vendredi 18 avril 2014

Gabriel Garcia Marquez (1927-2014) est mort

Chronique d'une mort annoncée : Gabriel Garcia Marquez se débattait depuis quelque temps contre la maladie. Il est mort hier, le 17 avril, à l'âge de 87 ans.

C'est l'un des plus grands écrivains du 20ème siècle qui vient de s'éteindre. Son nom est fréquemment associé au "réalisme magique", genre protéiforme qui insère des éléments surnaturels dans des situations se rattachant à un cadre historique et géographique avéré, propice aux situations narratives riches et incitant à la rêverie. Il fut l'une des figures de proue de la riche littérature latino-américaine des dernières décennies, avec Maria Vargas Llosa ou Carlos Fuentes, entre aures.

Initialement, j'avais lu quelques-uns de ses romans en français. Mais c'est en découvrant Cien años de soledad en version originale que j'ai réellement été conquis par son oeuvre. Quel que soit le talent des traducteurs, il est extrêmement difficile (voire impossible ?) de retranscrire à sa juste valeur la puissance du verbe, l'imagination verbale richissime de cet auteur hors norme. Je me suis ensuite plongé dans les méandres vertigineux de El general en su laberinto, El otoño del patriarca et autres romans dans lesquels on plonge, on se perd, on erre dans des mondes imaginaires d'une foisonnante richesse.

Gabriel Garcia Marquez s'est maintenant perdu dans un autre monde, lui qui a si souvent peint avec tendresse et poésie patriarches et vieillards à l'approche de la mort.

dimanche 9 mars 2014

Mort d'Alain Resnais (1922-2014)

Alain Resnais, un des plus grands réalisateurs français, est mort le 1er mars, à 91 ans.

Je vais commencer par un aspect un peu secondaire de la vie de ce cinéaste, sa passion pour la bande dessinée. Alain Resnais a en effet toujours été passionné par les classiques de la bande dessinée et des comics trios américains. Il fut un des premiers intellectuels à s'intéresser à cet auteur alors bien peu considéré ; il fut ainsi membre du CELEG, club de bande dessinée créé dès 1962. Il fit dessiner les affiches de ses films par Enki Bilal, Floch, Blutch. Il demanda au très grand auteur de bande dessinée américain (et compagnon de route de Will Eisner), Jules Feiffer, de lui scénariser un film (I want to go home).

Mais ce n'est pas le plus important. Personnellement deux éléments me marquent plus particulièrement dans son œuvre. Le premier est qu'il s'entoura de scénaristes à la personnalité artistique extrêmement forte sans que cela ne l'empêche de réaliser à chaque fois des films très personnels. Hiroshima mon amour est clairement une œuvre de Marguerite Duras, L'Année dernière à Marienbad est très caractéristique de l'imaginaire d'Alain Robbe-Grillet, La Guerre est finie reprend les thèmes fétiches de Jorge Semprun. Pourtant, avec chacun de ces films, et tous les autres, Alain Resnais créait une œuvre extrêmement personnelle. Une œuvre à la fois très spécifique, reflétant sa personnalité unique, et très variée, grace à la grande diversité des scénaristes avec lesquels il a travaillé.

Le second point qui m'a particulièrement marqué dans les films d'Alain Resnais est son inlassable recherche formelle. Comme si chaque film devait répondre à une nouvelle contrainte formelle et devenir ainsi un objet non identifié, jamais réellement vu auparavant. La singularité des scénarios d'Hiroshima mon amour et de L’Année dernière à Marienbad suffisait pour en faire des films formellement uniques. Puis les contraintes que s'imposait le réalisateur furent très diverses : insertion de commentaires scientifiques dans Mon oncle d’Amérique, irruption de phylactères dans I want to go home, théâtre filmé dans Melo (alors que la plupart des adaptations de pièces de théâtre au cinéma recherchent à s'éloigner formellement du théâtre, en ajoutant notamment des décors et des personnages plus varies qu'est ns la lice d'origine, Alain Resnais cherche au contraire à coller à un style de théâtre filme dans Melo : il ne garde que les décors et les personnages d'origine, renforce le caractère artificiel des décors, etc.), multiplication des univers possibles en fonction des choix, souvent d'apparence mineurs, des personnages dans le diptyque Smoking et No Smoking, adaptation de formes surannées comme une opérette des années 1920 dans Pas sur la bouche, etc.

Un grand cinéaste vient de s'éteindre. Tous ses films ne m'ont pas touché avec la même intensité mais dans chacun d'entre eux, j'ai trouvé suffisamment de la singularité de ce réalisateur et de diversité formelle pour vivre une expérience passionnante en les voyant...

samedi 22 février 2014

Une histoire de Tom Strong par Alan Moore et Jaime Hernandez !

Le fait m'avait échapé : Alan Moore et Jaime Hernandez ont collaboré pour une histoire de Tom Strong ! Cette histoire, Tesla Time, a été publiée dans Tom Strong’s Terrific Tales #1, en 2002. Pour être franc, il s'agit d'une courte pochade de quatre pages mais cela n'en reste pas moins très plaisant de voir ces deux grands collaborer.

Ce récit est disponible en ligne, avec un grand nombre d'autres récits courts et illustrations rares des frères Hernandez. Une mine à découvrir !

samedi 15 février 2014

Un album de Xavier Mussat à paraître prochainement

Il est peu de dire que Xavier Mussat est un auteur rare. Il a publié des récits isolés dans la revue Ego comme X entre 1994 et 2000, un album (extraordinaire), Sainte Famille, en 2002, et a contribué à environ la moitié de l'album neaud mussat squarzoni, sorti en 2004 pour les 10 ans de l'éditeur Ego comme X. C'est peu. Malgré cette œuvre peu prolifique, Xavier Mussat est l'un des auteurs francophones de bande dessinée autobiographique parmi les plus talentueux, avec ses collègues d'ego comme x, Fabrice Neaud et Lucas Méthé, et quelques autres comme Edmond Baudoin ou Mattt Konture.

Rien donc de nouveau en bande dessinée de sa part depuis 2004. Et voilà qu'il a récemment annoncé avoir terminé son nouvel album. Quelques 250 pages à paraître prochainement chez Casterman. Je ne connais ni le titre, ni la couverture mais c'est peut-être l'album que j'attends avec le plus d'impatience dans les prochains mois.

mardi 11 février 2014

journal lapin 2008-2009, de Lucas Méthé (2014)

Ego comme X est un éditeur exceptionnel. Non seulement il publie d'excellents livres (un des derniers en date étant le superbe Histoire d'un couple), mais en plus il en offre certains ! Il y a dix ans, à l'occasion de son dixième anniversaire, il avait offert à certains de ses lecteurs un album regroupant de superbes planches de Fabrice Neaud, Xavier Mussat et Philippe Squarzoni (neaud mussat squarzoni). Cette année, pour ses 20 ans, il offre à tous ceux qui en font la demande un recueil de planches de Lucas Méthé, pour la plupart initialement publiées dans la revue Lapin (tous les détails pratiques ici). J'avais évoqué ces planches avec l'auteur il y a quelque temps et il semblait réticent à les voir publiées en volume. Après les avoir lues, je peux aisément le comprendre : Lucas Méthé est perfectionniste et ces planches sont très imparfaites. Mais attention, ici l'imperfection est une part intégrante de la démarche de Lucas Méthé et elle n'empêche nullement ce journal lapin 2008-2009 d'être un excellent livre.

De quoi Lucas Méthé parle-t-il dans ces planches ? Entre 2008 et 2009, soit entre la fin du travail sur Mon Mignon et pendant une partie de l'écriture de L'Apprenti, Lucas Méthé a publié quelques pages de journal dans la revue Lapin. Dans ces planches, il s'interroge sur les possibilités et les impasses de la bande dessinée et sur ce que lui peut en faire en tant qu'auteur. Lucas Méthé est un dessinateur qui doute ; des potentialités du médium, de ses propres capacités, du bien-fondé de ses travaux en cours, etc. Il ne s'agit pas ici d'un ouvrage théorique sur la bande dessinée, qui pose des questions rhétoriques pour y apporter des réponses théoriques bien charpentées. Non, il soulève beaucoup plus de questions qu'il n'en résout ; Lucas Méthé rend clairement perceptibles ses doutes, ses insatisfactions, ses regrets. Il ne se satisfait pas des pistes de réponse qu'il esquisse et fait part au lecteur de cette profonde insatisfaction. C'est en cela que ce livre est imparfait, comme je l'écrivais plus haut : il laisse le lecteur sur des doutes, des questions irrésolues et des impasses. Mais c'est également ce qui fait sa richesse et sa force : le lecteur est invité à participer à cette réflexion sans fin, avec tout l'inconfort mais toute la potentielle fécondité que cela peut faire naître.

Il est intéressant de noter que peu après ces planches Lucas Méthé publiait L'Apprenti. Cet album est très réussi mais représente probablement une impasse. Pas au sens d'échec, loin s'en faut, mais au sens de point au-delà duquel il n'est pas possible de continuer dans la même direction. Dans L'Apprenti, Lucas Méthé séparait fortement texte et dessin. Au-delà, une telle voie conduisait sans doute à la séparation radicale des deux, vers le journal purement écrit d'une part, vers l'illustration d'autre part. Depuis Lucas Méthé s'est consacré à un autre projet de bande dessinée radicalement différent (au moins en apparence) : un pastiche des aventures de Spirou et Fantasio telles que les dessinait Jijé : vives et délirantes, parfois même carrément foutraques ; un retour à une bande dessinée d'apparence moins réfléchie et plus intuitive, comme un retour à l'insouciante jeunesse de la bande dessinée, loin des questionnements réflexifs d'aujourd'hui...

journal lapin 2008-2009 est donc un nouveau passionnant témoignage de la riche démarche de Lucas Méthé. Et un superbe cadeau pour les 20 ans d'Ego comme X.

vendredi 31 janvier 2014

Edmond, un portrait de Baudoin, film documentaire projeté en avant-première à Angoulême

Je vous avais parlé il y a plus d'un an d'un projet de film consacré à Edmond Baudoin, alors intitulé Éloge de l'impuissance. Le projet a bien avancé : le film est terminé, il s'appelle maintenant Edmond, un portrait de Baudoin et devrait être distribué dans les salles cette année (l'équipe du film cherche actuellement un distributeur). En attendant, il sera projeté en avant-première lors du Festival d'Angoulême, le 1er février 2014. Une occasion à ne pas manquer pour tous ceux qui sont sur place !

lundi 20 janvier 2014

Joseph Anton, par Salman Rushdie (2012)

Après onze romans, dont le trop fameux Versets Sataniques (ou Shalimar le clown, dont j'ai parlé ici), Salman Rushdie a publié, avec Joseph Anton, ses mémoires. Il disait depuis des années que, si quelqu'un devait écrire son histoire, il préférait que ce soit lui. C'est maintenant chose faite. Et nul n'aurait pu le faire mieux que lui.

Il faut le rappeler : avant d'être celui par qui le scandale arrive, la cible de la folie meurtrière de fondamentalistes, puis le porte parole de la liberté d'expression opposée aux intégrismes religieux, Salman Rushdie est avant tout un très grand écrivain, probablement un des plus grands auteurs contemporains. 

Comme Joseph Conrad, comme Milan Kundera et beaucoup d'autres, il tire de ses multiples racines une œuvre forte, à la croisée des cultures. Issu d'une famille musulmane indienne, progressivement devenue athée, ayant vécu majoritairement en Grande-Bretagne depuis son adolescence, il a su tirer parti des différents mondes dont il vient pour produire une œuvre unique aux résonances à la fois très spécifiques (on sent, on voit, on entend, on goûte l'Inde dans de très nombreuses pages de ses romans) et universelles (sa foi dans la force de la fiction, celle des conteurs traditionnels comme celle des romanciers modernes ; sa défense de l'esprit critique contre le fondamentalisme ; son combat en faveur de la liberté d'expression).

Dans Joseph Anton, Salman Rushdie raconte donc son existence. Il ne s'agit pas réellement de toute sa vie. En effet le récit se concentre essentiellement sur les treize ans pendant lesquels il était condamné à mort par la fatwa de l'ayatollah Khomeini. Joseph Anton est le nom de code qu'il lui avait fallu adopter dans sa vie semi-clandestine. Il l'avait choisi lui-même, accolant les prénoms de deux auteurs qu'il apprécie : Joseph Conrad et Anton Tchekov. 

Après la publication des Versets Sataniques et la fatwa, on suit donc les craintes de Salman Rushdie, les problèmes quotidiens de sécurité, l'impact que cela a sur son moral et sur la vie de ses proches. On découvre les arcanes politiques et médiatiques de ses défenseurs et de ceux qui l'attaquent. On prend mieux conscience de la fragilité de la liberté d'expression, même dans nos sociétés contemporaines où elle peut pourtant sembler acquise. C'est également un très beau récit sur la nature et les relations humaines : la difficile situation de Salman Rushdie oblige les gens qui l'entourent à se montrer sous un jour nouveau, parfois décevant, souvent positif.

On retrouve dans Joseph Anton, la force du style habituel de Salman Rushdie, son foisonnement et sa richesse. On ne peut s'empêcher de tourner les pages de ce récit autobiographique aussi vite que les plus prenant des récits d'aventure. Sauf que ces aventures ont réellement eu lieu, juste à côté de nous. Une grande œuvre littéraire et un passionnant témoignage.