samedi 2 avril 2016

Les Frustrés, de Claire Brétécher (1973-1980)

Jusqu'à très récemment, je connaissais mal l'œuvre de Claire Bretecher. J'avais lu quelques albums, un certain nombre de planches dans les premiers numéros de L'Écho des savanes, mais guère plus. Je décidai donc de pallier cette lacune et je me suis attaqué à l'intégrale des Frustrés. C'est encore mieux que ce que je pensais.

Pendant plus 400 pages, des personnes parlent et exposent leurs difficultés existentielles, leurs interrogations et leurs angoisses. Ce n'est jamais lassant, toujours bien vu, sans condescendance ni mépris pour ces caractères pourtant rarement très positifs. La célèbre citation de Roland Barthes déclarant en 1976, en évoquant ces planches publiées dans le Nouvel Observateur, que Claire Brétécher était la « meilleure sociologue de l’année » est beaucoup plus juste que ce que je pensais initialement : Les Frustrés décrivent en effet avec acuité et une certaine tendresse un milieu, les bourgeois bohèmes (l'expression était déjà employée à l'epoque...) des années 1970, confrontés à un monde et à des valeurs en pleine mutation.

Ce qui m'impressionne notamment dans les Frustrés, c'est qu'ils ne ressemblent à rien de ce qui existait alors, à ma connaissance dans la bande dessinée francobelge. Claire Brétécher était résolument un auteur à part. Femme dans un milieu quasiment exclusivement masculin (exceptées quelque coloristes ou épouses aidant leur mari), elle se lance dans cette série de chronique sociologique dont je ne connais pas d'antécédent en bande dessinée francobelge, avec un style de dessin très éloigné des canons "gros nez" de la bande dessinée d'humour de l'époque. On peut certes lui trouver des antécédents de l'autre côté l'Atlantique : les Frustrés me font ainsi fortement penser aux strips de Jules Feiffer pour le Village Voice à partir de 1956 (regroupés sous le titre d'Explainers), tant pour la critique sociologique et acerbe que pour le dessin vif et alerte.

jeudi 24 mars 2016

Quelques réflexions sur l'affiche du festival de Cannes 2016

Le festival de Cannes vient de révéler l'affiche de son édition 2016. A l'opposé des gros plans sur des visages d'actrices les années précédentes, elle montre Michel Piccoli, en tout petit, gravissant des escaliers donnant vers le ciel et l'immensité de la mer.

Cette photographie provient des photomontages effectués pour Le Mépris, de Jean-Luc Godard. Après le prix de consolation accordé à L'Adieu au langage lors du dernier festival, il s'agit là d'une nouvelle étape, positive, des relations compliquées entre le cinéaste et le festival depuis plus de 50 ans.

En tout cas, ce choix me plaît beaucoup. Non seulement l'affiche est très esthétique mais elle rend hommage à un superbe film, lui-même hommage à une certaine vision du cinéma. Le Mépris est un des plus beaux films de Jean-Luc Godard (sa construction relativement traditionnelle en fait en tout cas l'un des plus faciles d'accès et l'un des plus appréciés), un magnifique film sur le cinéma et un des plus grands chefs-d'œuvre de l'histoire du 7e art de façon générale.

C'est également un très bel hommage à un cinéma international et riche d'influences. Co-production franco-italienne, il met en scène l'une des plus grandes stars françaises à l'international, Brigitte Bardot, alors à somment de sa gloire, un grand acteur français habitué des grandes productions franco-italiennes, Michel Piccoli, un grand réalisateur allemand longtemps exilé aux États-Unis, Fritz Lang, et un célèbre acteur américain de séries B, Jack Palance. Le tout sur fond de récits tirés d'Homère et de magnifiques vues de la mer Méditerranée, respectivement berceaux littéraire et géographique de la culture européenne.

Cependant, juste après avoir découvert cette belle affiche, je lisais un article alarmiste dans Le Monde ("Le blues des films art et essai, célébrés mais peu diffusés", daté du 22 mars), soulignant à quel point les films dits "d'auteurs", quel que soit leur succès en festivals et auprès de la critique, étaient de plus en plus difficilement programmés en salles, ce qui les coupaient de facto encore davantage du grand public.

Le cinéma, un bel héritage en difficulté, particulièrement en Europe ?

mercredi 27 janvier 2016

Hermann, Grand Prix d'Angoulême 2016

Le nom du Grand prix du 43e festival d'Angoulême vient d'être annoncé, après des péripéties qui ont fait débat depuis quelques jours (ce qui est le cas à peu près chaque année, pourriez-vous me faire remarquer à juste titre).

La première péripétie arriva lorsque la liste d'auteurs présélectionnés fut annoncée. Pas une seule femme ne figurait sur la liste. Un collectif d'auteures indignées releva l'affaire. Les autres auteurs, notamment ceux qui étaient présélectionnés, les réseaux sociaux, puis même la presse généraliste s'emparèrent du sujet. L'administration du festival tenta maladroitement de justifier son choix, envisagea de modifier sa liste pour y inclure quelques femmes. Puis, finalement, elle supprima la liste et laissa les votants (l'ensemble des auteurs de bande dessinée) voter pour qui bon leur semblait.

Le premier tour eut lieu et les trois finalistes offrirent un choix très éclectique pour le second tour : Hermann, un dessinateur de bande dessinée franco-belge classique, Alan Moore, un scénariste britannique qui a révolutionné les comics anglo-saxons depuis les années 1980, et Claire Wendling. L'arrivée de celle-ci dans le trio de tête en surprit plus d'un. Son œuvre est en effet quantitativement modeste (guère plus d’une demi-douzaine d'albums de bande dessinée ; son œuvre marquante étant les cinq volumes des Lumières de l'Amalou, parues entre 1990 et 1996, sur un scénario de Christophe Gibelin), ce n'est pas un "auteur complet" (entendez : elle ne scénarise pas elle-même ses histoires), elle est relativement peu connue du grand publique et a arrêté la bande dessinée pour se consacrer à l'illustration il y a plus de 20 ans. « Elle est là juste parce que c'est une femme », avancèrent certains détracteurs. Le choix pouvait effectivement paraître inattendu. Les cinq volumes des Lumières de l'Amalou avaient rencontré un succès significatif dans les années 1990, certes, mais pas exceptionnel non plus. Peu à peu, quelques auteurs ayant voté pour elle explicitèrent leur choix sur les réseaux sociaux. Ils exprimèrent alors combien elle les avait influencés, à quel point, 20 ans après son dernier album de bande dessinée, ils continuaient à puiser de l’inspiration dans ses dessins. Claire Wendling est donc un exemple parfait de l' « artist’s artist » (l'artiste pour artistes), comme disent nos amis anglo-saxons : une artiste un peu méconnue du grand public mais particulièrement appréciée par ses pairs, à l’influence sans commune mesure avec son succès commercial (aux États-Unis, Alex Toth et Noel Sickles, notamment, sont les archétypes de ces artistes pour artistes).

Puis vinrent les résultats du 2e tour et Hermann fut élu. Ce choix était beaucoup plus attendu (ce qui ne signifie pas nécessairement plus justifié) : Hermann était dans la liste des favoris pour le Grand Prix depuis de nombreuses années. Solide dessinateur réaliste, il a offert ses premières grandes réussites, sur d’excellents scénarios de Greg, dans les années 1970. L’alliance des scénarios de Greg, aux multiples rebondissements et aux personnages plus humains que ceux de la plupart des séries contemporaines, et du dessin efficace et extrêmement vivant de Hermann allait donner les meilleurs albums des séries Comanche (entre 1972 et 1983 pour la publication en albums) et Bernard Prince (entre 1969 et 1978), deux fleurons de la bande dessinée franco-belge des années 1970. Hermann décida ensuite de voler de ses propres ailes et créa ses séries, sur des scénarios à lui : Jeremiah, dans un futur proche post-apocalyptique, et Les Tours de Bois-Maury, situées au Moyen-Age. Il s’adjoint plus tard les services d’autres scénaristes, « Morphée » pour la série Nic, Jean Van Hamme pour le one-shot Lune de Guerre et, surtout depuis 2000, Yves H., son fils, qui écrit maintenant la majorité de ses albums. Les dessins étaient toujours excellents, Hermann continuait à se remettre en cause sans cesse, changeant radicalement de technique de dessin à intervalles réguliers, mais les histoires furent alors beaucoup plus inégales. On disait que son caractère un peu revêche et certaines prises de position politiques l’empêchaient d’avoir le Grand Prix. Puis il déclara qu’il n’en voulait pas. Il se ravisa cependant, notamment sous la pression de son ami Boucq. Et celle année, les jurés décidèrent de lui accorder ce Prix, lui de l’accepter…

lundi 25 janvier 2016

Le Coeur Couronné, de Moebius et Jodorowsky (1992-1998)

Dans les années 1980, Moebius et Jodorowsky avaient publié un des récits de science-fiction les plus marquants de la bande dessinée franco-belge, L'Incal.

Lorsque l'on sut que ces deux auteurs allaient retravailler ensemble pour un nouveau cycle d'albums, dans les années 1990, les attentes furent élevées. Allaient-ils bouleverser la bande dessinée des années 1990 comme ils l'avaient pour celle des années 1980 ?

Entre 1990 et 1990, ils publièrent un cycle de trois albums (ils en avaient initialement prévus davantage, mais l'éditeur les contraint à se contenter de trois livres, ce qui les força à condenser très fortement le récit dans le dernier album ; Moebius fut obligé de passer de trois bandes par page à quatre, voire à cinq dans certaines pages) : La Folle du Sacré-Cœur (1992), Le Piège de l'irrationnel (1993) et Le Fou de la Sorbonne (1998), sous le titre global de Le Cœur Couronné. Nous suivons les mésaventures d'un professeur de philosophie à La Sorbonne, Alain Mengel, initialement reconnu et apprécié par ses pairs et ses élèves, fin spécialiste de Heidegger, Lévinas et bien d'autres. Mais, confronté aux limites de la mise en pratique de sa philosophie (sa femme le quitte, lui reprochant son "non agir", ses élèves le délaissent), il va être entraîné dans des aventures rocambolesques par une de ses rares élèves restée fidèle, Élisabeth. Elle apparaît clairement comme une illuminée ; elle est notamment persuadée qu'elle va engendrer le nouveau messie, Jean-Baptiste moderne préparant la voie d'un Néo-Christ. Dans cette perspective, elle va mettre Alain en contact de ce qu'elle considère comme les nouveaux Joseph et Marie...

Le moins que l'on puisse dire, c'est que les deux auteurs ne choisirent pas la facilité pour trouver le succès et ne répétèrent en aucune façon la recette de L'Incal. Par bien des aspects, ils en prirent même le contre-pied : après les aventures galactiques de l'Incal, Le Cœur Couronné est située dans un cadre strictement contemporain et, pour les deux premiers tomes, parisien. Nous étions donc très loin du dépaysement cosmico-spatial de L'Incal. L'Incal comportait de fréquentes touchés d'humour, mais le ton général était plutôt sérieux : le sort de l’Humanité dans sa totalité était en jeu. Cette fois, dans Le Cœur Couronné, le ton est résolument burlesque et le scénariste ne recule même pas devant de nombreux passages (je n'ose parler de "gags") scatologiques. Plus généralement, les deux auteurs semblent être ici à contre-emploi. Jodorowsky est plus à l'aise dans le mystique que dans le comique. Et Moebius trouve très peu d'occasions d'exprimer pleinement son talent. Sans les grands espaces de Blueberry, sans les monstres, les vaisseaux et les architectures futuristes de ses récits habituels, son dessin semble un peu étriqué. C'est loin d'être déshonorant, bien sûr, mais cela donne une certaine occasion de gâchis : pourquoi donc Moebius a-t-il consacré tant de temps à cette œuvre qui lui convenait si peu ?

Pourtant les thèmes chers à Jodorowsky sont bien là, très similaires, sur le fond, à ceux qu'il avait développés dans L'Incal : puissance de la méditation, sauvetage de l'Humanité par la foi d'un petit groupe de personnes, androgynie, présence d'un incrédule (John Difool puis Alain Mengel) au milieu du groupe des "sauveurs", etc. Mais le retour s'opère sous forme de farce : les trois compagnons d'Alain Mengel sont constamment décrits comme des doux dingues illuminés tout au long des trois volumes. Finalement, la force de ce récit réside peut-être dans ce paradoxe, dans cet écart souvent déstabilisant pour le lecteur entre la vision de Mengel, qui est celle que nous proposent les auteurs, et qui considère Élisabeth, Marie et Joseph comme de doux dingues, et les événements relatés : tous les miracles annoncés par ces illuminés finissent en effet par s'accomplir, aussi invraisemblables soit-ils. Alain Mengel renâcle à accepter ces péripéties fantastiques, ces miracles et ces transformations. Cependant, il évolue peu à peu, délaissant progressivement ses théories philosophiques pour une approche beaucoup plus organique de l'existence. Où donc se situe la vérité du récit ? Faut-il accompagner ces prophètes modernes dans leurs élucubrations mystiques ? Ou bien, avec Alain Mengel, se raccrocher à une certaine rationalité, de plus en plus ténue ?

jeudi 3 décembre 2015

Exposition Jean-Christophe Menu lors du prochain festival d'Angoulême

Le programme du prochain festival d'Angoulême (qui aura lieu du 28 au 31 janvier 2016) commence à être connu. Au-delà des expositions assez classiques (celle consacrée au grand prix de la ville d'Angoulême 2015, Katsuhiro Otomo, celle consacrée à un grand classique, Morris, dessinateur de Lucky Luke, etc.), un événement à particulièrement retenu mon attention : il s'agit de l'exposition qui sera dédiée à Jean-Christophe Menu (en passant, elle se tiendra dans l'hôtel Saint-Simon, comme celle sur Fabrice Neaud en 2010).

Jean-Christophe Menu est un personnage majeur du monde de la bande dessinée des 20 dernières années. Il a notamment la particularité rare de multiplier les rôles, à chaque fois avec énormément de brio. C'est à la fois un auteur très talentueux, un éditeur exceptionnel et un brillant théoricien.

Héritier à la fois des grands auteurs du journal de Spirou (Franquin, Morris, Tillieux en premier lieu), de Moebius et de Métal Hurlant, mais aussi des pionniers de l'autobiographie (Robert Crumb, Baudoin), il n'a cessé de leur rendre hommage dans ses œuvres, mais également dans ses écrits théoriques. Il a également édité, à l'Association notamment, certains d'entre eux (Tardi, Forest, Baudoin, etc.).

Parlons d'abord de l'auteur très talentueux. Pionnier de l'autobiographie en bande dessinée avec son Livret de Phamille, il a su mélanger ses multiples influences en un style original et aisément reconnaissable. Réfléchissant sans cesse à la meilleure adéquation de la forme et du fond, ses albums explorent constamment les possibilités de la bande dessine (jusqu'au récent Métamune Comix publié en 2014). Il a également introduit une certaine esthétique punk en bande dessinée avec Meder (ce qui fut intéressant à l'époque même si les suites ne furent pas toujours heureuses chez certains épigones).

Co-fondateur de l'Association (puis, plus récemment, fondateur de l'Apocalypse), il a réussi à en faire une des maisons d'édition les plus novatrices et les plus riches de la bande dessinée mondiale. Elle est à la pointe de l'innovation en publiant certains des auteurs contemporains les plus novateurs et les plus originaux (que ce soit les fondateurs, David B, Mattt Konture, Killofer, Trondheim, ou d'autres auteurs aux œuvres particulièrement originales comme Benoît Jacques avec L, Dominique Goblet et sa Chronographie ou Faire semblant c'est mentir, Aristophane et son Conte Démoniaque, Chris Ware, Emmanuel Guibert, Baudoin qui réserve ses albums les plus atypiques à l'Association, etc.) et a effectué en parallèle un remarquable travail de réédition d'œuvres majeures du patrimoine (Francis Masse, Jean-Claude Forest, Gébé, Baudoin encore, etc.).

C'est enfin un théoricien exceptionnel, dont les réflexions sur la bande dessinée et ses marges sont riches, originales et éclairantes. Son œuvre théorique (Plates-bandes, La Bande Dessinée et son Double, les trois numéros de l'Éprouvette, etc.) est d'autant plus éclairante qu'elle s'enrichit d'incessants allers-retours avec son œuvre d'auteur et son métier d'éditeur.

Cette future exposition est donc très riche en potentialités multiples. Il faudra attendre janvier pour voir ce que Jean-Christophe Menu nous proposera. Ce sera sûrement riche et probablement inattendu.

samedi 7 novembre 2015

Mort de René Girard

René Girard vient de mourir (le 4 novembre), à 91 ans.

J'ai écrit à plusieurs reprises dans ce blog toute l'admiration que je portais à ce penseur extraordinaire. J'avais notamment cherché à en introduire très brièvement la pensée et les principaux concepts : le désir mimétique (chacun désire ce que désire son voisin), l'emballement et la crise mimétique (ce phénomène de désir mimétique entraîne une violence toujours plus importante, et débouche finalement sur une crise généralisée), le phénomène du bouc émissaire (pour sortir de cette crise, la foule se concentre sur un individu, le bouc émissaire, dont la mort, bien qu'arbitraire, permet de calmer la violence et de sortir de la crise) et la naissance du sacré (ce bouc émissaire, après sa mort, devient vénéré comme une divinité qui a permis la fin de la crise).

Sa pensée a progressivement évolué, au fur et à mesure que son intuition initiale se développait. On peut d'ailleurs suivre cette évolution en lisant les trois œuvres maîtresses de René Girard : Mensonge romantique et vérité romanesque (1961), son premier ouvrage, dans lequel il commence à explorer le désir mimétique en analysant quelques grands textes de la littérature (Stendhal, de Proust ou Dostoïevski) ; La Violence et le sacré (1972), où, plus de 10 ans après, il pose les bases de son système de façon plus structurée et plus globale ; Je vois Satan tomber comme l'éclair (1999), dans lequel il achève de construire sa pensée, avec une relecture de la révélation chrétienne à la lumière des thèses girardiennes (et vice-versa). Il est intéressant de voir ainsi, en plein XXème siècle, un philosophe arriver progressivement au christianisme en s'appuyant sur la force de son raisonnement intellectuelle.

René Girard est probablement l'un des anthropologues et philosophes les plus puissants (intellectuellement parlant, il va sans dire) et les plus éclairants de la période contemporaine. Son système, fondé sur quelques intuitions relativement simples mais prodigieusement fécondes, jette des lumières nouvelles sur notre histoire et nos sociétés actuelles comme bien peu d'auteurs l'ont fait avant lui.

Il fut relativement mal accepté par ses pairs, au moins en France (c'est sans doute notamment pour cela qu'il était parti s'installer aux États-Unis il y a des années) et abondamment critiqué (individu trop arrogant, système trop totalisateur, pensée trop chrétienne, etc.).

Sa pensée est l'une de celles qui m'ont le plus apporté pour comprendre l'Homme, la religion et le monde et elle m'accompagnera encore longtemps. Merci, Monsieur Girard.

dimanche 18 octobre 2015

Transperceneige, tome 4, Terminus, de Jean-Marc Rochette et Olivier Bocquet (2015)

Le Transperceneige, ce train qui jamais ne s'arrête, transportant les derniers survivants de l'humanité au milieu d'une terre dévastée par une glaciation soudaine, a parcouru bien du chemin depuis sa première apparition dans les pages de la revue À Suivre en 1982. Le premier tome a été scénarisé par Jacques Lob, qui pensait le faire dessiner par Alexis. Après le décès de celui-ci en 1977, le dessin fut confié à Jean-Marc Rochette, alors jeune dessinateur.

Cette première aventure eut immédiatement un grand succès, notamment grâce à la force de l'idée de départ.

Jacques Lob mourut à son tour en 1990 et Jean-Marc Rochette décida de dessiner une suite en deux albums, avec l'aide du scénariste Benjamin Legrand (en 1999 et 2000). Bien qu'excellente, cette suite eut moins de succès. Le scénario en était pourtant solide et le dessin de Rochette avait énormément évolué. Il était passé d'un dessin réaliste flirtant parfois avec un certain académisme à un style plus dépouillé, plus organique, plus vivant.

L'affaire aurait pu en rester là. Une adaptation cinématographique à succès relança la machine. Rochette décida donc de redémarrer la locomotive. Il avait des idées et des images très fortes en tête pour une nouvelle suite. Avec l'aide d'un nouveau scénariste, Olivier Bocquet, il se lança donc dans l'aventure de Terminus.

Le voyage en vaut largement la peine. Les deux auteurs nous livrent un album puissant, dans la lignée des trois tomes précédents mais sans aucune redondance et d'une très grande beauté.

Nous retrouvons donc Puig, Val et tous les passagers du train là où nous les avions laissés : attirés par de la musique, ils ont traversé un océan gelé avec le train pour trouver un émetteur apparemment abandonné. Malgré le désespoir qui les guette, Puig et quelques autres s'enfoncent dans les profondeurs de la neige pour chercher la source d'énergie qui alimente l'appareil diffusant la musique. Ils vont découvrir bien des choses auxquelles ils ne s'attendaient pas, et le lecteur non plus.

Les péripéties et les surprises s'enchaînent. Plusieurs visions de l'existence et de la liberté s'affrontent. Confrontés au problème de la survie même de l'humanité, nos héros font face à des choix difficiles. Comme dans la plupart des bons récits de science-fiction, tous ces périples nous renvoient intelligemment à nos choix de société actuels.

J'ai jusqu'ici assez peu parlé du dessin de Jean-Marc Rochette. Avec les années, il devient de plus en plus dépouillé, de plus en plus efficace. Loin du réalisme appliqué de ses débuts, Rochette ne garde que les traits et les à-plats noirs qui servent le plus efficacement le récit. Dès l'étape du story-board, il raisonne par grande masse pour chaque planche, afin de privilégier lisibilité, efficacité et émotion. Certaines scènes, comme par exemple celle de lynchage des pages 58 et 60 sont, malgré la très grande sobriété du dessin, d'une force et d'une violence rarement vues en bande dessinée. En outre, Rochette est un très grand amateur de montagnes et ses planches de paysages enneigés sont magnifiques et procurent au lecteur une réelle sensation d'immensité glaciale. (D'ailleurs, ne pourrait-on pas décrire partiellement Rochette en disant qu'il est un digne héritier d'Alex Toth nourri au vent des montagnes ?)

Les trois premiers tomes étaient en noir et blanc. Celui-ci est en couleurs. Cela ne procède pas d'un choix marketing mais d'une décision des auteurs pour qui la couleur, dans cette album, était une nécessité narrative. Après lecture de Terminus, je ne peux que leur donner raison. Rochette manie la couleur comme le trait : avec parcimonie et efficacité. Le récit commence en nuances de gris et la couleur fait son apparition progressivement, toujours en fonction d'impératifs narratifs. Il ne s'agit pas d'un coloriage précis et détaillé : les couleurs sont utilisées par grandes masses de rouge, de bleu, de vert, d'orange, de jaune, pour accompagner le récit. Et ce, jusqu'à la dernière page...

Peu d'auteurs de bande dessinée utilisent comme Jean-Marc Rochette les possibilités expressives et émotives du dessin et de la couleur. Avec ce nouveau récit, il nous en apporte encore une éclatante démonstration.