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dimanche 20 janvier 2019

Quand un article sur la science fiction en bande dessinée fait entrer dans une autre dimension

Le dernier numéro de la revue Les Cahiers de la BD consacre sa page de couverture et un gros dossier à la science fiction dans la bande dessinée. L'analyse ne va pas très loin mais on peut y lire une revue historique et thématique de nombreuses œuvres de SF en BD considérées comme majeures par l'auteur de l'article. L'absence flagrante de quelques œuvres majeures de la bande dessinée francophone m'a poussé à m'interroger : l'auteur de l'article et moi vivons-nous dans deux dimensions parallèles, avec des corpus d’œuvres différents ?

Vu le grand nombre d'œuvres citées, l'auteur donne l'impression de vouloir être relativement complet plutôt que d'effectuer une sélection critique. Quelle n'a donc pas été ma surprise de découvrir des oublis majeurs aux deux extrémités du spectre chronologique concernant la bande dessinée francophone.

Il fait commencer la bande dessinée de SF dans la sphère franco-belge avec Valérian en 1967(on pourrait chipoter en pointant qu'il n'aborde que les séries spécialisées, laissant de côté les nombreuses incursions dans la SF de séries "généralistes" telles que Tintin, Spirou ou Blake et Mortimer et bien d'autres ; cependant, pour discutable qu'il soit, ce choix ne me choque pas outre-mesure). Pourtant à cette date Jean-Claude Forest avait déjà créé deux séries majeures de science-fiction (et même deux séries majeures de la bande dessinée en général).

Avec Barbarella, apparue dans la revue V Magazine en 1962, Jean-Claude Forest inaugurait brillamment une série majeure de SF, foisonnant de thèmes forts (la télétransportation avec le Tric-Trac-Transfert dans Les Colères du Mange-Minutes, les univers imbriqués dans le Semble-Lune) et d'inventions marquantes et poétiques (la machine excessive, l'ange aveugle dans le premier tome par exemple). Ses créations eurent même un rayonnement largement international grâce au film que Vadim tira des aventures de cette belle aventurière de l'espace.

Deux ans plus tard, le même Forest créait avec Paul Gillon Les Naufragés du Temps dans le magazine Chouchou. Le ton est très différent. Située dans un univers post-apocalyptique où la Terre doit être abandonnée, le récit est cette fois véritablement épique et romantique (le sort des deux "naufragés du temps" destinés à s'aimer au travers des siècles). Encore une fois la force de l'imagination de Forest fait merveille et certaines de ses intuitions (L'lombri, passerelle entre des points très éloignés de l'espace-temps) présentent de façon poétique des trouvailles de la science qui ne seront que progressivement vulgarisées (trous noirs et trous de vers). En outre, ce qui ne gâche rien, les dessins de ces deux séries, très différents, sont magnifiques et inventifs.

À l'autre bout du spectre chronologique, dans les séries encore en cours, j'ai noté avec étonnement l'absence d' Universal War de Denis Bajram. Cette série est pourtant parvenue à concilier brillamment succès public et reconnaissance critique. Denis Bajram revisite avec brio de nombreux thèmes classiques : la guerre interplanétaire, le voyage temporel, etc. Esprit scientifique, il construit une intrigue très rigoureuse, mais sans brider le souffle épique de sa saga. Et il y adjoint une peinture sociopolitique à même de nous faire réfléchir sur certaines évolutions de nos sociétés actuelles.

Ce qui est, un peu, rassurant est que parmi les quelques auteurs interrogés sur leurs influences, l'un cite Forest et un autre cite Bajram... Ces deux auteurs sont en effet une influence majeure pour bien des auteurs qui les ont suivis. Nous voici donc revenus dans notre dimension...

vendredi 23 novembre 2018

Quand Wikipedia rejoint Kafka

Au cœur même du projet de Wikipedia, cette impressionnante encyclopédie en ligne, se pose la question de la fiabilité des contributions. Comment faire en sorte que n'importe qui ne raconte pas n'importe quoi ? Comment laisser tout le monde contribuer à cet ambitieux projet d'un genre nouveau, tout en assurant la fiabilité des informations compilées, sans laquelle un tel projet encyclopédique perdrait tout son sens ?

Je suis admiratif de la quantité d'informations très instructives rassemblées dans cette encyclopédie et je n'ai pas en tête de solution miracle pour trouver le juste équilibre entre libre contribution de chacun et fiabilité de l'ensemble. Pour Wikipedia, une des façons privilégiées de contrôler cela semble être de se référer à des sources fiables. Il faut "sourcer" (affreux néologisme) toutes les informations. Et, surtout, il faut privilégier les sources secondaires. Je cite les définitions et recommandations de Wikipedia (disponibles ici sur ce sujet : https://fr.wikipedia.org/wiki/Wikip%C3%A9dia:Sources_primaires,_secondaires_et_tertiaires) : "Les sources primaires sont des travaux originaux, ou des rapports d'événements, ou encore des déclarations personnelles. Ce matériau brut constitue une base pour des travaux d'analyse ou de recherche effectués et publiés par des spécialistes qualifiés. Les contributeurs de Wikipédia n'ont pas à se substituer à ces spécialistes. (...) Les sources secondaires sont des documents dans lesquels les auteurs ont réalisé une analyse, une synthèse, une explication ou une évaluation d'un sujet sur base des sources primaires à leur disposition. (... Les articles de Wikipédia se fondent habituellement sur des sources secondaires fiables et de qualité. Celles-ci fournissent les analyses, synthèses, interprétations ou explications indispensables à la rédaction. Il s'agit des livres ou des articles écrits par des spécialistes du sujet de l'article." Les sources primaires ou les articles écrits par des non-professionnels sont donc implicitement considérés comme non pertinents pour rédiger les articles Wikipedia.

Ces recommandations sont justifiées par une recherche de fiabilité mais soulèvent des questions et quelques difficultés. Première remarque : en s'appuyant ainsi sur des sources secondaires et en bannissant toute analyse des contributeurs, Wikipedia s'éloigne de l'idéal de l'encyclopédie comme synthèse réfléchie d'un savoir à un certain moment (idéal qui a donné lieu à de belles réalisations, depuis l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert jusqu’aux grandes encyclopédies du siècle dernier (telles que l'Encyclopédie Larousse ou l'Encyclopedia Britannica)). Wikipedia vise en fait à n'être qu'un agrégateur de contenus, et à exclure le plus possible toute analyse d'un contributeur, suspectée a priori d'être source potentielle d'erreurs.

Mais cette crainte des erreurs des contributeurs peut en fait être contre-productive et non seulement générer d'autres erreurs, mais, surtout, empêcher la correction de celles-ci. Et c'est là que la situation de vient véritablement kafkaïenne...

En voici un exemple : il est écrit sur la page Wikipedia consacrée à Fabrice Neaud que "Le Journal raconte l'histoire du coming out du narrateur". Or ce n'est pas le cas, pas du tout. Le narrateur est bien homosexuel, mais dans le Journal, dès les premières pages, son homosexualité est considérée comme acquise et connue de tous les protagonistes. À aucun moment, il n'y a le récit de son coming out (ni dans le temps du récit, ni même au titre de souvenirs). Un coming out a peut-être eu lieu mais c'était avant les événements racontés dans le Journal. Il s'agit donc d'une erreur factuelle. Mais, et les ennuis commencent, cette erreur provient d'un "source secondaire", qui plus est écrite par un "professionnel" ; on peut lire en effet dans un article de L'Obs, oublié en 2002 quand Fabrice Neaud a reçu le prix du scénariste au festival de Saint Malo : "Il en est au quatrième tome de son "Journal", un "coming out" commencé il y a dix ans". Un journaliste professionnel (car un professionnel est forcément plus fiable qu'un amateur), ou un attaché de presse, a fait un raccourci très rapide (l'auteur est homosexuel et il parle de son homosexualité dans son œuvre, donc il s'agit forcément d'un "coming out") et cette erreur est maintenant sacralisée car elle provient d'une source secondaire professionnelle. (On peut en outre relever le glissement dans l'utilisation de la citation : l'article considère que le Journal est un coming out ; l'article de Wikipedia utilise cette source pour écrire que "le Journal raconte l'histoire du coming out du narrateur", ce qui ne veut pas dire la même chose)...

Il y a donc une erreur factuelle et il n'est pas possible de la corriger (et ce n'est pas faute d'avoir essayé) dans la mesure où cette affirmation s'appuie sur une source secondaire dûment référencée. Que vaut une simple observation d'un amateur face à une information provenant d'une source secondaire écrite par un professionnel ? Cette façon de verrouiller les corrections soulèvent à mon sens deux problèmes de fond.

Premier problème : quelles sont les sources prioritaires ? Nous parlons ici des thèmes abordés dans une œuvre. Il peut sembler évident que la source prioritaire est l’œuvre elle-même. Il est facile de vérifier que le Journal ne raconte pas le coming out du narrateur ; il suffit pour cela de lire le Journal lui-même. Quoi de plus simple ? Oui, mais voilà, le Journal est une "source primaire", que le contributeur de Wikipedia n'est pas habilité à analyser lui-même. Il faut donc se référer aux quelques lignes écrites un peu rapidement (mais sans doute avec bonne volonté) par un journaliste ou, plus probablement, l'attaché de presse du festival. Nous arrivons donc à une situation paradoxale dans laquelle, lorsqu'il s'agit de parler d'une œuvre, il vaut mieux s'appuyer sur une source secondaire, prémâchée et rapide à utiliser (mais parfois fautive, comme c'est le cas ici), qu'à la source primaire, l’œuvre elle-même.

Deuxième problème, propre à la bande dessinée : Il est patent que la bande dessinée souffre d'un manque de reconnaissance par les milieux culturels et journalistiques, ce qui limite très fortement l'existence de sources secondaires fiables et pertinentes. Très peu de journalistes professionnels de la presse écrite sont capables d'écrire des articles pertinents et originaux (c'est-à-dire non repris d'un article antérieur ou d'un dossier de presse) sur la bande dessinée. Seuls quelques journalistes spécialisés, écrivant pour des revues tout aussi spécialisées semblent capables d'apporter un éclairage pertinent sur ce médium : En France, Thierry Groensteen, Benoît Peeters, Thierry Smolderen, par exemple ; aux États-Unis, la rédaction du Comics Journal et quelques autres passionnés. Les points de vue les plus instructifs viennent le plus souvent soit d'entretiens avec les auteurs eux-mêmes, soit de documents écrits par des amateurs, des rédacteurs de revues très spécialisées, de sites ou de blogs (et ce, depuis la création du Club des bandes dessinées, en 1962 par quelques fameux amateurs de bande dessinée comme Alain Resnais, Chris Marker, Jean-Claude Forest, etc.) ; on peut citer parmi bien d'autres le site du9 ou les revues d'Évariste Blanchet. Si l'on se contente de sources secondaires, provenant de journalistes professionnels, on risque de se focaliser sur les tropismes clés de ces professionnels, à savoir les plus gros tirages, les séries adaptées au cinéma et les reprises de personnages des années 1950 et 1960. Mais la bande dessinée d'aujourd'hui ne se résume pas, heureusement, à Largo Winch, à la reprise de Blake et Mortimer et aux films de super-héros Marvel...

Autre exemple de biais provoqué par ces méthodes : Numa Sadoul, le journaliste auteur de quelques-uns des entretiens les plus célèbres avec des auteurs de bande dessinée (il est d'ailleurs quasiment l'initiateur de l'exercice avec ses fameux entretiens avec Hergé dans les années 1970 ; il a ensuite publié des livres d'entretiens avec notamment Moebius, Franquin, Uderzo et bien d'autres). En plus d'interviewer des auteurs, il est également (et même majoritairement en termes de temps passé), homme de théâtre. Malheureusement pour lui, ce travail de théâtre, intéressant à connaître pour qui s'intéresse à lui, est très peu documenté dans des "sources secondaires" ; tout ce pan de la carrière de Numa Sadoul a donc été supprimé de la page Wikipedia qui lui est consacrée...

Si Wikipedia veut pouvoir mettre en ligne des articles à jour et pertinents sur la bande dessinée d'aujourd'hui, il est nécessaire d'accepter les analyses reposant sur les œuvres elles-mêmes et (lorsqu'elles sont argumentées et constructives, bien entendu) les contributions d'amateurs. Se contenter d'agréger des extraits d'articles professionnels risque de déboucher sur des articles manquant clairement de fond, et cumulant parfois erreurs et poncifs... Et tout cela, par crainte de potentielles erreurs des contributeurs...

mercredi 4 avril 2012

Deux nouvelles concernant Renaud Camus : une bonne et une mauvaise

L'actualité de Renaud Camus comporte deux nouvelles importantes.

La première est d'ordre littéraire. Le sixième volume des Églogues, intitulé Travers Coda, Index et Divers, vient de sortir.

La deuxième nouvelle est d'ordre politique : Renaud Camus, président du parti de l'In-nocence qu'il a fondé il y a quelques années, s'était porté candidat à la Présidence de la République. N'ayant pas rassemblé les 500 signatures nécessaires, il s'est rallié à Marine Le Pen.

La première est d'une importance littéraire capitale : Les Églogues sont probablement un des cycles romanesques les plus passionnants dela littérature francophone de ces 50 dernières années (j'en ai déjà parlé ici) : richesse du style, originalité de l'innovation, beauté formelle... Imaginez un roman où les personnages principaux seraient, non des personnages traditionnels, mais des phrases, des paragraphes, qui réapparaîtraient à intervalles plus ou moins réguliers, que l'on retrouverait au fil des pages, toujours plus ou moins les mêmes, toujours un peu différents... Citations tronquées, allusions dissimulées, les mots deviennent des personnages récurrents, vivant leur vie, évoluant selon des lois qui leur semblent propres... Les Églogues ne ressemblent à rien de connu (elles me font parfois penser, certes lointainement, à la Sinfonia de Berio, avec son cortège de citations musicales) et Travers Coda, Index et Divers conclut (quasiment puisqu'un septième volume, Lecture, sur leur processus d'élaboration, est annoncé) richement ce cycle.

La seconde nouvelle est, d'un point de vue politique, très anecdotique : Le parti de l'In-nocence ne représente quasiment personne à part Renaud Camus lui-même, la non-obtention des 500 signatures par Renaud Camus n'est pas une surprise, il n'est donc qu'une des nombreuses personnes (environ 15 % des Français tout de même) qui s'apprêtent à voter pour Marine Le Pen.

Et pourtant, une seule de ces deux nouvelles est relayée par la critique littéraire. Sur Travers Coda, Index et Divers, le silence est aussi assourdissant que pour tous les précédents chefs-d’œuvre de Renaud Camus, Du Sens, L’Inauguration de la salle des vents ou L’Amour l'automne. En revanche, pour le ralliement au Front national, l'ensemble de la critique littéraire se réveille comme un seul homme : les "on l'avait bien dit" fleurissent partout. On rappelle l'antisémitisme présumé, soi-disant révélé par la parution de La Campagne de France il y a quelques d'années (qu'apparemment aucun des critiques en question n'a réellement lu pour faire un tel contre-sens), on déplore son talent si vite disparu (il était plus facile de l'apprécier lorsqu'il restait dans son rôle bien encadré d'écrivain gay de service), on moque sa prolixité...

Que les choses soient claires, je ne partage du tout les positions politiques de Renaud Camus. Mais je considère que la seule question qui vaille à leur sujet est la suivante : l'empêchent-t-elles d'être un écrivain génial ? La réponse est clairement négative. De la même manière que les délires antisémites de Céline ne l'ont pas empêché d'être un styliste sans pareil, que ses appels au meurtre du bourgeois n'ont pas empêché Sartre d'écrire quelques livres remarquables.

Dans Du Sens, L’Inauguration de la salle des vents ou les Églogues, les positions politiques de Renaud Camus ne transparaissent pas réellement. Dans son Journal, en revanche, elles sont visibles. Mais pas du tout sous la même forme que dans ses déclarations ou ses ouvrages politiques (que je ne lis plus depuis longtemps). En effet, dans son œuvre littéraire, ses opinions sur l'actualité apparaissent comme de la mélancolie ("c'était mieux avant"), ce qui est un sentiment qui a toujours eu une forte puissance poétique (toutes Les Mémoires d'outre-tombe sont fondées sur des sentiments de cet ordre). En outre, les opinions exprimées dans son Journal le sont toujours avec force repentirs et détours : chaque avis exprimé est aussitôt corrigé par une opinion partiellement contraire, la pensée est en mouvement continuel, jamais figée. Dans ses déclarations politiques, le mélancolique devient réactionnaire, la pensée pensante et repentante se fait dogmatique. Et, au final, la tonalité en est fondamentalement transformée. Celui qui fournit dans son Journal un puissant aiguillon de réflexion sur nos sociétés contemporaines, mais une réflexion sans arrêt renouvelée et toujours ouverte, devient, dans ses ouvrages politiques, un extrémiste de plus.

Pour moi, cette nouvelle affaire Camus confirme deux choses :

  • un écrivain peut être génial quelles que soient ses positions politiques ;
  • la critique littéraire francophone est beaucoup plus douée pour sacrifier d'un seul mouvement un écrivain sur l'autel de la bien-pensance que pour déceler un talent réel et original.

lundi 13 février 2012

Critique de la critique (3) : Critiques musicales du Monde, de Télérama, des Inrockuptibles et de Libération

J'ai déjà évoqué, au moins à deux reprises (ici et ), les critiques que je formulais à l'égard de la majorité des critiques professionnels. Je me suis contenté jusque là d'aborder ce vaste problème d’un point de vue très général. Aujourd'hui, je vais prendre quelques cas plus concrets en me concentrant sur les critiques musicales dans quatre grands quotidiens et magazines : Les Inrockuptibles, Télérama, Libération et Le Monde.

Je considère qu’il y a deux phases, deux niveaux, dans l’acte critique : le premier est celui du choix : le critique sélectionne les œuvres qui lui semblent valables, intéressantes ; il sort du lot les œuvres qui lui semblent mériter d’être distinguées du tout-venant d’une production pléthorique. Le deuxième niveau est celui de l’analyse : le critique explique pourquoi il apprécie (ou pas) les œuvres qu’il a sélectionnées. Lorsqu’il s’agit des critiques musicaux du Monde, j’ai peu de chose à dire sur cette deuxième phase : les critiques sont claires, argumentées, bien écrites. En revanche la première phase laisse à désirer. Plus précisément, je leur reproche de sélectionner les œuvres chroniquées non pour des raisons esthétiques mais essentiellement pour des considérations de notoriété : il s’agit des albums dont « on » parle, sur lesquels le lecteur moyen du Monde souhaite avoir un avis (c’est en tout cas particulièrement le cas pour la variété française et internationale). Le Monde a ainsi recommandé, à au moins deux reprises, l’achat de l’intégrale d’Eddy Mitchell (37 CD de monsieur Schmoll !), chronique avec fidélité tous les albums et tournées de Johnny Halliday et a mis en couverture du Monde Magazine Jacques Dutronc pour son retour sur scène il y a un an. Excusez-moi, mais tous ces événements sont pour moi des non événements artistiques ou même musicaux. Écouter l’intégrale d’Eddy Mitchell, y compris ses péchés de jeunesse des années 1960, est destiné à une frange des lecteurs du monde qui se rappelleront ainsi leurs jeunes amours et leurs premières « surprises parties », bien plus qu’à un réel public de mélomanes ; cela fait des années que les péripéties de « Johnny » appartiennent plus à la rubrique « people » des journaux qu’à la rubrique musicale (si elles ont jamais réellement relevé de celle-ci d’ailleurs) ; quant à Jacques Dutronc, il a troussé quelques rengaines amusantes à la fin des années 1960, en grande partie grâce aux paroles de son compère Lanzman, et les a popularisées grâce au personnage de dandy qu’il s’était créé, mais son retour musical en 2010 est clairement un non événement sur le plan musical (de toute façon il aura, qualitativement, nettement plus marqué la culture française par quelques rôles magistraux au cinéma, notamment dans le Van Gogh de Maurice Pialat que par ses ritournelles, tout amusantes qu’elles puissent être). Si Le Monde souhaite en parler, qu’il crée une rubrique « People » ou « show business », mais ces articles n’ont rien à faire dans une rubrique de sélection musicale d’un journal qui vise un certain niveau intellectuel. À ce titre, un article m’avait frappé : Le Monde avait chroniqué en une, privilège exceptionnel, le dernier album de Vanessa paradis, Divine Idylle. La chronique concluait en affirmant que ce disque, pas exceptionnel, se situait dans la moyenne de la production française actuelle. Fort bien, cela signifie donc que de très nombreux albums (ceux qui se situent « au-dessus » de la moyenne) mériteraient davantage la une que celui-ci… Oui, mais encore une fois le choix avait été fondé sur la notoriété, non sur la qualité du disque. Le Monde informe donc ses lecteurs de l’actualité musicale mais ne me semble pas en mesure de les conseiller pour effectuer une sélection digne d’écoute dans la production de disques…

Je lisais il y a peu, sur un forum Internet, les arguments de lecteurs des Inrockuptibles venus défendre leur magazine. Ils étaient à peu près d’accord : Les Inrockuptibles était à leurs yeux un bon magazine car il leur permettait de connaître avant les autres la musique qu’il fallait écouter. On ne saurait mieux résumer ce que je pense de ce magazine : Il ne s’agit pas de sélectionner les bons disques, les albums intéressants, les artistes innovants. Non, il faut en premier lieu détecter, le plus tôt possible, ce qui est « in », ce qui va faire le « buzz ». L’important est de pouvoir répartir la population en deux catégories : ceux qui ont bon goût, qui savent ce qu’il faut écouter, et ceux qui ont mauvais goût, qui ne savent pas. Les Inrockuptibles, ou la recherche du « hype » sans réel sens de la qualité musicale.

Télérama travaille par catégorie, en distinguant soigneusement le jazz de la variété française, la pop des musiques du monde (catégorie absurde qui ressemble tout ce qui n’est pas de chez nous, qui mêle ainsi la musique classique indienne au blues sahélien, la variété italienne et le tango argentin…). Chaque catégorie a son chroniqueur attitré (en tout cas était-ce le cas lorsque je feuilletais régulièrement ce magazine ; je n’ai pas vérifié récemment si c’était encore systématiquement le cas). Quel sens cela a-t-il de sectionner ainsi la musique (« les musiques » dit-on certes de nos jours) ? Si le chroniqueur qui parle du On the corner de Miles Davis, classé en jazz, n’a jamais entendu Sly and the family Stone, classé en pop-rock ou en soul, et Stockhausen, classé en classique, son analyse sera forcément partielle. Idem pour le chroniqueur de Magma, classé selon les personnes en jazz ou en rock français, qui ne connaîtrait pas Coltrane et Stravinsky ; ou pour un chroniqueur de Frank Zappa qui ne serait pas au courant de la production classique du XXe siècle ; ou encore pour celui de Fela Kuti, classé en musique du monde qui ne serait pas familier de James Brown, classé en pop rock ou en soul… Les grands créateurs musicaux ont généralement (toujours ?) fait fi des frontières musicales ; si les critiques musicaux, à Télérama ou ailleurs, se complaisent dans ces frontières, il subsistera toujours un problème de compréhension.

Je connais assez peu les chroniques musicales de Libération, elles ont rarement retenu mon attention. Les rares que j’ai lues étaient plus préoccupées du bon mot que de l’analyse juste et j’y ai davantage appris sur les dernières frasques amoureuses ou déboires judiciaires des artistes que sur les qualités artistiques des albums chroniqués.

La critique musicale française a donc encore des progrès à faire. Et encore son niveau moyen reste-t-il élevé par rapport à ce qui s’écrit en termes de critique de bande dessinée…

lundi 18 avril 2011

Critique de la critique (bis)

Le débat sur les prescripteurs pour les achats artistiques et sur le rôle des critiques « traditionnels » (entendez : ceux de la presse écrite), auquel j'ai modestement contribué avec mon message « Critique de la critique », continue.

Dans un message intitulé « Qui sont les prescripteurs de bandes dessinées ? », le blog Bédérama a repris quelques points de mon message évoqué plus haut et y a apporté de très intéressants compléments.

Esprit du temps ? coïncidence ? peu après la publication de mon message, Pierre Assouline a également intitulé son billet hebdomadaire du Monde des Livres du 25 février 2011 « Critique de la critique ». Ce billet a été republié sur son blog le 15 mars 2011 sous le titre « Funérailles annoncées du critique olympien ». J'y ai trouvé la phrase suivante : « Certains sont d’avis que le critique traditionnel se maintiendra tant qu’il se fera fort de repérer avec les armes qui sont les siennes (culture, jugement, analyse) les grandes œuvres invisibles dans l’immense tout-venant de la production éditoriale. » Je suis tout à fait d'accord pour voir là la mission, théorique, du critique. Mais je considère justement que les critiques traditionnels, dans leur immense majorité (il y a toujours des exceptions), n'ont pas rempli, ne remplissent pas, ne peuvent pas remplir cette noble tâche. Pourquoi ? J'ai cherché à l'expliquer dans mon message cité plus haut par différentes raisons, liées à la façon d'exercer le métier de critique : manque de recul, focus permanent sur l'actualité, accent mis sur la multitude d'œuvres contemporaines au détriment d'œuvres moins récentes mais plus essentielles. Résultat : une foule de notices critiques qui ne dépassent guère la copie du dossier de presse (les critiques les plus sérieux l'étofferont un peu avec un résumé plus détaillé de l'œuvre et une liste des thèmes abordés) agrémentée d'un « j'aime / j'aime pas » (d'habitude plutôt associé aux commentaires publié sur Internet) dans laquelle les œuvres vraiment marquantes ne se détachent pas.

« Repérer (...) les grandes œuvres invisibles dans l’immense tout-venant de la production éditoriale » ? Les critiques de la presse papier généraliste (ou culturelle non spécialisée en bande dessinée) en ont toujours été incapables dans le domaine de la bande dessinée. Heureusement que Francis Masse, Edmond Baudoin ou Fabrice Neaud n'ont pas attendu le « critique olympien » pour voir célébrer leur œuvre. Plus récemment, il n'y a qu'à comparer la faible couverture par la presse d'un livre majeur tel que L'Apprenti de Lucas Méthé et le battage médiatique, le plus souvent très élogieux, qui entoure la moindre sortie des bien falotes livraisons récentes des aventures de Blake et Mortimer, pour constater que, dans le discours du critique traditionnel, les « grandes œuvres invisibles » restent noyées dans « l’immense tout-venant de la production éditoriale ». Dans le domaine de la littérature, l'assourdissant silence entourant la sortie des œuvres majeures de Renaud Camus (Du Sens, L'Inauguration de la salle des vents, L'Amour l'automne) vient confirmer qu'ils sont bien rares (voire inexistants) les « critiques olympiens » à la hauteur de leur grande mission...


(Bien sûr, on peut citer des exceptions, des magazines rédigés par des passionnés, indifférents à la pression de l'actualité. Je pourrais citer par exemple Muziq dans le domaine de la musique et Bananas dans celui de la bande dessinée. Malheureusement, en plus des qualités que je viens de citer, ces deux magazines partagent la triste caractéristique d'avoir du mal à survivre et d'avoir une périodicité bien aléatoire...)

mercredi 1 décembre 2010

Critique de la critique

LivresHebdo a récemment publié une étude sur les grands « prescripteurs », établie après consultation de plus de 400 points de vente. Il en ressort notamment la perte d'influence des grands médias dans le domaine de la prescription d'achat d'œuvres culturelles. J'ai découvert cette étude en lisant le blog de Pierre Assouline, qui semble s'inquiéter de ces résultats (si j'étais mauvaise langue à l'encontre de cet ancien responsable du magazine Lire, je parlerais de réflexe corporatiste).

Mais cette perte d'influence des médias institutionnels (presse écrite, télévision, radio) au profit d'Internet (blog, sites de vente en ligne, forums, etc.) est-elle vraiment grave ? Est-elle même dommageable ?

J'ai découvert Edmond Baudoin en lisant un forum Internet sur la bande dessinée ; Fabrice Neaud en prenant son premier livre par hasard dans une bibliothèque ; Aristophane et Renaud Camus en lisant Fabrice Neaud ; je me suis replongé avec attention dans les romans d'Alain Robbe-Grillet et de Nathalie Sarraute grâce à Renaud Camus ; j'ai découvert Hermann Broch en écoutant Alain Finkielkraut et René Girard en écoutant Jean-Pierre Dupuy.

Ai-je découvert des œuvres qui comptent autant à mes yeux en lisant des critiques dans la presse papier ? La réponse est claire : non. Et ce n'est pas faute de lire régulièrement les grands journaux et magazines français, généralistes ou culturels. De toute façon, la probabilité de découvrir Renaud Camus, Edmond Baudoin, Aristophane ou Lucas Méthé, en lisant les critiques de presse est infime, voire nul. À propos de Renaud Camus, l'ostracisme de la critique est quasiment unanime ; et lorsque, par exception, un de ses ouvrages récents est chroniqué, il s'agit le plus souvent d'une de ses œuvres mineures, essai politique ou récit de voyage. Quel critique a vanté dans ses lignes Du Sens, L'Inauguration de la salle des vents ou L'Amour l'automne, trois chefs-d'œuvre ne connaissant guère d'équivalent dans la littérature francophone contemporaine ? Edmond Baudoin publie, comme Renaud Camus, plusieurs livres par an ; mais, comme dans le cas de Renaud Camus également, ce n'est pas suffisant pour qu'il attire l'attention de la critique, bien qu'il soit considéré comme une référence par toute une génération d'auteurs plus jeunes, qui, eux, ont les faveurs des journalistes. Un exemple récent à ce sujet : Télérama (qui est pourtant un des magazines les plus éclairés en termes de bande dessinée) a récemment publié un article sur les bandes dessinées adaptées de romans ; Edmond Baudoin a publié dans les années 2000 deux adaptations de Fred Vargas, dont une à la rentrée 2010 (Les Quatre Fleuves et Le Marchand d'éponges), une de Charles Perrault (Peau d'Âne), une de Mircea Cartarescu (Travesti). Dans chacun des ses livres, sa façon d'adapter se pliait complètement à l'œuvre originale ; Les Quatre Fleuves est sans doute une des adaptations les plus réussies et les plus innovantes d'un roman policier depuis de nombreuses années. Eh bien Télérama a cité bien des adaptations d'auteurs divers, talentueux pour certains (Baru ou Tardi), moins pour d'autres, mais pas un mot sur Baudoin. De même quelle a été la couverture médiatique d'œuvres, certes atypique, mais ô combien riches, telles que L'Apprenti, de Lucas Méthé, ou Faire semblant c'est mentir, de Dominique Goblet ? Pour le premier, je me souviens de deux ou trois articles dans la presse écrite...

Bien sût, quelques magazines, écrits par des passionnés, souvent éphémères, font parfois exception. On peut citer Les Cahiers du cinéma des futurs cinéastes de la Nouvelle Vague pour le cinéma, L'Indispensable, Les Cahiers de la bande dessinée, au moins à certaines époques, ou The Comics Journal pour la bande dessinée, Muziq pour la musique : j'ai ainsi découvert Cages, de Dave MacKean et Amer Béton, de Taiyou Matsumoto grâce à L'Indispensable, Love & Rockets des frères Hernandez grâce au Comics Journal, David Sylvian ou Joe Henry dans les pages de Muziq. Mais toutes ces publications sont malheureusement bien atypiques.

Je ne pense pas que ces défaillances de la critique relèvent du hasard, de l'exception ou d'un défaut passager de nos critiques actuels. À mon sens, ces insuffisances sont intrinsèquement liées à la vision traditionnelle du journaliste critique. Pour expliquer ceci, voyons quel est son rôle principal : rendre compte de l'actualité du média qu'il suit. Chaque semaine, chaque mois, les pages spécialisées d'un hebdomadaire, d'un mensuel rendent compte de ce qui est sorti depuis la dernière livraison du journal ou magazine.

Cela a forcément les conséquences suivantes :

  • Le critique se concentre sur l'actualité, quel que soit l'intérêt de celle-ci ; en gros que soient publiés six chefs-d'œuvre le même mois ou trois en cinq ans, il disposera peu ou prou du même nombre de pages par semaine. En outre, un auteur exigeant qui publie peu sera forcément défavorisé par rapport à un auteur moyennement talentueux qui publie son roman annuel lors de toutes les rentrées littéraires...

  • Le critique doit rendre compte compte d'une part importante de la production. Il doit donc lire un grand nombre des centaines de romans publiés lors de la rentrée littéraire, des milliers de bandes dessinées sorties chaque années, voir la dizaine de films arrivant chaque semaine sur les écrans. Peut-il ainsi consacrer suffisamment de temps pour apprécier des œuvres exigeantes qui nécessiteraient une attention particulière, plus soutenue ? En outre, à force de lire, voir ou écouter plusieurs centaines d'œuvres nouvelles par an, peut-il juger autrement qu'en relatif ? Il appréciera non plus l'œuvre rare vraiment originale, mais celle qui est légèrement meilleure que le reste de la production. Il aimera le roman qui ressemble aux autres, mais en un peu mieux, le film qui a quelques qualités le distinguant un peu du reste de la production, mais pas trop pour ne pas bouleverser les repères esthétiques. Et, malheureusement, l'œuvre vraiment différente, le roman génial ou le disque extraordinaire verront leurs singularités, ce qui les distingue du commun de la production, traitées comme autant de défauts.

Que résulte-t-il de cet état de fait ? Une concentration excessive sur l'actualité, un manque de recul par rapport au gros de la production et la mise en avant du meilleur du « mainstream » au détriment des œuvres vraiment à part, l'éloge des auteurs talentueux au détriment des auteurs géniaux. J'appellerais cela le syndrome des « Pompiers contre les Impressionnistes ». On cite en effet souvent la fin du XIXème comme une période où les critiques ne juraient que par les peintres académiques du « Salon », parfois qualifiés de peintres « pompiers », alors qu'à la même époque naissait l'impressionnisme, dans un dédain quasi général de la critique. Plus d'un siècle après, alors que Monet triomphe au Grand Palais et que les œuvres de Van Gogh sont présentes partout, des calendriers des postes aux tasses à thé, il est facile de se gausser de ces critiques à courte vue. Mais ne nous leurrons pas : la situation est aujourd'hui la même. De nos jours encore, les Pompiers contemporains tiennent le haut du pavé alors que les Impressionnistes d'aujourd'hui œuvrent dans l'ombre.

Quelle que soit l'époque, la critique privilégie le sommet du mainstream au détriment des auteurs géniaux, Meissonier et Cabanel au détriment de Manet et Monet, Joann Sfar et Christophe Blain au détriment d'Edmond Baudoin et de Fabrice Neaud, Amélie Nothomb et Jean d'Ormesson au détriment de Renaud Camus, Bernard-Henri Lévy et Michel Serres au détriment de René Girard.

Non que les premiers de cette liste n'aient aucun talent. Très loin de moi cette idée ; Meissonier et Cabanel, Joann Sfar et Christophe Blain, Amélie Nothomb et Jean d'Ormesson, Bernard-Henri Lévy et Michel Serres ont du talent. Ils sont peut-être même parmi les meilleurs représentants de leur génération d'auteurs. Mais ils restent dans le peloton, pour passer à une métaphore sportive ; ce sont les meilleurs des auteurs qui ne dérangent pas, les plus doués des artistes qui tracent leur chemin sans trop s'écarter des sentiers défrichés par leurs aînés. Ils n'ont ni le génie ni les capacités d'innovation de Manet ou Monet, Edmond Baudoin ou Fabrice Neaud, Renaud Camus, René Girard...

Alors, comment découvrir les œuvres vraiment marquantes d'hier ou aujourd'hui ? On peut, comme je le suggérais en introduction, s'appuyer sur les avis de personnes qui s'expriment lorsqu'elles ont vraiment une œuvre à défendre, un coup de cœur à partager. Il peut s'agir d'un romancier évoquant les chefs-d'œuvre littéraires qui l'ont marqué, d'un blogueur passionné qui vient de dénicher une nouvelle perle, d'internautes partageant leurs dernières découvertes sur un forum. Bien entendu, cela réclame préalablement d'effectuer un tri, de repérer les cercles, virtuels ou réels, de bon conseil. Mais cela en vaut la peine...