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jeudi 22 septembre 2011

Michel Serres et Astérix : Le ciel est-il tombé sur la tête du philosophe ?

Cela fait déjà un énorme "buzz" sur Internet ; après hésitation, je ne peux m'empêcher de réagir à mon tour à l'intervention récente de Michel Serres sur Astérix. Le philosophe a en effet parlé sur France Info de la bande dessinée de René Goscinny et Albert Uderzo le dimanche 18 septembre.

Il critique trois points : 1) « Tous les problèmes se résolvent à coups de poings » ; 2) il assimile la potion magique à de la drogue et à des produits dopants et en conclut donc que « les albums d'Astérix font l'éloge de la drogue » ; 3) le sort peu enviable réservé au barde Assurancetourix révèle pour lui un « mépris forcené de la culture ».

Bon. On peut passer sur le fait que ces critiques ne sont ni originales, ni récentes (je crois me souvenir que la série avait déjà essuyé ce type de commentaires du vivant de Goscinny). Passons également sur le fait que Michel Serres rejoint ainsi des cohortes de soi-disant pédagogues qui ont cherché à montrer le côté anti-éducatif de la bande dessinée (justifiant ainsi des décennies de censure le plus souvent aveugle et stupide).

Je vais rapidement essayer de reprendre les trois points évoqués par Michel Serres : 1) On ne peut nier l'importance de la force brutale dans les albums d'Astérix. Mais celle-ci ne suffit jamais. En effet l'intrigue de la quasi-totalité des albums part du principe que jamais les Romains ne pourront vaincre les Gaulois par la force ; dans chaque histoire, ceux-là mettent donc en œuvre des moyens autres de réduire la résistance de ceux-ci : il peut s'agir de la prise d'un otage (Astérix Légionnaire ou Astérix Gladiateur), de l'appât du gain (Obélix et Compagnie), de l'attrait du pouvoir (Le Cadeau de César), de la zizanie (dans l'album éponyme). Tout l'enjeu pour nos héros est donc de surmonter ces crises en faisant appel à leur courage, leur intelligence ou, surtout, leur amitié. 2) La potion magique comme métaphore de la drogue ? C'est un peu facile mais pourquoi pas. Cela pourrait être le symbole de bien d'autres choses : la volonté de résister, l'esprit d'équipe, etc. On peut noter que dans Astérix chez les Bretons, boire du thé, et non de la potion magique, suffit pour donner la force de vaincre les Romains. Et si parfois le courage, la foi dans sa cause et la cohésion suffisaient ? 3) La culture n'est en effet pas à l'honneur dans Astérix : les villageois préfèrent boire, rire, manger et se battre plutôt que d'écouter le barde. J'ai tendance à considérer qu'Assurancetourix a un rôle comique très similaire à celui de la Castafiore chez Tintin. Je ne sais pas si Michel Serres, tintinophile fervent a critiqué de la même façon dans l'œuvre d'Hergé un « mépris forcené de la culture » en évoquant la cantatrice.

Ces trois critiques sont donc un peu datées et très discutables. On aura compris qu'elles ne me convainquent pas mais si Michel Serres veut créer un buzz avec des attaques comme celles-ci, c'est son droit. Cela ne m'intéresse pas outre mesure mais cela ne me gène guère.

Ce qui me choque en revanche profondément, c'est le dérapage avec lequel Michel Serres conclut sa chronique ; il termine en effet en affirmant que les traits qu'il a relevés, « c'est l'éloge du fascisme et du nazisme ». Je ne m'appesantirai pas aujourd'hui sur le fascisme, aux contours idéologiques flous (il est suffisamment peu défini pour être resservi à toutes les sauces). Mais je voudrai rappeler à Michel Serres que le nazisme est une idéologie qui s'appuyait sur la pureté du sang allemand, sur la suprématie du peuple germanique et sur l'extermination des Juifs. Rappelons-lui également que le nazisme a mis en pratique ces principes au-delà de tout ce qui peut se concevoir, notamment par le biais de la « solution finale ». Évoquer ainsi le nazisme pour qualifier l'oeuvre d'Albert Uderzo, immigré italien, et de René Goscinny, juif, qui insistaient d'abord et avant tout sur la force de l'amitié, est tout bonnement scandaleux. Il est malheureusement trop courant que des esprits, pourtant réputés éclairés comme Michel Serres, tombent ainsi dans des délires verbaux dignes (ou plutôt indignes) des pires dérapages trollesques de forums Internet incontrôlés. Parler de nazisme en commentant l'oeuvre ou les actes d'une ou plusieurs personnes est une accusation d'une extrême gravité et qui, en principe, ne devrait être faite qu'avec la plus radicale prudence.

dimanche 24 juillet 2011

Contre-Histoire de la philosophie, de Michel Onfray (2006-2009)

J'ai entamé la Contre-Histoire de la philosophie, de Michel Onfray, il y a un an ou deux. De temps, en temps, j'emprunte à la bibliothèque un des six volumes de cette série. J'en ai pour l'instant lu quatre. J'aurais pourtant bien des réserves à formuler sur la pensée de Michel Onfray.

À mes yeux, son principal défaut est le manque de finesse de ses analyses, et tout spécialement de ses critiques. C'est particulièrement frappant lorsqu'il aborde, et il le fait souvent, deux de ses cibles favorites : la religion chrétienne et le libéralisme économique. Il schématise alors ces deux modes de pensée jusqu'à leur plus grossière caricature, tant et si bien qu'il n'a plus face à lui que de ridicules épouvantails contre lesquels il se fait le plaisir d'envoyer ses attaques pourtant bien éculées... Ce schématisme de la pensée est également, il faut bien l'admettre, ce qui lui permet de synthétiser simplement des pensées parfois complexes et d'offrir à son lecteur six ouvrages d'une lecture très aisée alors qu'ils traitent de sujets souvent arides. Mais ce schématisme appliqué également aux philosophes qu'il défend m'a parfois rendu ses attachements incompréhensibles : pour certains auteurs dont il relate la vie et résume l'existence, sa synthèse est si simplifié que je n'ai guère compris pourquoi il souhaitait tirer de l'oubli ces philosophes oubliés...

Michel Onfray a le grand mérite de replacer dans leur contexte les philosophes dont il parle, de ne pas en faire, comme c'est trop souvent le cas, de purs esprits, et de mettre en lumière l'influence de leurs expériences de vie sur leur pensée. Mais cette insistance sur la vie va parfois, à mon avis, trop loin, notamment lorsqu'elle prend le pas sur la pensée de ces auteurs. J'ai ainsi trouvé plus qu'étrange de considérer Schopenhauer comme un épicurien ; cela correspond peut-être à la vie qu'il a menée, mais bien peu à la philosophie qu'il a enseignée...

Ces critiques sont sévères. Pourquoi alors continué-je à lire cette Contre-Histoire ? Eh bien, comme Michel Onfray, je suis convaincu que l'histoire "officielle" de la philosophie, en tout cas en France, a le plus souvent le grand tort de considérer comme fleuve de pensée dominant, voire quasiment unique, un certain idéalisme, qui va de Platon à Descartes, puis à Kant, Hegel et Heidegger, laissant de côté maintes pensées riches et variées. Michel Onfray a le très grand mérite de nous faire découvrir une partie de ces penseurs laissés pour compte des synthèses chronologiques traditionnelles de la philosophie. Il a en outre l'avantage, comme je le disais rapidement plus haut, de ne pas considérer les philosophes comme de purs esprits, mais de les replacer dans leur vie et leur existence matérielle.

Voilà pourquoi, malgré le schématisme de sa pensée et la naïveté de ses attaques, je continue à lire Michel Onfray...

dimanche 10 juillet 2011

Le Gouvernement de soi et des autres, de Michel Foucault (1982-1983, 2008)

Je connais mal l’œuvre de Michel Foucault. Jusqu’à maintenant, je n’avais lu de lui que Les Mots et les Choses qui m’avaient très fortement impressionné.

Je viens de terminer Le Gouvernement de soi et des autres, le cours qu’il a donné au Collège de France en 1982 et 1983. Un des concepts sur lesquels il s’interroge, à travers la relecture de textes grecs antiques (et d’un texte de Kant en introduction), est celui de la parrêsia. Il tourne autour de ce terme des dizaines de pages durant, je ne parviendrai donc pas à vous le définir précisément en quelques mots. En première approximation (sommaire et forcément réductrice), je dirais qu’il s’agit, au moins dans certains contextes, de la vertu qui consiste à dire le vrai, particulièrement chez ceux qui dirigent la conscience des autres (Michel Foucault cite notamment en exemple Périclès face à l’assemblée athénienne et Platon face au tyran Denys de Syracuse).

La lecture de ce passionnant recueil de cours a fait naître chez moi de nombreuses réflexions, notamment sur la vie politique contemporaine, et sur certaines de ses tendances qui n’existaient pas encore vraiment au début des années 1980.

Michel Foucault distingue, à la suite des Grecs classiques, deux visions de la politique : d’une part celle du bon homme politique, représenté par Périclès, et du philosophe, personnifié ici par Platon ; d’autre part celle des rhétoriciens. La première approche consiste à faire, ou à conseiller de faire, ce qui est bon pour la cité (entre autres, faire usage de la parrêsia que j’évoquais plus haut). La seconde approche consiste à plaire au peuple en lui disant exactement ce qu’il attend. Bien entendu, pour les auteurs classiques, la première vision est noble, la deuxième approche relève de la démagogie et constitue une dérive de la démocratie.

Vu sous cet angle, je ne peux m’empêcher de m’interroger sur les pratiques de quelques-un(e)s de nos hommes (femmes) politiques actuel(le)s. Certains semblent en effet, à force de sondages, de consultations citoyennes, de participations internautes et d’universités populaires, ne chercher qu’une chose : répéter dans leurs discours exactement ce que souhaitent les électeurs ; foin de prospective, de synthèse ou de vision d’ensemble, l’homme ou la femme politique n’est plus considéré que comme la caisse de résonnance de ses électeurs. Où s’achève la juste prise en compte de la volonté du peuple et où commence la synthèse stérile de brèves de comptoirs ? En lisant Le Gouvernement de soi et des autres, je n’ai pu m’empêcher de me demander dans quelle mesure cette fièvre participative qui s’est emparé de certain(e)s de nos représentant(e)s tombe dans les dérives de la démocratie que les anciens appelaient rhétorique ou démagogie…

mercredi 26 janvier 2011

René Girard face à ses critiques

Le Monde des livres met cette semaine René Girard à l'honneur à l'occasion de la sortie d'un recueil d'entretiens de celui-ci avec des anthropologues, Sanglantes Origines. Ce numéro de la revue aborde essentiellement le peu d'échos, si ce ne ce sont les critiques, que rencontre René Girard chez les anthropologues français. On peut relever plus généralement le relatif insuccès de René Girard à convaincre le monde universitaire français. Son exil aux États-Unis depuis de nombreuses années en est probablement une des conséquences.

René Girard est très critiqué, ce qui n'est pas anormal pour un intellectuel aussi dérangeant que lui. De toute façon, je ne connais aucun grand penseur dont les théories puissent être intégralement prises pour argent comptant. Le temps faisant son œuvre, même les philosophes les plus reconnus voient, de leur vivant ou plus ou moins longtemps après leur mort, une partie de leur œuvre critiquée, dépassée, abandonnée. De Platon à Kant, d'Aristote à Nietzsche, quelle que soit l'influence et la descendance de leur philosophie, nul ne souscrit sans restriction à l'ensemble des intuitions de nos plus grands penseurs. Il est donc pertinent, utile même, de critiquer l'œuvre de René Girard, d'en chercher les défauts et les limites. Mais avant de dépasser cette théorie, ou de la contredire, il faut en comprendre l'essentiel. Avant de pointer ses faiblesses, il est nécessaire d'en repérer les forces.

Malheureusement les nombreuses critiques que j'ai lues jusqu'à maintenant, dans ce numéro du Monde des livres sont généralement en-deçà de l'œuvre plutôt qu'au-delà ; elles reposent davantage sur des oppositions de principe que sur des critiques argumentées des méthodes et des résultats de la pensée girardienne. Je voudrais répertorier aujourd'hui les principales critiques, ou au moins les oppositions, que j'ai pu lire ici ou là.

« René Girard est arrogant. » Il peut en effet agacer lorsqu'il semble nous dire : « Je suis le premier et le seul à avoir compris le sens de l'humanité. » Le titre d'un de ses plus célèbres ouvrages, Des choses cachées depuis la fondation du Monde, est emblématique de cette tendance. Heureusement toutefois que l'orgueil n'a jamais empêché d'écrire des livres extraordinaires ! De Descartes à Chateaubriand, les penseurs géniaux complètement imbus d'eux-mêmes et persuadés qu'ils sont les seuls à détenir la vérité sont légion.

« Je refuse de souscrire à un tel système conceptuel totalisateur. » René Girard semble en effet avancer parfois que son système théorique peut tout expliquer. Et alors ? On peut apprécier certaines intuitions de Freud sans souscrire à son pansexualisme effréné. De même, on peut considérer que la théorie mimétique girardienne permet de mieux comprendre certains aspects de la culture humaine sans affirmer qu'elle est la seule clé de lecture possible de tous les phénomènes humains.

« Je refuse de croire à sa prétendue démonstration du christianisme. » Il ne me semble pas impératif d'être un chrétien convaincu pour souscrire au moins à certaines thèses girardiennes. On peut, à mon sens, en accepter certains développements sans en approuver en bloc toutes les conclusions, d'autant plus que cette orientation chrétienne est arrivée progressivement dans l'œuvre girardienne ; ses premiers ouvrages, notamment Mensonge romantique et vérité romanesque, n'en font pas état mais n'en sont pas moins fort intéressants.

« Je rejette sa prétention de dire que la culture occidentale est supérieure aux autres. » Un tel occidentalocentrisme n'est plus de bon ton depuis quelques décennies. Cependant, il ne suffit pas de dire qu'une idée ne nous plaît pas pour prouver qu'elle est fausse. René Girard met en avant des comportements, des découvertes, qu'il considère propres à la culture occidentale (et plus particulièrement au christianisme) et supérieures aux avancées d'autres cultures. Fort bien. Libres à chacun de montrer que cette comparaison n'a pas de sens ou de montrer que les cultures non occidentales ont atteint des niveaux de développement aussi avancés, voire plus, que la nôtre. Mais le refus, pour des raisons éthiques, de toute affirmation d'une quelconque supériorité occidentale ne me semble pas être un argument solide pour réfuter les thèses girardiennes. (Entendons-nous bien : Je ne cherche nullement ici à prendre part à un débat, quasiment toujours biaisé et stérile, sur les mérites comparés des différentes civilisations. Je tente simplement de dire que les idées de René Girard doivent être contredites avec des arguments qui vont plus loin qu'un simple postulat moral.)

J'attends de lire des critiques des théories girardiennes qui prennent acte que celles-ci permettent d'éclaircir bien de aspects de la culture et des comportements humains. Ces détracteurs pourront ensuite expliquer pourquoi ces éclaircissements permis par la théorie mimétique sont parcellaires, insuffisants, voire erronés. Pour critiquer cette pensée ambitieuse, il me semble nécessaire d'y entrer afin d'en démonter de l'intérieur, partiellement ou complètement, les mécanismes et les résultats. Refuser d'en voir les forces en restant campé sur des oppositions de principe, souvent superficielles, me semble insuffisant. La pensée de René Girard mérite peut-être d'être dépassée, certainement pas d'être ignorée ou niée.

lundi 27 décembre 2010

Histoire de la philosophie occidentale, de Jean-François Revel (1994)

Je viens de terminer l'Histoire de la philosophie occidentale (de Thalès à Kant) de Jean-François Revel. Encore une fois, je suis impressionné par l'intelligence, la clairvoyance et la clarté de cet auteur capital.

Jean-François Revel n'était pas un homme de système. Entre 1957 et 2002, son œuvre a emprunté des chemins variés, de Marcel Proust (Sur Proust) à la gastronomie (Les Plats de saison), de l'histoire de la philosophie à "l'utopie socialiste" (La Grande Parade), de la poésie française (Une Anthologie de la poésie française) au bouddhisme (Le Moine et le Philosophe, écrit avec son fils, moine bouddhiste). Mais jamais il n'a cédé à la tentation des nombreux "-ismes" qui ont fleuri parmi les intellectuels de son temps. À l'heure où tout penseur français se devait de sacrifier au marxisme, au maoïsme, à l'existentialisme ou au structuralisme, il a toujours évité ces œillères intellectuelles. Ce fut d'ailleurs probablement sa plus grande force : Qu'il aborde la philosophie antique, l'œuvre de Descartes ou la vie politique française, il a toujours su garder une indépendance d'esprit et un esprit critique très rarement égalés parmi ses collègues, philosophes, intellectuels ou journalistes. Toute son œuvre est ainsi une merveilleuse leçon pour tout citoyen contemporain.

Cette indépendance à l'égard des courants dominants l'a probablement desservi auprès du public : trop difficile à ranger dans des cases précises, protéiforme, son œuvre n'a pas toujours eu le retentissement qu'elle méritait.

Je me souviens que son Sur Proust m'a fait relire certains passages d'À la Recherche du temps perdu avec un œil neuf. Son regard sur plusieurs décennies de politique dans ses mémoires (Le Voleur dans la maison vide) m'en avait fait découvrir bien des aspects que j'ignorais. Et sa vision de la philosophie (préférence pour les philosophes qui nous aident à comprendre le monde qui nous entoure, plutôt que pour ceux qui s'envolent dans des arrières-mondes métaphysiques éthérés), de Pourquoi des philosophes et La cabale des dévots à son Histoire de la philosophe occidentale m'a toujours paru particulièrement vivifiante.

mercredi 1 décembre 2010

Critique de la critique

LivresHebdo a récemment publié une étude sur les grands « prescripteurs », établie après consultation de plus de 400 points de vente. Il en ressort notamment la perte d'influence des grands médias dans le domaine de la prescription d'achat d'œuvres culturelles. J'ai découvert cette étude en lisant le blog de Pierre Assouline, qui semble s'inquiéter de ces résultats (si j'étais mauvaise langue à l'encontre de cet ancien responsable du magazine Lire, je parlerais de réflexe corporatiste).

Mais cette perte d'influence des médias institutionnels (presse écrite, télévision, radio) au profit d'Internet (blog, sites de vente en ligne, forums, etc.) est-elle vraiment grave ? Est-elle même dommageable ?

J'ai découvert Edmond Baudoin en lisant un forum Internet sur la bande dessinée ; Fabrice Neaud en prenant son premier livre par hasard dans une bibliothèque ; Aristophane et Renaud Camus en lisant Fabrice Neaud ; je me suis replongé avec attention dans les romans d'Alain Robbe-Grillet et de Nathalie Sarraute grâce à Renaud Camus ; j'ai découvert Hermann Broch en écoutant Alain Finkielkraut et René Girard en écoutant Jean-Pierre Dupuy.

Ai-je découvert des œuvres qui comptent autant à mes yeux en lisant des critiques dans la presse papier ? La réponse est claire : non. Et ce n'est pas faute de lire régulièrement les grands journaux et magazines français, généralistes ou culturels. De toute façon, la probabilité de découvrir Renaud Camus, Edmond Baudoin, Aristophane ou Lucas Méthé, en lisant les critiques de presse est infime, voire nul. À propos de Renaud Camus, l'ostracisme de la critique est quasiment unanime ; et lorsque, par exception, un de ses ouvrages récents est chroniqué, il s'agit le plus souvent d'une de ses œuvres mineures, essai politique ou récit de voyage. Quel critique a vanté dans ses lignes Du Sens, L'Inauguration de la salle des vents ou L'Amour l'automne, trois chefs-d'œuvre ne connaissant guère d'équivalent dans la littérature francophone contemporaine ? Edmond Baudoin publie, comme Renaud Camus, plusieurs livres par an ; mais, comme dans le cas de Renaud Camus également, ce n'est pas suffisant pour qu'il attire l'attention de la critique, bien qu'il soit considéré comme une référence par toute une génération d'auteurs plus jeunes, qui, eux, ont les faveurs des journalistes. Un exemple récent à ce sujet : Télérama (qui est pourtant un des magazines les plus éclairés en termes de bande dessinée) a récemment publié un article sur les bandes dessinées adaptées de romans ; Edmond Baudoin a publié dans les années 2000 deux adaptations de Fred Vargas, dont une à la rentrée 2010 (Les Quatre Fleuves et Le Marchand d'éponges), une de Charles Perrault (Peau d'Âne), une de Mircea Cartarescu (Travesti). Dans chacun des ses livres, sa façon d'adapter se pliait complètement à l'œuvre originale ; Les Quatre Fleuves est sans doute une des adaptations les plus réussies et les plus innovantes d'un roman policier depuis de nombreuses années. Eh bien Télérama a cité bien des adaptations d'auteurs divers, talentueux pour certains (Baru ou Tardi), moins pour d'autres, mais pas un mot sur Baudoin. De même quelle a été la couverture médiatique d'œuvres, certes atypique, mais ô combien riches, telles que L'Apprenti, de Lucas Méthé, ou Faire semblant c'est mentir, de Dominique Goblet ? Pour le premier, je me souviens de deux ou trois articles dans la presse écrite...

Bien sût, quelques magazines, écrits par des passionnés, souvent éphémères, font parfois exception. On peut citer Les Cahiers du cinéma des futurs cinéastes de la Nouvelle Vague pour le cinéma, L'Indispensable, Les Cahiers de la bande dessinée, au moins à certaines époques, ou The Comics Journal pour la bande dessinée, Muziq pour la musique : j'ai ainsi découvert Cages, de Dave MacKean et Amer Béton, de Taiyou Matsumoto grâce à L'Indispensable, Love & Rockets des frères Hernandez grâce au Comics Journal, David Sylvian ou Joe Henry dans les pages de Muziq. Mais toutes ces publications sont malheureusement bien atypiques.

Je ne pense pas que ces défaillances de la critique relèvent du hasard, de l'exception ou d'un défaut passager de nos critiques actuels. À mon sens, ces insuffisances sont intrinsèquement liées à la vision traditionnelle du journaliste critique. Pour expliquer ceci, voyons quel est son rôle principal : rendre compte de l'actualité du média qu'il suit. Chaque semaine, chaque mois, les pages spécialisées d'un hebdomadaire, d'un mensuel rendent compte de ce qui est sorti depuis la dernière livraison du journal ou magazine.

Cela a forcément les conséquences suivantes :

  • Le critique se concentre sur l'actualité, quel que soit l'intérêt de celle-ci ; en gros que soient publiés six chefs-d'œuvre le même mois ou trois en cinq ans, il disposera peu ou prou du même nombre de pages par semaine. En outre, un auteur exigeant qui publie peu sera forcément défavorisé par rapport à un auteur moyennement talentueux qui publie son roman annuel lors de toutes les rentrées littéraires...

  • Le critique doit rendre compte compte d'une part importante de la production. Il doit donc lire un grand nombre des centaines de romans publiés lors de la rentrée littéraire, des milliers de bandes dessinées sorties chaque années, voir la dizaine de films arrivant chaque semaine sur les écrans. Peut-il ainsi consacrer suffisamment de temps pour apprécier des œuvres exigeantes qui nécessiteraient une attention particulière, plus soutenue ? En outre, à force de lire, voir ou écouter plusieurs centaines d'œuvres nouvelles par an, peut-il juger autrement qu'en relatif ? Il appréciera non plus l'œuvre rare vraiment originale, mais celle qui est légèrement meilleure que le reste de la production. Il aimera le roman qui ressemble aux autres, mais en un peu mieux, le film qui a quelques qualités le distinguant un peu du reste de la production, mais pas trop pour ne pas bouleverser les repères esthétiques. Et, malheureusement, l'œuvre vraiment différente, le roman génial ou le disque extraordinaire verront leurs singularités, ce qui les distingue du commun de la production, traitées comme autant de défauts.

Que résulte-t-il de cet état de fait ? Une concentration excessive sur l'actualité, un manque de recul par rapport au gros de la production et la mise en avant du meilleur du « mainstream » au détriment des œuvres vraiment à part, l'éloge des auteurs talentueux au détriment des auteurs géniaux. J'appellerais cela le syndrome des « Pompiers contre les Impressionnistes ». On cite en effet souvent la fin du XIXème comme une période où les critiques ne juraient que par les peintres académiques du « Salon », parfois qualifiés de peintres « pompiers », alors qu'à la même époque naissait l'impressionnisme, dans un dédain quasi général de la critique. Plus d'un siècle après, alors que Monet triomphe au Grand Palais et que les œuvres de Van Gogh sont présentes partout, des calendriers des postes aux tasses à thé, il est facile de se gausser de ces critiques à courte vue. Mais ne nous leurrons pas : la situation est aujourd'hui la même. De nos jours encore, les Pompiers contemporains tiennent le haut du pavé alors que les Impressionnistes d'aujourd'hui œuvrent dans l'ombre.

Quelle que soit l'époque, la critique privilégie le sommet du mainstream au détriment des auteurs géniaux, Meissonier et Cabanel au détriment de Manet et Monet, Joann Sfar et Christophe Blain au détriment d'Edmond Baudoin et de Fabrice Neaud, Amélie Nothomb et Jean d'Ormesson au détriment de Renaud Camus, Bernard-Henri Lévy et Michel Serres au détriment de René Girard.

Non que les premiers de cette liste n'aient aucun talent. Très loin de moi cette idée ; Meissonier et Cabanel, Joann Sfar et Christophe Blain, Amélie Nothomb et Jean d'Ormesson, Bernard-Henri Lévy et Michel Serres ont du talent. Ils sont peut-être même parmi les meilleurs représentants de leur génération d'auteurs. Mais ils restent dans le peloton, pour passer à une métaphore sportive ; ce sont les meilleurs des auteurs qui ne dérangent pas, les plus doués des artistes qui tracent leur chemin sans trop s'écarter des sentiers défrichés par leurs aînés. Ils n'ont ni le génie ni les capacités d'innovation de Manet ou Monet, Edmond Baudoin ou Fabrice Neaud, Renaud Camus, René Girard...

Alors, comment découvrir les œuvres vraiment marquantes d'hier ou aujourd'hui ? On peut, comme je le suggérais en introduction, s'appuyer sur les avis de personnes qui s'expriment lorsqu'elles ont vraiment une œuvre à défendre, un coup de cœur à partager. Il peut s'agir d'un romancier évoquant les chefs-d'œuvre littéraires qui l'ont marqué, d'un blogueur passionné qui vient de dénicher une nouvelle perle, d'internautes partageant leurs dernières découvertes sur un forum. Bien entendu, cela réclame préalablement d'effectuer un tri, de repérer les cercles, virtuels ou réels, de bon conseil. Mais cela en vaut la peine...

jeudi 4 novembre 2010

René Girard, un auteur éclairant

À mes yeux, une grande force de la théorie mimétique de René Girard est sa capacité à éclaircir, au moins pour moi, certains éléments peu clairs de la culture occidentale.

À plusieurs reprises, la lecture d'ouvrages de René Girard m'a permis de comprendre des œuvres, des problématiques, que je trouvais peu claires depuis longtemps ; ou au moins, elle m'en a apporté une explication que j'ai trouvé satisfaisante. Plusieurs textes m'avaient ainsi toujours laissé plus que perplexe avant que je ne lise l'interprétation qu'en faisait René Girard. J'en citerai aujourd'hui quelques-uns... Et je vous prie de m'excuser pour les nombreuses approximations que les paragraphes suivants contiennent. Ces quelques lignes n'ont en aucune façon la prétention de résumer quelques points clés de la pensée girardienne, mais simplement de partager mon enthousiasme à propos de plusieurs idées qui m'ont paru très éclairantes...

Le Livre de Job, tout d'abord. Dieu met Job à l'épreuve ; celui-ci semble se révolter, remet en cause la justice de Dieu. Il se fait alors reprendre par quelques-uns de ses amis qui invoquent l'infaillibilité et la justice du Tout Puissant. Dieu finit par intervenir, prend la défense de Job mais rappelle néanmoins à celui-ci son devoir d'humilité. Ce livre me semblait fondé sur un double paradoxe : On disait que Job était ruiné, que tous ses proches étaient morts ; pourtant Job ne se plaignait ni de la perte de ses biens, ni de la disparition de ses proches, mais du fait d'avoir été abandonné de tous. Et, deuxième paradoxe imbriqué dans le premier, alors que Job se plaignait d'être laissé seul suite à l'abandon de tous ses proches, le livre n'est qu'une discussion entre Job et quatre de ses amis.

En interprétant les malheurs de Job comme une crise mimétique, dans La Route Antique des hommes pervers, René Girard surmonte ce double paradoxe. La description des malheurs de Job est en fait celle du dénouement d'un crise mimétique : Job est un exemple typique de l'individu qui a été glorifié, d'où ses grandes richesses, avant de subir une mise à mort (symbolique puisqu'il est encore vivant) de la part de l'ensemble du peuple unanime au paroxysme d'une crise mimétique. On retrouve le schéma de la mise à mort d'un roi présente dans de nombreux mythes. Cela explique que Job, plus que de la perte de ses richesses et de ses proches, se plaigne d'avoir été abandonné par tous : la clé de son infortune réside dans l'unanimité de tous contre lui lors de la crise mimétique.

Quant à ses 'amis', ils représentent la sagesse populaire, encore mythologique, qui voit dans le bouc émissaire un coupable (lecture des mythes traditionnels) ; Job, lui, prend part à la révélation biblique qui met en lumière le mécanisme victimaire lié au désir mimétique et l'innocence du bouc émissaire. Job est innocent ; malgré son innocence, il est mis à mort par la foule indifférenciée et unanime.

La métaphysique de Satan de certains théologiens classiques était un autre sujet qui m'intriguait fortement. Pour certains théologiens en effet, tout être vient de Dieu. Le mal, Satan, est donc un non être, une absence de bien. Il était déclaré « Prince de ce monde » mais n'avait pas d'être propre ; encore un paradoxe qui m'avait fait réfléchir.

En assimilant, dans Je vois Satan tomber comme l'éclair, Satan au désir mimétique, René Girard surmonte cette difficulté : Satan est effectivement le « Prince de ce monde » dans la mesure où toute l'humanité est guidée, régie par le désir mimétique ; mais il n'a pas d'être propre, il ne dispose pas d'une existence individuelle.

Je pourrais évoquer longuement d'autres exemples. Si la base du complexe d'œdipe freudien m'a toujours semblé relativement claire, certains des prolongements qu'en tire Freud me paraissaient beaucoup plus obscurs. En interprétant le complexe d'œdipe comme un cas particulier du désir mimétique (l'enfant reproduit les désirs du modèle le plus proche de lui, le petit garçon reproduit les désirs de son père pour sa mère, la petite fille reproduit ceux de sa mère pour son père) , je comprends beaucoup mieux les origines et les conséquences de ce phénomène psychologique. Enfin, lorsque j'ai lu (ou vu, je ne sais plus) pour la première fois Le Songe d'une nuit d'été de Shakespeare, je n'ai pas du tout suivi la logique de cette succession de revirements amoureux apparemment sans queue ni tête. La lecture girardienne, qui y voit une série de désirs mimétiques (chaque personnage calque son désir amoureux sur un modèle ; et son amour disparaît lorsque le modèle n'est plus à craindre) m' a permis d'apprécier beaucoup plus cette pièce à la fois légère et formidablement complexe.

Bref, je suis très impressionné par la puissance des théories girardiennes qui sont capables d'éclairer des problématiques si diverses...

mercredi 17 février 2010

René Girard et les religions orientales

J'ai lu il y a quelque temps, dans un volume du journal de Henry Bauchau (Passage de la Bonne-Graine, Journal 1997-2001), une réflexion qui m'a fait réfléchir : l'auteur trouvait intéressantes les idées de René Girard mais regrettait de ne pas les voir appliquées aux religions orientales ; je crois même qu'il doutait de la possible application de celles-là à celles-ci.

Après réflexion, je pense au contraire que de nombreux éléments des religions orientales peuvent donner lieu à une interprétation girardienne. René Girard a d'ailleurs récemment abordé les sacrifices tels qu'ils sont traités dans les Brahmanas védiques dans Le Sacrifice, mais très succinctement et sous un angle différent de celui que je vais adopter ici. Je voudrais proposer aujourd'hui deux exemples très succincts de relecture d'idées bouddhistes et hindoues à la lumière des thèse girardiennes.


Abordons d'abord un élément central du bouddhisme. Il s'agit d'une philosophie, ou d'une religion, sans dieu : le Bouddha ne niait pas forcément l'existence d'êtres divins mais pensait que, s'ils existaient, ils ne s'intéressaient pas aux hommes. Le message du Bouddha provient donc d'une méditation humaine, sans révélation divine. Or quel est l'un des principaux messages du bouddhisme, contenu notamment dans ce qui est appelé la « deuxième noble vérité » ? Le désir et l'ignorance sont à l'origine des trois racines du mal : la convoitise, la haine et l'erreur. Il est donc primordial de tuer en soi tout désir. Un peu comme si le Bouddha était parvenu à mi-chemin de la révélation du Nouveau Testament d'après René Girard. En effet, si l'on croit celui-ci, le mal, Satan, provient, voire s'identifie, au désir, qui est par essence mimétique. Pour sortir de la violence mimétique, il est donc indispensable de ne pas suivre nos désirs naturels, ce qui se rapproche du message bouddhique évoqué plus haut. La différence fondamentale vient de l'intervention de Dieu, en la personne du Christ. Le message de celui-ci va en effet plus loin que la dénonciation du désir mimétique comme source de toute violence : il ne faut pas obéir au désir mimétique, mais il faut imiter le Christ, qui lui-même agit à l'image du Père.

Ces deux message voient donc également dans le désir des hommes la source du mal. Mais alors que le bouddhisme prône l'extinction de tous les désir, le Christ déplace la source du mimétisme : si le désir mimétique 'naturel', prenant notre voisin comme modèle puis comme rival et obstacle, doit être évité, il doit être remplacé par le désir d'imitation de la personne du Christ.


Abordons maintenant un passage de la Bhagavad-Gîtâ, texte clé de l'hindouisme, extrait du Mahabharata.

Contrairement au bouddhisme, message d'origine purement humaine, nous avons dans la Bhagavad-Gîtâ une révélation émanant d'une personne divine, Krishna, un des dix avatars de Vishnou, à destination d'Arjuna. Il s'agit donc d'une manifestation d'un des dieux (ou, dans une conception moniste, telle que celle de l'Advaïta Vedanta, d'une des représentations du Brahman, Principe du monde).

Que dit Krishna à Arjuna ? Très grossièrement, de suivre la voie de sa caste, celle des Kshatrya, ou guerriers. En effet, à Arjuna qui, juste avant une bataille s'annonçant très meurtrière, s'interroge s'il est justifié de tuer ses ennemis, Krishna répond qu'il est de son devoir de le faire si cela correspond à la loi (au Dharma) de sa condition, de sa caste. Mais il faut le faire par devoir, sans haine pour son ennemi, et sans désirer une issue favorable au combat. Il faut accomplir son destin, mais par devoir, non par désir. Comme dans le bouddhisme, le désir est banni.

Dans une perspective girardienne, on peut y lire deux aspects très intéressants : D'une part, le désir est encore une fois vu comme source de mal. D'autre part, il y a un maintien ferme de la différenciation des individus au sein de castes clairement identifiées. Il faut se rappeler que la crise mimétique décrite par René Girard passe par une phase pendant laquelle les différences diminuent entre les individus, chacun désirant ce que veut l'autre, chacun prenant l'autre comme modèle-obstacle, l'indifférenciation allant croissant pour devenir complète juste avant que la crise ne se résolve grâce au meurtre d'une victime sacrificielle. Dans la Bhagavad-Gîtâ, chacun doit respecter le Dharma de sa caste. Les différences entre les individus se maintiennent donc continûment, l'indifférenciation est bannie. Il s'agit ici d'une autre façon d'empêcher le développement de la crise mimétique.


Loin de prétendre épuiser ce sujet, ces idées fragmentaires ont davantage pour but de provoquer la discussion... Vos commentaires sont donc les bienvenus !


jeudi 12 novembre 2009

René Girard et Alexis de Tocqueville


En lisant récemment L'Ancien Régime et la Révolution de Tocqueville, j'ai été frappé de voir à quel point cette lecture de la Révolution est éminemment girardienne par anticipation.

Il ne s'agit pas tellement de la possible interprétation de la mort de Louis XVI comme exécution d'une victime sacrificielle permettant de mettre fin à la violence de tous contre tous et de fonder une nouvelle société sur le cadavre du Roi. Cette interprétation peut sembler tellement évidente qu'elle n'est pas forcément intéressante.

En revanche les arguments de Tocqueville pour expliquer pourquoi la Révolution a eu lieu en France plutôt que dans un autre pays européen me semble passionnants. Reprenons en quelques mots l'analyse de Tocqueville (j'ai lu ce livre il y a quelque temps déjà, mon résumé sera donc assez approximatif) : L'apparition de la Révolution en France plutôt qu'ailleurs ne s'explique pas par le fait que les Français étaient plus opprimés ou souffraient davantage d'inégalités que les autres Européens ; bien au contraire l'apparition de la Révolution s'expliquerait par une égalité plus grande parmi les Français que parmi leurs voisins. Cette égalité plus grande les a fait désirer une égalité encore accrue et a fait naître les revendications concernant la fin des privilèges.
Il s'agit là, à mon sens, d'un cas exemplaire de passage d'une médiation externe à une médiation interne au sens de René Girard. Dans une société parfaitement hiérarchisée, comme l'était la France féodale et comme l'étaient encore en 1789 certains des pays voisins, la médiation entre des individus issus de classes sociales différentes est externe : un noble constitue pour les autres classes de la société un modèle purement externe, il ne peut en aucun cas devenir un rival ou un obstacle pour un membre du Tiers État. Celui-ci étant différent, par le sang, du membre de la noblesse, il peut calquer ses désirs sur ceux du noble mais ne peut en aucun cas imaginer s'égaler à celui-ci.
Cette différenciation s'est progressivement atténuée en France. La frange la plus privilégiée du Tiers État, la bourgeoisie, a acquis peu à peu une part importante de la richesse du pays, du pouvoir politique également ; elle a même pu acquérir des titres de noblesse en les achetant. Le noble était de moins en moins un modèle inatteignable, il pouvait devenir un rival, un obstacle (on peut en voir un exemple dans le Bourgeois gentilhomme, par exemple...). La médiation, de purement externe, devenait interne. On aboutit ainsi à une situation d'indifférenciation croissante, débouchant à la fin du XVIIIe siècle, dans un schéma typiquement girardien, sur une crise mimétique, une explosion de violence de tous contre tous, qui a débouché sur le sacrifice victimaire de la famille royale et sur la refondation de la société.

On peut noter un autre point : dans un mythe traditionnel, le meurtre fondateur est ritualisé et rappelé régulièrement pour renforcer la cohésion de la société. Ce type de scénario victimaire avait toutefois perdu beaucoup de sa superbe, plus de 17 siècles après la mort du Christ et la dénonciation totale de ces sacrifices victimaires. Le rite mis en place pour commémorer la Révolution ne fut donc pas la mort réelle du Roi, nous ne fêtons pas le 21 janvier 1792 ; ce fut la mort symbolique du Roi, représenté pour cela par un de ses attributs les plus haïs, son pouvoir discrétionnaire symbolisé par la Bastille et ses emprisonnements arbitraires.

À mon sens, on peut donc lire la Révolution française, après Tocqueville, comme une crise mimétique telle que les décrit René Girard. Mais une crise mimétique déjà partiellement démythifiée, dans laquelle ce n'est plus la mort réelle de la victime sacrificielle qui est mise en avant, mais sa mort symbolique.

lundi 2 novembre 2009

René Girard, conseils de lecture pour néophytes

À force de vanter les mérites de l'oeuvre de René Girard, je dois parfois répondre à cette question : « Et par quel ouvrage me conseilles-tu de commencer ? » Voici donc quelques conseils de lecture pour découvrir l'oeuvre de René Girard, en complément de mon post de jeudi dernier.

Tout ne se situe pas au même niveau dans la bibliographie de René Girard. Je distinguerai, de façon tout à fait subjective et arbitraire, trois grandes catégories d'ouvrages :

1) Les trois oeuvres maîtresses dans lesquelles René Girard applique sa pensée à trois domaines apparemment très différents : la littérature, les sciences humaines et la foi chrétienne.

  • Mensonge romantique et vérité romanesque (1961) : Son premier ouvrage. Il commence à explorer le désir mimétique en analysant quelques grands textes de la littérature : Stendhal, de Proust ou Dostoïevski.
  • La Violence et le sacré (1972) : Plus de 10 ans après Mensonge romantique et vérité romanesque, René Girard pose les bases de son système.
  • Je vois Satan tomber comme l'éclair (1999) : Relecture de la révélation chrétienne à la lumière des thèses girardiennes (et vice-versa).

La lecture de ce trois ouvrages permet à mon avis d'avoir une vue d'ensemble de la pensée de René Girard.


2) Les autres essais.

Dans de nombreux autres livres René Girard approfondit certains aspects de sa pensée. Il analyse d'autres textes littéraires dans Dostoïevski : du double à l'unité (1963), Critique dans un souterrain (1976) ou le passionnant Shakespeare : les feux de l'envie (1990). Il relit de façon très éclairante le livre biblique de Job dans La Route antique des hommes pervers (1985). Il évoque le sacrifice du Christ dans Celui par qui le scandale arrive (2001). Dans Le Bouc émissaire (1982), il approfondit la lecture des textes victimaires et répond à certaines critiques lui ayant été adressées.

Ces livres sont tous passionnants mais ils ne me semblent pas fondamentaux dans la progression de la pensée de René Girard dans la mesure où ils ont tendance à approfondir des idées déjà évoquées dans certains des trois ouvrages regroupés dans la catégorie précédente.


3) Les entretiens.

Tout au long de sa carrière, René Girard a publié de nombreux livres d'entretien. Bien que contenant des éléments très intéressants, ils me semblent relativement secondaires d'une part parce qu'ils n'apportent pas autant d'éléments nouveaux que les livres cités ci-dessus, d'autre part parce que je les trouve souvent un peu décousus, en tout cas moins bien construits que ses autres ouvrages.

Un mot tout de même sur Des choses cachées depuis la fondation du monde (1978), dans la mesure où c'est un de ses ouvrages les plus connus. Malgré sa grande notoriété, je ne le conseillerai pas à un néophyte pour les raisons suivantes : Le cheminement de la pensée, avançant au gré des questions des deux interviewers, peut sembler très chaotique à quelqu'un qui découvre René Girard. En outre y est exacerbée un trait de René Girard qui a souvent tendance à rebuter les non convaincus : il accentue parfois, surtout au début de sa carrière, ce qui le sépare des courants de pensée qui l'ont précédé, se faisant ainsi apparaître comme encore plus novateur qu'il n'est (ce qui transparaît d'ailleurs dans le titre de l'ouvrage) ; c'est particulièrement vrai au cours de ces entretiens car il y est grandement encouragé par ses deux interviewers béats d'admiration.


N.B. : Je n'ai pas encore lu ses derniers ouvrages tels que Le Sacrifice (2003), Achever Clausewitz (2007), La conversion de l'art (2009).


Et maintenant, bonne lecture !

jeudi 29 octobre 2009

René Girard, une brève introduction

Il serait prétentieux de résumer en quelques lignes l'exceptionnelle oeuvre de René Girard. En développant quelques concepts, relativement simples mais d'une extrême richesse, il a apporté une lumière nouvelle sur des sujets très divers, de grandes oeuvres littéraires à la vision de la guerre de Clausewitz, en passant par la psychanalyse et le complexe d'Oedipe, l'anthropologie et le sacrifice védique, la Bible et le message chrétien.
Je vais tenter aujourd'hui d'introduire cette oeuvre foisonnante en rappelant rapidement certains de ces concepts.

1) Le désir mimétique
Au cœur de la pensée de René Girard, on trouve le désir mimétique : chaque individu désire ce que désire son voisin. Si Pierre désire un objet A, Paul va le désirer aussi. C'est une spirale sans fin car le désir de Pierre pour l'objet A va être augmenté du fait du désir de Paul pour ce même objet.

(Pour observer le désir mimétique, il suffit de regarder des enfants jouer ; chacun d'entre eux veut jouer avec le jouet de voisin. Ce comportement continue chez les adultes, mais la plupart du temps de façon moins évidente ; le phénomène des modes peut être un bon exemple.)

Les sentiments de Paul pour Pierre sont ambigus. Pierre est à la fois modèle et obstacle : c'est un modèle car Paul prend modèle sur lui pour désirer l'objet A ; c'est un obstacle car Pierre et Paul désirent tous deux le même objet et donc Pierre risque d'empêcher Paul d'obtenir l'objet A.

[Si Pierre est très éloigné de Paul, c'est-à-dire si Paul se rend compte qu'il ne peut pas égaler Pierre (par exemple si Pierre est un parent et Paul un enfant, ou si Pierre est un professeur et Paul un élève), Pierre est surtout un modèle. Paul cherche à l'imiter et à se hausser à son niveau. On parle alors de médiation externe.
Si Pierre est proche de Paul, c'est-à-dire s'il s'agit d'individu de même type (même âge, même statut social), Pierre devient surtout un obstacle. Il y a création d'une forte rivalité mimétique qui peut s'emballer mais qui n'a pas de raison de s'arrêter. Pierre et Paul vont s'observer et désirer sans fin ce que désire l'autre. On parle alors de médiation interne.
]

Ce désir mimétique n'est pas intrinsèquement mauvais : c'est notamment ce qui permet aux enfants de progresser puisque c'est ce qui les pousse à faire comme les adultes. Le problème vient de la l'escalade de désir en spirale sans fin : l'emballement mimétique.


2) Le bouc émissaire
2.1) L'emballement et la crise mimétiques
L'emballement mimétique est la spirale sans fin du désir mimétique : Pierre désire un objet A, Paul va le désirer aussi. Pierre va désirer encore plus l'objet A dans la mesure où il voit son désir justifié par le désir de Paul. Jacques, voyant cela, va se mettre à désirer également l'objet A. Plus une société comprend des individus égaux, plus ils vont tous se mettre à désirer les mêmes choses ; la rivalité mimétique s'accroît sans fin. Les objets de désir peuvent se déplacer, ce sont de plus en plus des prétextes ; ce qui devient de plus en plus important, c'est la rivalité de tous contre tous.

2.2) La résolution de la crise par le bouc émissaire
Le désir mimétique de tous va finir par se cristalliser sur un seul individu, le bouc émissaire (la désignation de cet individu sera relativement arbitraire ; toutefois les individus légèrement 'différents' (étranger, handicapé, etc.) feront des boucs émissaires privilégiés). Il deviendra LE modèle/obstacle de tous. Le bouc émissaire devient la cible de toute la violence accumulée lors de l'emballement mimétique et est sacrifié par la communauté unanime. Une fois le sacrifice effectué, la violence, qui a ainsi trouvé un exutoire, retombe et le calme revient. C'est la fin de la crise sacrificielle.


3) La genèse des religions et des sociétés
Pour René Girard, tous les mythes et toutes les religions découlent d'une crise sacrificielle. En effet, à l'issue de la crise sacrificielle, le groupe humain au sein duquel elle a eu lieu se rend compte, sans en comprendre vraiment les raisons, que le sacrifice du bouc émissaire a eu un effet salvateur pour la communauté, qu'il a supprimé brutalement, comme par magie, une grande violence dont souffrait la communauté. Vu cet effet salvateur du bouc émissaire, le groupe humain aura tendance à mythifier celui-ci, qui, par son sacrifice, a sauvé la communauté.
René Girard observe que dans la plupart des religions, cultes et mythes traditionnels, un tel schéma est à l'oeuvre.
Ces mythes sont toujours racontés avec le point de vue de la communauté : celle-ci a eu raison de sacrifier le bouc émissaire ; celui-ci est présenté comme coupable.
(Exemple du mythe d'Oedipe : La peste est arrivée à Athènes. Oedipe demande à l'oracle qui est le responsable de cette peste. Il apprend que c'est lui, Oedipe, le responsable, pour avoir tué son père Laïos et couché avec sa mère, Jocaste. Oedipe est alors sacrifié : ses yeux sont crevés et il est expulsé de la communauté.)
Pour René Girard, les sociétés, dont les origines sont relatées dans les mythes, sont ainsi fondées sur la violence de la crise mimétique et du sacrifice du bouc émissaire.


4) La spécificité de la religion chrétienne
La Révélation judéo-chrétienne, et tout particulièrement le christianisme, révèle explicitement ce schéma de la crise sacrificielle.
À première vue, le christianisme peut apparaître comme une religion comme les autres : la Passion du Christ est une crise sacrificielle, le Christ sert de bouc émissaire. Mais la perspective est en fait radicalement changée car le bouc émissaire est présenté comme innocent, il est clairement dit que la communauté sacrifie un être qui n'est pas coupable des crimes dont on l'accuse. Le Christ, par sa Passion, révèle au monde la réalité de l'emballement mimétique et la fausseté des mythes.
La Révélation chrétienne, une fois comprise, peut permettre d'empêcher la violence des emballements mimétiques et le sacrifice des boucs émissaires.


5) Satan

Pour René Girard le Satan de la Bible est en fait le désir et l'emballement mimétiques. En ce sens Satan est vraiment « le Prince de ce monde » car le désir mimétique est au centre de toute activité humaine.
Renoncer à Satan, c'est renoncer à l'emballement mimétique pour imiter le Christ, qui nous dit d'imiter son Père.


6) L'itinéraire de René Girard
René Girard a commencé à observer le désir mimétique en étudiant des grandes oeuvres littéraires (Proust, Dostoïevski, Shakespeare, etc.).
Puis il a cherché à voir si ce concept s'appliquait à d'autres domaines qu'à la littérature. En creusant, il s'est rendu que cela pouvait s'appliquer à de très nombreux domaines : structuralisme, psychanalyse (le complexe d'Œdipe est un cas typique de désir mimétique : le petit garçon désire ce que désire son modèle évident, son père ; le père devient modèle/obstacle pour son fils). Il s'est rendu également compte, en développant le concept du bouc émissaire, que cela expliquait la genèse de toutes les religions.
En continuant à étudier les religions, il a découvert la spécificité de la religion chrétienne.