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mercredi 18 février 2026

Tales of Paranoia, par Robert Crumb (2025)

Robert Crumb, vétéran de la bande dessinée alternative états-unienne, a maintenant 82 ans. Sa femme, Aline Kominsky-Crumb, sa partenaire à la ville comme dans leurs pages communes pendant plus de 40 ans, est morte en 2022. Il n'a quasiment rien publié depuis sa version littérale de la Genèse, premier livre de la Bible, en 2009, et Drawn Together: The Collected Works of R. and A. Crumb, un recueil de planches dessinées à quatre mains avec sa femme Aline, en 2012. Autant dire qu'il était relativement naturel de penser qu'il profitait d'une retraite largement méritée à Sauve, dans le département du Gard, où il habite depuis 1991.

Eh bien, pas du tout. Encore une fois, Robert Crumb m'a surpris (en bien) en publiant un nouveau recueil de bande dessinée, Tales of Paranoia, dessiné depuis la crise du Covid19. Cette fois-ci, il n'est plus du tout question de ce qui constitua pendant longtemps une grande partie de ses récits : fantasmes sexuels, drogues et recherches mystiques avec divers gourous (Mr. Natural en tête). L'époque et l'âge de l'auteur s'y prêtent sans doute moins.

Le thème choisi n'est cependant pas complètement nouveau mais est traité de façon plus approfondi que par le passé : il s'agit de la paranoïa. Crumb est persuadé que nous sommes manipulés par les pouvoirs en place, de l' "État profond" à l'industrie pharmaceutique. Au coeur de la pandémie, cela l'a conduit à douter de la pertinence des solutions mises en place par les autorités publiques et à devenir "antivax". Cela ne devrait pas surprendre outre mesure ceux qui le connaissent un peu. Entre quelques bad trips causés par le LSD ayant débouché sur des crises paranoïaques aigues dans les années 1960 et la conviction que les importants problèmes qu'il a eus avec le fisc états-unien il y a quelques décennies avaient été provoqués par la publication de certaines de ces bandes dessinées ayant déplu au pouvoir en place, Crumb avait déjà maintes fois mis en scène sa paranoïa. Cette fois-ci, il va plus loin et en fait l'essentiel de son discours pendant la quarantaine de pages de ce livre. Cela pourrait lasser (qui a vraiment envie de lire 40 pages de délire antivax en 2026 ?). Mais il le fait avec son talent et son autodérision habituels. Ceux-là mêmes qui, pendant des années, ont rendu ses obsessions sexuelles relatievement tolérables malgré leurs traits misogynes et racistes. Crumb ne prétend jamais détenir la vérité ; il ne cherche pas à se justifier. Il décrit simplement ce qu'il ressent, sans s'excuser, mais sans cacher les aspects complètement politiquement incorrects de ses fantasmes ou de ses affirmations.

Non seulement Crumb n'a pas encore pris sa retraite, mais il n'a rien perdu de son talent graphiques. Il nous gratifie comme à son habitude de superbes planches denses, où des personnages (principalement une image de Crumb lui-même) parlent longuement, dessinés avec son style caricatural et lourdement hachuré si caractéristique. La richesse des dessins permet de faire passer facilement les pavés de texte qui occupent parfois jusqu'à plus de la moitié des cases.

Ce nouvel album est donc une excellente surprise. Il ne nous reste plus qu'à attendre le prochain, de ce jeune homme toujours aussi angoissé et toujours aussi talentueux.

lundi 27 novembre 2023

Le Dernier Sergent (1) - Les Guerres Immobiles, de Fabrice Neaud (2023)

Attention, Fabrice Neaud, cela secoue. Amateurs d'eau tiède et de consensus mou, s'abstenir.

(Commençons par un petit rappel, que les amateurs de l’auteur peuvent passer : Fabrice Neaud est un pionnier de l’autobiographie en bande dessinée. Il a publié aux éditions Ego comme x (malheureusement disparues depuis) quatre volumes de son Journal entre 1996 et 2002. Ceux-ci ont été réédités en trois volumes aux éditions Delcourt en 2022. Il commence aujourd’hui un nouveau cycle autobiographique, prévu en quatre livres, intitulé Le Dernier Sergent. Les Guerres Immobiles en est le premier tome.)

Reprenons. Comme je l’écrivais plus haut, l’œuvre de Fabrice Neaud secoue, ne ménage pas son lecteur.

Certes, l’autobiographie en bande dessinée, nous commençons à y être habitués. Depuis quelques œuvres pionnières dans l’espace francophone, dans les années 1990, c’est devenu un « genre » très courant. On ne compte plus les volumes où des dessinatrices et dessinateurs relatent un événement marquant de leur existence (ou de celle de leurs parents ou grands-parents) avec un dessin stylisé. Les témoignages à vocation pédagogique ou sensibilisatrice, comme les récits de vie amusants ou émouvants, se multiplient sur l’étal des librairies.

Fabrice Neaud, ce n’est pas cela.

Nous sommes loin d'une autobiographie aux dessins stylisés (qui, selon certains poncifs, permettrait une identification plus facile du lecteur) et au discours bien-pensant. Fabrice Neaud bouscule les habitudes, gratte là où cela fait mal, creuse derrière la bonne conscience.

Par rapport au Journal, il aborde nouvellement, ou au moins approfondit significativement, plusieurs thèmes : sa famille et sa prise de conscience politique de l'homophobie. Ces deux sujets viennent nous bousculer au cœur de nos bonnes consciences. Il représente souvent la famille comme un lieu d’agression psychologique, volontaire ou non. Et l’appréhension nouvelle de l’homophobie qu’il subit depuis des dizaines d’années, sans jusque-là avoir pu la nommer (ce qu'il parvient enfin à faire, notamment grâce à la découverte de Guillaume Dustan), lui permet d’interroger nos comportements au-delà de cette vague tolérance tant vantée (et qui avait déjà donné lieu à un passage grandiose du troisième volume du Journal, dans une anticipation de cette prise de conscience politique qui s’exprime maintenant ouvertement dans Les Guerres Immobiles). Il chahute son lecteur, même le plus bien-pensant, en lui montrant à quel point de nombreux comportements, généralement considérés comme anodins, voire comme bienveillants, s’ancrent en fait dans une fréquente homophobie intériorisée.

Ces deux sujets, s’ils prennent davantage d’importance dans Les Guerres Immobiles que dans le Journal, sont loin d’en épuiser le propos. Fabrice Neaud reprend et enrichit de multiples autres thèmes, de l’analyse des lieux de drague homosexuelle à la littérature contemporaine (avec notamment de longs passages sur Houllebecq), de l’amitié à la musique de Mahler… Tout cela passe par la description de multiples anecdotes, presque insignifiantes pour certaines, au moins prises individuellement. Mais, au fil des pages, dans leur singularité, elles concourent à construire un discours, esthétique, sociologique, politique, d’une rare pertinence.

Il ne faudrait pas croire, cependant, à la lecture des lignes qui précèdent, que Fabrice Neaud serait l’auteur de discours engagés un peu abstraits. Bien au contraire, toutes ses pages sont ancrées dans l’humanité la plus singulière de l’ensemble des personnages dépeints, qu’ils reviennent d’un épisode à l’autre, ou qu’ils fassent office de figurants, pour certains très hauts en couleurs, à l’occasion d’une scène unique.

Cette singularité de chaque individu passe notamment par un art du portrait sans guère d'équivalent en bande dessinée (que met très justement en avant Didier Lestrade dans sa préface). Fabrice Neaud ne cherche nullement à styliser son dessin pour chercher à rendre son propos plus « générique ». Bien au contraire, il met en œuvre tout son talent d'observateur et de dessinateur pour rendre compte au mieux des plus subtiles particularités de ses personnages.

C'est particulièrement le cas pour ses amis. Il est impressionnant de voir à quel point il parvient à rendre la ressemblance de ceux-ci, bien au-delà de quelques « caractéristiques » facilement identifiables. La ressemblance en elle-même n’est bien entendu pas le plus important ici ; après tout, le lecteur n’est pas censé croiser ces personnages dans la rue et les reconnaître. Ce qu’il y a d’intéressant dans cette ressemblance est qu’elle provient d’une observation très fine des spécificités de chaque individu. Dans ses portraits comme dans son récit, Fabrice Neaud va au plus spécifique pour élever son propos à quelque chose d’éminemment générique. La justesse de son propos tient notamment à la précision et à la spécificité des personnages et des faits qu’il observe.

Son art du portrait est peut-être encore plus élevé quand Fabrice Neaud dessine les garçons dont il est amoureux. Nous avions eu le droit à de magnifiques portraits de Stéphane et de Dominique, respectivement dans les tomes 1 et 3 du Journal. Fabrice Neaud se dépasse encore avec Antoine, au cœur de ce nouveau cycle. Celui-ci apparaît progressivement au fil des pages. Il semble en prendre peu à peu possession, que ce soit par d’époustouflantes pleines pages ou par des successions de cases à la disposition identique, dans lesquelles l’auteur détaille les plus subtiles de ses expressions corporelles et faciales.

Voici donc un « dernier sergent » que nous aurons un immense plaisir à suivre pendant les quatre albums que Fabrice Neaud a prévu de lui consacrer…

samedi 16 juillet 2022

Journal 1 & 2 et Journal 3, de Fabrice Neaud (rééditions 2022)

Les éditions Delcourt viennent de rééditer Journal 1 & 2 et Journal 3, de Fabrice Neaud (la réédition de Journal 4, Les Riches Heures est prévue pour septembre). Journal 1 & 2 compile les deux premiers volumes du Journal d'abord publiés séparément en 1996 et 1998, puis regroupés en un seul volume chez Ego comme x. Journal 3 reprend le 3ème volume du Journal, d'abord publié en 1999, puis dans une édition augmentée en 2010, toujours chez Ego comme x. Les deux volumes ont fait l'objet de quelques corrections, dans les textes et les dessins. Une postface dessinée a été ajoutée au Journal 1 & 2, dans laquelle l'auteur dresse un rapide bilan des 20 ans qui se sont déroulées depuis la sortie de Journal 4, à ce jour dernier volume du Journal, explique cette si longue interruption et annonce la publication prochaine de nouveaux tomes. (On peut noter en passant que l'ensemble de l'oeuvre autobiographique de Fabrice Neaud, le Journal mais aussi les prochains livres, est maintenant regroupée sous le titre général d' Esthétique des Brutes.)

J'ai profité de ces rééditions pour relire ces albums que j'avais lus de nombreuses fois, mais pas depuis quelques années (probablement depuis 2010 et la réédition augmentée pour Journal 3, et depuis encore plus longtemps pour Journal 1 & 2). Au moment de commencer ces relectures, je dois avouer que j'ai éprouvé une légère inquiétude : et si j'étais déçu, et si je ne trouvais pas ces albums aussi extraordinaires qu'auparavant ? Après tout, ces récits ont été publiés il y a plus de 20 ans (entre 26 et 23 ans) et relatent des faits advenus il y a presque 30 ans (entre 30 et 27 ans pour être précis). La société a évolué depuis cette époque (Internet et les smartphones n'avaient pas envahi notre quotidien, les appli de drague n'existaient pas encore, c'était à peine 11 ans après la dépénalisation de l'homosexualité en France (pour le début de Journal 1& 2) et bien avant les "péripéties" liées à la loi sur le "mariage pour tous", à une époque où les luttes LGBT+ n'avaient pas la même audience), le monde de la bande dessinée également (ces livres relatent notamment le tout début du mouvement de la bande dessinée "indépendante" des années 1990, au moment de la création de L'Association, de Cornélius et d'Ego comme x ; l'autobiographie en bande dessinée était encore un concept très nouveau, notamment de ce côté de l'Atlantique, où les pionniers du genre, tels Edmond Baudoin, étaient encore rares). Et, bien entendu, j'avais plus de 20 ans de moins, et autant de livres lus, de films vus, d'expériences accumulées.

J'ai bien vite été rassuré : aucune déception à la relecture. Ces livres n'ont pas le même écho aujourd'hui, le temps a passé, mais il n'est nullement amoindri. On est passé d'un récit d'actualité à un témoignage d'une époque parfois révolue ; on peut observer a posteriori l'évolution du style de dessin de Fabrice Neaud. Mais l'immense talent de l'auteur, la fulgurance de certains portraits, la pertinence de la peinture sociologique et psychologique sont toujours là, bien présents, nullement fanés par les deux décennies qui se sont écoulées...

Dès Journal 1 & 2 sont déjà présentes les caractéristiques qui donnent toute sa force et sa qualité unique à l'oeuvre autobiographique de Fabrice Neaud ; dans Journal 3, elles deviennent encore plus fortes et occasionnent de nombreuses pages superbes et bouleversantes : un dessin élégant qui parvient à mettre en avant les particularités les plus singulières des individus (nous sommes loin des caricatures réduisant les personnes à quelques traits marquants) ; un récit qui joint sans cesse les épisodes les plus personnels de la vie du narrateur à des considérations psychologiques et sociologiques beaucoup plus larges ; l'usage habile de métaphores iconiques et d'itérations visuelles, qui permet un constant et fructueux dialogue entre image et texte, même dans certains longs passages plus proches du commentaire social que du récit de vie... Bien sûr l'art de Fabrice Neaud continua à progresser dans les années qui suivirent : l'encrage, et notamment l'usage des hachures, a beaucoup évolué (comme on peut notamment s'en rendre compte dans les planches ajoutées en 2010 dans Journal 3), de superbes paysages naturels prendront plus de place que dans ces deux premiers volumes, essentiellement situés en milieu urbain. Toutefois, l'essentiel est déjà là, dès la fin des années 1990.

Je ne vais pas commenter ici en détails ces deux livres ; je l'ai déjà fait longuement en d'autres lieux (à retrouver là pour Journal 1, Journal 2 et Journal 3 ). En conclusion, est-ce que la relecture de ces oeuvres a changé la vision que j'en avais ? Oui et non. Non, puisque je suis toujours autant ébloui par la qualité littéraire et graphique de ces centaines de pages. Oui, parce que ces livres n'ont plus vraiment le même statut ; en 1996, 1998 et 1999, il s'agissait de livres avant-gardistes, à la pointe de ce qu'on appelait alors la "nouvelle bande dessinée", pionners de l'autobiographie en bande dessinée, dont le récit très contemporain était parfaitement ancré dans son époque ; aujourd'hui, il s'agit de classiques qui affrontent déjà avec succès l'épreuve du temps qui passe.

dimanche 20 février 2022

Belle exposition de la famille Crumb à Paris

Robert Crumb est habitué des bandes dessinées "familiales" : il publie depuis les années 1970 des comics à quatre mains, avec sa femme Aline Kominski-Crumb. Chacun d'entre eux y dessine son propre personnage, dans de courtes histoires relatant leur vie de couple avec beaucoup d'autodérision et sans concession. Ces récits ont fait l'objet d'une publication en intégrale (Parle-moi d'amour ! chez Denoël en 2011), présentant ainsi presque quatre décennies d'histoire familiale. Dans ces planches, une troisième autrice-personnage faisait progressivement son apparition : leur fille Sophie se dessinait parfois au milieu de ses parents. Elle est devenue artiste également. Au fil des années, Robert Crumb a progressivement dessiné moins de bande dessinée. Son adaptation littérale de la Genèse a été une sorte de chant de cygnes en 2009, les planches sont de plus en plus rares depuis cette époque. Il ne dessine presque plus que des pages avec Aline. La part familiale de son oeuvre prend peu à peu le dessus sur le reste...

Cette exposition (à la galerie David Zwirner à Paris, jusqu'au 22 mars 2022) est l'aboutissement logique de cette évolution. Il s'agit en effet d'une présentation commune des oeuvres de Robert, Aline et Sophie, les trois auteurs étant mis sur un pied d'égalité.

On y découvre de nombreuses oeuvres de Robert Crumb (ne nous leurrons pas : c'est probablement d'abord pour lui que les visiteurs viendront). Quelques-unes, plus ou moins anciennes, donnent un très rapide aperçu de sa carrière. Les plus intéressantes sont à mon sens les oeuvres très récentes (2020-2022), encore inédites. Ses portraits ou ses saynètes mettant en avant l'angoisse de personnages face au monde actuel montrent que le vieux maître n'a clairement rien perdu de son immense talent...

Il serait dommage de ne profiter que des planches du créateur de Mr Natural. Sa femme et sa fille ont chacune su développer un style très personnel, et les oeuvres présentées ici sont également très intéressantes. Celles d'Aline ne surprendront pas les fidèles lecteurs des comics de son mari, puisqu'elle y a souvent participé. Son style est moins virtuose que celui de son célèbre époux ; mais il a une spontanéité et une vivacité très agréables ; ses (auto)portraits, au tracé parfois approximatif, sont d'une très grande vérité.

La plus grande découverte, pour moi, est celle des oeuvres de la fille de la famille, que je ne connaissais pas. Loin de se laisser écraser par les styles marqués de ses deux parents, elle a su développer le sien propre avec originalité et talent. Elle adopte un rendu plus réaliste, ce qui donne lieu à de beaux portraits ainsi qu'à des scènes plus surréalistes.

Un récit inédit de quelques pages dessinées à six mains est également présenté.

Ce récit, intitulé "Sauve-qui-peut" (Aline et Robert sont installés depuis les années 1990 dans le Sud de la France, dans un village qui s'appelle Sauve...), est compilé, ainsi que les autres oeuvres inédites de l'exposition dans un comics publié spécialement.

mercredi 8 décembre 2021

Le retour de Fabrice Neaud à l'autobiographie (enfin !)

Les Riches Heures, quatrième volume du Journal de Fabrice Neaud, est paru en 2002. Presque 20 ans déjà. Les quatre volumes de ce Journal, publiés entre 1996 et 2002, ont eu une très grande influence sur la bande dessinée francophone, de nombreux auteurs, notamment, en ont été profondément marqués. Depuis 2002, Fabrice Neaud a publié quelques pages autobiographiques (notamment dans l'album collectif Japon en 2005, ainsi que 58 pages supplémentaires incluses dans la réédition du volume 3 du Journal en 2010). Mais globalement, on pouvait craindre que les quatre volumes du Journal ne restent à jamais isolés.

Heureusement, cela ne devrait pas être le cas. Fabrice Neaud a en effet non seulement annoncé la réédition de ces quatres livres en trois volumes (les deux premiers volumes du Journal étant maintenant rassemblés en un seul livre) pour avril et la rentrée 2022, mais surtout la publication d'un nouveau cycle autobiographique, intitulé Dernier Sergent, qui tournera notamment autour du personnage d'Antoine, mis en scène (mais sans jamais y apparaître explicitement) dans "Émile – du printemps 1998 à aujourd'hui (histoire en cours)", superbe récit publié en 2000 dans la revue Ego comme x.

La réédition du Journal sera accompagnée d'une postface dessinée, qui replace l'oeuvre dans son contexte et explique certaines des raisons de ce silence éditorial d'une vingtaine d'années, qui touche heureusement à sa fin.

Si ces nouvelles oeuvres sont à la hauteur des premières pages apparues ça et là, nous serons sans aucun doute face à un nouveau chef-d'oeuvre de la bande dessinée francophone...

samedi 20 novembre 2021

Robert Crumb, un auteur majeur, aux oeuvres difficiles à trouver

Robert Crumb est largement considéré, à juste titre à mon sens, comme l'un des auteurs de bande dessinée le plus importants des 50 dernières années, à la fois d'un pont de vue historique (il a marqué l'histoire de la bande dessinée américaine, voire mondiale, avec sa contribution à l'émergence des comics underground à la fin des années 1960) et artistique (son dessin est d'une qualité exceptionnelle, sa critique acerbe des États-Unis, notamment de la Côte Ouest, est particulièrement bien sentie).

Il est reconnu partout dans le monde, a profondément influencé d’innombrables auteurs. En France, il a reçu le grand prix de la ville d'Angoulême en 1999 (à une époque, pourtant, où la plupart des auteurs récompensés étaient des Français ayant travaillé pour Pilote).

Il pourrait donc sembler logique que son œuvre soit largement accessible. Ce n'est malheureusement pas le cas.

En France, les éditions Cornélius se sont attelées à la tâche d'éditer les œuvres de Crumb, après quelques tentatives méritoires, mais très fragmentaires, d'autres éditeurs. Comme d'habitude chez Cornélius, le papier est épais, la reproduction de qualité. Mais les différents recueils regroupent des récits par thématique, et pas du tout dans l'ordre chronologique, ce que je trouve dommage. On peut également regretter l'absence d'appareil critique, qui serait bienvenu vu l'importance historique de l’œuvre et son inscription dans des mouvements sociétaux très particuliers. En outre il est tout de même difficile de traduire de nombreuses expressions argotiques utilisées par Crumb. Et même quand Cornelius utilise le même titre qu'un recueil publié aux États-Unis (Mr. Sixties par exemple), méfiez-vous, le contenu des deux volumes n'a rien à voir...

Ceux qui parlent anglais pourront donc être tentés de se tourner vers les éditions originales américaines. Mais je me suis rendu compte que, même avec les recueils américains, il n'est pas possible de se procurer l'ensemble de l'œuvre de ce grand auteur.

Petit rappel : en gros, on peut répartir l'œuvre de Crumb en trois grandes catégories : des récits courts, publiés initialement dans des comics (fascicules moyen format de quelques dizaines de pages), regroupant des pages de Crumb seul (Mystic Funnies, Hup) ou de plusieurs auteurs underground (comme le séminal Zap, référence de l’underground américain depuis 1968 jusqu’à 2014), de nombreuses pages de carnet de grands qualité et, plus récemment quelques albums complets (Kafka, La Genèse).

Les albums complets sont encore disponibles. Les courts récits (ceux compilés en français un peu aléatoirement par Cornélius) ont fait l'objet d'une intégrale chez Fantagraphics. Celle-ci est chronologique, chaque volume est introduit par un texte souvent passionnant. Malheureusement la maquette de cette collection est datée et très laide. Et, surtout, la plupart des volumes sont épuisés depuis des années, sans aucune annonce de réédition. Enfin elle s'arrête inexplicablement à la fin des années 1980, laissant de côté plusieurs centaines de pages publiées depuis, dans les comics Hup, ID et Mystic Funnies. Ce n'est pas la peine de chercher ces comics isolément, à moins d'avoir du temps et de l'argent, ils sont épuisés depuis longtemps... Fantagraphics a également publié des recueils thématiques : un volume assez réussi sur Fritz the cat, rassemblant toutes les mésaventures de l'un des premiers personnages de Crumb. Un autre sur Mr. Natural, qui regroupe au hasard une petite minorité des récits mettant en scène le personnage fétiche de l'auteur.

Les meilleures pages des carnets ont été compilées dans une intégrale chez Fantagraphics, presque entièrement épuisée, et dans une autre, plus récente, chez Taschen. Cette dernière est très réussie, avec une belle maquette et la moitié des volumes sont encore disponibles.

En conclusion, Robert Crumb est un auteur capital, dont les bandes dessinées et les carnets méritent d'être intégralement découverts (avec toutefois une baisse d'inspiration entre le milieu des années 1970 et le milieu des années 1980). Mais pour découvrir son œuvre, en anglais ou en français, il faudra vous armer de patience ou convaincre un éditeur de publier enfin une intégrale complète digne de ce nom...

mercredi 30 juin 2021

Les Fleurs de cimetière, d’Edmond Baudoin (2021)

Les Fleurs de cimetière est un livre bien intimidant par certains aspects : pavé de presque 300 pages en grand format, il regroupe les pages autobiographiques sur lesquelles Edmond Baudoin, le « parrain » de l’autobiographie dans la bande dessinée francophone, travaille depuis plusieurs années.

Baudoin a toujours eu un rapport ambigu à l’autobiographie. Dans l’un de ses premiers albums, Passe le temps, il racontait sa jeunesse à Villars-sur-Var, village près de Nice. Tout au long de son œuvre, il a évoqué ses proches, sa mère dans Éloge de la poussière, son grand-père dans Couma Acò, son frère Piero dans l’album éponyme. Plus récemment, il a publié de nombreux récits de ses voyages autour du monde, seul (Araucaria. Carnets du Chili) ou en duo, notamment avec Troubs (Viva la vida. Los sueños de Ciudad Juarez, Le Goût de la terre), avec son fils Hugues (Le Parfum des olives) ou d’autres complices. Il n’empêche que lorsqu’il abordait des sujets encore plus intimes, touchant à la création artistique ou aux relations amoureuses, il portait souvent un masque. Dans Le Portrait, réalisé avec l’aide de son amie Carol Vanni, et dans lequel il abordait la création artistique et la porosité de celle-ci avec la complicité amoureuse, il donnait au personnage principal du livre les traits de l’un de ses amis peintres, non les siens propres. Dans L’Arleri, livre somme sur les relations amoureuses tout au long de la vie, il redonnait au personnage principal, pourtant très largement son porte-parole, les traits d’un autre.

Dans Les Fleurs de cimetière, Baudoin a décidé cette fois d’aborder de façon plus directe les questions autobiographiques les plus intimes, notamment les relations avec les femmes de sa vie et avec les enfants qu’ils ont eus ensemble. Il conserve cependant quelques artefacts de fiction, principalement avec le personnage d’Aile, synthèse fictive de l’ensemble des femmes de sa vie, qui vient lui donner la réplique à de nombreuses reprises.

Il ne faut toutefois pas s’attendre à un récit chronologique en bande dessinée classique. Ce serait mal connaître Baudoin. Il s’est lancé en bande dessinée à près de 40 ans, en quasi autodidacte. Cette ignorance des codes du médium lui a permet d’inventer ses propres techniques, avec la plus grande liberté. Dans Les Fleurs de cimetière, il mélange donc pages de bande dessinée presque traditionnelles, longs pavés de texte, écrits à l’ordinateur ou au pinceau, avec de nombreuses ratures, extraits de carnets, portraits, dessins d'arbres en pleine page, il alterne pages en couleurs et d’autres en noir et blanc… Et l’enchaînement des idées n’est guère chronologique, à peine thématique. Baudoin se confie, suit librement le fil de ses idées, bifurque de façon souvent inattendue, change de sujet quand il touche un sujet trop sensible, y revient néanmoins quelques pages plus loin. L’ombre de Piero, frère préféré et « meilleur dessinateur du monde », aux dires de Baudoin lui-même, plage sur l’ensemble du livre. L’auteur aborde ses relations amoureuses de façon plus libre et directe que jamais auparavant. Baudoin a toujours eu une approche très libre de l’amour, et il ne s’en cache pas, sans crainte des bien-pensants ou d’un certain féminisme.

Un livre somme, qui ne ressemble à aucun autre ; une nouvelle preuve qu’à près de 80 ans, Baudoin peut encore nous surprendre.

dimanche 26 avril 2020

Mise à jour du site de Fabrice Neaud et actualités

Cela faisait quelque temps que le site Internet de Fabrice Neaud n'avait pas été mis à jour. Des actualités récentes, et un peu de loisir laissé par la période de confinement, m'ont permis de rattraper un peu de retard...

Alors, quoi de neuf ? Fabrice Neaud travaillait depuis quelque temps sur un cycle de science-fiction en deux volumes scénarisés par Christophe Bec, Labyrinthus. En 2057, des cendres tombées du ciel sont à l'origine de destructives maladies respiratoires. La coïncidence peut être vue comme troublante, mais ceci a été imaginé il y a plusieurs années et donc n'a aucun lieu avec la pandémie actuelle... Bref, il semble s'agir d'une maladie d'origine extraterrestre destinée à décimer l'Humanité. Une équipe est envoyée sur un satellite de Mars pour mieux comprendre le phénomène.

Ce cycle comptera deux volumes, tous deux déjà terminés. La pandémie en a retardé la sortie mais de nouvelles dates ont été annoncées par l'éditeur, Glénat : 26 août 2020 pour le premier tome, Cendres, et 21 octobre 2020 pour le deuxième, La Machine.

Et cette mise à jour a permis d'actualiser légèrement quelques autres aspects, dont l'avancée de Fabrice Neaud sur d'autres projets...

Patin Couffin : Un beau cadeau de Jean-Christophe Menu en ces temps de confimenent

Les auteurs de bande dessinée sont bien évidemment confinés comme tout le monde. Ils réagissent à la situation de diverses manières.

Ainsi, jean-Christophe Menu vient de passer deux jours à réaliser la maquette d'un nouveau recueil d'un grand nombre de ses récits courts : au total 254 pages de bande dessinée...

Il a appelé ce recueil Patin Couffin et l'a mis gracieusement en ligne sur son profil sur un réseau social bien connu. Un bien beau cadeau pour tous ceux qui ont un peu de temps libre en période de confinement !

Il ne s'agit bien entendu pas de pages inédites, ou très peu. Jean-Christophe Menu n'est pas un auteur très prolifique et plus de 250 pages de bande dessinée représentent un gros investissement. Certaines des pages les plus anciennes datent des années 1990 et ont été reprises dans Livret de Phamille. Les pages les plus récentes (2016-2017) sont notamment les quatre épisodes de SOS Valises, récits de rêves publiés dans la revue Pandora. On remarque aussi, dans ces pages récentes, une planche se déroulant au Mont-Vérité, le monde monacal imaginaire familier des lecteurs de Jean-Christophe Menu, ainsi que deux planches indépendantes dessinées en hommage à des pionniers de la bande dessinée : Dreams of the Rarebit Frouze fait référence à Winsor McCay (auteur de Little Nemo et, beaucoup moins connu, Dream of the Rarebit Fiend) et En Direct de la Rédaction (2019) fait référence aux textes écrits pour le journal de Spirou par Yvan Delporte, illustrés par André Franquin et narrant quelques méfaits de Gaston Lagaffe. À ma connaissance, ces trois planches sont inédites, au moins en album.

Entre ces récits du milieu des années 1990 et ceux de la fin des années 2010, Jean-Christophe Menu nous offre un florilège d'histoires diverses : on y retrouve bien entendu les moines du Mont-Vérité, des récits de la jeunesse de l'auteur (dont un ode à sa vieille 4L), des témoignages de son amour de la bande dessinée et de la musique (avec entre autres les Sex Pistols et d'autres groupes de punk), certains des récits intitulés Chroquettes et déjà rassemblés dans le recueil éponyme, etc.

Merci, Jean-Christophe Menu, pour ce beau cadeau !

mardi 27 mars 2018

Ailefroide, altitude 3 954, de Jean-Marc Rochette et Olivier Bocquet (2018)

Jean-Marc Rochette a deux passions principales (au moins) dans sa vie : le dessin (et l’art plus généralement) et la montagne. Jusqu’à maintenant, ces deux passions étaient restées relativement séparées dans l’existence de ce Grenoblois d’origine (à part dans un album comme Himalaya Vaudou).

Avec Ailefroide, il associe enfin intimement les deux. Avec l’aide d’Olivier Bocquet, qui l’a aidé à structurer son récit, il nous raconte dans un superbe pavé de près de 300 pages ses années de jeunesse consacrées en grande partie à escalader les sommets des Alpes. Le dessin et l’art sont cependant loin d’être absents de ce récit initiatique puisqu’il s’ouvre sur la contemplation d’un tableau de Soutine au musée des Beaux-Arts de Grenoble et qu’il se referme (ou presque) sur des planches d’Edmond le cochon, premier succès de Jean-Marc Rochette en bande dessinée.

Entre les deux, il est essentiellement question de montagne et d’amitié, et, un peu, en contrepoint, de galères lycéennes et d’incompréhensions familiales. Encore adolescent, Jean-Marc Rochette a attrapé le virus de la montagne et de la grimpe au cours d’une randonnée avec sa mère, subjugué par la beauté de la montagne, comme il avait pu l’être par celle d’un tableau de Soutine. Pendant des années, malgré les dangers et les deuils, ce virus ne l’a pas quitté. En cordée ou en solo, il rêvait de faire sa « liste de courses » et d’ « ouvrir des voies », afin de laisser son nom dans l’histoire de l’alpinisme.

L’auteur connaît de près la montagne, ses beautés et ses risques. Et il la dessine d’une façon unique, très loin des représentations traditionnelles utilisées dans la bande dessinée franco-belge. Il existe en effet de multiples façons de dessiner, et surtout d’encrer, la montagne. Les dessinateurs franco-belges ont l’habitude d’en donner une image relativement douce, voire ouatée. La mise en avant de la neige et des nuages, sur fond de cieux bleus clairs véhiculent ainsi très souvent une représentation douce et apaisante de la montagne, par exemple chez Hergé, même si les sommets de Tintin au Tibet sont présentés comme meurtriers. Rien de tel chez Rochette ; celui-ci met en avant la roche et son côté abrupt ; l’encrage est âpre et sec, les coups de pinceaux sont francs et anguleux. La montagne est belle, certes, mais elle est rude ; elle subjugue, mais elle tue. Elle n’est pas naturellement accueillante, plutôt traîtresse. Elle s’apprivoise avec d’infinies précautions et son abord est loin d’être facile. De même les cieux ne sont pas bleus clairs, parsemés de jolis nuages vaporeux ; ils sont d’un bleu profond, dont la beauté fascine mais dans laquelle on peut chuter sans retour.

Rochette ne se lasse de rappeler ses maîtres en bande dessinée. L’un d’entre eux est Alex Toth, un américain trop méconnu de ce côté de l’Atlantique. Ses principes étaient clairs : simplifier, simplifier, simplifier ; ne garder que l’essentiel. Rochette applique ses préceptes depuis des années. Alors qu’il a débuté il y a des années, notamment dans Edmond le cochon et le premier Transperceneige, avec un style réaliste appliqué et détaillé, son dessin s’épure de plus en plus au fil des ans. Grandes cases, palette de couleurs limitée à dessein, paysages et corps des personnages souvent tracés à grands traits. Au cœur de cet ascétisme, il reste le jeu d’acteurs des personnages, qui met en lumière l’émotion des amitiés viriles et d’une relation filiale compliquée, et l’évidente simplicité de la beauté des sommets.

En conciliant ainsi ses deux passions, le dessin et la montagne, Jean-Marc Rochette nous offre probablement son chef-d’œuvre. Loin de ne s'adresser qu'aux amateurs de montagne, Ailefroide est indispensable à tous les amoureux de la beauté.

mercredi 20 décembre 2017

Monograph, de Chris Ware (2017)

Les livres de Chris Ware sont relativement rares mais s'éloignent généralement des standards habituels de l'édition. Son livre le plus récent, Monograph, ne fait pas exception. Comme pour Building Stories en 2012, je vais commencer par dire quelques mots de ce livre en tant qu'objet. Préparez-vous à avoir du mal à le caser dans votre bibliothèque : avec ses 46,5 cm de haut, 33,5 cm de large et 3 cm d'épaisseur, il ne passera pas inaperçu ; il est même plus grand que le coffret de Building Stories, déjà fort impressionnant. Ce n'est pas tout, puisqu'à l'intérieur, sur certaines des pages sont collés de petits fascicules, créant ainsi des livres dans le livre... Comme pour chacun de ses ouvrages, Chris Ware a tout pensé, tout contrôlé, pas un centimètre carré de l'objet n'a pas été conçu par lui, de la couverture aux moindres pages intercalaires. Et, comme d'habitude, c'est beau, impressionnant et original.

Fort bien, mais qu'est-ce que cela "raconte" ? Que contient donc cet "objet" ? Il s'agit d'une autobiographie illustrée de Chris Ware. De façon chronologique, il nous relate sa vie et son œuvre, tout en livrant au passage sa vision de l'art de la bande dessinée.

Chaque double page est richement illustrée et contient des commentaires de l'auteur replaçant les œuvres présentées dans le contexte de sa vie et de ses publications, les analysant et expliquant les motivations qui l'ont conduit à les dessiner.

Pour bien saisir la richesse de l'iconographie de Monograph, il faut avoir en tête que chaque planche de Chris Ware a généralement trois vies : elle est d'abord publiée dans le feuilleton que l'auteur a publié à un rythme hebdomadaire pendant des années (de 1992 à 2009 pour son strip The ACME Novelty Library, dans NewCity puis The Chicago Reader). Les planches sont ensuite compilées dans les recueils des The ACME Novelty Library (20 volumes publiés de 1993 à maintenant, sans compter un volume 18 1/2 qui reprend ses travaux pour le New Yorker). Enfin elles sont de nouveau rassemblées pour former les œuvres finales, des romans graphiques fleuves ambitieux (Jimmy Corrigan en 2000 et Building Stories en 2012) ou des recueils de récits courts (Quimby the mouse en 2003 et The ACME Novelty Library Report to Shareholders en 2005). À chaque fois, les récits sont retravaillés et chaque livre donne lieu à de nouvelles couvertures, de nouvelles illustrations, etc. En parallèle de cela, Chris Ware fournit des couvertures et des planches à certaines publications prestigieuses comme le New Yorker. À toute cette œuvre "publique" s'ajoutent les carnets de croquis et les carnets de bande dessinée improvisée. Enfin, Chris Ware aime beaucoup créer autour de son œuvre dessinée de nombreux objets, maisons de poupées ou figurines qui reprennent certains personnages ou lieux de ses récits dessinés. La richesse de cette œuvre protéiforme lui permet de disposer de très nombreux dessins et photographies pour la plupart inédits. Même un lecteur assidu de son œuvre aura donc le plaisir de découvrir pour la première fois des travaux qu'il ignorait jusqu'alors.

Cet ouvrage très riche permet ainsi d'approfondir encore la connaissance de l'œuvre foisonnante de Chris Ware et de mieux comprendre le cheminement intellectuel et artistique de l'auteur. Celui-ci est convaincu de la richesse de la bande dessinée en tant qu'art pour décrire le fonctionnement de l'esprit et de la mémoire humaine. Cet ouvrage magnifique nous en donne de très nombreux exemples, que ce soit dans les textes de l'auteur, ses planches publiées ou ses œuvres inédites.

mercredi 13 septembre 2017

L'Epinard de Yukiko, de Frédéric Boilet (2001, réédition 2017)

L'Epinard de Yukiko fait partout des nombreux chefs-d’œuvre que la disparition des éditions Ego comme x risquait de rendre indisponibles en librairies à court terme. C'est le premier à être heureusement réédité par un autre éditeur, en l’occurrence Les Impressions Nouvelles. Espérons que les nombreux autres livres magnifiques jadis édités par Ego comme x (du Journal de Fabrice Neaud à Histoire d'un couple, de Yeon-Sik Hong, en passant par des ouvrages de Xavier Mussat, Jean Teulé, Lucas Méthé et bien d'autres) seront également repris par d'autres maisons d’édition...

Concentrons-nous aujourd'hui sur L'Epinard de Yukiko qui est donc fraîchement réédité. Son auteur, Frédéric Boilet, est relativement peu prolifique (une petite douzaine d'albums en 34 ans...). Après trois albums "classiques", il opéra un virage radical dès 1987 et fut l'un des premiers auteurs à se consacrer à la "bande dessinée du quotidien", avec notamment Baudoin (Passe le temps est publié en 1982) ou, un cran en-dessous en terme de talent, Tito (dont le premier volume de Tendre Banlieue était publié en 1983). Ses récits n'étaient pas purement autobiographiques mais relevaient de plus en plus de l'autofiction. Et son dessin s'appuyait très fortement sur des photographies. Il devait donc surmonter les deux défis habituels de ce type de livres : comment rendre intéressants des récits soumis à la banalité d'un quotidien parfaitement "normal" ? et quel type d'encrage employer pour personnaliser un dessin s'appuyant sur la copie relativement fidèle de photographies ?

Pendant plusieurs années, Frédéric Boilet fut aidé par Benoît Peeters pour structurer le scénario de ses albums (36 15 code Alexia, Love Hotel, Tokyo est mon jardin, Demi-Tour) même si les péripéties rencontrées par un personnage auquel il donnait son visage s'appuyaient fortement sur des événements qui lui étaient arrivés (notamment sa découverte du Japon).

Dans L'Epinard de Yukiko, Frédéric Boilet est à la fois scénariste et dessinateur et il atteint un équilibre subtil et très réussi tant d'un point de vue graphique qu'au niveau du récit. L'histoire est simple : le personnage principal, qui a les traits de l'auteur, vit au Japon et y tombe amoureux d'une jeune Japonaise ; il décide de dessiner une bande dessinée sur leur histoire d'amour. Mais, en cours de réalisation de l'album, la Japonaise en question le quitte, laissant le personnage/auteur sans modèle. Il va donc devoir continuer le dessin de l'album avec une autre modèle. Cette intrigue simple permet de créer une habile mise en abyme puisque le changement de modèle est effectivement visible en cours d'histoire : un œil attentif s'apercevra ainsi que la Yukiko de la bande dessinée change de traits d'une page à l'autre...

Quant au dessin de Frédéric Boilet, il n'a probablement jamais été aussi réussi que dans cet album. Il abandonne en effet l'encrage épais, parfois un peu lourd de ses albums précédents (au moins jusqu'à Tokyo est mon jardin), pour adopter un encrage très léger, similaire à des traits de crayon, rehaussé de superbes nuances de gris. Le dessin gagne ainsi une grande légèreté, parfaitement adaptée à la description de moments furtifs, d'impressions fugaces et de dialogues primesautiers...

dimanche 3 juillet 2016

2 suiveurs, de Lucas Méthé (2016)

On ne peut clairement pas reprocher à Lucas Méthé de dessiner toujours le même album, ni de manquer d'ambition. On pourrait presque, au contraire, trouver les objectifs qu'il se fixe trop ambitieux. Au moins ses albums, et 2 suiveurs peut-être plus que les autres, sortent des chemins battus.

L'objectif de ce livre est relativement clair, et le narrateur lui-même l'explicite dans la deuxième partie de l'album : "Raconte ce qu'on a vu, senti, compris..." lui enjoint son maître ; "Mais comment dire l'indicible...? ...Et figurer l'infigurable ?" " - Invente tout ! Mais que ça ressemble !..." "Et c'est ce que j'ai essayé de faire, cher lecteur..."

2 suiveurs est donc l'histoire du narrateur qui cherche sa voie. Il suit un maître, parfois non sans difficulté, lui-même en recherche également. Lucas Méthé essaie de dépeindre cette quête personnelle et philosophique en chacun de ses aspects : questions et doutes, relations avec les autres (jeune femme dont il tombe amoureux, voisins), errances dans la nature, essais artistiques. Mais comment dépeindre toutes ces interrogations, si générales et intemporelles dans leur principe (pourquoi vivre ? comment ? avec qui ?) et si particulières et personnelles dans les réponses que chacun y apporte ? Comment dépeindre la beauté d'un arc-en-ciel, la violence d'un orage, la douce froideur de la neige ? Comment dire la joie de comprendre enfin ce qu'un maître nous transmet ? La joie d'habiter un foyer que nous avons construit nous-mêmes ?

On retrouve dans cet album les doutes et les questions déjà présentes notamment dans le Journal Lapin du même auteur. Mais il va plus loin que dans ce précédent album et cherche cette fois-ci à partager avec nous les éléments de réponse qu'il a trouvés. Il le fait en adoptant un style très cartoon, en couleurs, proche de celui qu'il avait déjà utilisé pour sa fantasque Fantasiologie.

"Peindre la vie, ce rêve impossible, on ne peut que l'aimer" nous dit Baudoin depuis une trentaine d'années. Lucas Méthé essaie à son tour de dire l'indicible et de figurer l'infigurable... Bien entendu, il n'y arrive pas pleinement, mais cela valait le coup d'essayer.

lundi 16 mai 2016

Eloge de l'impuissance, d'Edmond baudoin (2016)

L'Association vient de sortir en DVD Edmond, un portrait de Baudoin, le film de Laetitia Carton, consacré à Edmond Baudoin, dont j'ai déjà parlé plusieurs fois et que je continue à recomander. Il est accompagné d'une bande dessinée d'une quarantaine de pages, Éloge de l'impuissance.

Dans ces pages, Baudoin nous livre quelques réflexions sur sa vie et sur son art, au fil de la plume (et du pinceau, pour les planches consacrées à son frère Piero, utilisant ainsi la même technique que celle qu'il avait employée dans l'album éponyme). Au fil, relativement ténu, de discussions avec Laetitia Carton, il évoque brièvement l'ensemble de sa carrière, ses relations avec ses parents et ses enfants, ses rapports avec le dessin et avec les femmes, son lien avec son village d'enfance, Villars-sur Var, et ses camarades de là-bas.

Pourquoi Éloge de l'impuissance ? Il s'agit ici de l'impuissance à dessiner la vie, quête inlassable de Baudoin, mise en avant depuis ses premiers albums. C'est peut-être dans Le Portrait, entre autres, que cette impuissance est la plus richement écrite ("Peindre l'homme, ce rêve impossible", "Dessiner la vie... Le rêve impossible... On ne peut que l'aimer").

Bien sûr, l'ensemble peut paraître assez décousu. Mais quelle importance cela a-t-il ? Baudoin a atteint un tel niveau, une telle grâce dans le dessin, que la moindre pensée dessinée semble prendre vie sous sa plume. Son art dans l'utilisation des silhouettes, notamment, atteint encore des sommets. Tel un peintre oriental, il parvient à insuffler une vie extraordinaire à des personnages brossés en quelques traits.