mercredi 18 février 2026

Tales of Paranoia, par Robert Crumb (2025)

Robert Crumb, vétéran de la bande dessinée alternative états-unienne, a maintenant 82 ans. Sa femme, Aline Kominsky-Crumb, sa partenaire à la ville comme dans leurs pages communes pendant plus de 40 ans, est morte en 2022. Il n'a quasiment rien publié depuis sa version littérale de la Genèse, premier livre de la Bible, en 2009, et Drawn Together: The Collected Works of R. and A. Crumb, un recueil de planches dessinées à quatre mains avec sa femme Aline, en 2012. Autant dire qu'il était relativement naturel de penser qu'il profitait d'une retraite largement méritée à Sauve, dans le département du Gard, où il habite depuis 1991.

Eh bien, pas du tout. Encore une fois, Robert Crumb m'a surpris (en bien) en publiant un nouveau recueil de bande dessinée, Tales of Paranoia, dessiné depuis la crise du Covid19. Cette fois-ci, il n'est plus du tout question de ce qui constitua pendant longtemps une grande partie de ses récits : fantasmes sexuels, drogues et recherches mystiques avec divers gourous (Mr. Natural en tête). L'époque et l'âge de l'auteur s'y prêtent sans doute moins.

Le thème choisi n'est cependant pas complètement nouveau mais est traité de façon plus approfondi que par le passé : il s'agit de la paranoïa. Crumb est persuadé que nous sommes manipulés par les pouvoirs en place, de l' "État profond" à l'industrie pharmaceutique. Au coeur de la pandémie, cela l'a conduit à douter de la pertinence des solutions mises en place par les autorités publiques et à devenir "antivax". Cela ne devrait pas surprendre outre mesure ceux qui le connaissent un peu. Entre quelques bad trips causés par le LSD ayant débouché sur des crises paranoïaques aigues dans les années 1960 et la conviction que les importants problèmes qu'il a eus avec le fisc états-unien il y a quelques décennies avaient été provoqués par la publication de certaines de ces bandes dessinées ayant déplu au pouvoir en place, Crumb avait déjà maintes fois mis en scène sa paranoïa. Cette fois-ci, il va plus loin et en fait l'essentiel de son discours pendant la quarantaine de pages de ce livre. Cela pourrait lasser (qui a vraiment envie de lire 40 pages de délire antivax en 2026 ?). Mais il le fait avec son talent et son autodérision habituels. Ceux-là mêmes qui, pendant des années, ont rendu ses obsessions sexuelles relatievement tolérables malgré leurs traits misogynes et racistes. Crumb ne prétend jamais détenir la vérité ; il ne cherche pas à se justifier. Il décrit simplement ce qu'il ressent, sans s'excuser, mais sans cacher les aspects complètement politiquement incorrects de ses fantasmes ou de ses affirmations.

Non seulement Crumb n'a pas encore pris sa retraite, mais il n'a rien perdu de son talent graphiques. Il nous gratifie comme à son habitude de superbes planches denses, où des personnages (principalement une image de Crumb lui-même) parlent longuement, dessinés avec son style caricatural et lourdement hachuré si caractéristique. La richesse des dessins permet de faire passer facilement les pavés de texte qui occupent parfois jusqu'à plus de la moitié des cases.

Ce nouvel album est donc une excellente surprise. Il ne nous reste plus qu'à attendre le prochain, de ce jeune homme toujours aussi angoissé et toujours aussi talentueux.

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