porte de riches fruits comme c'est le cas ici.

Près de 30 ans après Passe le temps d'Edmond Baudoin, près de 20 ans après les premiers Approximate Comics de Lewis Trondheim, plus de 15 ans après les débuts du Journal de Fabrice Neaud, à l'heure ou fleurissent les blogs autobiographiques en bande dessinée, on aurait pu croire que la bande dessinée francophone avait fait le tour des récits du « moi » (autobiographie, autofiction ou que sais-je encore). Ce n'est pas encore le cas, des chemins restent à découvrir et L'Apprenti vient heureusement nous le rappeler.

lundi 24 mai 2010

Entretien avec Lucas Méthé

À l'occasion de la sortie prochaine de L'Apprenti, de Lucas Méthé, aux éditions Ego comme X, voici un bref entretien avec l'auteur.


Sébastien Soleille : Les premières pages de L'Apprenti reprennent les événements déjà relatés dans Ça va aller, paru en 2005. Je ne pense pas qu'il s'agisse seulement de faire un rappel pour les lecteurs qui n'ont plus cet album en tête ; étiez-vous donc insatisfait de la façon dont vous aviez rapporté ces faits il y a 5 ans ? ou est-ce la volonté d'apporter un éclairage différent ?

Lucas Méthé : Ça va aller traitait d’une période de quelques mois ; dans ce nouveau livre, je me suis surtout intéressé aux années qui ont suivi. Au fur et à mesure de la dernière mouture, il m’a paru artificiel d’isoler cette « suite », et j’ai trouvé logique de remonter un peu le temps, jusqu’à empiéter sur Ça va aller.

Mais il est certain aussi que je n’étais pas à l’aise avec la sensation qui me restait de ce premier livre. Ça ne tient peut-être qu’en partie à ce qu’il est, car je suis habitué, pour ainsi dire, à cette sensation d’insatisfaction après une publication. En tout cas, étant donnée cette insatisfaction, forte à l'époque, je n’avais aucune envie d’exiger des lecteurs qu’ils aient lu Ça va aller.

Dans ce livre, je n’avais pu que rapporter, retranscrire des sensations, à l’intuition, et c’est ce qui m’a semblé, par la suite, insuffisant. J’ai eu besoin de savoir ce que je pensais, ce en quoi le regard de ce livre ne m’avait pas beaucoup aidé. J’ai donc fait en sorte que mon regard change ; maladroitement, en « forçant le passage ». S’en sont suivis différents éclairages successifs, comme vous le dites, dans une période d’assez grande confusion qui m’a mené à penser tout et son contraire. L’envie m’est pourtant restée de traiter de cette période ; peut-être précisément parce qu’il s’agissait d’un nœud de confusion que je ne parvenais pas à résoudre, à aborder autrement que de façon parcellaire.

S. Soleille : Vous avez adopté dans ces deux albums des types de narration très différents : petits cases sans textes narratifs dans Ça va aller, grandes cases sans aucune bulle dans L’Apprenti. Est-ce lié à votre « insatisfaction » à propos de Ça va aller ? Était-ce une manière de changer votre regard sur les événements, comme vous dites, et pensiez-vous cette forme plus adaptée à votre propos ?

L. Méthé : Je me suis senti incapable de continuer à mêler travail sur le réel et mise en scène. Par mise en scène j’entends : faire comme revivre au présent un moment du passé, tenter de « faire croire » que ce qui est représenté est en train d’arriver, et user pour cela du système propre à la fiction. Ça me gêne, je me dis qu’on n’extirpe pas quelque chose du réel pour aussitôt le polir, l’assujettir à un système, à des codes, à un cadre. Ce sur quoi on travaille est incertain, complexe, il faut absolument rester face à cette complexité et refuser de la réduire ; il faut en « révéler » quelque chose, quelque chose qui éventuellement au final peut être très simple, mais on ne peut pas modeler a priori la matière première pour lui donner, d’emblée, les apparats d’un récit. Le pourquoi de ma réticence est assez vague, mais si j’essaie de faire ce que j’appelle une mise en scène, je sens de la fausseté à chaque pas. Les petites stratégies, les effets même les plus « sobres » visant à émouvoir, à faire comprendre par des biais détournés, me semblent une chose hors de propos, presque puérile. Il y a différentes manières de faire de la mise en scène, c’est un cadre dans lequel on peut tenter d’être le plus vrai possible, d’élaguer au maximum ce qui semble fabriqué. Dessinant Ça va aller, j’essayais de succomber le moins possible à des codes usuels, narratifs ou de dessin. Mais tout de même : fausseté d’avoir à se représenter comme personnage dans des moments où on « s’oublie », fausseté d’avoir à représenter trop de fois telle personne, d’avoir à fixer les traits d’une personne dont on ne se rappelle qu’à peine le visage, d’avoir à tracer tel trait dont on ne sent pas la nécessité, mais qu’on est obligé de tracer parce que, si on ne le trace pas, l’ensemble sera incompréhensible. J’ai fait de mon mieux, mais on a beau vouloir élargir au maximum le cadre d’un système, on s’y trouve toujours confiné. On a la sensation de ne parler du vrai qu’à travers son filtre, ce qui au fond revient à ne pas en parler du tout. C’est mon impression quand je suis au travail.

J’ai donc essayé de ne pas m’encombrer de ces choses, j’ai éliminé le superflu et ce qui me semblait engendrer du faux et j’ai abouti à la forme de L’Apprenti, qui m’a paru à la fois suffisamment « purgée » et naturelle, simple. Bien sûr, c’est un aboutissement temporaire : aujourd’hui que ce travail est terminé, je ne suis pas sûr de ne pas ressentir de « faux » à partir du moment même où je me mets à dessiner. Mais enfin, au moment de sa réalisation cette forme m’a convenu et je ne lui ai rien trouvé à redire. Mon texte et mon dessin ont pris d’avantage leur aise, je crois qu’ils ont pu chacun éclairer l'autre dans leur spécialité. Il me semble que je me suis appuyé sur le texte pour me débarrasser d’un certain fatras, pour éclaircir les choses ou tenter de révéler leur sens, et sur le dessin pour en revenir à la sensation. Mais je fais sans doute là un assez mauvais résumé : les choses sont beaucoup plus mêlées.

Il est très compliqué de répondre à vos questions, parce qu’il y a eu plusieurs versions de L’Apprenti, et les intentions qui ont présidé à ces versions ont été très différentes, contradictoires, et même contraires. Ce que je peux vous dire, c’est qu’au fur et à mesure de ces versions j’ai essayé de tendre à la simplicité à tout point de vue, à me débarrasser des problèmes sans fondement. Épurer la manière de raconter est allé de pair avec le besoin, le désir d’épurer une façon de penser qui fut très confuse. Je suppose que le livre témoigne de cela dans une certaine mesure.

S. Soleille : Cinq ans depuis la publication de Ça va aller, trois albums en six années (auxquels il faut ajouter quelques publications à la diffusion plus réduite), c'est quantitativement peu. Vous venez d’évoquer plusieurs versions de L’Apprenti. Le temps qu’a nécessité cette recherche de la simplicité, ainsi peut-être qu’une grande exigence vis-à-vis de ce que vous publiez, suffisent-ils à expliquer ce temps assez long entre vos publications successives ?

L. Méthé : Je crois sincèrement qu’il faut se refuser à donner de l’importance à ces questions. Quand je m’en suis inquiété, et me suis poussé à produire d’avantage, c’était par orgueil déplacé, par souci de visibilité et de reconnaissance. Et si ce n’est pas par orgueil, c’est, je crois, pour se rassurer : on essaie d’injecter à l’art des critères qui lui sont étrangers, pour tenter de rendre sa pratique plus présentable, plus ressemblante à d’autres pratiques, je veux dire à des métiers ; mais je crains que ça ne puisse pas fonctionner. Je crois tout de même qu’il faut parvenir à accepter les temps de vide, le désœuvrement, le silence, à vivre convenablement avec eux et, dans le cas où on a une pratique artistique, à ne pas faire de cette pratique une manière de se soustraire à ces choses. Il me semble que boucher ces trous à tout prix et au plus vite, c’est encore se condamner à faire faux, c’est ne pas aller au bout de ce que l’art demande. On se force à « produire » en réponse à des contraintes imposées (celle de la quantité ou d’autres), on s’invente de mauvaises justifications, de faux critères qui nous encombrent et dont il faudra tôt ou tard se débarrasser.

Bien sûr, j’hésite plus que je ne le dis ici, et je n’en suis pas à ce que je pressens confusément être la bonne manière de faire, le bon regard. Peut-être le fait de faire une œuvre n’est forcément qu’une étape, peut-être est-ce un acte forcément entaché d’un peu d’orgueil et d’un peu d’échec - et peut-être même est-ce pourquoi, d’une certaine manière, les œuvres sont touchantes et nous parlent un peu malgré elles.

S. Soleille : En parallèle de cette démarche autobiographique, vous avez publié à l'Association un livre assez court et atypique, Mon mignon, laisse-moi te claquer les fesses, en 2008. Avez-vous dès à présent une idée de vos prochains travaux , tant pour le contenu (fiction, autobiographie, autre) que d'un point de vue formel (retour aux bulles...) ?

L. Méthé : J'avais pensé faire une suite à Mon Mignon, mais je ne suis plus vraiment dans cet état d'esprit. Il est toujours envisageable de faire quelque chose de fictionnel, parce que ça n'apparaît pas comme la chose importante à faire, ça peut se faire de façon détachée. Pour le moment, le détachement fait que je ne le fais pas. Je crois que j'aurais toujours un peu l'impression, en choisissant cette voie, d'abandonner quelque chose d'important. J'ai du mal à penser que je puisse faire à la fois, d’un côté un quelque chose qui a à voir avec une certaine tradition de bande dessinée, qui se pratique comme une espèce de « sport », et de l'autre côté quelque chose qui se penche directement sur la vie, qui veut comprendre, révéler. J’y vois quelque chose de contradictoire – peut-être à tort ; peut-être ces deux choses n’ont-elles tellement rien à voir, ne participent tellement pas de la même démarche, qu’elles ne peuvent être contradictoires. Mais je garde le sentiment qu’il faut se préserver d’un certain emballement - et je m'abstiens donc pour le moment.

Au fond, je garde une grande croyance en l'art ; je peux parfois être ironique à ce sujet, mais il y a un besoin entêtant qui revient, une espèce de besoin mêlé d’authentique, de sérénité, de lucidité, de défrichage. Le champ me paraît se préciser, il devient restreint – mais pas pauvre ; c’est plutôt une libération vis-à-vis de notions qui n'ont pas lieu d'être. Peut-être y aura-t-il d'autres "écarts" ; on n’est pas constant, pas toujours si endurant qu’il faudrait peut-être l’être. Et si "écarts" il y a, il est possible que je trouve alors qu'ils ne sont pas du tout des écarts...

Pour le moment, ma direction semble me tirer hors de la bande dessinée ; cela se fait un peu tout seul, il n'a fallu que débroussailler certaines mauvaises raisons de me « forcer » à continuer d’en faire. J'essaie de continuer à épurer ma démarche, mon travail. Ce sont des questions qui n’ont pas grand-chose de technique, il s’agit surtout de se débarrasser de fausses valeurs dans lesquelles il me semble que vouloir « faire de l’art » vous met d’abord le nez. La question qui en résulte est déjà un peu posée dans la dernière page de L'Apprenti : une fois qu'on a retiré à un travail toutes les problématiques dont on estime qu'il se nourrissait à tort, que reste-t-il ? On ne sait pas trop, peut-être dans certains cas ne reste-t-il pas grand-chose, et pourtant il n'y a pas autre chose à faire qu'à continuer à se débarrasser de l'inutile, de ce qui gêne, gâche le regard. Si ce qui reste est, en terme d’ « œuvre », un presque rien, ou un rien du tout, il faudrait malgré tout parvenir à l'accepter. Au fond, je me demande parfois quel crédit on peut accorder à un artiste qui n’envisagerait à aucun moment que sa démarche puisse l’entraîner à ne plus produire d’art. Mais c’est aussi une conclusion un peu hâtive. Je continue donc comme je peux dans ma voie, et nous verrons ce qui en sortira.

S. Soleille : Merci beaucoup.

Entretien effectué par e-mail entre le 6 et le 20 mai 2010.

mardi 6 avril 2010

Les 20 ans de l'Association

L'Association, un des pionniers de la vague d'éditeurs alternatifs qui ont renouvelé radicalement la bande dessinée francophone dans les années 1990 (avec Ego comme X, Fréon, Amok ou Cornélius), fête ses 20 ans... Que dire à cette occasion qui n'ait été dit au moins 20 fois ?

L'Association est d'abord un éditeur qui a permis de s'exprimer à des auteurs extrêmement talentueux et novateurs qui, à l'époque, après la disparition de Futuropolis, n'avait aucun lieu pour publier leurs travaux... Eh oui, il faut se souvenir qu'au début des années 1990, Lewis Trondheim, Mattt Konture, David B, Stanislas, Jean-Christophe Menu, Joann Sfar ne trouvaient pas d'éditeur leur permettant de publier les albums qu'ils souhaitaient...

L'Association est également un éditeur attaché au patrimoine de la bande dessinée et qui n'hésite pas à rééditer de grands chefs-d'œuvre maintenant épuisés, de Baudoin, Jean-Claude Forest ou Gébé.

L'Asociation est aussi un éditeur qui va chercher des auteurs étrangers, méconnus en France, de Chris Ware à Mahler et de Joe Daly à Mattioli.

Enfin, l'Association est un éditeur qui ose afficher un discours critique ambitieux et non consensuel. Des éditoriaux de la revue Lapin aux phénoménaux (tant par la qualité du propos que par le volume) numéros de l'Éprouvette, cet éditeur a réussi à proposer des textes sur le médium sans concession et d'une rare intelligence.

Certes, Jean-Christophe Menu s'est brouillé avec la plupart des autres fondateurs qui ont arrêté l'aventure et sont maintenant publiés chez des éditeurs aux moyens plus importants. Mais qu'importe si celui-là parvient à maintenir le même niveau d'exigence et de qualité chez cet éditeur hors norme ?

Et, quoi qu'il soit, un éditeur qui, en 20 ans d'existence, a publié (éventuellement réédité) Le Portrait et Le Voyage de Baudoin, les trois Hypocrite de Jean-Claude Forest, Le Journal d'un album de Dupuy et Berbérian, le Livret de Phamille et Chroniques du Mont Vérité de Jean-Christophe Menu, L'Ascension du Haut-Mal et Les Incidents de la nuit de David B, Moins d'un quart d'heure pour vivre de Lewis Trondheim et Jean-Christophe Menu, Auto-psy d'un mort-vivant et Les Contures de Mattt Konture, Conte Démoniaque d'Aristophane, Quimby the mouse de Chris Ware, Une plume pour Clovis de Gébé, Le Tricheur de Ruppert et Mulot, Pat Boon de Winschluss, La Guerre d'Alan d'Emmanuel Guibert, Mon mignon, laisse moi te claquer les fesses de Lucas Méthé, La route des Monterias de Vanoli, a d'excellentes raisons d'être extrêmement fier du travail accompli.

Il ne me reste plus qu'à souhaiter à l'Association que les 20 prochaines années soient aussi riches et réussies que les 20 dernières...

jeudi 25 mars 2010

Trois sorties prévues en 2010

Quelques bonnes nouvelles récentes en ce qui concerne des sorties de bande dessinée en 2010.

Je vous en parlais il y a quelques jours, Ego comme X vient de le confirmer : le prochain album de Lucas Méthé, "L'Apprenti", sortira le 26 mai 2010. À en croire les premières pages disponibles sur le site de l'éditeur, ce jeune auteur nous réserve bien des surprises. En effet, si les thèmes abordés semblent proches de ceux de "Ca va aller", la forme n'a rien à voir ; au lieu d'avoir sur chaque page des cases nombreuses et sans texte narratif, les pages de ce nouvel album comportent peu de cases (1 à 3 le plus souvent) et aucune bulle, seulement des cartouches de voix off...

La deuxième bonne nouvelle, qui se faisait attendre, est l'annonce par le site amazon.com que la publication du prochain album du génial Chris Ware, le 20e volume de son "Acme Novelty Library", est prévue pour le 12 octobre 2010. Le tome précédent date déjà d'octobre 2008 et était exceptionnel...

On peut noter également la sortie du troisième volume de "Love and Rockets: New Stories" des frères Hernandez prévue en septembre. La couverture est très belle et le résumé laisse présager un récit très attendu du côté de Jaime et encore un exploit formel du côté de Gilbert.