mardi 10 juillet 2018

Crise des auteurs et enterrement du "Livre de demain"

Les auteurs, notamment de bande dessinée, sont en crise depuis plusieurs années. Ces difficultés continuent à s'accentuer, en particulier suite à une réforme fiscale récente qui risque de toucher durement l'ensemble des auteurs.

Les auteurs de bande dessinée, autour de quelques figures emblématiques comme Denis Bajram, ont commencé à se mobiliser de plus en plus pour faire prendre conscience de la situation de précarité dans laquelle vivent une majorité d'auteurs. Ils ont ainsi publié lors des Etats généraux de la BD des statistiques détaillées, fort éclairantes et très préoccupantes sur les grandes difficultés sociales dans lesquelles se débattent une proportion considérable d'auteurs. Sur la base de ce constat argumenté, les auteurs tentent de trouver des voies d'amélioration et cherchent à instaurer un dialogue constructif avec les pouvoirs publics.

Ce dialogue avec les autorités publiques, et notamment avec le ministère, semble difficile à établir de façon efficace. Denis Bajram en parle beaucoup mieux que moi ; il a récemment publié une synthèse claire de ces difficultés que je vous invite à lire ici.

Pour interpeler encore davantage le ministère et l'ensemble des acteurs du domaine, les auteurs ont mis en scène hier, dans les jardins du ministère de la culture, l'enterrement du "Livre de demain", mort avant d'avoir vu le jour. Un compte rendu de l'événement est disponible ici.

dimanche 17 juin 2018

Ballade pour un bébé robot, de Cédric Villani et Edmond Baudoin (2018)

Ballade pour un bébé robot n’est pas un livre « aimable » au premier coup d’œil : le dessin en noir et blanc d’Edmond Baudoin peut rebuter, particulièrement dans cet album : il semble âpre et chargé ; les cases ne sont pas toujours délimitées ente elles, donnant à voir des dessins en pleine page particulièrement denses ; et un bref feuilletage peut donner à lire s textes déroutants : histoire des mathématiques, équations… Certes le scénariste est Cédric Villani, un grand mathématicien français, mais tout de même !...

Les lecteurs qui se laisseraient échauder par cette première impression auraient pourtant bien tort de passer leur chemin. Si Ballade pour un bébé robot, deuxième ouvrage d’Edmond Baudoin et Cédric Villani après le superbe Les Rêveurs Lunaires, est un livre vraiment hors norme, il est également très réussi.

Après le récit historique très documenté des Rêveurs Lunaires, les deux auteurs attaque conjointement un tout autre genre, celui de la science-fiction. Edmond Baudoin, qui préfère dessiner le vivant au mécanique, n’est pas un spécialiste du genre. Et le piège, pour un scientifique comme Cédric Villani, aurait pu être de nous offrir un cours de prospective en extrapolant les résultats de la science la plus contemporaine.

Les deux auteurs évitent ces potentiels écueils avec brio et nous livrent une œuvre beaucoup plus ambitieuse. Sur une autre planète, des expériences scientifiques initialement menées par l’Homme ont mené à l’apparition d’une forme de vie robotique. Nous sommes donc face à un monde radicalement différent du nôtre ; il n’en est une lointaine émanation que par quelques orientations anciennes qui ont conduit à l’apparition et au développement de la vie. Mais la « vie » ainsi apparue est celle d’androïdes et s’éloigne par biens des aspects de la vie humaine. Ils ne communiquent pas par une parole sonore, leurs visages nous semblent neutres et raisonnent dans un cadre très rationnel, ignorant notamment toute quête artistique. Le cadre de vie, de la « nature » à l’architecture, n’a rien de commun avec ce que nous connaissons. Si les bandes dessinées de science-fiction sont légion, elles reposent pour l’immense majorité sur une extrapolation de tendances actuelles, tant dans les découvertes scientifiques que dans les évolutions architecturales ; d’autres développent des décors de space-opera à la Flash Gordon sans réel souci de vraisemblance. Dans les cas, le tout s’appuie de façon claire sur des extrapolations, raisonnées ou complètement outrées, de ce que nous connaissons aujourd’hui. Edmond Baudoin nous propose, dans un style qui n’appartient qu’à lui, un monde radicalement autre. Son style très libre lui permet de suggérer plutôt que de montrer de façon trop appuyée. Ces somptueux dessins développent un univers unique ne ressemblant à rien de connu. Ils développe également des codes graphiques pour renforcer cette sensation d’étrangeté, avec par exemple des phylactères liés aux personnages par des suites de rectangles ombrés, suggérant ainsi que le mode de communication des personnages n’est pas celui auquel nous sommes habitués.

Cédric Villani n’a pas peur de faire peur à son lecteur. Il développe ce qui pourrait être considérée comme une intrigue policière à propos d’un complot visant à déstabilisé le monde qu’il dépeint. Il parvient habilement à combiner les péripéties de l’intrigue à la description de cette étrange planète et des androïdes qui l’habitent. Ceux-ci ont parfois l’impression d’avoir été abandonnés par les hommes qui les ont créés. Les deux enquêteurs, North et Quang, sont forcés, pour les besoins de leur enquête, à mener des investigations sur certaines caractéristiques des humains qu’ils ont du mal à comprendre : les soubresauts, notamment révolutionnaires, de leur Histoire ; leur goût pour la création artistique ; l’impact que pouvait avoir de « simples » chansons sur leurs existences (c’est d’ailleurs la chanson éponyme de Mama Béa Tekielski, datant des années 1970, qui donne son nom au livre). Cette enquête ne laissera bien entendu pas ces personnages indifférents ; elle ne ménage pas non plus les lecteurs, puisque Cédric Villani n’hésite pas à y jeter faits historiques pointus, démonstrations scientifiques et concepts philosophiques. Là encore, Edmond Baudoin fait merveille. Il parvient en effet à illustrer avec brio les faits apparemment les plus décousus et les démonstrations les plus abstraites : il introduit pour ce faire dans ses dessins de multiples métaphores visuelles, multiplie les références graphiques, etc. Ce qui aurait pu n’être que longues dissertations abstraites deviennent sous sa plume des festivals d’images entremêlées, offrant au lecteur de multiples occasions de s’y perdre.

La conclusion de l’intrigue m’a laissé un peu perplexe mais il n’est facile de conclure un récit aussi ambitieux. Et cela n’enlève rien à l’éclatante réussite de cet album. Edmond Baudoin et Cédric Villani parviennent en effet à nous offrir un livre qui ne ressemble à rien de connu, ni au niveau du récit, ni à celui des dessins. Extrêmement ambitieux Ballade pour un bébé robot nous offre un univers riche et original, décrit avec un dessin, rempli d’inventions de toute sorte.

mardi 27 mars 2018

Ailefroide, altitude 3 954, de Jean-Marc Rochette et Olivier Bocquet (2018)

Jean-Marc Rochette a deux passions principales (au moins) dans sa vie : le dessin (et l’art plus généralement) et la montagne. Jusqu’à maintenant, ces deux passions étaient restées relativement séparées dans l’existence de ce Grenoblois d’origine (à part dans un album comme Himalaya Vaudou).

Avec Ailefroide, il associe enfin intimement les deux. Avec l’aide d’Olivier Bocquet, qui l’a aidé à structurer son récit, il nous raconte dans un superbe pavé de près de 300 pages ses années de jeunesse consacrées en grande partie à escalader les sommets des Alpes. Le dessin et l’art sont cependant loin d’être absents de ce récit initiatique puisqu’il s’ouvre sur la contemplation d’un tableau de Soutine au musée des Beaux-Arts de Grenoble et qu’il se referme (ou presque) sur des planches d’Edmond le cochon, premier succès de Jean-Marc Rochette en bande dessinée.

Entre les deux, il est essentiellement question de montagne et d’amitié, et, un peu, en contrepoint, de galères lycéennes et d’incompréhensions familiales. Encore adolescent, Jean-Marc Rochette a attrapé le virus de la montagne et de la grimpe au cours d’une randonnée avec sa mère, subjugué par la beauté de la montagne, comme il avait pu l’être par celle d’un tableau de Soutine. Pendant des années, malgré les dangers et les deuils, ce virus ne l’a pas quitté. En cordée ou en solo, il rêvait de faire sa « liste de courses » et d’ « ouvrir des voies », afin de laisser son nom dans l’histoire de l’alpinisme.

L’auteur connaît de près la montagne, ses beautés et ses risques. Et il la dessine d’une façon unique, très loin des représentations traditionnelles utilisées dans la bande dessinée franco-belge. Il existe en effet de multiples façons de dessiner, et surtout d’encrer, la montagne. Les dessinateurs franco-belges ont l’habitude d’en donner une image relativement douce, voire ouatée. La mise en avant de la neige et des nuages, sur fond de cieux bleus clairs véhiculent ainsi très souvent une représentation douce et apaisante de la montagne, par exemple chez Hergé, même si les sommets de Tintin au Tibet sont présentés comme meurtriers. Rien de tel chez Rochette ; celui-ci met en avant la roche et son côté abrupt ; l’encrage est âpre et sec, les coups de pinceaux sont francs et anguleux. La montagne est belle, certes, mais elle est rude ; elle subjugue, mais elle tue. Elle n’est pas naturellement accueillante, plutôt traîtresse. Elle s’apprivoise avec d’infinies précautions et son abord est loin d’être facile. De même les cieux ne sont pas bleus clairs, parsemés de jolis nuages vaporeux ; ils sont d’un bleu profond, dont la beauté fascine mais dans laquelle on peut chuter sans retour.

Rochette ne se lasse de rappeler ses maîtres en bande dessinée. L’un d’entre eux est Alex Toth, un américain trop méconnu de ce côté de l’Atlantique. Ses principes étaient clairs : simplifier, simplifier, simplifier ; ne garder que l’essentiel. Rochette applique ses préceptes depuis des années. Alors qu’il a débuté il y a des années, notamment dans Edmond le cochon et le premier Transperceneige, avec un style réaliste appliqué et détaillé, son dessin s’épure de plus en plus au fil des ans. Grandes cases, palette de couleurs limitée à dessein, paysages et corps des personnages souvent tracés à grands traits. Au cœur de cet ascétisme, il reste le jeu d’acteurs des personnages, qui met en lumière l’émotion des amitiés viriles et d’une relation filiale compliquée, et l’évidente simplicité de la beauté des sommets.

En conciliant ainsi ses deux passions, le dessin et la montagne, Jean-Marc Rochette nous offre probablement son chef-d’œuvre. Loin de ne s'adresser qu'aux amateurs de montagne, Ailefroide est indispensable à tous les amoureux de la beauté.

vendredi 12 janvier 2018

La Passion des Anabaptistes, intégrale, par David Vandermeulen et Ambre (2010-2017)

La révolte des Anabaptistes est un épisode peu connu mais passionnant de l'histoire allemande. Elle s'est déroulée de 1500 à 1536, en Allemagne, principalement à Münster. Il s’agit de l’époque de la Renaissance et des débuts de la Réforme ; Luther affiche en effet ses 95 thèses à Wittemberg en 1517, ce qui est souvent considéré comme le point de départ de la Réforme.

En ces époques religieusement troublées, les Anabaptistes critiquent fortement le Pape et l’Eglise instituée, accusés de rechercher avant tout le pouvoir et les richesses, s’éloignant ainsi radicalement de l’esprit de l’Evangile. Les Anabaptistes cherchent au contraire à retrouver l’esprit de l’Eglise des premiers temps, rejetant richesses et mettant en place des systèmes de communauté des biens, voire des femmes et des enfants. Si leur démarche put initialement être un peu similaire à celles des premiers réformateurs, leur intransigeance et leur extrémisme poussèrent rapidement Luther à s’éloigner d’eux. Les chemins de ces deux groupes de réformés, modérés et pactisant avec le pouvoir en place pour les uns, jusqu'au-boutistes et s'opposant violemment aux pouvoirs politiques et religieux pour les autres, finirent par diverger fortement.

La présente intégrale reprend les trois volumes de ce grand récit, chacun consacré à un des acteurs majeurs de cette révolte : Joss Fritz (paru en 2010), Thomas Müntzer (paru en 2014) et Jan van Leiden (paru en 2017).

Les mentalités et les modes de vie de cette époque, à la charnière du Moyen-Age et des Temps Modernes, sont bien entendu extrêmement éloignés de notre époque. À cette époque, la peur de la damnation éternelle était encore une réalité primordiale de la vie de la plupart des Allemands ; le respect des préceptes chrétiens, plus ou moins bien compris, constituait une composante majeure de la vie quotidienne. Pour nous plonger dans cette époque, les auteurs ont cherché à adopter une forme qui transporte le lecteur très loin du monde actuel, pour essayer de se faire plus proche des temps parfois obscurs, au moins par certains aspects, de cette fin du Moyen-Age.

Les auteurs n'utilisent aucun phylactère : une grande partie du temps, les textes des dialogues sont écrits sous les cases. Assez souvent, cela va encore plus loin : les pages sont muettes et la situation est expliquée dans de pleines pages de texte, censément extraites d'une biographie de Martin Luther écrite par l'un de ses compagnons de route. Le texte et les images correspondantes sont alors séparés et fournis sur des pages différentes ; pendant quelques instants, le lecteur découvre donc une histoire muette un peu obscure et n'en perçoit le sens plein que 2 ou 3 pages après, lorsque le récit correspondant est détaillé par écrit.

Le dessin d'Ambre, très chargé en traits, parvient à tendre vers une imitation de gravures anciennes, avec en outre un mélange de réalisme, notamment pour les gros plans sur quelques visages des protagonistes principaux, et une certaine naïveté rappelant parfois le graphisme des enluminures médiévales. La noirceur des illustrations est en outre en ligne avec l'aspect très sombre du propos : il s'agit après tous d'une révolte de paysans qui finira dans le sang.

Enfin, les polices de caractères et les graphies employées cherchent à se rapprocher de certaines caractéristiques de l'écriture gothique en vigueur à l'époque.

Ces partis-pris formels, résolument à contre-courant des standards actuels, sont audacieux. Ils fonctionnent pourtant très bien. Passé un petit temps d'adaptation, ils jouent à plein leur rôle de dépaysement : le lecteur est véritablement transporté à une tout autre époque. Très bien documenté, narré avec une grande efficacité, mis en forme de façon très originale et parfaitement adaptée, cette histoire prend alors tout son sens et les péripéties à la fois intellectuelles et guerrières traversées par cette secte et par les Réformés modérés se transforment en passionnant récit historique dans lequel s'affrontent des pensées et des puissances destructrices qu'il est parfois difficile à imaginer aujourd'hui dans nos pays.

mardi 26 décembre 2017

Barbarella, tome 3 : Le Semble Lune, de Jean-Claude Forest, et ses différentes versions (1975-1977)

J'ai déjà parlé du Semble-Lune, le troisième album de Barbarella sur ce blog. À l'époque, c'était pour souligner les similarités entre le récit des aventures de l'aventurière spatiale et l'intrigue principale du film Inception, de Christopher Nolan. Je n'avais pas cherché à analyser l'album plus en détail ; pourtant il le mérite amplement. Jean-Claude Forest y construit en effet une intrigue riche et complexe, mêlant mondes parallèles, concurrences commerciales et artistiques, relations amoureuses, etc. Contrairement aux précédentes aventures de Barbarella, l'auteur nous livre cette fois-ci une histoire unique et cohérente, alors que le premier tome était un recueil de récits courts et que l'intrigue du deuxième partait encore dans de nombreuses directions.

Le trait de Forest a mûri. Depuis la publication des Colères du Mange-Minutes, le deuxième tome, huit ans plus tôt, Forest s'est consacré à d'autres bandes dessinée, Mystérieuse matin, midi et soir et Hypocrite. Il a acquis dans ces récits, et particulièrement avec Hypocrite, une grande liberté dans son trait. Dans le Semble Lune, il mêle cette vivacité dans le trait au réalisme propre aux aventures de Barbarella, qui est plus marqué que dans celles d' Hypocrite, délibérément plus fantaisistes. En bref, Jean-Claude Forest parvient à nous livrer une troisième aventure de Barbarella largement au niveau des deux précédentes, tout en s'en démarquant notablement, aussi bien dans le récit que dans le dessin.

Il y a quelques années, je m'étais intéressé aux différentes versions du premier tome de Barbarella, puis du second. Je m'étais alors arrêté car les deux tomes suivants n'avaient pas connu de la même façon de nombreuses versions publiées. (Même si le troisième tome, Le Semble-Lune, dont je souhaite parler aujourd’hui, fut réédité dans la collection 16/22 des éditions Dargaud).

J'ai appris depuis (grâce à Hillen6661, qui en parle notamment ici) que, même s'il n'existait qu'une version publiée, Jean-Claude Forest avait dessiné pas moins de trois versions, au moins partielles, de cet aventure avant la publication de l'album... Je me suis donc replongé dans le toujours précieux Art de Jean-Claude Forest pour en savoir plus. Après l'expérience du magazine Chouchou, trop tôt disparu, dans lequel il avait notamment publié Bébé Cyanure en 1964-1965, Jean-Claude Forest avait participé à la tentative de lancement d'un autre magazine, Bazar, en 1975, qu'il aurait dirigé (avec un financement des éditions Vaillant). Seul a vu le jour un n°0, jamais mis en vente. Forest avait dessiné pour ce magazine 10 pages grand format en couleurs (voir la première planche ci-dessous).

Après l'échec de Bazar, Jean-Claude Forest proposa son récit au quotidien France-Soir, dans lequel il avait notamment publié Hypocrite et le monstre du Loch Ness en 1971. Il dessina alors tout son récit sous forme de strips en noir et blanc (il redessina les 10 planches préparées pour Bazar et les fit précéder d'un prologue, chanté par un baladin de l'espace). Ci-dessous, voici les strips 3, 8 et 16.

Malheureusement France-Soir changea d'avis et le troisième Barbarella n'y fut finalement pas publié. Forest reprit ses strips, les retoucha et les fit mettre en couleurs. Les strips étant plus hauts dans la version finale, cela permit à Forest d'aérer un peu plus ses dessins, certains phylactères empiétant parfois sur le dessin des personnages dans la version de France-Soir. Mais la mise en couleurs d'un récit pensé pour le noir et blanc ne fut pas toujours très heureuse. L'album finalisé fut publié en 1977 aux éditions Pierre Horay. Ci-dessous, la deuxième planche de l'album, qui correspond peu ou prou à la première planche prévue pour Bazar présentée plus haut (et reprenant notamment le strip 3 dessiné pour France-Soir, plus haut également).

Ce n'était pas tout à fait fini, puisqu'en 1979 et 1980 Dargaud réédita cette aventure en deux parties dans la collection 16/22 au format intermédiaire : Le Semble Lune et Les Compagnons du Grand Art. Les modifications sont alors mineures, mais pas toujours heureuses : légers recadrages, déplacement de phylactères, quelques traits de pinceaux dans les décors...

mercredi 20 décembre 2017

Monograph, de Chris Ware (2017)

Les livres de Chris Ware sont relativement rares mais s'éloignent généralement des standards habituels de l'édition. Son livre le plus récent, Monograph, ne fait pas exception. Comme pour Building Stories en 2012, je vais commencer par dire quelques mots de ce livre en tant qu'objet. Préparez-vous à avoir du mal à le caser dans votre bibliothèque : avec ses 46,5 cm de haut, 33,5 cm de large et 3 cm d'épaisseur, il ne passera pas inaperçu ; il est même plus grand que le coffret de Building Stories, déjà fort impressionnant. Ce n'est pas tout, puisqu'à l'intérieur, sur certaines des pages sont collés de petits fascicules, créant ainsi des livres dans le livre... Comme pour chacun de ses ouvrages, Chris Ware a tout pensé, tout contrôlé, pas un centimètre carré de l'objet n'a pas été conçu par lui, de la couverture aux moindres pages intercalaires. Et, comme d'habitude, c'est beau, impressionnant et original.

Fort bien, mais qu'est-ce que cela "raconte" ? Que contient donc cet "objet" ? Il s'agit d'une autobiographie illustrée de Chris Ware. De façon chronologique, il nous relate sa vie et son œuvre, tout en livrant au passage sa vision de l'art de la bande dessinée.

Chaque double page est richement illustrée et contient des commentaires de l'auteur replaçant les œuvres présentées dans le contexte de sa vie et de ses publications, les analysant et expliquant les motivations qui l'ont conduit à les dessiner.

Pour bien saisir la richesse de l'iconographie de Monograph, il faut avoir en tête que chaque planche de Chris Ware a généralement trois vies : elle est d'abord publiée dans le feuilleton que l'auteur a publié à un rythme hebdomadaire pendant des années (de 1992 à 2009 pour son strip The ACME Novelty Library, dans NewCity puis The Chicago Reader). Les planches sont ensuite compilées dans les recueils des The ACME Novelty Library (20 volumes publiés de 1993 à maintenant, sans compter un volume 18 1/2 qui reprend ses travaux pour le New Yorker). Enfin elles sont de nouveau rassemblées pour former les œuvres finales, des romans graphiques fleuves ambitieux (Jimmy Corrigan en 2000 et Building Stories en 2012) ou des recueils de récits courts (Quimby the mouse en 2003 et The ACME Novelty Library Report to Shareholders en 2005). À chaque fois, les récits sont retravaillés et chaque livre donne lieu à de nouvelles couvertures, de nouvelles illustrations, etc. En parallèle de cela, Chris Ware fournit des couvertures et des planches à certaines publications prestigieuses comme le New Yorker. À toute cette œuvre "publique" s'ajoutent les carnets de croquis et les carnets de bande dessinée improvisée. Enfin, Chris Ware aime beaucoup créer autour de son œuvre dessinée de nombreux objets, maisons de poupées ou figurines qui reprennent certains personnages ou lieux de ses récits dessinés. La richesse de cette œuvre protéiforme lui permet de disposer de très nombreux dessins et photographies pour la plupart inédits. Même un lecteur assidu de son œuvre aura donc le plaisir de découvrir pour la première fois des travaux qu'il ignorait jusqu'alors.

Cet ouvrage très riche permet ainsi d'approfondir encore la connaissance de l'œuvre foisonnante de Chris Ware et de mieux comprendre le cheminement intellectuel et artistique de l'auteur. Celui-ci est convaincu de la richesse de la bande dessinée en tant qu'art pour décrire le fonctionnement de l'esprit et de la mémoire humaine. Cet ouvrage magnifique nous en donne de très nombreux exemples, que ce soit dans les textes de l'auteur, ses planches publiées ou ses œuvres inédites.

mercredi 13 septembre 2017

L'Epinard de Yukiko, de Frédéric Boilet (2001, réédition 2017)

L'Epinard de Yukiko fait partout des nombreux chefs-d’œuvre que la disparition des éditions Ego comme x risquait de rendre indisponibles en librairies à court terme. C'est le premier à être heureusement réédité par un autre éditeur, en l’occurrence Les Impressions Nouvelles. Espérons que les nombreux autres livres magnifiques jadis édités par Ego comme x (du Journal de Fabrice Neaud à Histoire d'un couple, de Yeon-Sik Hong, en passant par des ouvrages de Xavier Mussat, Jean Teulé, Lucas Méthé et bien d'autres) seront également repris par d'autres maisons d’édition...

Concentrons-nous aujourd'hui sur L'Epinard de Yukiko qui est donc fraîchement réédité. Son auteur, Frédéric Boilet, est relativement peu prolifique (une petite douzaine d'albums en 34 ans...). Après trois albums "classiques", il opéra un virage radical dès 1987 et fut l'un des premiers auteurs à se consacrer à la "bande dessinée du quotidien", avec notamment Baudoin (Passe le temps est publié en 1982) ou, un cran en-dessous en terme de talent, Tito (dont le premier volume de Tendre Banlieue était publié en 1983). Ses récits n'étaient pas purement autobiographiques mais relevaient de plus en plus de l'autofiction. Et son dessin s'appuyait très fortement sur des photographies. Il devait donc surmonter les deux défis habituels de ce type de livres : comment rendre intéressants des récits soumis à la banalité d'un quotidien parfaitement "normal" ? et quel type d'encrage employer pour personnaliser un dessin s'appuyant sur la copie relativement fidèle de photographies ?

Pendant plusieurs années, Frédéric Boilet fut aidé par Benoît Peeters pour structurer le scénario de ses albums (36 15 code Alexia, Love Hotel, Tokyo est mon jardin, Demi-Tour) même si les péripéties rencontrées par un personnage auquel il donnait son visage s'appuyaient fortement sur des événements qui lui étaient arrivés (notamment sa découverte du Japon).

Dans L'Epinard de Yukiko, Frédéric Boilet est à la fois scénariste et dessinateur et il atteint un équilibre subtil et très réussi tant d'un point de vue graphique qu'au niveau du récit. L'histoire est simple : le personnage principal, qui a les traits de l'auteur, vit au Japon et y tombe amoureux d'une jeune Japonaise ; il décide de dessiner une bande dessinée sur leur histoire d'amour. Mais, en cours de réalisation de l'album, la Japonaise en question le quitte, laissant le personnage/auteur sans modèle. Il va donc devoir continuer le dessin de l'album avec une autre modèle. Cette intrigue simple permet de créer une habile mise en abyme puisque le changement de modèle est effectivement visible en cours d'histoire : un œil attentif s'apercevra ainsi que la Yukiko de la bande dessinée change de traits d'une page à l'autre...

Quant au dessin de Frédéric Boilet, il n'a probablement jamais été aussi réussi que dans cet album. Il abandonne en effet l'encrage épais, parfois un peu lourd de ses albums précédents (au moins jusqu'à Tokyo est mon jardin), pour adopter un encrage très léger, similaire à des traits de crayon, rehaussé de superbes nuances de gris. Le dessin gagne ainsi une grande légèreté, parfaitement adaptée à la description de moments furtifs, d'impressions fugaces et de dialogues primesautiers...