dimanche 27 février 2022

Le Monde sans fin, de Jean-Marc Jancovici et Christophe Blain (2021)

C'est à mon avis quand Christophe Blain met en scène un dialogue avec quelqu'un à la forte personnalité et au verbe haut qu'il est le meilleur. Cela a donné Quai d'Orsay (dans lequel on reconnaissait aisément Patrick de Villepin, dans son "rôle" de ministre des affaires étrangères), En cuisine avec Alain Passard, dialogue entre Christophe Blain et le chef cuisinier. Cela donne aujourd'hui Le Monde sans fin, dialogue entre l'auteur et Jean-Marc Jancovici, grand spécialiste du dérèglement climatique.

Il faut bien admettre que Jean-Marc Jancovici se prête bien à ce type d'exercice : vulgarisateur d'un énorme talent, c'est également une forte personnalité, volontiers provocatrice et n'ayant pas la langue dans sa poche. Christophe Blain l'a compris et le dépeint avec beaucoup de réussite. En quelques traits, il brosse un "Janco" (comme l'appellent ses fans) plus vrai que nature. On le voit remuer, asséner ses arguments, faire un peu d'humour décalé, quelle que soit la gravité du thème de la discussion.

Ce talent de Blain ne suffirait bien évidemment pas à faire de ce dialogue un succès. Il y faut également tout le talent de pédagogue de Jean-Marc Jancovici : en quelques pages, il résume de façon didactique, mais jamais simpliste, l'addiction de nos sociétés à l'énergie abondante et pas chère et les lourdes conséquences que cela implique, notamment en termes de dérèglement climatique. En repartant de la psychologie humaine d'une part, et de grands principes physiques d'autre part, il parvient à faire comprendre le coeur de la crise écologique majeure qui ne fait que croître depuis le début de l'ère industrielle, et qui s'agrave à un rythme alarmant, jour après jour, sous nos yeux. À l'heure où ce sujet est largement absent de la campagne présidentielle française (et ce, avant même l'invasion russe en Ukraine) malgré l'importance qu'il a pour notre futur, et la nécessité de prendre dès aujourd'hui des décisions majeures pour éviter la catastrophe environnementale qui ne fait que débuter.

J'ai pu lire quelques critiques reprochant à Jean-Marc Jancovici de trop peu aborder certains sujets pourtant clés. Il n'évoque que très rapidement la question sociale et la répartition des richesses, notamment. Certes. Mais, malgré l'importance de ce sujet, en parler davantage ne changerait rien, ou presque, au fond, à l'ensemble des démonstrations du livre. Un élément que j'aurais aimé voir traiter un peu plus longuement est celui des solutions qu'il est possible et souhaitable de mettre en oeuvre pour surmonter cette crise climatique. Jancovici et Blain y consacrent quelques pages en fin d'ouvrage, donnent quelques exemples, mais c'est rapide. Pourtant des rapports existent sur ce sujet ; le lecteur curieux pourra notamment se référer au livre récent de l'association The Shift Project (dont Jancovici est le président), Le Plan de transformation de l’économie française (PTEF), qui vise à proposer des solutions pragmatiques pour décarboner l’économie tout en favorisant l’emploi. Je conseille aussi l'étude ZEN 2050 – Imaginer et construire une France neutre en carbone, qui a le grand mérite de proposer notamment une réflexion sociologique sur les évolutions des modes de vie possibles des Français d’ici 2050, cohérentes avec cet objectif de neutralité carbone, qui prend en compte la diversité des habitants (cette étude a d'ailleurs été co-réalisée par Carbone 4, le cabinet de conseil créé par Jancovici... le monde est petit...). Il y a moins d'images dans ces deux longs rapports que dans Le Monde sans fin, il y a d'autres biais et d'autres angles morts, mais ils apportent des compléments qu'on pourra trouver utiles.

dimanche 20 février 2022

Belle exposition de la famille Crumb à Paris

Robert Crumb est habitué des bandes dessinées "familiales" : il publie depuis les années 1970 des comics à quatre mains, avec sa femme Aline Kominski-Crumb. Chacun d'entre eux y dessine son propre personnage, dans de courtes histoires relatant leur vie de couple avec beaucoup d'autodérision et sans concession. Ces récits ont fait l'objet d'une publication en intégrale (Parle-moi d'amour ! chez Denoël en 2011), présentant ainsi presque quatre décennies d'histoire familiale. Dans ces planches, une troisième autrice-personnage faisait progressivement son apparition : leur fille Sophie se dessinait parfois au milieu de ses parents. Elle est devenue artiste également. Au fil des années, Robert Crumb a progressivement dessiné moins de bande dessinée. Son adaptation littérale de la Genèse a été une sorte de chant de cygnes en 2009, les planches sont de plus en plus rares depuis cette époque. Il ne dessine presque plus que des pages avec Aline. La part familiale de son oeuvre prend peu à peu le dessus sur le reste...

Cette exposition (à la galerie David Zwirner à Paris, jusqu'au 22 mars 2022) est l'aboutissement logique de cette évolution. Il s'agit en effet d'une présentation commune des oeuvres de Robert, Aline et Sophie, les trois auteurs étant mis sur un pied d'égalité.

On y découvre de nombreuses oeuvres de Robert Crumb (ne nous leurrons pas : c'est probablement d'abord pour lui que les visiteurs viendront). Quelques-unes, plus ou moins anciennes, donnent un très rapide aperçu de sa carrière. Les plus intéressantes sont à mon sens les oeuvres très récentes (2020-2022), encore inédites. Ses portraits ou ses saynètes mettant en avant l'angoisse de personnages face au monde actuel montrent que le vieux maître n'a clairement rien perdu de son immense talent...

Il serait dommage de ne profiter que des planches du créateur de Mr Natural. Sa femme et sa fille ont chacune su développer un style très personnel, et les oeuvres présentées ici sont également très intéressantes. Celles d'Aline ne surprendront pas les fidèles lecteurs des comics de son mari, puisqu'elle y a souvent participé. Son style est moins virtuose que celui de son célèbre époux ; mais il a une spontanéité et une vivacité très agréables ; ses (auto)portraits, au tracé parfois approximatif, sont d'une très grande vérité.

La plus grande découverte, pour moi, est celle des oeuvres de la fille de la famille, que je ne connaissais pas. Loin de se laisser écraser par les styles marqués de ses deux parents, elle a su développer le sien propre avec originalité et talent. Elle adopte un rendu plus réaliste, ce qui donne lieu à de beaux portraits ainsi qu'à des scènes plus surréalistes.

Un récit inédit de quelques pages dessinées à six mains est également présenté.

Ce récit, intitulé "Sauve-qui-peut" (Aline et Robert sont installés depuis les années 1990 dans le Sud de la France, dans un village qui s'appelle Sauve...), est compilé, ainsi que les autres oeuvres inédites de l'exposition dans un comics publié spécialement.

mercredi 8 décembre 2021

Le retour de Fabrice Neaud à l'autobiographie (enfin !)

Les Riches Heures, quatrième volume du Journal de Fabrice Neaud, est paru en 2002. Presque 20 ans déjà. Les quatre volumes de ce Journal, publiés entre 1996 et 2002, ont eu une très grande influence sur la bande dessinée francophone, de nombreux auteurs, notamment, en ont été profondément marqués. Depuis 2002, Fabrice Neaud a publié quelques pages autobiographiques (notamment dans l'album collectif Japon en 2005, ainsi que 58 pages supplémentaires incluses dans la réédition du volume 3 du Journal en 2010). Mais globalement, on pouvait craindre que les quatre volumes du Journal ne restent à jamais isolés.

Heureusement, cela ne devrait pas être le cas. Fabrice Neaud a en effet non seulement annoncé la réédition de ces quatres livres en trois volumes (les deux premiers volumes du Journal étant maintenant rassemblés en un seul livre) pour avril et la rentrée 2022, mais surtout la publication d'un nouveau cycle autobiographique, intitulé Dernier Sergent, qui tournera notamment autour du personnage d'Antoine, mis en scène (mais sans jamais y apparaître explicitement) dans "Émile – du printemps 1998 à aujourd'hui (histoire en cours)", superbe récit publié en 2000 dans la revue Ego comme x.

La réédition du Journal sera accompagnée d'une postface dessinée, qui replace l'oeuvre dans son contexte et explique certaines des raisons de ce silence éditorial d'une vingtaine d'années, qui touche heureusement à sa fin.

Si ces nouvelles oeuvres sont à la hauteur des premières pages apparues ça et là, nous serons sans aucun doute face à un nouveau chef-d'oeuvre de la bande dessinée francophone...

samedi 20 novembre 2021

Robert Crumb, un auteur majeur, aux oeuvres difficiles à trouver

Robert Crumb est largement considéré, à juste titre à mon sens, comme l'un des auteurs de bande dessinée le plus importants des 50 dernières années, à la fois d'un pont de vue historique (il a marqué l'histoire de la bande dessinée américaine, voire mondiale, avec sa contribution à l'émergence des comics underground à la fin des années 1960) et artistique (son dessin est d'une qualité exceptionnelle, sa critique acerbe des États-Unis, notamment de la Côte Ouest, est particulièrement bien sentie).

Il est reconnu partout dans le monde, a profondément influencé d’innombrables auteurs. En France, il a reçu le grand prix de la ville d'Angoulême en 1999 (à une époque, pourtant, où la plupart des auteurs récompensés étaient des Français ayant travaillé pour Pilote).

Il pourrait donc sembler logique que son œuvre soit largement accessible. Ce n'est malheureusement pas le cas.

En France, les éditions Cornélius se sont attelées à la tâche d'éditer les œuvres de Crumb, après quelques tentatives méritoires, mais très fragmentaires, d'autres éditeurs. Comme d'habitude chez Cornélius, le papier est épais, la reproduction de qualité. Mais les différents recueils regroupent des récits par thématique, et pas du tout dans l'ordre chronologique, ce que je trouve dommage. On peut également regretter l'absence d'appareil critique, qui serait bienvenu vu l'importance historique de l’œuvre et son inscription dans des mouvements sociétaux très particuliers. En outre il est tout de même difficile de traduire de nombreuses expressions argotiques utilisées par Crumb. Et même quand Cornelius utilise le même titre qu'un recueil publié aux États-Unis (Mr. Sixties par exemple), méfiez-vous, le contenu des deux volumes n'a rien à voir...

Ceux qui parlent anglais pourront donc être tentés de se tourner vers les éditions originales américaines. Mais je me suis rendu compte que, même avec les recueils américains, il n'est pas possible de se procurer l'ensemble de l'œuvre de ce grand auteur.

Petit rappel : en gros, on peut répartir l'œuvre de Crumb en trois grandes catégories : des récits courts, publiés initialement dans des comics (fascicules moyen format de quelques dizaines de pages), regroupant des pages de Crumb seul (Mystic Funnies, Hup) ou de plusieurs auteurs underground (comme le séminal Zap, référence de l’underground américain depuis 1968 jusqu’à 2014), de nombreuses pages de carnet de grands qualité et, plus récemment de quelques albums complets (Kafka, La Genèse).

Les albums complets sont encore disponibles. Les courts récits (ceux compilés en français un peu aléatoirement par Cornélius) ont fait l'objet d'une intégrale chez Fantagraphics. Celle-ci est chronologique, chaque volume est introduit par un texte souvent passionnant. Malheureusement la maquette de cette collection est datée et très laide. Et, surtout, la plupart des volumes sont épuisés depuis des années, sans aucune annonce de réédition. Enfin elle s'arrête inexplicablement à la fin des années 1980, laissant de côté plusieurs centaines de pages publiées depuis, dans les comics Hup, ID et Mystic Funnies. Ce n'est pas la peine de chercher ces comics isolément, à moins d'avoir du temps et de l'argent, ils sont épuisés depuis longtemps... Fantagraphics a également publié des recueils thématiques : un volume assez réussi sur Fritz the car, rassemblant toutes les mésaventures de l'un des premiers personnages de Crumb. Un autre sur Mr. Natural, qui regroupe au hasard une petite minorité des récits mettant en scène le personnage fétiche de l'auteur.

Les meilleures pages des carnets ont été compilées dans une intégrale chez Fantagraphics, presque entièrement épuisée, et dans une autre, plus récente, chez Taschen. Cette dernière est très réussie, avec une belle maquette et la moitié des volumes sont encore disponibles.

En conclusion, Robert Crumb est un auteur capital, dont les bandes dessinées et les carnets méritent d'être intégralement découverts (avec toutefois une baisse d'inspiration entre le milieu des années 1970 et le milieu des années 1980). Mais pour découvrir son œuvre, en anglais ou en français, il faudra vous armer de patience ou convaincre un éditeur de publier enfin une intégrale complète digne de ce nom...

mercredi 30 juin 2021

Les Fleurs de cimetière, d’Edmond Baudoin (2021)

Les Fleurs de cimetière est un livre bien intimidant par certains aspects : pavé de presque 300 pages en grand format, il regroupe les pages autobiographiques sur lesquelles Edmond Baudoin, le « parrain » de l’autobiographie dans la bande dessinée francophone, travaille depuis plusieurs années.

Baudoin a toujours eu un rapport ambigu à l’autobiographie. Dans l’un de ses premiers albums, Passe le temps, il racontait sa jeunesse à Villars-sur-Var, village près de Nice. Tout au long de son œuvre, il a évoqué ses proches, sa mère dans Éloge de la poussière, son grand-père dans Couma Acò, son frère Piero dans l’album éponyme. Plus récemment, il a publié de nombreux récits de ses voyages autour du monde, seul (Araucaria. Carnets du Chili) ou en duo, notamment avec Troubs (Viva la vida. Los sueños de Ciudad Juarez, Le Goût de la terre), avec son fils Hugues (Le Parfum des olives) ou d’autres complices. Il n’empêche que lorsqu’il abordait des sujets encore plus intimes, touchant à la création artistique ou aux relations amoureuses, il portait souvent un masque. Dans Le Portrait, réalisé avec l’aide de son amie Carol Vanni, et dans lequel il abordait la création artistique et la porosité de celle-ci avec la complicité amoureuse, il donnait au personnage principal du livre les traits de l’un de ses amis peintres, non les siens propres. Dans L’Arleri, livre somme sur les relations amoureuses tout au long de la vie, il redonnait au personnage principal, pourtant très largement son porte-parole, les traits d’un autre.

Dans Les Fleurs de cimetière, Baudoin a décidé cette fois d’aborder de façon plus directe les questions autobiographiques les plus intimes, notamment les relations avec les femmes de sa vie et avec les enfants qu’ils ont eus ensemble. Il conserve cependant quelques artefacts de fiction, principalement avec le personnage d’Aile, synthèse fictive de l’ensemble des femmes de sa vie, qui vient lui donner la réplique à de nombreuses reprises.

Il ne faut toutefois pas s’attendre à un récit chronologique en bande dessinée classique. Ce serait mal connaître Baudoin. Il s’est lancé en bande dessinée à près de 40 ans, en quasi autodidacte. Cette ignorance des codes du médium lui a permet d’inventer ses propres techniques, avec la plus grande liberté. Dans Les Fleurs de cimetière, il mélange donc pages de bande dessinée presque traditionnelles, longs pavés de texte, écrits à l’ordinateur ou au pinceau, avec de nombreuses ratures, extraits de carnets, portraits, dessins d'arbres en pleine page, il alterne pages en couleurs et d’autres en noir et blanc… Et l’enchaînement des idées n’est guère chronologique, à peine thématique. Baudoin se confie, suit librement le fil de ses idées, bifurque de façon souvent inattendue, change de sujet quand il touche un sujet trop sensible, y revient néanmoins quelques pages plus loin. L’ombre de Piero, frère préféré et « meilleur dessinateur du monde », aux dires de Baudoin lui-même, plage sur l’ensemble du livre. L’auteur aborde ses relations amoureuses de façon plus libre et directe que jamais auparavant. Baudoin a toujours eu une approche très libre de l’amour, et il ne s’en cache pas, sans crainte des bien-pensants ou d’un certain féminisme.

Un livre somme, qui ne ressemble à aucun autre ; une nouvelle preuve qu’à près de 80 ans, Baudoin peut encore nous surprendre.

lundi 28 juin 2021

Gallimard reprend les Éditions de Minuit

Les rapprochements dans le monde de l’édition ne sont pas rares. Mais celui qui vient d’être annoncé, entre Gallimard et les Éditions de Minuit, est très loin d’être anodin.

Gallimard, c’est l’héritier de la NRF fondée par André Gide et ses amis il y a plus d’un siècle. Il s’agit de l’éditeur au catalogue le plus prestigieux de l’édition française, et de très loin. Avec certaines collections exceptionnelles, La Pléiade bien entendu, meilleur catalogue de chefs-d’œuvre de la littérature mondiale en langue française, ou bien d’autres comme L’Imaginaire Gallimard, regroupant une multitude de titres souvent moins connus, mais toujours d’une folle inventivité.

Les Éditions de Minuit, c’est un double héritage de résistance et de grande exigence artistique. Fondées par le résistant Vercors pendant la Seconde guerre mondiale, elles ont ensuite été à la pointe de l’avant-garde littéraire et intellectuelle pendant des décennies, publiant de nombreuses œuvres phares du Nouveau Roman (Alain Robbe-Grillet, Claude Simon Marguerite Duras, Michel Butor ; on peut d’ailleurs noter que la plupart des autres romans majeurs du Nouveau Roman furent publiés chez Gallimard) et des sciences humaines (L’Anti Œdipe de Deleuze et Guattari). Elles firent connaître deux prix Nobel de littérature (Samuel Beckett et Claude Simon). Pendant de nombreuses années Jérôme Lindon, à leur tête à partir de 1948, et Alain Robbe-Grillet, alors directeur littéraire, considéraient qu’ils n’avaient pas besoin de donner une réponse rapide aux écrivains qui leur envoyaient leurs manuscrits : en effet, l’exigence artistique des Éditions de Minuit était telle qu’elles étaient les seules susceptibles d’accepter les livres qu’elles publiaient.

Les Éditions de Minuit étaient l’une des seules maisons littéraires prestigieuses à rester indépendante. L’actuelle présidente, Irène Lindon, âgée de 72 ans, fille de Jérôme Lindon, a décidé de confier l’entreprise au groupe Madrigall, maison mère de Gallimard, pour assurer l’avenir de la prestigieuse maison. Longue vit aux Éditions de Minuit !

mercredi 25 novembre 2020

Rusty Brown, de Chris Ware (2019)

Le processus d'élaboration des œuvres de Chris Ware est long et complexe, ce qui explique en partie la parcimonie avec laquelle paraissent ses chefs-d'oeuvre successifs : Jimmy Corrigan (2000), Building Stories (2012) puis maintenant Rusty Brown (paru en anglais en 2019, traduit cette année en français) ; bien sût, il publie à côté de ces "sommes" d'autres ouvrages qui peuvent être tout aussi riches, comme sa magnifique autobiographie superbement illustrée, Monograph, publiée en 2017. Mais revenons au processus d'élaboration de ses ouvrages : pour la majeure partie d'entre elles, les planches paraissent d'abord en feuilleton dans des journaux, puis sont collectées dans les livres de la série Acme Novelty Library qu'il publie depuis 1993, avant d'être enfin regroupées dans des livres comme Rusty Brown ; à chaque étape Chris Ware est suceptible de modifier, plus ou moins en profondeur, ses pages. Rusty Brown est ainsi l'agrégation de trois volumes d'Acme Novetlty Library, auxquels est ajouté un épisode complètement inédit. Les pages collectées dans Rusty Brown étaient ainsi publiées en parallèle de celles compilées dans Building Stories, dans les mêmes numéros de l'Acme Novelty Library, à partir du numéro 16 (le 14ème ayant conclu la saga de Jimmy Corrigan et le 15ème étant une compilation de saynètes en une planche ou plus courtes encore).

Avec le présent ouvrage, l'auteur est revenu à un format relativement classique : un long ouvrage (plus de 400 pages, souvent très denses) en format à l'italienne, comme pour Jimmy Corrigan. Nous sommes loin de l'exubérance des 14 fascicules aux formats divers contenus dans une boîte de Building stories. Cependant, il ne faut pas trop se fier à cette apparence de simplicité : Comme d'habitude avec Chris Ware, tout a été pensé et réalisé avec soin : couvertures, jaquettes, mentions légales, rien n'est laissé au hasard, le moindre centimètre carré de l'ouvrage fait partie intégrale de l'oeuvre artistique de Chris Ware. Et il suffit d'ouvrir le livre pour s'apercevoir de l'originalité de la composition : grande variété dans la taille et la disposiiton des cases, alternance de pages muettes et d'autres plutôt bavardes, densité parfois extrême de certaines planches (le nombre de cases par page pouvant atteindre la quarantaine...)...

Les familiers de l'œuvre de Chris Ware connaissaient bien Rusty Brown. Il s'agit d'un des personnages fétiches de l'auteur, avec Jimmy Corrigan, Quimby the mouse, le cowboy Big Tex, l'astronaute Rocket Sam et quelques autres. Il est apparu dans quelques saynètes des Acme Novelty Library, au moins depuis les volumes 10 et 11 (publiés en 1998) ; ces deux livres étaient essentiellement consacrés à deux épisodes de la saga de Jimmy Corrigan mais contenaient également quelques "gags" mettant en scène Rusty Brown. Dans ces pages et dans de nombreuses autres qui ont suivi, il était dépeint comme un adulte célibataire, collectionneur compulsif de comics et de figurines, partageant cette passion avec son seul ami, Chalky White. Ce dernier semblait néanmoins plus équilibré que le malheureux Rusty, et avait même réussi à fonder une famille, apparemment normalement épanouie, alors que Rusty s'enfonçait dans la déchéance.

Dans le pavé qui porte son nom, on découvre Rusty quelques années plus jeune, sous les traits d'un jeune garçon, souffre-douleur de ses camarades, passant déjà son temps à rêver de super héros, amoureux de Supergirl dont il garde précieusement une figurine, et partageant cette passion avec son copain Chalky. Le premier quart de l'ouvrage (repris des volumes 16 et 17 de l'Acme Novelty Library, publiés en 2005 et 2006) relate quelques heures de la vie de Rusty Brown, dans son collège. Autour de lui, Chris Ware dépeint plusieurs autres personnes : son père, William Brown, professeur dans le même établissement et écrivain de nouvelles de science-fiction à ses heures perdues, Chalky White et sa soeur Alison White, Jason Lint, un camarade d'Alison, voulant passer pour l'un des "cadors" du lycée, Joanne Cole, professeure noire... Parmi les personnages secondaires, on voit également apparaître un certain Mr Ware, professeur de dessin, qui a les traits de l'auteur, et qui semble aussi peu sûr de lui que celui-ci.

Après cette première partie se déroulant sur quelques heures (avec parfois deux récits en parallèle, la bande du bas de la page suivant un autre personnage que le reste de la planche), qualifiée par l'auteur d'Introduction, le récit va suivre successivement trois des personnages sur des années : C'est d'abord le père de Rusty Brown, dont on découvre une nouvelle de science-fiction, ainsi que le terreau de la vie réelle dont elle est issue (récit publié en 2008 dans Acme Novelty Library 19), puis Jordan Lint, dont est dévoilée la vie entière, depuis sa naissance en 1958 à sa mort en 2023 (récit publié en 2010 dans Acme Novelty Library 20), et enfin Joanne Cole (dans des planches inédites).

De la journée racontée au début de l'ouvrage éclosent donc des récits s'étendant sur des années, avec des personnages qui se sont croisés et dont les destins ont divergé. Cela permet d'aborder une variété de personnages et de situations. Rusty Brown est le personnage du gamin souffre-douleur auquel nous a déjà habitué Chris Ware depuis Jimmy Corrigan. Son père, William Brown, est une personne à peine moins pathétique, mais il a une profession stable, a publié des nouvelles, a eu des aventures amoureuses, s'est marié et a eu un enfant. Avec Jordan Lint, nous découvrons en quelque sorte l'envers du décor : Jordan Lint n'est pas un souffre-douleur risible, bien au contraire ; il appartient au groupe des adolescents qui martyrisent leurs camarades les plus faibles, se moquent des professeurs et fument des joints en cachette. Cela ne changera finalement que peu de chose : il connaîtra autant de tristesse et de désillusions au fil de sa vie, en partie causées par ses faiblesses et ses lâchetés dans ses relations avec ses proches. La situation est encore différente pour Joanne Cole. Professeure noire, c'est une femme forte et volontaire qui a lutté toute sa vie pour s'imposer dans un milieu passablement mysogyne et historiquement raciste.

Chris Ware manie donc le temps long, on suit la vie de Jason Lint du début à la fin, ainsi que de longues années dans l'existence de William Brown et de Joanne Cole, ainsi que le temps courts, l'instantané d'émotions fugitives, dans certains passages où le temps semble se dilater à l'infini, la chute d'un flocon de neige prenant un temps considérable. Pour jouer sur ces différentes temporalités, Chris Ware fait preuve de beaucoup d'imagination et fait appel à de nombreuses potentialité de la bande dessinée. Ainsi, dans Jason Lint, il mèle des cases de tailles très différentes, de grandes cases avec des personnages en gros plan ou au contraire des vues d'ensemble, comme des arrêts sur image, et des cases minuscules s'enchaînant très rapidement. Certains mots, certaines images très schématiques, s'intercalent entre les cases, servant de ponctuation, de rimes ou un comme moyen pour expliciter des sentiments. Chaque page représente un épisode, ou un moment, de la vie de Lint. En quelques dessins et quelques mots, Chris Ware nous dépeint les sentiments, les sensations, les désirs de Lint à l'occasion de la mort de sa mère, de son mariage, de la naissance de son fils, ou de ses derniers instants. Pour cela, il fait preuve d'une inventivité exceptionnelle et toujours renouvelée.

In fine, l'objectif est toujours le même, à la fois très simple et extrêmement ambitieux : Chris Ware cherche à rendre compte de l'accumulation de sensations fugitives, de moments souvent anodins, de sentiments diffus, qui peu à peu construisent une vie. Comment dépeindre les impressions fugaces qui poussent chaque individu à conduire sa vie comme il le fait, qui le rendront heureux ou malheureux. Comment rendre compte du temps qui passe, des moments fugitifs qui se transforment au fil des ans en souvenirs récurrents, blessures toujours ouvertes ou bien réminiscences de bonheurs disparus. S'il existe un auteur de bande desinée qui est à la recherche du temps perdu, c'est bien Chris Ware...

Tout ceci n'est pas purement abstrait, Chris Ware ne nous égare pas dans des considérations vagues sur la mémoire et le temps qui passe. La ville où se déroulent les récits est issue des souvenirs d'enfance de l'auteur, grandi à Omaha, une bourgade de province avec un fort passé ségrégationniste. Relations complexes entre adolescents, difficulté à enseigner, parcours du combattant d'une femme noire cherchant à mener une existence libre et indépendante... Les mésaventures des personnages sont fortement ancrées dans des problématiques très concrètes.

L'ouvrage s'achève sur un "intermission" laissant présager une suite à cet ouvrage déjà magistral (d'ailleurs répertorié comme Rusty Brown, part I, dans la bibliographie rédigée par Chris Ware à la fin de Monograph). Comme toujours avec Chris Ware, il va falloir nous armer de patience, mais cela envaut largement la peine...