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jeudi 12 décembre 2024

Le 30/40 de Menu (2024)

J'ai déjà écrit à plusieurs reprises tout le bien que je pensais de la collection 30/40 de Futuropolis, notamment ici ou là. Petit rappel toutefois pour ceux qui n'auraient pas suivi : 30/40, keskecè ? Entre 1974 et le début des années 1990, les fantastiques éditions Futuropolis, alors dirigées par Étienne Robial, publièrent 23 albums dans cette collection. Les deux caractéristiques principales de ces livres sont les suivantes : un format inhabituel, très grand (30 cm par 40 cm, d'où le nom) et un choix exceptionnel d'auteurs. En à peine plus de 20 albums, Étienne Robial offrait un fantastique échantillon de ce qui se faisait de mieux à l'époque en bande dessinée, avec Francis Masse, Moebius, encore appelé Gir (un de ses premiers albums hors Blueberry), Tardi, Jean-Claude Forest, Baudoin, Gotting, Crumb, Poïvet, etc.

Malheureusement, cette collection s'interrompit lorsque les éditions Futuropolis arrêtèrent leurs activités, avant d'être rachetées et de donner le Futuropolis actuel, qui n'a plus rien à voir avec l'original. Et, si Futuropolis avait permis à quelques-uns des futurs auteurs de l'Association de publier certains de leurs premiers livres (dans la colection X ou dans le collectif Labo dirigé par Jean-Christophe Menu), aucun d'eux n'avait encore à l'époque les lettres de noblesse suffisantes pour ouvrir les portes de cette prestigieuse collection 30/40.

Trente ans après, les choses ont bien évolué : Étienne Robial s'est éloigné du monde de la bande dessinée ; et les fondateurs de l'Association (Jean-Christophe Menu, Lewis Trondheim, David B, Killofer, Mattt Konture, Stanislas, Mokeit) ne sont plus de jeunes débutants prometteurs, mais des auteurs âgés et assez largement reconnus. Et Étienne Robial et Jean-Christophe nous offrent une double bonne surprise : la reprise de la collection 30/40, cette fois à l'Apocalypse (la maison d'édition fondée par Menu après son départ de l'Association), avec un volume, le 23ème, consacré à Menu lui-même !

Nous avons donc le grand plaisir de retrouver 30 pages, excellentes et gigantesques, de ce grand auteur, qui met en scène ses personnages et préoccupations habituels : le monde du Mont-Vérité (ses moines, sa Mune, sa sphynge...), Vert Thépamur, Lapot, Méder, un récit de rêve, des souvenirs de concert, ainsi que des tranches de vie familiales et autobiographiques.

C'est sans doute dans ces pages que Menu nous offre ses passages les plus poignants. Avec Livret de Phamille, l'un de ses plus grands chefs-d'oeuvre, publié en 1995, Menu nous avait offert de superbes récits autobiographiques tournant autour de ses filles, de leur naissance et de leurs premières années. Trente ans après, la roue a tourné : les pages autobiographqiues relatent les derniers instants et le décès de ses parents. Aventures avec la mort, 1 et 2, mettent l'auteur face au décès de ses parents et à ses propres fragilités. Beaucoup d'émotion et de sensibilité, et, comme d'habitude, un immense talent.

mercredi 30 juin 2021

Les Fleurs de cimetière, d’Edmond Baudoin (2021)

Les Fleurs de cimetière est un livre bien intimidant par certains aspects : pavé de presque 300 pages en grand format, il regroupe les pages autobiographiques sur lesquelles Edmond Baudoin, le « parrain » de l’autobiographie dans la bande dessinée francophone, travaille depuis plusieurs années.

Baudoin a toujours eu un rapport ambigu à l’autobiographie. Dans l’un de ses premiers albums, Passe le temps, il racontait sa jeunesse à Villars-sur-Var, village près de Nice. Tout au long de son œuvre, il a évoqué ses proches, sa mère dans Éloge de la poussière, son grand-père dans Couma Acò, son frère Piero dans l’album éponyme. Plus récemment, il a publié de nombreux récits de ses voyages autour du monde, seul (Araucaria. Carnets du Chili) ou en duo, notamment avec Troubs (Viva la vida. Los sueños de Ciudad Juarez, Le Goût de la terre), avec son fils Hugues (Le Parfum des olives) ou d’autres complices. Il n’empêche que lorsqu’il abordait des sujets encore plus intimes, touchant à la création artistique ou aux relations amoureuses, il portait souvent un masque. Dans Le Portrait, réalisé avec l’aide de son amie Carol Vanni, et dans lequel il abordait la création artistique et la porosité de celle-ci avec la complicité amoureuse, il donnait au personnage principal du livre les traits de l’un de ses amis peintres, non les siens propres. Dans L’Arleri, livre somme sur les relations amoureuses tout au long de la vie, il redonnait au personnage principal, pourtant très largement son porte-parole, les traits d’un autre.

Dans Les Fleurs de cimetière, Baudoin a décidé cette fois d’aborder de façon plus directe les questions autobiographiques les plus intimes, notamment les relations avec les femmes de sa vie et avec les enfants qu’ils ont eus ensemble. Il conserve cependant quelques artefacts de fiction, principalement avec le personnage d’Aile, synthèse fictive de l’ensemble des femmes de sa vie, qui vient lui donner la réplique à de nombreuses reprises.

Il ne faut toutefois pas s’attendre à un récit chronologique en bande dessinée classique. Ce serait mal connaître Baudoin. Il s’est lancé en bande dessinée à près de 40 ans, en quasi autodidacte. Cette ignorance des codes du médium lui a permet d’inventer ses propres techniques, avec la plus grande liberté. Dans Les Fleurs de cimetière, il mélange donc pages de bande dessinée presque traditionnelles, longs pavés de texte, écrits à l’ordinateur ou au pinceau, avec de nombreuses ratures, extraits de carnets, portraits, dessins d'arbres en pleine page, il alterne pages en couleurs et d’autres en noir et blanc… Et l’enchaînement des idées n’est guère chronologique, à peine thématique. Baudoin se confie, suit librement le fil de ses idées, bifurque de façon souvent inattendue, change de sujet quand il touche un sujet trop sensible, y revient néanmoins quelques pages plus loin. L’ombre de Piero, frère préféré et « meilleur dessinateur du monde », aux dires de Baudoin lui-même, plage sur l’ensemble du livre. L’auteur aborde ses relations amoureuses de façon plus libre et directe que jamais auparavant. Baudoin a toujours eu une approche très libre de l’amour, et il ne s’en cache pas, sans crainte des bien-pensants ou d’un certain féminisme.

Un livre somme, qui ne ressemble à aucun autre ; une nouvelle preuve qu’à près de 80 ans, Baudoin peut encore nous surprendre.

lundi 16 mai 2016

Eloge de l'impuissance, d'Edmond baudoin (2016)

L'Association vient de sortir en DVD Edmond, un portrait de Baudoin, le film de Laetitia Carton, consacré à Edmond Baudoin, dont j'ai déjà parlé plusieurs fois et que je continue à recomander. Il est accompagné d'une bande dessinée d'une quarantaine de pages, Éloge de l'impuissance.

Dans ces pages, Baudoin nous livre quelques réflexions sur sa vie et sur son art, au fil de la plume (et du pinceau, pour les planches consacrées à son frère Piero, utilisant ainsi la même technique que celle qu'il avait employée dans l'album éponyme). Au fil, relativement ténu, de discussions avec Laetitia Carton, il évoque brièvement l'ensemble de sa carrière, ses relations avec ses parents et ses enfants, ses rapports avec le dessin et avec les femmes, son lien avec son village d'enfance, Villars-sur Var, et ses camarades de là-bas.

Pourquoi Éloge de l'impuissance ? Il s'agit ici de l'impuissance à dessiner la vie, quête inlassable de Baudoin, mise en avant depuis ses premiers albums. C'est peut-être dans Le Portrait, entre autres, que cette impuissance est la plus richement écrite ("Peindre l'homme, ce rêve impossible", "Dessiner la vie... Le rêve impossible... On ne peut que l'aimer").

Bien sûr, l'ensemble peut paraître assez décousu. Mais quelle importance cela a-t-il ? Baudoin a atteint un tel niveau, une telle grâce dans le dessin, que la moindre pensée dessinée semble prendre vie sous sa plume. Son art dans l'utilisation des silhouettes, notamment, atteint encore des sommets. Tel un peintre oriental, il parvient à insuffler une vie extraordinaire à des personnages brossés en quelques traits.

jeudi 3 décembre 2015

Exposition Jean-Christophe Menu lors du prochain festival d'Angoulême

Le programme du prochain festival d'Angoulême (qui aura lieu du 28 au 31 janvier 2016) commence à être connu. Au-delà des expositions assez classiques (celle consacrée au grand prix de la ville d'Angoulême 2015, Katsuhiro Otomo, celle consacrée à un grand classique, Morris, dessinateur de Lucky Luke, etc.), un événement à particulièrement retenu mon attention : il s'agit de l'exposition qui sera dédiée à Jean-Christophe Menu (en passant, elle se tiendra dans l'hôtel Saint-Simon, comme celle sur Fabrice Neaud en 2010).

Jean-Christophe Menu est un personnage majeur du monde de la bande dessinée des 20 dernières années. Il a notamment la particularité rare de multiplier les rôles, à chaque fois avec énormément de brio. C'est à la fois un auteur très talentueux, un éditeur exceptionnel et un brillant théoricien.

Héritier à la fois des grands auteurs du journal de Spirou (Franquin, Morris, Tillieux en premier lieu), de Moebius et de Métal Hurlant, mais aussi des pionniers de l'autobiographie (Robert Crumb, Baudoin), il n'a cessé de leur rendre hommage dans ses œuvres, mais également dans ses écrits théoriques. Il a également édité, à l'Association notamment, certains d'entre eux (Tardi, Forest, Baudoin, etc.).

Parlons d'abord de l'auteur très talentueux. Pionnier de l'autobiographie en bande dessinée avec son Livret de Phamille, il a su mélanger ses multiples influences en un style original et aisément reconnaissable. Réfléchissant sans cesse à la meilleure adéquation de la forme et du fond, ses albums explorent constamment les possibilités de la bande dessine (jusqu'au récent Métamune Comix publié en 2014). Il a également introduit une certaine esthétique punk en bande dessinée avec Meder (ce qui fut intéressant à l'époque même si les suites ne furent pas toujours heureuses chez certains épigones).

Co-fondateur de l'Association (puis, plus récemment, fondateur de l'Apocalypse), il a réussi à en faire une des maisons d'édition les plus novatrices et les plus riches de la bande dessinée mondiale. Elle est à la pointe de l'innovation en publiant certains des auteurs contemporains les plus novateurs et les plus originaux (que ce soit les fondateurs, David B, Mattt Konture, Killofer, Trondheim, ou d'autres auteurs aux œuvres particulièrement originales comme Benoît Jacques avec L, Dominique Goblet et sa Chronographie ou Faire semblant c'est mentir, Aristophane et son Conte Démoniaque, Chris Ware, Emmanuel Guibert, Baudoin qui réserve ses albums les plus atypiques à l'Association, etc.) et a effectué en parallèle un remarquable travail de réédition d'œuvres majeures du patrimoine (Francis Masse, Jean-Claude Forest, Gébé, Baudoin encore, etc.).

C'est enfin un théoricien exceptionnel, dont les réflexions sur la bande dessinée et ses marges sont riches, originales et éclairantes. Son œuvre théorique (Plates-bandes, La Bande Dessinée et son Double, les trois numéros de l'Éprouvette, etc.) est d'autant plus éclairante qu'elle s'enrichit d'incessants allers-retours avec son œuvre d'auteur et son métier d'éditeur.

Cette future exposition est donc très riche en potentialités multiples. Il faudra attendre janvier pour voir ce que Jean-Christophe Menu nous proposera. Ce sera sûrement riche et probablement inattendu.

mercredi 1 octobre 2014

Elle, de Francis Masse (2014)

Affirmer que j'ai été entièrement convaincu par le dernier livre de Francis Masse, Elle, ne serait pas tout à fait exact. Mais il est tout à fait possible que ce soit dû à moi plutôt qu'à lui.

Elle est un livre particulièrement étrange (mais n'est-ce pas la norme avec les ouvrages de Francis Masse ?). Un prologue non dessiné donne le contexte en deux pages : un individu est accusé du meurtre d'une femme, "Elle". Il a été arrêté et est maintenant en prison. Fou amoureux d' "Elle", il l'attend.

Lorsque l'on découvre les pages de bande dessinée qui suivent, on s'aperçoit que les choses sont encore moins simples qu'il ne semble. L'album se compose de courtes saynètes en une page. Elles mettent en scène un homme dans une prison représentée par un simple fauteuil. Il discute tout seul ou avec son gardien, qu'il appelle "chef" et dont on ne voit que les yeux à travers une ouverture dans le fauteuil... Le langage utilisé est réduit à sa plus simple expression. Le vocabulaire est limité à un nombre de mots limités (elle, café, cigarette, sucre, etc.) ; les pronoms personnels et adjectifs possessifs sont réduits à "elle", "me" et "te" (voire "nous" pour agréger "me" et "elle", dans les grands moments d'optimisme). La prison se transforme en océan, en voir ferrée ou en volcan. Nous sommes dans le domaine de l'absurde. Ce n'est pas inhabituel chez Masse. Mais là où il nous avait habitué à une grande luxuriance (décors surchargés, textes très longs et élaborés, jusqu'au cas limite atteint dans On m'appelle l'avalanche), il nous livre ici un récit au minimalisme radical : simplicité des situations, du trait, du décor, du texte, du vocabulaire... L'expérience stylistique la plus proche que je puisse rapprocher de ce minimalisme expressif serait à chercher du côté du Nouveau Roman et de certaines œuvres de Marguerite Duras (voire de Nathalie Sarraute), notamment lorsque ses personnages étaient réduits à "elle" et "lui" et son vocabulaire simplifié à l'extrême.

L'humour est moins marquant qu'il a pu l'être dans le passé chez Masse. Mais ce n'est pas ici le plus important. Tout en restant dans le domaine de l'absurde, Masse introduit une dimension sentimentale beaucoup plus marquée que dans ses œuvres antérieures. Surtout, après 40 ans de carrière, il se renouvelle encore une fois significativement au point de vue formel, et nous livre un album qui ne ressemble véritablement à rien d'autre.

vendredi 15 février 2013

Big Questions, d'Anders Nilsen (2011)

Big Questions frappe d'abord par son ambition : un pavé de plus de 500 pages, réalisé en une quinzaine d'années (comme nous l'explique l'auteur dans sa postface) et un sujet inhabituel : les premières pages nous montrent des pinsons (graphiquement tous identiques ou presque, mais dotés de personnalités bien distinctes) qui mangent tout en se posant de grandes questions métaphysiques sur la vie en général et leur existence en particulier.

De ces situations cocasses, l'auteur tire un parti très intéressant pendant quelques pages : le décalage entre la gravité des questions posées et la trivialité des situations a fait naître chez moi un mélange de sourire et de réflexion. Bien vite cependant l'intervention de l'homme vient soutenir l'intrigue : La femme qui vit à proximité des oiseaux meurt, laissant son fils débile sans soutien ; un avion lâche une bombe, qui n'explose pas et qui est considérée comme un oeuf géant, voire un don du ciel par certains oiseaux ; enfin un avion s'écrase sur la maison de la femme et de son fils ; l'aviateur sort indemne de cet accident et est confronté aux comportements primaires du fils et à l'étonnement des oiseaux, tournant chez certains à l'adoration. Une grande partie de ces événements est vue par les yeux des pinsons et de quelques autres animaux, merles, chouettes ou serpents. La communauté des pinsons réagit diversement à ces événements, des clans se forment, des chefs apparaissent. La dimension métaphorique et les rapprochements avec les phénomènes de groupe humains sont évidents.

L'auteur prend son temps, suit le rythme lent et saccadé des sautillements des oiseaux. Il parvient à décrire des interactions entre 'individus' assez complexes alors que ses codes graphiques sont volontairement très limités.

Voici donc un album original, avec des partis pris narratifs intéressants, qui procure une expérience de lecture inhabituelle : je n'ai jamais ressenti autant d'empathie pour des pinsons...

lundi 1 octobre 2012

L'Enfance d'Alan, d'Emmanuel Guibert (2012)

For English-speaking readers, an update of this post is available in English here.

Dans La Guerre d'Alan, Emmanuel Guibert avait mis en image les souvenirs de guerre d'Alan Cope, Américain venu se battre en France pendant la Seconde Guerre Mondiale. Au fil de leurs conversations, les deux hommes avaient sympathisé. C'est maintenant l'enfance de cet Alan Cope, décédé depuis, qu'Emmanuel Guibert a transcrit en bande dessinée. Ces souvenirs ne sortent pas réellement de l'ordinaire. Ils ne sont pas inintéressants (la Californie des années 1930 est suffisamment loin de nous pour que ces anecdotes nous semblent très dépaysantes), ne sont pas dépourvus de petites joies et de grands drames (quelle vie n'en est pas remplie ?), ne contiennent pas de péripétie haletantes, ne mettent pas en scène de personnage hors du commun. Nous avons affaire, avec l'enfance d'Alan, a une succession de souvenirs ordinaires, à une succession de tranches de vie sans caractère exceptionnel (à part le drame fermant l'album, sans doute).

La réussite de cet album, elle, n'en est que plus extraordinaire. Il est fantastique de voir comment, à partir d'un matériau si commun, Alan Cope et Emmanuel Guibert sont parvenus à créer une œuvre si riche, sublimant véritablement un quotidien ordinaire en une bande dessinée extraordinaire d'humanisme et de beauté.

Chaque souvenir est raconté de façon très simple, sans pathos et avec juste ce qu'il faut de nostalgie. Le regard porté sur les personnes qui ont croisé la route d'Alan enfant, parents et grands-parents, oncles et cousins, voisins et amis, est toujours bienveillant.

Le plus marquant est l'art avec lequel Emmanuel Guibert agence tout ceci. Deux éléments m'ont particulièrement frappé :
- Tout d'abord, la beauté des dessins. Emmanuel Guibert a toujours fait preuve d'une virtuosité discrète. Il ne la met pas en avant, mais elle lui permet de tout dessiner avec un classicisme irréprochable. Ses techniques d'encrage, si particulières, ajoutent à son dessin un cachet un peu daté, tout à fait en phase avec le récit.
- L'autre aspect si marquant est l'équilibre extrêmement subtil qu'Emmanuel Guibert parvient à trouver entre les textes et les dessins d'une part, entre textes et dessins et virginité de la planche d'autre part. Il alterne voix off et phylactères, textes longs et considérations laconiques, décors détaillés et personnages qui se détachent sur un fond vierge, dessins à peine légendés et mots isolés dans des cases sans dessin. Nous sommes ici au cœur de ce qu'est la bande dessinée (entre autres), à savoir un subtil mélange de texte et d'image. Emmanuel Guibert ne se contente pas d'une vision rebattue de ce mélange ; bien au contraire il cherche à tout instant à trouver le bon équilibre entre texte et dessin, entre noir et blanc, entre lavis et couleurs. Cette recherche incessante est ici invariablement au service du récit, le but étant de mettre le mieux possible en valeur ces tranches de vies, d'en tirer la substantifique moelle, de tirer de ces anecdotes banales des leçons de vie universelles.

L'Enfance d'Alan est donc une exceptionnelle réussite, un exemple marquant de transfiguration d'éléments communs d'un quotidien banal en œuvre extraordinaire.

mardi 18 septembre 2012

La Grande Odalisque, Alix Senator, Texas Cowboy et autres lectures de rentrée

Après un bilan de quelques-unes de mes lectures estivales dans mon message précédent, voici donc un point sur certaines bandes dessinées publiées cette rentrée...

Jusqu'à aujourd'hui, ce que j'ai lu de mieux en cette rentrée, en termes de bande dessinée, ce sont les pages du Journal Direct (2003-2004) publiées sur le site d'Ego comme X. Je sais, pour l'instant seules huit pages sont disponibles (en espérant la suite rapidement...) ; je sais, Fabrice Neaud lui-même affirme que ces pages sont beaucoup moins exigeantes que celles du Journal proprement dit. Malgré cela, ces quelques pages sont d'excellente qualité et démontrent une fois de plus l'immense talent de Fabrice Neaud.

Soyons clair : La Grande Odalisque, de Bastien Vivès, Florent Ruppert et Jérôme Mulot, est un ouvrage de pur divertissement, hommage à certains dessins animés japonais (Cat's Eye) ou au cinéma d'action. On pouvait se demander ce qu'allait donner cette coopération entre Bastien Vivès, nouvelle coqueluche des média spécialisés, dessinateur virtuose et peintre des émois post-adolescents, et le duo Ruppert & Mulot, lancés par Jean-Christophe Menu comme la relève de l'Association, adeptes d'innovations formelles originales. La Grande Odalisque parvient à conjuguer la capacité de Bastien Vivès à dessiner de charmantes jeunes filles et l'attention aux décors de Ruppert & Mulot, l'humour absurde de ceux-ci et le comique de mœurs de celui-là (notamment lorsque l'une des héroïnes se fait larguer par SMS en plein cambriolage. Cela produit un récit complètement invraisemblable aux péripéties rivalisant de rocambolesque (des vols de tableaux célèbres dans les plus grands musées parisiens à la conquête d'un cartel de drogue mexicain). Le tout est vif, assez plaisant, très léger...

Texas Cowboy, de Lewis Trondheim et Matthieu Bonhomme, permet encore une fois de mettre en valeur le grand talent de dessinateur de Matthieu Bonhomme. Celui-ci n'a pas toujours illustré des scénarios à la hauteur de ce talent (la plus notable exception étant les solides récits imaginés par Fabien Vehlmann pour la série Le Marquis d'Anaon). Le scénario de Lewis Trondheim pour Texas Cowboy, avec des personnages très typés, une accumulation étudiée de poncifs des westerns et sa construction fondée sur de nombreux retours en arrière, est très distrayant.

Les Aigles de sang, premier tome d'Alix Senator, de Valérie Mangin et Thierry Demarez, est une habile déclinaison des aventures d'Alix, personnage créé par Jacques Martin il y a près de 65 ans. Valérie Mangin nous offre un scénario astucieux mêlant d'anciens éléments de la série à des événements historiques ayant secoué le règne d'Auguste. À mon avis, le meilleur Alix depuis que Jacques Martin avait arrêté de dessiner la série (ce qui n'est pas forcément très difficile, il faut bien le dire).

Cette rentrée voit également les débuts attendus de l'Apocalypse, nouvelle structure éditoriale de Jean-Christophe Menu, après son départ de l'Association. J'ai feuilleté très rapidement le premier livre publié par ce nouvel éditeur, Susceptible, par Geneviève Castrée. Il s'agit de tranches de vie autobiographiques d'une trentenaire québécoise et cela m'a semblé pas mal du tout. J'attends les prochains livres avec impatience, tout spécialement Meta Mune comix, recueil n° 23, de Jean-Christophe Menu, annoncé en novembre 2012.

J'ai reçu hier le cinquième numéro de Love and Rockets: New Series, des frères Hernandez. je vous en parlerai sans aucun doute plus longuement dès que je l'aurai lu, ce qui ne saurait tarder. Pepito, de Luciano Bottaro, m'attend également, depuis quelques jours, sur ma table de nuit.

Enfin, dans les prochaines semaines, j'attends avec une très grande impatience Building Stories de l'immense Chris Ware (annoncé en octobre 2012), ainsi que les prochains livres d'Edmond Baudoin (dont l'un, consacré à Salvador Dali, est annoncé pour début novembre 2012).

lundi 17 septembre 2012

Barbarella, Kamui-Den, Au Travail, bilan des lectures estivales

La rentrée est déjà bien avancée mais tant pis, je ne peux résister à l'envie de partager avec vous quelques lectures estivales.

Commençons par quelques livres qui ne sont pas forcément d'actualité (à moins d'estimer que les chefs-d’œuvres sont toujours d'actualité...) : J'ai profite de l'été pour relire les trois premiers tomes de Barbarella. Je ne m'en lasse décidément pas. À chaque fois je suis stupéfait par l'art de Jean-Claude Forest, l'inventivité apparemment sans limite des péripéties (si l'imagination a été quelque part au pouvoir a la fin des années 1960, c'est bien dans l'univers de Barbarella), la poésie des textes, la liberté et la beauté des dessins... Et dire que ces chefs-d'œuvre sont épuises depuis des années en France ! (Heureusement que l'Association a au moins réédité les trois Hypocrite et Mystérieuse, matin, midi et soir, autres chefs-d'œuvre de Forest.)

Ta Mère la Pute est un poignant témoignage sur la vie dans une "cité" et, plus généralement sur l'absurdité et la fragilité de toute vie humaine

J'ai déjà écrit, longuement (ici et là, voire ici pour les anglophones), le bien que je pensais de Kamui-Den. Mon enthousiasme n'a pas diminué a la lecture du quatrième et dernier tome, au bout de 6 000 pages passionnantes. Cette superbe saga s'achève dans les cris et les larmes, la révolte et le sang. Au fond, ce n'est pas très étonnant dans la mesure où l'auteur cherche avant tout a montrer l'injustice et le caractère oppressif du système social de l'époque. Je connais extrêmement peu d’œuvres (à part peut-être La Porte du Paradis, de Michael Cimino, au cinéma, ou Germinal, d'Émile Zola, en littérature) qui parviennent ainsi à critiquer un système social en mettant en scène une galerie nombreuse de personnages doués d'une personnalité a la fois individuellement et collectivement. Bref une épopée sociale absolument unique.

Au Travail, d'Olivier Josso, a bénéficie d'un excellent accueil critique. Il a été beaucoup écrit qu'il renouvelait l'autobiographie en bande dessinée. Si c'est le cas, ce n'est pas au niveau du récit ; la trame d'Au Travail est très classique : angoisses enfantines, perte d'un parent, redécouverte de souvenirs longtemps enfouis lorsqu'il faut trier l'habitation d'une grand-mère qui vient de disparaitre... L'originalité vient bien davantage de la forme. Le narrateur était, depuis ses plus jeunes, très amateur de bande dessinée. Tout le livre reprend des dessins de classiques franco-belges, Lucky Luke, Astérix et, surtout, La Mauvaise Tête, d'André Franquin, et en offre une relecture très personnelle. Le papier orange (souvenir de celui qu'Olivier Josso utilisait dans son enfance, l'omission fréquente des bordures des cases, un dessin souvent flou (comme pour faire percevoir l'effacement progressif de la mémoire), parfois a la limite de l'abstraction, contribuent également a faire d'Au Travail une œuvre autobiographique originale et attachante.

L'été est vraiment fini. Je vous retrouve donc dans quelques jours pour évoquer quelques lectures de la rentrée...

mardi 8 mai 2012

Jean de l'ours, de Mattt Konture et Jacques Velay (2010)

Lorsque j'ai découvert, récemment, Jean de l'ours, cet album a attiré ma curiosité à plus d'un titre. Tout d'abord, cet album avait échappé à mon attention lors de sa publication, je ne l'ai découvert que deux ans après. Exceptionnellement pour Mattt Konture, il ne s'agit pas d'un récit autobiographique ; or, depuis le début des années 1990, il n'avait publié que des récits dans lesquels il se mettait en scène soit directement, soit sous la forme d'un de ses avatars (Ivan Morve, Galopu ou Mysteur Vrö). Enfin le scénario de cet album n'est pas de lui mais de Jacques Velay (que je ne connais mais qui semble avoir participé avec lui à des fanzines montpelliérains).

Cet album est assez surprenant... Il démarre avec un couple qui marche dans les superbes paysages de Lozère (magnifiquement rendus par le dessin de Mattt Konture, très en forme). La femme se fait enlever par un ours et le récit commence à délirer... La femme et l'homme connaîtront chacun quelques péripéties, fortement teintées de fantasmes pour aboutir à une chute originale et ouverte (l'album se clôt avec une "fin de l'épisode", une suite est-elle prévue ?).

La principale force de cet album atypique est le fantastique dessin de Mattt Konture. Celui-ci prend davantage ses aises que dans la plupart de ses comixtures auto-analytiques : les paysages sont superbes, les décors intérieurs sont très travaillés, chaque motif du décor donnant lieu à un travail de texture riche et spécifique, les personnages, en particulier les femmes, sont dessinés avec beaucoup de sensualité.

Un album original, dont le scénario peut surprendre, voire déranger, mais dont les dessins en font une œuvre superbe.

Mattt Konture a publié en 2011 une autre fiction, L'Abbé, que je n'ai pas trouvée en librairie. Quelqu'un l'a-t-il lue et peut-il me dire ce qu'il en a pensé ?

mardi 13 décembre 2011

Quoi !, par divers piliers de l'Association (2011)

Passons sur le titre, que je ne trouve pas très bon. Cet ouvrage avait été annoncé depuis quelques mois comme une histoire de L'Association par certains de ses fondateurs. Il avait initialement été prévu chez Shampoing, la collection dirigée par Lewis Trondheim chez Delcourt. Il est revenu à L'Association après le retour de la plupart de ses fondateurs.

Plus que d'une histoire de L'Association, éditeur de bande dessinée phare parmi ceux qui furent appelés les indépendants, il s'agit en fait du récit de la crise récente de L'Association, qui a conduit au retour des fondateurs partis au milieu des années 1990, Lewis Trondheim, David B, Killofer, Stanislas (reparti depuis) et au départ de Jean-Christophe Menu. Ce recueil compile donc des récits courts de la plupart des fondateurs (Lewis Trondheim, David B, Killofer, Stanislas, même Mokeït, mais pas Jean-Christophe Menu ni Mattt Konture) et de quelques piliers ou compagnons de route de cette aventure éditoriale : Charles Berbérian, Jean-Louis Gauthey, Jean-Yves Duhoo, etc. La plupart de ces récits couvrent essentiellement trois moments de la vie de L'Association : sa création au début des années 1990, la première crise qui vit le départ de la plupart des fondateurs au milieu des années 2000 et la crise récente qui provoqua leur retour et le départ de Jean-Christophe Menu. Nous avons donc plusieurs versions de ces péripéties, chacun les relatant avec sa sensibilité propre. Un point commun se dégage des souvenirs des fondateurs : tout semble tourner autour de la personne de Jean-Christophe Menu. J'ai eu peur un moment de lire un portrait purement à charge de celui-ci. Ce n'est heureusement pas le cas et l'image de lui qui ressort de cette lecture est plus nuancée que ce que je craignais. Il est impressionant de voir à quel point il a pu marquer ceux qui l'ont approché, avec son charisme et son égocentrisme, son ambition et ses difficultés, parfois, à communiquer...

Ce livre constitue donc un témoignage instructif sur une belle aventure éditoriale et sur les questions personnelles qui ont causé à la fois sa naissance et sa crise. En plus de son intérêt documentaire, plusieurs auteurs de cette compilation, David B et Killofer en tête parviennent, avec leur talent habituel, à dessiner des pages intrinsèquement très réussies.

Bref, un passionnant recueil de témoignages contenant quelques belles pages de bande dessinée...

lundi 21 novembre 2011

Documentaire télévisuel sur Mattt Konture

Je viens de découvrir un documentaire télévisuel très intéressant consacré à Mattt Konture. Il dure 52 minutes et a été diffusé par France 3 Midi Pyrénées. Il est maintenant visible en ligne ici. Y sont notamment interviewés, en plus de Mattt Konture lui-même, Jean-Christophe Menu, Killofer et Pacôme Thiellement. On peut même y entendre des extraits de la musique de Matt Konture, ce qui a assouvi chez moi une curiosité déjà ancienne : il parle tellement dans ses comics de sa musique...

Un documentaire très instructif qui met bien l’œuvre de ce grand auteur en valeur.

samedi 5 novembre 2011

Un article intéressant sur L'Association

Les récentes péripéties qui ont secoué L'Association sont complexes. J'en ai parlé sur ce blog à plusieurs reprises (ici, ici ou encore là, notamment) mais je n'affirme pas avoir tout compris aux divers rebondissements.

Or je viens de découvrir l'article le plus clair sur ce sujet que j'ai pu lire jusqu'à maintenant. À ma grande surprise, il s'agit d'un article anglophone, disponible sur le site du Comics Journal. Comme quoi, parfois un peu de recul ne fait pas de mal...

vendredi 2 septembre 2011

L'Apocalypse, nouvelle structure éditoriale de Jean-Christophe Menu

Les temps changent à l'Association... Jean-Christophe Menu n'aimait pas du tout les codes-barres. Après avoir résisté pendant des années, il avait finalement accepté que les livres de l'Association soient munis d'un code-barre ; mais celui-ci était imprimé sur un autocollant facilement détachable (agrémenté d'un texte que je trouvais assez drôle). Cela avait un air de combat anachronique et donquichottesque mais cela m'amusait. C'est fini : en lisant Viva la vida, j'ai découvert un code-barre imprimé en quatrième de couverture. Cela n'est pas très important en soi mais ce n'est qu'un des premiers changements depuis le départ de Jean-Christophe Menu.

Si j'en crois un message récent de celui-ci, les autres modifications apportées par le nouveau bureau de cette structure éditoriale me gênent davantage puisqu'il s'agit du report ou de l'annulation de la publication d'albums déjà prévus.

Ce message apporte toutefois une nouvelle réjouissante : jean-Christophe Menu y annonce officiellement la création de sa nouvelle structure éditoriale, qui s'appellera l'Apocalypse (il n'abandonne son goût de la provocation...). Il sera associé dans cette aventure à Étienne Robial (oui, celui du Futuropolis originel, une sacrée "dream team") et ne se contentera pas de publier des bandes dessinées mais élargira son champ d'investigation. Bref, une bien bonne nouvelle. J'ai hâte de découvrir ses premières publications. Longue vie à l'Apocalypse !

lundi 29 août 2011

Viva la vida : Los sueños de Ciudad Juarez, d'Edmond Baudoin et Troubs (2011)

Edmond Baudoin m'avait longuement parlé de son projet à Ciudad Juarez, lorsque je l'avais interviewé en septembre 2010. Après plusieurs mois d'attente, j'ai lu aujourd'hui l'album issu de ce projet.

Quelle est la teneur de ce projet ? Ciudad Juarez est une ville mexicaine, située au bord de la frontière avec les États-Unis, en face d'El Paso. Elle est célèbre pour ses maquiladoras, ces usines dans lesquelles de nombreuses entreprises des pays riches produisent divers biens à faible coût, et pour son taux de mortalité criminelle inouï. Depuis le début des années 1990, plusieurs milliers de femmes y ont été assassinées ou y ont disparu sans que l'on découvre pourquoi : crimes sexuels, règlements de comptes entre narcotrafiquants ? Edmond Baudoin a eu l'attention attirée sur cette ville en lisant l'excellent roman de Roberto Bolaño, 2066. Il a décidé d'aller y séjourner deux mois avec Troub's, un ami dessinateur. Là-bas, il proposait aux gens de dessiner leur portrait ; en "échange", il souhaitait savoir quel était leur rêve.

Malgré leurs craintes initiales (dangerosité du lieu, ambition du propos), Baudoin et Troub's ont pu mener leur projet à bien et nous livrent un album original : Celui-ci a été dessiné en direct (chaque matin, ils dessinaient quelques pages correspondant aux événements de la veille) et véritablement à quatre mains (chaque dessinateur intervenait dans les pages, voire dans les cases de l'autre, pour un croquis ou un commentaire en marge...).

L'album commence par quelques pages d'introduction, dessinées séparées par les deux dessinateurs, avant leur départ pour le Mexique. Celles de Baudoin interrogent de façon très poétique la notion de frontières (frontières entre le Nord et le Sud, entre les hommes et les femmes, etc.) et sont absolument magnifiques. Le reste de l'album est donc le récit journalier du séjour des deux auteurs. Portraits nombreux, croquis de paysages, scènes de rues, anecdotes pittoresques constituent un carnet de voyages comme Baudoin et Troub's les font très bien. Mais les situations parfois dramatiques vécues par les personnes qu'ils rencontrent, la situation atroce de Ciudad Juarez aujourd'hui rendent le témoignage particulièrement poignant. Narcotrafic, omniprésence policière pendant la journée, immigration clandestine vers les États-Unis, usines gigantesques, violences - souvent mortelles - envers les femmes : cette ville du Mexique peut apparaître comme une caricature de certains des traits les plus détestables de notre monde actuel...

ici avec l'aide de Troub's, Edmond Baudoin, toujours en mouvement, utilise son dessin si vivant, souvent si beau, pour essayer de comprendre, avec nous, ce qu'il y a derrière le regard des personnes dont il croque le portrait, ce qu'est leur rêve, ce qu'est réellement leur vie...

lundi 11 juillet 2011

Chronographie, de Dominique Goblet et Nikita Fossoul (2010)

Chronographie ne ressemble à rien de ce que je connais. Il a été publié l'année dernière chez l'Association. S'agit-il d'une bande dessinée pour autant (je vous accorde que la question est, de toute façon, un peu vaine) ? Rien n'est moins sûr, à moins de défendre une définition extrêmement large du médium...

Pendant 10 ans, Dominique Goblet (j'ai déjà écrit tout le bien que je pensais de Faire semblant c'est mentir, de la même auteur) et sa fille, Nikita Fossoul, se sont régulièrement retrouvées pour des séances de pose : chacune dessinait alors l'autre. Le livre regroupe ces 273 sessions. Nikita avait 7 ans lors de la première session, 17 lors de la dernière. Chaque double page regroupe deux dessins : un portrait de la mère dessiné par sa fille, un portrait de la fille dessinée par sa mère. Les techniques les plus diverses sont employées (crayon, peinture, collage, dessin d'après des peintures classiques, etc.) mais à chaque session, les deux dessinatrices utilisent la même technique. Quasiment aucun texte ne complète ces portraits.

Plusieurs riches thématiques parcourent cet ouvrage. Les trois plus évidentes sont le passage du temps, la relation mère-fille et l'art du portrait. Dans les dessins réalisés par Dominique, on voit les traits de Nikita évoluer, l'enfant devient jeune fille ; dans les dessins de Nikita, c'est la maîtrise graphique de celle-ci qui progresse alors que le modèle évolue peu. Je pensais d'ailleurs initialement regarder avec plus d'attention les dessins de la main de Dominique Goblet, dans la mesure où il s'agissait d'une artiste confirmée ; en fait, ce sont souvent les dessins de sa fille qui ont le plus retenu mon attention : sa technique qui progresse, l'évolution de la vision qu'elle a de sa mère sont en effet passionnantes.

Voici donc un livre hors norme, pour les lecteurs qui aiment les OGNI (objets graphiques non identifiés) et qui apprécieront de se perdre dans les pages de ce livre, en rêvant au temps qui passe, à l'insaisissable identité des êtres et aux mystères de la relation entre une mère et sa fille...

mardi 24 mai 2011

Jean-Christophe Menu quitte l'Association

C'est la fin de l'une des plus belles aventures de l'édition de bande dessinée francophone : Jean-Christophe Menu vient d'annoncer par un communiqué lundi soir qu'il laissait L'Association derrière lui.

Pendant une quinzaine d'années, de 1990 à 2005 environ, la parution régulière d’œuvres de ses fondateurs suffisait à rendre le catalogue de L'Association particulièrement riche (sans compter que d'autres auteurs d'envergure y publiaient des œuvres marquantes). Au milieu des années 2000, avec le départ de la plupart des fondateurs (David B, Lewis Trondheim et Stanislas et Killofer) et de Joann Sfar, on avait légitiment pu se demander si L'Association allait rester une maison d'édition aussi intéressante.

La réponse fut clairement positive. Autour des albums des fondateurs restés là (les Archives et les volumes les plus récents de L'auto-psy d'un mort-vivant de Mattt Konture, les Lock Groove Comics de Jean-Christophe Menu), on a vu paraître des albums marquants d'auteurs déjà confirmés (Edmond Baudoin, Vincent Vanoli), des rééditions d’œuvres essentielles épuisées depuis longtemps (Les Sentiers Cimentés regroupant les premiers albums de Baudoin, dont les incroyables Un Rubis sur les lèvres et Le Premier Voyage, les Hypocrite de Jean-Claude Forest, quelques Gébé, etc.), les chefs-d’œuvre d'auteurs moins reconnus tels que Faire semblant c'est mentir et Chronographie de Dominique Goblet, Mon mignon, laisse-moi te claquer les fesses de Lucas Méthé, L de Benoît Jacques, les ouvrages atypiques de Florent Ruppert et Jérôme Mulot, ou, plus récemment, l'intéressant Mambo de Claire Braud ; à tout cela, il faut ajouter les trois volumes de l'Éprouvette, l'une des plus passionnantes revues critiques de bande dessinée jamais publiées et La Bande Dessinée et son double, excellent récapitulatif de plus vingt ans de pratique de la bande dessinée par Jean-Christophe Menu. Cet ouvrage pourra d'ailleurs probablement être considéré comme une forme de testament, le couronnement et la synthèse de son expérience au sein de L'Association. Tous les ouvrages que j'ai cités, et beaucoup d'autres encore, ont permis à L'Association d'être, à mon sens, l'éditeur francophone de bande dessinée le plus riche et le plus intéressant de ces cinq dernières années, pendant la période où Jean-Christophe Menu était seul (ou presque) aux commandes. Celui-ci peut donc être légitimement fier de ce qu'il a accompli à la tête de cette maison d'édition. (On a pu lire sur Internet maints articles, messages ou posts mettant en avant les défauts humains et managériaux de Jean-Christophe Menu. J'ai suivi la situation de beaucoup trop loin pour me permettre un jugement. Et, pour moi, cela n'enlève pas grand-chose à l’œuvre accomplie.)

Que va devenir L'Association ? Que va faire Jean-Christophe Menu ? je n'en sais rien mais le fait que leurs chemins divergent marque la fin d'une belle et riche aventure...

lundi 23 mai 2011

Mambo, de Claire Braud (2011)

Je n'avais jamais entendu parler de Claire Braud avant de lire Mambo, paru récemment à L'Association. Et ce livre consitua une très agréable découverte.

Certes, j'ai un peu de mal à apprécier son dessin ; mais cela ne m'a nullement empêché de passer un excellent moment à la lecture de ce récit plus qu'atypique. Il serait vain de vouloir résumer cette histoire abracadabrantesque. On y parle d'amour et de sang, d'un homme nu à cheval, d'un film censément publicitaire, de poursuite en bus et de bien d'autres choses encore. Balloté sans cesse de Charybde en Scylla, le lecteur croisera des personnages picaresques et des animaux extraordinaires, découvrira des situations rocambolesques...

Avec ce récit, Claire Braud fait preuve d'une imagination débordante et réjouissante et de cet album souffle un grand vent neuf et décoiffant. Neuf, ce récit l'est doublement : premièrement par l'inventivité des rebondissements et, deuxièmement, par le fait que ces rebondissements font appel à un imaginaire tout à fait féminin, ce qui est encore trop rare dans le monde si masculin de la bande dessinée. Il existe déjà de nombreux récits oniriques pensés par des hommes, des Philémon de Fred au Vitesse Moderne de Blutch, mais tout ici, de la fantaisie à l'érotisme, se démarque des œuvres masculines précitées par bien des aspects. Bref, un grand bol d'air frais...

lundi 9 mai 2011

Ma bédéthèque idéale (7) : Séance de rattrapage

J'ai dressé la liste, dans six messages, de ma « bédéthèque idéale ». Bien entendu, une liste comme celle-ci n'est jamais tout à fait close. J'en ai exclu certains titres après beaucoup d'hésitation. D'autres sont absents tout simplement parce que je ne les connais pas suffisamment ou que je les ai lus il y a trop longtemps pour en conserver une idée précise. Voici aujourd'hui une liste de ces titres laissés pour compte.

Je n'ai pas cité les œuvres de Mattt Konture (depuis 1983, France). Ce disciple français de Crumb nous livre depuis des années une œuvre, majoritairement autobiographique, forte et originale. Essentiellement constituée de courts fragments, en grande partie improvisée, elle nous fait découvrir les angoisses, les déprimes et, plus rarement, les joies de Mattt Konture et de ses multiples avatars, d'Ivan Morve le mort-vivant à Galopu en passant par Mistor Vrö.

J'ai omis également les œuvres de Nikita Mandryka (notamment Le Concombre masqué, depuis 1975, France) et de Claire Brétécher (notamment Les Frustrés, 1975-1980, France) car je les connais assez mal. Je sais cependant que ces deux cofondateurs (avec Marcel Gotlib) de l'Écho des savanes sont des auteurs originaux à la forte personnalité et qu'ils ont tous deux, chacun dans leur style, apporté un souffle résolument nouveau à la bande dessinée francophone, Mandryka avec son humour nonsensique et son tropisme pour la psychanalyse, Brétécher avec ses tranches de vue si bien vues.

Parmi les auteurs pour lesquels j'ai beaucoup de respect mais que je connais mal, je pourrais également citer Reiser ou Gébé.

J'ai cité relativement peu d'auteurs parfois regroupé sous l'appellation de "nouvelle bande dessinée". Si j'avais dressé une liste similaire il y a une dizaine d'années, j'y aurais très probablement inclus La Fille du professeur, de Joann Sfar et Emmanuel Guibert (1997, France), Approximate Continuum Comix, collecté sous le titre d'Approximativement, de Lewis Trondheim (1993-1994, France), ou Léon la came, de Sylvain Chomet et Nicolas de Crécy (1995, France). Avec le recul, ces albums, bien qu'excellents, ne me semblent pas avoir l'importance que je leur accordais à l'époque. En outre, à part les très imaginatifs Lewis Trondheim et Joann Sfar, un certain nombre d'auteurs rassemblés sous cette appellation sont d'excellents dessinateurs mais, à mon sens, n'ont pas grand chose à raconter.

Ordinary Heroes, une aventure des Gen 13, d'Adam Hughes (1996, États-Unis). Je ne sais pas si Adam Hughes a publié d'autres récits en tant qu'auteur complet. En tout cas, il nous fournit ici avec ce double comics une histoire au scénario habile et avec un retournement final bienvenu. Et, surtout, il y a son dessin : fondé sur de bonnes connaissances anatomiques, variant du réalisme quasi-photographique à certains dessins plus 'cartoon', à l'encrage habile donnant du volume aux personnages, c'est un des styles qui ont eu le plus d’influence depuis le milieu des années 1990. Les imitateurs sont nombreux : John Cassaday (Planetary), Bryan Hitch (The Authority), David Mack, etc. Depuis ce récit, Adam Hughes a encore dessiné un ou deux récits et se consacre en fait essentiellement aux dessin de couvertures...

The Life and Times of Scrooge Mc Duck, de Ken Don Rosa (1994, États-Unis). Ken Don Rosa reprend les choses là ou Carl Barks les avait laissé. Il reprend tous les indices parsemés par celui-ci dans ses récits et comble le récit pour nous offrir la jeunesse de Picsou. Par la même occasion, il nous fait parcourir le monde et plus d'un siècle, au gré des aventures truculentes et hautement réjouissantes du canard le plus riche du monde...

Je connais très mal Gasoline Alley, de Frank King (1921-1969, États-Unis), et les bandes dessinées de Jules Feiffer (depuis 1949, États-Unis). Ces œuvres sont souvent citées comme de grands chefs-d’œuvre. Elles sont en cours de réédition aux États-Unis. Je vous en reparlerai peut-être quand j'en aurai lu davantage...

J'ai également hésité à inclure dans ma liste Le Chat du rabbin de Joann Sfar (2002-2006, France), L'Homme qui marche, de Jiro Taniguchi (1990-1991, Japon), Lone Wolf and Cub, de Kazuo Koike et Goseki Kojima (1970-1976, Japon), Demi-tour de Benoît Peeters, Frédéric Boilet et Emmanuel Guibert ( 1997, Belgique-France), Georges et Louis romancier, de Daniel Goossens (depuis 1993, France), Les Cités Obscures, de Benoît Peeters et François Schuiten (depuis 1983, Belgique)...

Avant de conclure (provisoirement ?) sur ce sujet, je souhaite citer deux listes de « bédéthèque idéale » auxquelles j'aime bien me référer : Les 100 comics essentiels du Comics Journal et les « 100 œuvres remarquables de la littérature dessinée parues entre 1732 et 1999 » d'Harry Morgan. La première ne cite que des auteurs anglo-saxons. La seconde est très intéressante pour sa large amplitude chronologique ; elle affiche une préférence marquée pour les œuvres de type feuilletonnesque (on peut ainsi noter que, de Lewis Trondheim, elle cite Les carottes de Patagonie, pastiche de l'héroïc fantasy, très à la mode à la date de publication de ce pavé, plutôt que, par exemple, Approximativement ; et l’œuvre citée de Jacques Tardi est Adèle Blanc Sec, pastiche des romans feuilleton du début du XXe siècle, plutôt que des œuvres plus ambitieuses telles que C'était la guerre des tranchées).

mercredi 4 mai 2011

La Bande Dessinée et son Double, de Jean-Christophe Menu (2011)

Si, dans une thèse, vous espérez trouver un travail scientifique particulièrement objectif, passez votre chemin ; la thèse de Jean-Christophe Menu, intitulée La Bande Dessinée et son Double et récemment publiée par L'Association, n'est rien de tout cela. Elle n'en est pas moins passionnante.

Pendant une majeure partie de l'ouvrage, Jean-Christophe Menu ne parle en fait presque de lui et de sa pratique de la bande dessinée, sous quatre aspects au moins. Il évoque ainsi son expérience de lecteur, d'auteur, de critique et d'éditeur. Il met en valeur la façon dont il a toujours cherché à enrichir le médium et à en élargir le champ des possibles : en tant que critique, en vitupérant contre tous ceux qui, à son avis, appauvrissent le médium en l'emprisonnant dans des cadres arbitraires et trop stricts (comme le 48CC, ou album de 48 planches, cartonné, en couleurs) ; en tant qu'éditeur, en publiant des livres atypiques qui ne trouvaient pas leur place ailleurs et en créant des maquettes qui se voulaient plus proches de celles des livres traditionnels que de celles habituellement réservées à la 'BD' ; en tant qu'auteur enfin, en réalisant des bandes dessinées qui exploraient sans cesse de nouveaux horizons, le récit traditionnel, l'autobiographie, la fiction en monde clos (le Mont Vérité et le monde de la Mune), l'hétérotopie' (récit dans lequel se déroulent en parallèle plusieurs fils narratifs différents), retour actuel à l'autobiographie, mais de façon indirecte (avec la série des Lock Groove Comics), etc. Jean-Christophe Menu n'est pas un auteur très prolifique ; il a tendance à se lasser d'une forme dont il a l'impression d'avoir fait, au moins partiellement, le tour ; chacun de ses récits peut alors apparaître comme la nouvelle étape d'une démarche de recherche, un nouveau jalon visant à repousser les limites de la bande dessinée. C'est, à mon sens, l'apport majeur de ce riche ouvrage ; de nombreuses planches, certaines plutôt rares, de l'auteur viennent illustrer fort à propos son argumentation. J'ai ainsi découvert plusieurs récits complets de lui que je ne connaissais pas et que j'ai beaucoup apprécié...

La suite de l'ouvrage, dans laquelle Jean-Christophe Menu s'interroge sur les limites du médium, pour mieux les repousser, m'a moins passionné. Le choix d'exemples instructifs mais disparates et isolés (un bas-relief antique égyptien, un 'livre' du Moyen-Age, une suite de peinture provenant de l'Allemagne de la première moitié du XXe siècle) et le refus par Jean-Christophe Menu de toute systématisation permettent d'entrouvrir des pistes intéressantes mais m'ont un peu laissé sur ma faim.

L'ouvrage dédié à la bande dessinée le plus intéressant que j'ai lu depuis longtemps...