mercredi 7 mars 2012

Chris Ware, au-delà de Jimmy Corrigan

Que représente Chris Ware pour le lecteur francophone ? Il est l'auteur d'un magnifique pavé, Jimmy Corrigan, paru en 2002 et justement récompensé par l'Alph'Art du meilleur album en 2003, puis de deux autres ouvrages, plus expérimentaux, compilations de planches et de récits variés, Quimby the Mouse en 2004 et Acme en 2007. Bref Chris Ware pourrait apparaître comme l'auteur d'un unique chef-d'oeuvre et de quelques essais expérimentaux.

Oui mais voilà, Jimmy Corrigan a été publié aux États-Unis en fascicules (les volumes successifs de l' Acme Novelty Livrary) entre 1993 et 2000 et en recueil en 2000. Cela fait donc maintenant 12 ans. Et, depuis, Chris Ware n'a pas arrêté de travailler. Bien au contraire, il a continué à progresser et à évoluer. Ses mises en page, toujours très travaillées, atteignent de plus en plus souvent une beauté très classique (on en voit de merveilleux exemples dans l' Acme Novelty Livrary 18 1/2, compilation de planches initialement publiées dans le New Yorker). Ses couleurs, de plus en plus recherchées, se rapprochent de la finesse de celles du studio Hergé dans les derniers albums de Tintin et confèrent un charme supplémentaire à ses dessins. De manière générale, il dose ses effets de façon plus parcimonieuse : il nous offre moins de démonstrations de virtuosité et son talent se fait plus subtil, les fausses publicités et textes parallèles sont moins envahissants.

Les lecteurs anglophones ont ainsi pu découvrir la continuation de son oeuvre dans les volumes 16 à 20 de l' Acme Novelty Livrary (avec trois épisodes de Rusty Brown, deux épisodes des Building Stories et enfin le superbe Lint en 2010).

Chris Ware est l'un des 3 ou 4 auteurs de bande dessinée les plus importants des 20 dernières années et la majeure partie de son oeuvre reste encore largement inconnue du public francophone. Quand donc un éditeur osera publier les différents volumes de l' Acme Novelty Livrary qui, bien plus que de simples "épisodes" d'un ouvrage plus important, sont, chacun, une oeuvre majeure de première importance ?

mardi 6 mars 2012

De l'indigence de l'offre légale de téléchargement de musique

Je ne suis pas spécialement un partisan du téléchargement illégal. Mais à l'heure où l'on reparle des modes de sanction à l'encontre des "pirates" et autres téléchargeurs illégaux, je reste attéré par l'indigence des offres légales proposées par les grandes maisons d'édition musicale et les principaux sites de vente en ligne (heureusement certains artistes qui vendent eux-mêmes leur musique ont davantage compris les potentialités d'Internet et proposent une offre de téléchargement légal digne de ce nom).

Quelques remarques en vrac :

  • De nombreux auditeurs regrettent la faible qualité du "mp3". Pourtant l'offre légale de téléchargement reste cantonnée à ce format alors qu'à l'heure du (très) haut débit il serait si simple (certains artistes le font déjà) de proposer également, probablement pour un prix légèrement supérieur, des morceaux à télécharger dans un format de meilleur qualité (le "flac" semble avoir actuellement la préférence des spécialistes).
  • La musique n'est pas tout. Il peut être apprécié de disposer en même temps des livrets des albums, que ce soit pour disposer des crédits, des paroles, voire de quelques photos. Pourtant les offres de téléchargement légales ne sont (quasiment) jamais accompagnées par la mise à disposition des livrets (ce qui serait poutant extrêmement simple également).
  • La politique tarifaire du téléchargement est aussi peu réfléchie que le reste. En effet, alors que les prix des CD "physiques" varient énormément (en fonction de l'actualité de l'album, de son succès, etc.), celui des albums à télécharger est à peu près constant (un peu inférieur à 10 €). En conséquence de quoi de nombreux albums, qui ne sont plus considérés comme des nouveautés, sont moins chers en format "physique" qu'en mp3.

Je ne parlerai même pas du fait qu'il y a quelques années, un changement de version du logiciel Windows media player a supprimé toutes les licences des morceaux que j'avais téléchargés légalement, les rendant inutiles.

Bref, si l'on souhaite télécharger des morceaux dans un format de bonne qualité, avec leur livret, sans risque de perdre la possibilité de les écouter après un changement de logiciel, le mieux est de se tourner vers les sites de téléchargement illégaux. Et après, il y a encore des personnes pour s'étonner que le téléchargement légal mis à dispositon par les grandes maisons d'édition et les principales plates-formes de téléchargement ne rencontre qu'un succès limité ? Si l'offre légale était moins indigente, cela ne pourrait qu'améliorer les choses. Encore faudrait-il faire l'effort d'essayer...

vendredi 2 mars 2012

Shalimar the Clown, de Salman Rushdie (2005)

Shalimar the clown fait partie de ces « livres mondes » : Salman Rushdie y recrée un univers d'une richesse et d'une complexité inouïes. Les péripéties entraînent les personnages de l'Alsace et Londres pendant la seconde Guerre mondiale au Los Angeles des années 1990 en passant par le Kashmir, de la première moitié du siècle dernier à nos jours, sans compter de nombreux autres lieux parcourus plus rapidement.

Nous rencontrons Max Ophüls (rien à voir avec le cinéaste de Lola Montès), un diplomate américain, né alsacien, héros de la Résistance, ancien ambassadeur des États-Unis en Inde et ancien chef des services secrets américains, grand séducteur ; sa fille, India, au passé mystérieux, élevé dans le luxe de la Cité des Anges et l'énigmatique Shalimar, apportant dans notre Occident policé le charme et la violence de l'Orient. Ces personnages sont humains, trop humains, dans leurs faiblesses et leurs (més)aventures. Ils sont en même temps « bigger than life » : leurs destins sont extraordinaires (Max est successivement l'un des plus grands héros de la Résistance, invité à Londres par le général de Gaulle, le grand artisan du rapprochement indo-américain, puis as du contre-espionnage), ils personnifient les plus grands sentiments humains, l'amour filial, la volonté de puissance, la vengeance, l'attachement à la tradition.

À travers ces individus à la fois archétypaux et si personnalisés, Salman Rushdie met en scène la folie des hommes. L'Alsace des années 1940 et la folie nazie contre les juifs, le Kashmir d'avant l'indépendance de l'Inde et la Partition (entre le Pakistan et l'Inde en 1947), le Los Angeles des années 1990 et ses émeutes communautaires : l'Homme du XXe siècle n'a pas cessé, avec des luttes communautaristes stériles, de transformer des paradis en enfers. Dans Shalimar the clown, Salman Rushdie prend le Kashmir comme exemple le plus marquant de ces dérives. Cette région paradisiaque des contreforts himalayens abrite depuis des siècles des musulmans, des hindous et des sikhs. Au sein même des villages, ces communautés ont longtemps cohabité sereinement, comme au temps du légendaire roi Zain-ul-Abidin, dont les comédiens du livre aiment tant rappeler les exploits (même si, historiquement, cette cohabitation fut probablement moins facile que les légendes anciennes ne veulent bien le dire...). La Partition de 1947, les guerres indo-pakistanaises successives et les tentatives de contrôle de cette région par Islamabad et New Delhi ont exacerbé les haines entre musulmans et hindous et ont fait de ce coin de paradis un état sous contrôle militaire, ravagé par les raids terroristes et les expéditions punitives de l'armée.

Enfin la langue de Salman Rushdie, d'une grande richesse, extrêmement colorée et au rythme si sensuel, accompagne parfaitement la force et la complexité des péripéties et des sentiments relatés. L'auteur nous fait apercevoir la beauté des paysages, la force des légendes, la richesse culinaire de cette région magique, longtemps hors du temps. Malheureusement, la folie des hommes a rattrapé ce paradis, maintenant perdu. Restent la beauté des légendes et le talent des conteurs...

lundi 20 février 2012

Existe-t-il un canon de référence pour la bande dessinée ?

Je viens de découvrir sur Internet la revue en ligne Comicalités. Étude de culture graphique. Accueillant des articles d'auteurs divers mais soumis à la relecture d'un comité scientifique, à l'imitation des revues à comité de lecture qui sont la norme dans le monde de la recherche académique, elle propose déjà de nombreux textes qui me semblent intéressants.

Je souhaite réagir aujourd'hui à un texte très intéressant du presque toujours pertinent Harry Morgan, Y a-t-il un canon des littératures dessinées ? L'auteur y déplore « l’échec de la formation d’un canon dans le cas des littératures dessinées » qu'il explique par des raisons variées : « stratégies argumentatives des premiers exégètes de la bande dessinée, stratégies éditoriales des éditeurs spécialisés » et surtout « étroit assujettissement des littératures dessinées à leur forme éditoriale [et] prégnance des images découvertes dans l’enfance ».

Je ne remets pas du tout en cause la pertinence de ces arguments mais je pense qu'il serait intéressant de distinguer différentes zones linguistiques dans la constitution d'un tel canon (la situation pour les bandes dessinées anglo-saxonne d'une part, francophone d'autre part, est assez différente) et je serai moins pessimiste qu'Harry Morgan, pour au moins deux raisons.

Premièrement il me semble qu'il se constitue actuellement un début de canon pour la bande dessinée américaine grâce à l'action militante et efficace de quelques éditeurs d'outre-Atlantique, Fantagraphics en tête. Les rééditions en intégrale par cet excellent éditeur des Peanuts, de Krazy Kat, de Popeye, de Pogo, de l’œuvre de Carl Barks ou de Floyd Gottfredson, la publication en parallèle de l'intégrale de Gasoline Alley chez Drawn & Quaterly ou de Terry and the pirates chez IDW Publishing, crée un corpus qui pourrait finir par s'imposer comme un canon tout à fait pertinent, à la fois grâce à la qualité des choix des éditeurs et par le simple fait que ces œuvres sont enfin disponibles dans leur intégralité et dans d'excellentes conditions éditoriales (reproduction soignée, maquette élégante, appareil critique solide).

Deuxièmement, une difficulté pour fixer un tel canon qu'omet de mentionner Harry Morgan est, à mon avis, le manque de recul temporel, particulièrement pour la bande dessinée francophone. En effet, même si celle-ci a produit quelques chefs-d’œuvre avant le milieu du XXe siècle, ceux-ci me semblent être relativement peu nombreux. À mon sens il faut attendre 1946, avec la renaissance du journal Spirou et la naissance du journal Tintin pour que les œuvres de qualité commencent à se multiplier. On peut donc abonder dans le sens d'Harry Morgan pour dire qu'il est difficile de constituer un canon de la bande dessinée francophone pendant la 2e moitié du XXe siècle. Mais n'est-ce pas également le cas pour d'autres arts ? Est-il plus possible de fixer un canon pour la littérature de la 2e moitié du XXe siècle ? ou pour la musique classique des années 1950 à nos jours ? Je ne parle même pas d'essayer de dresser un canon de l'ensemble de la musique de la 2e moitié du XXe siècle, incluant à la fois musique classique occidentale, jazz, pop rock et musiques non occidentales (l'option consistant à accepter dans un tel canon uniquement la musique classique occidentale et en reléguant dans des sous-catégories d'art populaire toutes les autres catégories me paraissant bien trop restrictive...). La fixation d'un canon est effectivement difficile, mais ce n'est probablement pas exclusivement le cas pour la bande dessinée...

dimanche 19 février 2012

Little Things, de Jeffrey Brown (2012)

Je viens de lire Little Things de Jeffrey Brown et, une fois n’est pas coutume, je commencerai par en commenter la forme. Ce livre appartient à la collection des « livres à la demande » d’Ego comme X. J’ai déjà parlé de cette collection (notamment ici ou ), pour dire que j’en appréciais le principe : proposer ainsi par correspondance des livres rares ou épuisés qui ne sont édités qu’à la demande, évitant les traditionnels pilonnages d’invendus, me semble être une initiative à soutenir. Mais je n’avais pas encore eu entre les mains de livre de cette collection. Je m’interrogeais donc sur la qualité d’impression de ces ouvrages, édités en tout petit tirage. Mon appréciation est fort positive : la maquette, comme toujours chez Ego comme X, est très réussie (même si nous n’avons pas droit à l’habituelle jaquette repliée). Le papier est de bonne qualité, l’impression réussie.

Jeffrey Brown réussit quelque chose de plus difficile qu'il n'y paraît : il relate les « petites choses » de son existence, aussi dérisoires puissent-elles sembler. Ses séances de dessin dans les cafés, ses rencontres, souvent sans conséquence, avec de charmantes jeunes filles, ses randonnées en montagne avec son ami garde-chasse, ses passages à l'hôpital, une prise de bec avec un conducteur parisien, etc. Jeffrey Brown ne recherche ni le sensationnel, ni la chute amusante (comme le fait Lewis Trondheim dans ses Petits Riens) ; il se met en scène sans affectation ni caricature (nous sommes loin des Notes de Boulet).

Jeffrey brown parvient dans Little Things à partager avec nous des faits parfois très ténus, des atmosphères évanescentes, des états d'esprit passagers. L'apparente insignifiance de la plupart des situations nous permet d'en partager les émotions quel que soit notre niveau d'identification avec les personnages. Et de l'ensemble se dégage un charme subtil et bien agréable.

lundi 13 février 2012

Critique de la critique (3) : Critiques musicales du Monde, de Télérama, des Inrockuptibles et de Libération

J'ai déjà évoqué, au moins à deux reprises (ici et ), les critiques que je formulais à l'égard de la majorité des critiques professionnels. Je me suis contenté jusque là d'aborder ce vaste problème d’un point de vue très général. Aujourd'hui, je vais prendre quelques cas plus concrets en me concentrant sur les critiques musicales dans quatre grands quotidiens et magazines : Les Inrockuptibles, Télérama, Libération et Le Monde.

Je considère qu’il y a deux phases, deux niveaux, dans l’acte critique : le premier est celui du choix : le critique sélectionne les œuvres qui lui semblent valables, intéressantes ; il sort du lot les œuvres qui lui semblent mériter d’être distinguées du tout-venant d’une production pléthorique. Le deuxième niveau est celui de l’analyse : le critique explique pourquoi il apprécie (ou pas) les œuvres qu’il a sélectionnées. Lorsqu’il s’agit des critiques musicaux du Monde, j’ai peu de chose à dire sur cette deuxième phase : les critiques sont claires, argumentées, bien écrites. En revanche la première phase laisse à désirer. Plus précisément, je leur reproche de sélectionner les œuvres chroniquées non pour des raisons esthétiques mais essentiellement pour des considérations de notoriété : il s’agit des albums dont « on » parle, sur lesquels le lecteur moyen du Monde souhaite avoir un avis (c’est en tout cas particulièrement le cas pour la variété française et internationale). Le Monde a ainsi recommandé, à au moins deux reprises, l’achat de l’intégrale d’Eddy Mitchell (37 CD de monsieur Schmoll !), chronique avec fidélité tous les albums et tournées de Johnny Halliday et a mis en couverture du Monde Magazine Jacques Dutronc pour son retour sur scène il y a un an. Excusez-moi, mais tous ces événements sont pour moi des non événements artistiques ou même musicaux. Écouter l’intégrale d’Eddy Mitchell, y compris ses péchés de jeunesse des années 1960, est destiné à une frange des lecteurs du monde qui se rappelleront ainsi leurs jeunes amours et leurs premières « surprises parties », bien plus qu’à un réel public de mélomanes ; cela fait des années que les péripéties de « Johnny » appartiennent plus à la rubrique « people » des journaux qu’à la rubrique musicale (si elles ont jamais réellement relevé de celle-ci d’ailleurs) ; quant à Jacques Dutronc, il a troussé quelques rengaines amusantes à la fin des années 1960, en grande partie grâce aux paroles de son compère Lanzman, et les a popularisées grâce au personnage de dandy qu’il s’était créé, mais son retour musical en 2010 est clairement un non événement sur le plan musical (de toute façon il aura, qualitativement, nettement plus marqué la culture française par quelques rôles magistraux au cinéma, notamment dans le Van Gogh de Maurice Pialat que par ses ritournelles, tout amusantes qu’elles puissent être). Si Le Monde souhaite en parler, qu’il crée une rubrique « People » ou « show business », mais ces articles n’ont rien à faire dans une rubrique de sélection musicale d’un journal qui vise un certain niveau intellectuel. À ce titre, un article m’avait frappé : Le Monde avait chroniqué en une, privilège exceptionnel, le dernier album de Vanessa paradis, Divine Idylle. La chronique concluait en affirmant que ce disque, pas exceptionnel, se situait dans la moyenne de la production française actuelle. Fort bien, cela signifie donc que de très nombreux albums (ceux qui se situent « au-dessus » de la moyenne) mériteraient davantage la une que celui-ci… Oui, mais encore une fois le choix avait été fondé sur la notoriété, non sur la qualité du disque. Le Monde informe donc ses lecteurs de l’actualité musicale mais ne me semble pas en mesure de les conseiller pour effectuer une sélection digne d’écoute dans la production de disques…

Je lisais il y a peu, sur un forum Internet, les arguments de lecteurs des Inrockuptibles venus défendre leur magazine. Ils étaient à peu près d’accord : Les Inrockuptibles était à leurs yeux un bon magazine car il leur permettait de connaître avant les autres la musique qu’il fallait écouter. On ne saurait mieux résumer ce que je pense de ce magazine : Il ne s’agit pas de sélectionner les bons disques, les albums intéressants, les artistes innovants. Non, il faut en premier lieu détecter, le plus tôt possible, ce qui est « in », ce qui va faire le « buzz ». L’important est de pouvoir répartir la population en deux catégories : ceux qui ont bon goût, qui savent ce qu’il faut écouter, et ceux qui ont mauvais goût, qui ne savent pas. Les Inrockuptibles, ou la recherche du « hype » sans réel sens de la qualité musicale.

Télérama travaille par catégorie, en distinguant soigneusement le jazz de la variété française, la pop des musiques du monde (catégorie absurde qui ressemble tout ce qui n’est pas de chez nous, qui mêle ainsi la musique classique indienne au blues sahélien, la variété italienne et le tango argentin…). Chaque catégorie a son chroniqueur attitré (en tout cas était-ce le cas lorsque je feuilletais régulièrement ce magazine ; je n’ai pas vérifié récemment si c’était encore systématiquement le cas). Quel sens cela a-t-il de sectionner ainsi la musique (« les musiques » dit-on certes de nos jours) ? Si le chroniqueur qui parle du On the corner de Miles Davis, classé en jazz, n’a jamais entendu Sly and the family Stone, classé en pop-rock ou en soul, et Stockhausen, classé en classique, son analyse sera forcément partielle. Idem pour le chroniqueur de Magma, classé selon les personnes en jazz ou en rock français, qui ne connaîtrait pas Coltrane et Stravinsky ; ou pour un chroniqueur de Frank Zappa qui ne serait pas au courant de la production classique du XXe siècle ; ou encore pour celui de Fela Kuti, classé en musique du monde qui ne serait pas familier de James Brown, classé en pop rock ou en soul… Les grands créateurs musicaux ont généralement (toujours ?) fait fi des frontières musicales ; si les critiques musicaux, à Télérama ou ailleurs, se complaisent dans ces frontières, il subsistera toujours un problème de compréhension.

Je connais assez peu les chroniques musicales de Libération, elles ont rarement retenu mon attention. Les rares que j’ai lues étaient plus préoccupées du bon mot que de l’analyse juste et j’y ai davantage appris sur les dernières frasques amoureuses ou déboires judiciaires des artistes que sur les qualités artistiques des albums chroniqués.

La critique musicale française a donc encore des progrès à faire. Et encore son niveau moyen reste-t-il élevé par rapport à ce qui s’écrit en termes de critique de bande dessinée…

jeudi 9 février 2012

Georges et Louis, Tome 6 : Panique au bout du fil, de Daniel Goossens (2006)

Je viens de terminer le 6e (et pour l'instant dernier) volume de Georges et Louis romanciers, série phare de Daniel Goossens et je me suis aperçu que, sauf oubli, je n'avais jamais parlé de cet auteur sur mon blog. J'avais pourtant lu avec beaucoup de plaisir Sacré Comique, publié l'année dernière.

Dans ces deux albums, comme dans le reste de sa bibliographie, Daniel Goossens allie un humour jubilatoire et un dessin d'une époustouflante technique.

Son humour est particulier, très original dans la bande dessinée francophone ; il est axé le plus souvent sur l'absurde des situations, sur le décalage entre les objectifs grandioses, ou grandiloquents, de ses personnages et leurs réalisations dérisoires. Proche parfois du « nonsense » si britannique chers aux Monthy Python, il se rapproche beaucoup d'un humour « glacé et sophistiqué », tel que le prônait à longueur de bandes (comique de répétition oblige) le saint tutélaire de Fluide Glacial, Gotlib himself.

Le dessin de Daniel Goossens est parfaitement adapté à son humour : il navigue entre réalisme et caricature grotesque, dépeignant au mieux des personnages qui passent aisément, comme je l'écrivais plus haut, des ambitions les plus grandioses aux réalisations les plus dérisoires. Le plus frappant cependant est peut-être son utilisation du lavis : il parvient avec cette technique à un rendu des volumes, à des nuances dans le traitement des surfaces qui ont peu d'équivalent en bande dessinée.