dimanche 7 août 2016

Mort de Richard Thompson, l'auteur du comic strip Cul de Sac

J'avais envie de vous parler de l'excellent strip de Richard Thompson, Cul de Sac, depuis un certain temps. Je ne l'avais pas encore fait, essentiellement par manque de temps. Voilà que la triste nouvelle du décès de l'auteur me rattrape : Richard Thompson est mort le 27 juillet 2016, à 58 ans. Atteint de la maladie de Parkinson, il avait arrêté Cul de Sac en septembre 2012.

Les strips sur de jeunes enfants ont longtemps fleuri dans la presse, notamment états-unienne. Depuis The Katzenjammers Kids (Pim Pam Poum en français) créés par Rudolph Kirks en 1897, plusieurs chefs-d'œuvre de la bande dessinée mondiale sont issus de ce genre : les Peanuts et Calvin et Hobbes aux États-Unis, Mafalda en Argentine, etc. (on pourrait citer d'autres œuvres, européennes, telles que Quick et Flupke de Hergé, mais elles ne relèvent pas du comic strip quotidien à proprement parler). Entre le déclin qualitatif du comic strip de façon générale et cette multiplicité de chefs-d'œuvre déjà existant, il pouvait sembler difficile de renouveler le genre de façon pertinente : Schulz et Watterson n'avaient-ils pas déjà épuisé le potentiel comique de ce type d'histoires ?

Richard Thompson nous a montré qu'il n'en était rien. Avec Cul de Sac, il a publié pendant 8 ans une œuvre personnelle et très drôle, clairement distincte de celles de ses illustres aînés.

Dans Cul de Sac, nous suivons le quotidien d'Alice Otterloop, une fille de maternelle à l'imagination débordante, pleine d'énergie et parfois difficile à canaliser. Ses amis l'accompagnent dans ses jeux et délires de façon plus ou moins consentante. Son frère, Petey est un fan de comics qui a des difficultés à entrer en contact avec le monde extérieur et avec ses camarades. Madeline et Peter, leurs parents, tentent tant bien que mal d'élever leurs exubérants bambins... On retrouve bien entendu certains éléments d'autres strips : Alice a une imagination presqu'aussi délirante que Calvin ; Petey a des difficultés relationnelles comme Charlie Brown. Mais, globalement, Richard Thompson a su trouvé un ton et créer des personnages vraiment originaux. Alice partage ses délires avec ses camarades, quitte à les déstabiliser. Petey a peur du contact avec les autres, comme il a peur du ballon lorsqu'il joue au football...

Le style graphique de Richard Thompson est également unique : très vif, il n'a pas l'aspect plus propre et policé des ses glorieux aînés, et ceci en parfaite adéquation avec sa narration très syncopée et ses personnages souvent au bord de l'hystérie. Cul de sac est vraiment une œuvre originale et très drôle, dans un genre pourtant à la fois très contraint et déjà riche en œuvres majeures.

mercredi 3 août 2016

Publication prochaine du troisième tome d'Universal War Two, de Denis Bajram

Nous avions laissé les personnages d' Universal War Two en bien mauvaise posture à la fin du volume deux. Cela fait maintenant deux ans qu'il est paru. Les lecteurs sont donc impatients de découvrir la suite...

Denis Bajram vient d'annoncer qu'il venait de terminer de dessiner le volume trois, intitulé L'Exode. Il lui reste maintenant à achever les couleurs. Tout devrait être prêt pour la publication en octobre 2016.

mardi 19 juillet 2016

Time is Money, de Fred et Alexis (1969-1973, 2016)

La réédition de l'intégrale de Time is money, l'excellente série de Fred (plus connu comme auteur de Philémon) et d'Alexis (artiste virtuose, complice de Gotlib, dessinateur d'une première version inachevée du Transperceneige de Jacques Lob, décédé à 30 ans) constitue une très bonne lecture en ce début d'été : fraîche et relaxante, drôle et dépaysante.

Fred a mis un peu de temps à imposer son Philémon auprès des lecteurs : son imagination débridée et son dessin atypique perturbaient plus d'un lecteur de Pilote. Il a donc proposé pendant quelques années bien des scénarios à d'autres dessinateurs. Time is money est l'une de ces collaborations les plus réussies, à la fois pour l'originalité des récits et la qualité du dessin.

La série met en scène deux anti-héros : le professeur Stanislas, qui a inventé une machine à voyager dans le temps, et Timoléon, représentant de commerce. Ils essaient, en vain, d'utiliser la machine du professeur pour faire fortune : achat de la Joconde directement à Léonard de Vinci avant qu'il ne soit célèbre, vente d'armes à feu à Gengis Khan, les idées ne leur manquent pas mais échouent à chaque fois... Les scénarios de Fred sont très plaisants, même s'ils ont moins riches et inventifs que les chefs-d'œuvre qu'il écrivit par la suite. Le dessin d'Alexis, mélangeant avec beaucoup d'habileté réalisme et caricature, est superbe et parfaitement adapté à ces mésaventures loufoques. C'est la première fois que l'intégralité de ces histoires est publiée en album, et les livres reprenant quelques-uns de ces récits étaient épuisés depuis longtemps. La parution de cette intégrale est donc une excellente nouvelle !

(N.B. : On peut malheureusement noter que Dargaud accorde toujours aussi peu de soin aux intégrales qu'ils publient : le livre est publié en noir et blanc alors que les couleurs de la version d'origine étaient bien (mais cela permet de réduire significativement les coûts de fabrication) et l'appareil critique accompagnant l'ouvrage est très succinct, alors que les intégrales de Dupuis et du Lombard se signalent maintenant par des introductions très bien documentées et richement illustrées...)

dimanche 17 juillet 2016

Décès de Carlos Nine (1944-2016)

Carlos Nine, dessinateur argentin de bande dessinée (d' "historietas", comme on dit là-bas) vient de mourir. Il s'agissait d'un artiste vraiment hors-norme, dont l’œuvre constituait une surprise permanente.

Son univers était complètement surréaliste, peuplé de personnages difformes, de monstres grotesques et de femmes fatales aux proportions hallucinantes ; dans des décors délirants et évoluant en permanence. À ce titre, on peut considérer que certains de ses albums sont un savant mélange entre le Krazy Kat de George Herriman, du roman noir et de l'univers du tango...

Son œuvre publiée en France était relativement peu abondante mais recèle quelques superbes pépites, sorties depuis le début des années 1990 : Meurtres et Châtiments, Fantagas, Le Canard qui aimait les poules, Keko le Magicien, entre autres...

Il avait de multiples autres cordes à son arc, puisqu'il était également peintre, réalisateur de dessin animé, sculpteur (je dois avouer que je ne connais que très peu ces autres aspects de son œuvre multi-facettes).

Il faisait partie de cette école argentine de la bande dessinée, particulièrement florissante dans les années 1960 et 1970, représentée notamment par les grands noms que sont Alberto Breccia (même s'il était en fait uruguayen...), le scénariste Hector Oesterheld, Carlos Sampayo et Jose Muñoz, Horacio Altuna, Francisco Solano Lopez et bien d'autres.

dimanche 3 juillet 2016

2 suiveurs, de Lucas Méthé (2016)

On ne peut clairement pas reprocher à Lucas Méthé de dessiner toujours le même album, ni de manquer d'ambition. On pourrait presque, au contraire, trouver les objectifs qu'il se fixe trop ambitieux. Au moins ses albums, et 2 suiveurs peut-être plus que les autres, sortent des chemins battus.

L'objectif de ce livre est relativement clair, et le narrateur lui-même l'explicite dans la deuxième partie de l'album : "Raconte ce qu'on a vu, senti, compris..." lui enjoint son maître ; "Mais comment dire l'indicible...? ...Et figurer l'infigurable ?" " - Invente tout ! Mais que ça ressemble !..." "Et c'est ce que j'ai essayé de faire, cher lecteur..."

2 suiveurs est donc l'histoire du narrateur qui cherche sa voie. Il suit un maître, parfois non sans difficulté, lui-même en recherche également. Lucas Méthé essaie de dépeindre cette quête personnelle et philosophique en chacun de ses aspects : questions et doutes, relations avec les autres (jeune femme dont il tombe amoureux, voisins), errances dans la nature, essais artistiques. Mais comment dépeindre toutes ces interrogations, si générales et intemporelles dans leur principe (pourquoi vivre ? comment ? avec qui ?) et si particulières et personnelles dans les réponses que chacun y apporte ? Comment dépeindre la beauté d'un arc-en-ciel, la violence d'un orage, la douce froideur de la neige ? Comment dire la joie de comprendre enfin ce qu'un maître nous transmet ? La joie d'habiter un foyer que nous avons construit nous-mêmes ?

On retrouve dans cet album les doutes et les questions déjà présentes notamment dans le Journal Lapin du même auteur. Mais il va plus loin que dans ce précédent album et cherche cette fois-ci à partager avec nous les éléments de réponse qu'il a trouvés. Il le fait en adoptant un style très cartoon, en couleurs, proche de celui qu'il avait déjà utilisé pour sa fantasque Fantasiologie.

"Peindre la vie, ce rêve impossible, on ne peut que l'aimer" nous dit Baudoin depuis une trentaine d'années. Lucas Méthé essaie à son tour de dire l'indicible et de figurer l'infigurable... Bien entendu, il n'y arrive pas pleinement, mais cela valait le coup d'essayer.

dimanche 22 mai 2016

Le droit d'auteur, d'Emmanuel Pierrat et Fabrice Neaud (2016)

Les récits didactiques en bande dessinée ne datent pas d'hier. Traditionnellement, il s'agit justement de récits : biographies, épisodes marquants de l'histoire, etc. L'Oncle Paul et ses belles histoires ont eu beaucoup de succès aux grandes heures du Journal de Spirou pendant des années. À chaque fois, la même question se pose : comment trouver le juste équilibre entre texte et dessin ? S'agit-il réellement de bande dessinée, avec récit et dialogues, ou bien de textes narratifs illustrés (la distinction n'étant bien entendu pas nettement tranchée, mais en débattre ici nous mènerait trop loin).

Et encore, jusqu'ici nous parlions de récits, avec personnages, enchaînements chronologiques et péripéties. L'affaire se complique quand la bande dessinée didactique s'attaque à une explication abstraite. C'est notamment le cas dans le volume de la petite bédéthèque des savoirs dont je souhaite parler aujourd'hui, le cinquième, sur le droit d'auteur, sur un scénario d'Emmanuel Pierrat, grand spécialiste du sujet, et des dessins de Fabrice Neaud. Un tel défi est loin d'être nouveau pour ce dernier : déjà dans son Journal ou dans quelques récits courts, il avait abordé des thèmes abstraits, sujets l'actualité entre autres, et les avaient brillamment traités en bande dessinée (on pourra lire ici un texte consacré à ces essais en bande dessinée).

Il le fait ici encore une fois avec brio, mais sur une distance plus longue (60 pages). Malgré le talent de vulgarisation d'Emmanuel Pierrat, on pouvait craindre un traité un peu aride sur un tel sujet. Et, a priori, pas de véritable personnage dans un traité théorique sur le droit d'auteur. Pourtant si, en quelque sorte. Fabrice Neaud met à profit son art consommé de la métaphore iconique. Il représente certains aspects du droit d'auteur avec des objets (par exemple un parapluie pour les attributs d'ordre moral du droit d'auteur et un casque de chantier pour ses attributs d'ordre patrimonial), présents tout au long de l'ouvrage. Il introduit également plusieurs personnages, les plus présents étant le petit chaperon rouge et le grand méchant loup, pour accompagner le lecteur tout au long de l'exposé. L'éventail va donc de simples icônes à des personnages récurrents complexes, interagissant entre eux. Les symboles utilisés évoluent : ainsi, le casque de chantier devient chapeau melon lorsqu'il s'agit d'aborder les droits dits "voisins".

Cette personnification des enjeux théoriques souvent complexes exposés dans cet ouvrage permet au lecteur de se familiariser plus facilement avec eux ; la récurrence de certaines métaphores aide également le lecteur à suivre le fil du raisonnement et à mieux comprendre les relations entre différents thèmes. Cela permet également d'introduire quelques touches d'humour bienvenues pour désacraliser encore le sujet.

Pas de véritable récit, peu de phylactères. Pourtant le dessin enrichit significativement cet exposé didactique, en combinant plusieurs rôles : parfois ils complète "simplement" le texte avec des graphiques ; parfois, il l'illustre de façon directe (par exemple en montrant un portrait de Céline quand on parle de celui-ci, ou en montrant Karl Lagerfeld quand on évoque la mode) ; en complément de ces deux approches, le dessin enrichit également l'exposé par le jeu de ces métaphores iconiques, en créant des "personnages" récurrents qui permettent au lecteur de suivre l'exposé avec presque autant de facilité qu'un récit ordinaire. Il serait trop long d'énumérer ici toutes les techniques mises en œuvre par le Fabrice Neaud pour créer un jeu de renvois et d'échos tout au long du livre. En dernière page, comme au théâtre, l'ensemble des personnages revient pour saluer le public...

Nous avons donc ici un récit didactique en bande dessinée très réussi : le texte d'Emmanuel Pierrat pose de façon claire et succincte les principaux enjeux du droit d'auteur ; les dessins de Fabrice Neaud accompagnent le lecteur pour lui en faciliter la compréhension et la mémorisation, en jouant sur des registres très complémentaires du texte.

lundi 16 mai 2016

Eloge de l'impuissance, d'Edmond baudoin (2016)

L'Association vient de sortir en DVD Edmond, un portrait de Baudoin, le film de Laetitia Carton, consacré à Edmond Baudoin, dont j'ai déjà parlé plusieurs fois et que je continue à recomander. Il est accompagné d'une bande dessinée d'une quarantaine de pages, Éloge de l'impuissance.

Dans ces pages, Baudoin nous livre quelques réflexions sur sa vie et sur son art, au fil de la plume (et du pinceau, pour les planches consacrées à son frère Piero, utilisant ainsi la même technique que celle qu'il avait employée dans l'album éponyme). Au fil, relativement ténu, de discussions avec Laetitia Carton, il évoque brièvement l'ensemble de sa carrière, ses relations avec ses parents et ses enfants, ses rapports avec le dessin et avec les femmes, son lien avec son village d'enfance, Villars-sur Var, et ses camarades de là-bas.

Pourquoi Éloge de l'impuissance ? Il s'agit ici de l'impuissance à dessiner la vie, quête inlassable de Baudoin, mise en avant depuis ses premiers albums. C'est peut-être dans Le Portrait, entre autres, que cette impuissance est la plus richement écrite ("Peindre l'homme, ce rêve impossible", "Dessiner la vie... Le rêve impossible... On ne peut que l'aimer").

Bien sûr, l'ensemble peut paraître assez décousu. Mais quelle importance cela a-t-il ? Baudoin a atteint un tel niveau, une telle grâce dans le dessin, que la moindre pensée dessinée semble prendre vie sous sa plume. Son art dans l'utilisation des silhouettes, notamment, atteint encore des sommets. Tel un peintre oriental, il parvient à insuffler une vie extraordinaire à des personnages brossés en quelques traits.