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mercredi 18 février 2026

Tales of Paranoia, par Robert Crumb (2025)

Robert Crumb, vétéran de la bande dessinée alternative états-unienne, a maintenant 82 ans. Sa femme, Aline Kominsky-Crumb, sa partenaire à la ville comme dans leurs pages communes pendant plus de 40 ans, est morte en 2022. Il n'a quasiment rien publié depuis sa version littérale de la Genèse, premier livre de la Bible, en 2009, et Drawn Together: The Collected Works of R. and A. Crumb, un recueil de planches dessinées à quatre mains avec sa femme Aline, en 2012. Autant dire qu'il était relativement naturel de penser qu'il profitait d'une retraite largement méritée à Sauve, dans le département du Gard, où il habite depuis 1991.

Eh bien, pas du tout. Encore une fois, Robert Crumb m'a surpris (en bien) en publiant un nouveau recueil de bande dessinée, Tales of Paranoia, dessiné depuis la crise du Covid19. Cette fois-ci, il n'est plus du tout question de ce qui constitua pendant longtemps une grande partie de ses récits : fantasmes sexuels, drogues et recherches mystiques avec divers gourous (Mr. Natural en tête). L'époque et l'âge de l'auteur s'y prêtent sans doute moins.

Le thème choisi n'est cependant pas complètement nouveau mais est traité de façon plus approfondi que par le passé : il s'agit de la paranoïa. Crumb est persuadé que nous sommes manipulés par les pouvoirs en place, de l' "État profond" à l'industrie pharmaceutique. Au coeur de la pandémie, cela l'a conduit à douter de la pertinence des solutions mises en place par les autorités publiques et à devenir "antivax". Cela ne devrait pas surprendre outre mesure ceux qui le connaissent un peu. Entre quelques bad trips causés par le LSD ayant débouché sur des crises paranoïaques aigues dans les années 1960 et la conviction que les importants problèmes qu'il a eus avec le fisc états-unien il y a quelques décennies avaient été provoqués par la publication de certaines de ces bandes dessinées ayant déplu au pouvoir en place, Crumb avait déjà maintes fois mis en scène sa paranoïa. Cette fois-ci, il va plus loin et en fait l'essentiel de son discours pendant la quarantaine de pages de ce livre. Cela pourrait lasser (qui a vraiment envie de lire 40 pages de délire antivax en 2026 ?). Mais il le fait avec son talent et son autodérision habituels. Ceux-là mêmes qui, pendant des années, ont rendu ses obsessions sexuelles relatievement tolérables malgré leurs traits misogynes et racistes. Crumb ne prétend jamais détenir la vérité ; il ne cherche pas à se justifier. Il décrit simplement ce qu'il ressent, sans s'excuser, mais sans cacher les aspects complètement politiquement incorrects de ses fantasmes ou de ses affirmations.

Non seulement Crumb n'a pas encore pris sa retraite, mais il n'a rien perdu de son talent graphiques. Il nous gratifie comme à son habitude de superbes planches denses, où des personnages (principalement une image de Crumb lui-même) parlent longuement, dessinés avec son style caricatural et lourdement hachuré si caractéristique. La richesse des dessins permet de faire passer facilement les pavés de texte qui occupent parfois jusqu'à plus de la moitié des cases.

Ce nouvel album est donc une excellente surprise. Il ne nous reste plus qu'à attendre le prochain, de ce jeune homme toujours aussi angoissé et toujours aussi talentueux.

jeudi 12 décembre 2024

Le 30/40 de Menu (2024)

J'ai déjà écrit à plusieurs reprises tout le bien que je pensais de la collection 30/40 de Futuropolis, notamment ici ou . Petit rappel toutefois pour ceux qui n'auraient pas suivi : 30/40, keskecè ? Entre 1974 et le début des années 1990, les fantastiques éditions Futuropolis, alors dirigées par Étienne Robial, publièrent 23 albums dans cette collection. Les deux caractéristiques principales de ces livres sont les suivantes : un format inhabituel, très grand (30 cm par 40 cm, d'où le nom) et un choix exceptionnel d'auteurs. En à peine plus de 20 albums, Étienne Robial offrait un fantastique échantillon de ce qui se faisait de mieux à l'époque en bande dessinée, avec Francis Masse, Moebius, encore appelé Gir (un de ses premiers albums hors Blueberry), Tardi, Jean-Claude Forest, Baudoin, Gotting, Crumb, Poïvet, etc.

Malheureusement, cette collection s'interrompit lorsque les éditions Futuropolis arrêtèrent leurs activités, avant d'être rachetées et de donner le Futuropolis actuel, qui n'a plus rien à voir avec l'original. Et, si Futuropolis avait permis à quelques-uns des futurs auteurs de l'Association de publier certains de leurs premiers livres (dans la colection X ou dans le collectif Labo dirigé par Jean-Christophe Menu), aucun d'eux n'avait encore à l'époque les lettres de noblesse suffisantes pour ouvrir les portes de cette prestigieuse collection 30/40.

Trente ans après, les choses ont bien évolué : Étienne Robial s'est éloigné du monde de la bande dessinée ; et les fondateurs de l'Association (Jean-Christophe Menu, Lewis Trondheim, David B, Killofer, Mattt Konture, Stanislas, Mokeit) ne sont plus de jeunes débutants prometteurs, mais des auteurs âgés et assez largement reconnus. Et Étienne Robial et Jean-Christophe nous offrent une double bonne surprise : la reprise de la collection 30/40, cette fois à l'Apocalypse (la maison d'édition fondée par Menu après son départ de l'Association), avec un volume, le 23ème, consacré à Menu lui-même !

Nous avons donc le grand plaisir de retrouver 30 pages, excellentes et gigantesques, de ce grand auteur, qui met en scène ses personnages et préoccupations habituels : le monde du Mont-Vérité (ses moines, sa Mune, sa sphynge...), Vert Thépamur, Lapot, Méder, un récit de rêve, des souvenirs de concert, ainsi que des tranches de vie familiales et autobiographiques.

C'est sans doute dans ces pages que Menu nous offre ses passages les plus poignants. Avec Livret de Phamille, l'un de ses plus grands chefs-d'oeuvre, publié en 1995, Menu nous avait offert de superbes récits autobiographiques tournant autour de ses filles, de leur naissance et de leurs premières années. Trente ans après, la roue a tourné : les pages autobiographqiues relatent les derniers instants et le décès de ses parents. Aventures avec la mort, 1 et 2, mettent l'auteur face au décès de ses parents et à ses propres fragilités. Beaucoup d'émotion et de sensibilité, et, comme d'habitude, un immense talent.

jeudi 29 août 2024

Exceptionnelles expositions "La bande dessinée à tous les étages" au Centre Pompidou

Du 29 mai au 4 novembre 2024, le Centre Pompidou, à Paris, plus grande institution française concacrée à l'art contemporain, mettait la bande dessinée à l'honneur, avec plusieurs expositions dans un cadre global intitulé à juste titre "La bande dessinée à tous les étages".

L'exposition principale, "Bande dessinée, 1964 - 2024", occupait tout le 6ème étage du musée et avait pour objectif de présenter un panorama des plus belles oeuvres de la bande dessinée internationale depuis 1964 (si on veut pinailler, on peut noter que la limite de 1964, commode pour établir une période claire couvrant six décennies jsuqu'à aujourd'hui n'était pas toujours respectée ; l'exposition s'ouvrait par exemple avec plusieurs couvertures de Fred pourHara Kiri légèrement antérieures). Plus sérieusement, la date de 1964 permettait de débuter l'exposition avec des revues d'avant-garde venant des trois continents : Hara Kiri en France (de très belles couvertures de Fred, quelques superbes dessins de Reiser et Gébé, entre autres), Garo au Japon (couvertures exceptionnelles en couleurs de Shirato Sanpei, auteur de Kamui Den et plusieurs comix underground autour de Robert Crumb ; dans la même salle, le travail de l'éditeur Losfeld (Barbarella de Jean-Claude Forest, Lone Sloane de Philippe Druillet, etc.) et du groupe Bazooka renforçait l'idée que ces années avaient permis l'émergence d'une bande dessinée plus mature aux quatre coins du monde. Le reste de l'exposition présentait une très riche sélection de planches et de douments inédits des quatre coins du monde (des grands classiques, Hergé, Franquin, Uderzo, Moebius, aux auteurs plus récents, Edmond Baudoin ou Fabrice Neaud, avec également des auteurs venant de plus loins tels qu'Osamu Tezuka, Alberto Breccia ou Will Eisner et bien d'autres encore, il faudrait tous les citer) accompagnés d'extraits vidéo de grande qualité. Et l'exposition s'achevait sur deux superbes fresques murales réalisées par Chris Ware spécifiquement pour l'occasion.

Au cinquième étage, les collections permanentes du musées (Matisse, Picasso et bien d'autres) étaient présentées à leur place habituelle, et des groupes d'oeuvres de bande dessinée y étaient mêlées, établissant ainsi des correspondances parfois bien vues (quelques belles planches de David B sur des auteurs surréalistes, par exemple, faisaient face à la reconstitution du bureau d'André Breton).

À la bibliothèque du musée était présentée une belle exposition sur Corto Maltese. Une exposition pour enfants et une autre sur la revue Lagon venaient compléter cet ensemble extrêmement riche.

Que retenir de tout ceci, à part bien sûr le fait que cette exposition apporte une reconnaissance institutionnelle de grande qualité à la bande dessinée ? Il faudrait tout citer. À titre personnel, j'ai été particulièrement sensible aux carnets de Fabrice Neaud et d'Edmond Baudoin (de magnifiques planches en couleurs issues de l' Arleri). J'ai profité de quelques planches en couleurs directes dont les subtilités disparaissent dans les albums imprimés (par exemple des dessins de Moebius et d'Alberto Breccia). J'ai longuement parcouru les deux fresques murales inédites de Chris Ware. Enfin j'ai contemplé les strips gigantesques de Jean-Claude Forest, tirés d'une version inédite du troisième album de Barbarella, Le Semble lune (il s'agit de la version pensée pour être publiée sous forme de strips quotidiens dans la presse ; elle fut modifiée, parfois lourdement, pour être publiée directement en album).

lundi 22 janvier 2024

Chumbo, de Matthias Lehmann (2023)

J’avais déjà lu quelques ouvrages de Matthias Lehmann (l'excellente La Favorite entre autres) dont j’avais beaucoup apprécié, notamment, le dessin richement hachuré. Mais je connaissais globalement assez mal son œuvre.

Voyant que Jean-Christophe Menu, entre autres, recommandait très chaudement son dernier ouvrage, Chumbo, j’ai fini par l’acheter. Je viens de le lire avec beaucoup d’intérêt et énormément de plaisir.

Cet ouvrage massif (360 pages, parfois très denses, avec de nombreux personnages) relate la vie compliquée d’une famille brésilienne entre 1937 et 2003. La postface de l’auteur suggère qu’il s’est assez largement inspiré de la famille de sa mère.

Nous suivons donc les mésaventures d’Oswaldo Wallace, riche industriel de Belo Horizonte, dans le Minas Gerais, de sa femme, et de leurs enfants, deux garçons, Severino et Ramires, et trois filles, Adélia, Ursula et Berenice. Dès les années 1930, ces enfants croisent d’autres personnages, l’associé de leur père, l'un de ses hommes à tout faire, une famille de ses ouvriers, qu’ils recroiseront tout au long de leurs vies, dans des circonstances extrêmement variées. Les choix politiques des deux aînés, à deux opposés du spectre politique, leur feront vivre des situations très contrastées.

La diversité des personnages, la variété des choix de vie effectués par ceux-ci, permettent de dresser un tableau très riche de l’Histoire du Brésil pendant plus de 60 ans, avec une attention particulière sur la période de la dictature militaire qui a sévi au Brésil entre 1964 et 1983.

Matthias Lehmann nous offre ainsi un récit historique particulièrement réussi, dans lequel la petite histoire se mêle à la grande, pour en mettre en lumière certains aspects ; dans lequel l’humanité et la variété des personnes viennent faire prendre conscience de la complexité des événements historiques.

Pour conduire efficacement ce récit assez dense, l’auteur multiplie les modes de narration et les compositions, alternant dessins en pleine page et planches découpées en de nombreuses cases, passages muets et pages au texte bien fourni, événements tragiques et épisodes grotesques, etc. Le tout dans un noir et blanc sobre et élégant aux hachures rappelant la gravure sur bois, si caractéristiques de son style.

lundi 27 novembre 2023

Le Dernier Sergent (1) - Les Guerres Immobiles, de Fabrice Neaud (2023)

Attention, Fabrice Neaud, cela secoue. Amateurs d'eau tiède et de consensus mou, s'abstenir.

(Commençons par un petit rappel, que les amateurs de l’auteur peuvent passer : Fabrice Neaud est un pionnier de l’autobiographie en bande dessinée. Il a publié aux éditions Ego comme x (malheureusement disparues depuis) quatre volumes de son Journal entre 1996 et 2002. Ceux-ci ont été réédités en trois volumes aux éditions Delcourt en 2022. Il commence aujourd’hui un nouveau cycle autobiographique, prévu en quatre livres, intitulé Le Dernier Sergent. Les Guerres Immobiles en est le premier tome.)

Reprenons. Comme je l’écrivais plus haut, l’œuvre de Fabrice Neaud secoue, ne ménage pas son lecteur.

Certes, l’autobiographie en bande dessinée, nous commençons à y être habitués. Depuis quelques œuvres pionnières dans l’espace francophone, dans les années 1990, c’est devenu un « genre » très courant. On ne compte plus les volumes où des dessinatrices et dessinateurs relatent un événement marquant de leur existence (ou de celle de leurs parents ou grands-parents) avec un dessin stylisé. Les témoignages à vocation pédagogique ou sensibilisatrice, comme les récits de vie amusants ou émouvants, se multiplient sur l’étal des librairies.

Fabrice Neaud, ce n’est pas cela.

Nous sommes loin d'une autobiographie aux dessins stylisés (qui, selon certains poncifs, permettrait une identification plus facile du lecteur) et au discours bien-pensant. Fabrice Neaud bouscule les habitudes, gratte là où cela fait mal, creuse derrière la bonne conscience.

Par rapport au Journal, il aborde nouvellement, ou au moins approfondit significativement, plusieurs thèmes : sa famille et sa prise de conscience politique de l'homophobie. Ces deux sujets viennent nous bousculer au cœur de nos bonnes consciences. Il représente souvent la famille comme un lieu d’agression psychologique, volontaire ou non. Et l’appréhension nouvelle de l’homophobie qu’il subit depuis des dizaines d’années, sans jusque-là avoir pu la nommer (ce qu'il parvient enfin à faire, notamment grâce à la découverte de Guillaume Dustan), lui permet d’interroger nos comportements au-delà de cette vague tolérance tant vantée (et qui avait déjà donné lieu à un passage grandiose du troisième volume du Journal, dans une anticipation de cette prise de conscience politique qui s’exprime maintenant ouvertement dans Les Guerres Immobiles). Il chahute son lecteur, même le plus bien-pensant, en lui montrant à quel point de nombreux comportements, généralement considérés comme anodins, voire comme bienveillants, s’ancrent en fait dans une fréquente homophobie intériorisée.

Ces deux sujets, s’ils prennent davantage d’importance dans Les Guerres Immobiles que dans le Journal, sont loin d’en épuiser le propos. Fabrice Neaud reprend et enrichit de multiples autres thèmes, de l’analyse des lieux de drague homosexuelle à la littérature contemporaine (avec notamment de longs passages sur Houllebecq), de l’amitié à la musique de Mahler… Tout cela passe par la description de multiples anecdotes, presque insignifiantes pour certaines, au moins prises individuellement. Mais, au fil des pages, dans leur singularité, elles concourent à construire un discours, esthétique, sociologique, politique, d’une rare pertinence.

Il ne faudrait pas croire, cependant, à la lecture des lignes qui précèdent, que Fabrice Neaud serait l’auteur de discours engagés un peu abstraits. Bien au contraire, toutes ses pages sont ancrées dans l’humanité la plus singulière de l’ensemble des personnages dépeints, qu’ils reviennent d’un épisode à l’autre, ou qu’ils fassent office de figurants, pour certains très hauts en couleurs, à l’occasion d’une scène unique.

Cette singularité de chaque individu passe notamment par un art du portrait sans guère d'équivalent en bande dessinée (que met très justement en avant Didier Lestrade dans sa préface). Fabrice Neaud ne cherche nullement à styliser son dessin pour chercher à rendre son propos plus « générique ». Bien au contraire, il met en œuvre tout son talent d'observateur et de dessinateur pour rendre compte au mieux des plus subtiles particularités de ses personnages.

C'est particulièrement le cas pour ses amis. Il est impressionnant de voir à quel point il parvient à rendre la ressemblance de ceux-ci, bien au-delà de quelques « caractéristiques » facilement identifiables. La ressemblance en elle-même n’est bien entendu pas le plus important ici ; après tout, le lecteur n’est pas censé croiser ces personnages dans la rue et les reconnaître. Ce qu’il y a d’intéressant dans cette ressemblance est qu’elle provient d’une observation très fine des spécificités de chaque individu. Dans ses portraits comme dans son récit, Fabrice Neaud va au plus spécifique pour élever son propos à quelque chose d’éminemment générique. La justesse de son propos tient notamment à la précision et à la spécificité des personnages et des faits qu’il observe.

Son art du portrait est peut-être encore plus élevé quand Fabrice Neaud dessine les garçons dont il est amoureux. Nous avions eu le droit à de magnifiques portraits de Stéphane et de Dominique, respectivement dans les tomes 1 et 3 du Journal. Fabrice Neaud se dépasse encore avec Antoine, au cœur de ce nouveau cycle. Celui-ci apparaît progressivement au fil des pages. Il semble en prendre peu à peu possession, que ce soit par d’époustouflantes pleines pages ou par des successions de cases à la disposition identique, dans lesquelles l’auteur détaille les plus subtiles de ses expressions corporelles et faciales.

Voici donc un « dernier sergent » que nous aurons un immense plaisir à suivre pendant les quatre albums que Fabrice Neaud a prévu de lui consacrer…

dimanche 12 novembre 2023

Oeuvres IV, de Buzzelli - HP (2023)

Guido Buzzelli (1927-1992) est un auteur italien de bande dessinée trop méconnu. C'est pourtant probablement en France qu'il obtint le plus de reconnaissance, lorsqu'il fut publié dans les années 1970 dans quelques revues de référence comme Charlie Mensuel, À Suivre, Pilote, Circus, Métal Hurlant, etc. Ses oeuvres furent longtemps très difficiles à trouver en album. Heureusement, depuis 2018, Les Cahiers Dessinés ont eu l'excellente idée de rééditer ses réalisations majeures. Les deux premiers volumes compilaient certaines de ses bandes dessinées les plus célèbres (Le Labyrinthe, Zil Zelub, L'Agnion, La révolte des ratés...) et le troisième rassemblait essentiellement des illustrations. Le quatrième tome, qui vient de sortir, ne comprend qu'un seul long récit de 102 pages dessinées entre 1973 et 1974, sur un scénario de Kostandi : HP.

Comme les volumes précédents, ce livre est un éblouissement graphique. Le scénario, sans être médiocre, n'est pas non plus exceptionnel. Il est en tout cas bien de son époque : le récit se passe dans un avenir post-apocapylptique. La vie en ville est trop contrainte, ce qui pousse de nombreux habitants à partir mener une existence frustre et semi-nomade dans les campagnes : la liberté plutôt que le confort ; c'est la fable du Loup et l'Agneau encore revisitée. Le prétexte du récit est l'envoi par la ville d'un cheval mécanique, HP (pour "Horse Power"), dans les campagnes pour en observer les habitants. Ceux-ci, pensant qu'HP est un vrai cheval, pourvu de qualités exceptionnelles, cherchent à le capturer, connvaincus qu'il leur facilitera la vie. S'en suivent scènes de poursuite à cheval, affrontements entre gens des villes et des campagnes, allers et retours entre l'environnement ultramoderne des cités et les landes dévastées hors des murs.

Cela permet à Buzzelli de mettre en valeur tout son immense talent graphique. Corps en mouvement, rocailles et, surtout, chevaux en action : le dessinateur est dans son élément et son dessin hachuré est à son zénith. Page après page, case après case, les morceaux de bravoure s'enchaînent.

Pendant plus de 100 pages, le lecteur est emporté dans une cavalcade effrénée, à la poursuite de cet HP insaisissable...

dimanche 1 octobre 2023

Fabrice Neaud : Publication de son nouvel ouvrage autobiographique et mise en ligne d'un entretien à propos de la réédition du Journal

Ca y est ! Après plus de deux décennies d'attente, le nouvel ouvrage autobiographique de Fabrice Neaud vient enfin de sortir ! Les riches heures, le quatrième et dernier volume du Journal de Fabrice Neaud, date de 2002. Et le 27 septembre 2023 viennent de sortir Les guerres immobiles, premier volume d'une nouvelle tétralogie autobiographique, Le dernier sergent. Ce "dernier sergent", c'est Antoine/Émile, personnage déjà évoqué depuis longtemps, notamment dans le récit, chef-d'oeuvre d'émotion, de 32 pages « Émile – du printemps 1998 à aujourd'hui (histoire en cours) » publié en 2000 dans la défunte revue Ego comme x.

Pour être honnête, je n'ai pas encore pris le temps de savourer ce livre en intégralité. J'en connais déjà un certain nombre de pages. En le feuilletant, je peux dresser quelques conclusions très rapides : il est copieux (416 planches ; comme Marcel Proust, Fabrice Neaud construit son oeuvre par accumulation, en ajoutant sans cesse de nouveaux passages ; encore une fois pour ce volume, il a dû se limiter pour ne pas publier un livre démesurément volumineux) et de très nombreuses pages sont magnifiques...

J'ai seulement lu pour l'instant la préface de Didier Lestrade. Celui-ci n'est pas un spécialiste de la bande dessinée ; il n'en écrit pas moins quelques paragraphes extrêmement pertinents sur l'oeuvre de Fabrice Neaud, notamment sur son décalage par rapport à ses contemporains et sur l'importance du portrait (c'est effectivement peut-être dans les portraits des êtres aimés que son oeuvre atteint ses plus hauts sommets...).

En tout cas, je vous en reparlerai quand j'aurai lu tout cela avec attention...

En attendant, je viens de mettre en ligne sur le site qui lui est consacré un long entretien avec Fabrice Neaud à propos de la réédition du Journal aux éditions Delcourt. C'est disponible ici et c'est l'occasion de se replonger dans ces livres magistraux, avant de découvrir Les guerres immobiles...

dimanche 30 juillet 2023

Phénix - L'Oiseau de feu, d'Osamu Tezuka (1968-1988, réédition 2022-2023)

Phénix - L'Oiseau de feu, œuvre phare d'Osamu Tezuka (surnommé le "dieu des mangas" pour l'importance qu'il eut dans le domaine de la bande dessinée japonaise) avait été publié intégralement en français une première fois en 11 volumes aux éditions Tonkam entre 2000 et 2002. Malgré quelques retirages et rééditions chez cet éditeur, tous les volumes en étaient épuisés depuis longtemps. C'est donc une excellente chose que les éditions Delcourt (qui ont repris les éditions Tonkam il y a quelques années) les rééditent (en cinq volumes seulement cette fois-ci, dont trois sont déjà publiés depuis 2022) dans l'édition "prestige" qu'ils appliquent aux grands classiques du maître japonais.

Phénix est souvent qualifié de chef-d’œuvre de Tezuka, ce qui est un peu intimidant : en effet, comment peut-on ainsi distinguer un "chef-d’œuvre" dans un corpus si riche et si varié ? Si on me demande quel est le meilleur livre ou la meilleure série de cet auteur, j'aurais personnellement bien du mal à choisir. L'Arbre au soleil, Bouddha, Black Jack, L'Histoire des 3 Adolf me viendraient notamment à l'esprit. Et Phénix bien sûr. Ce qui distingue particulièrement cette série des autres œuvres majeures de Tezuka est son ambition, démesurée en un sens.

En effet, avec Pnéix, série composée d'histoires relativement indépendantes que Tezuka a dessinées tout au long de plusieurs décennies, en parallèle du reste de son œuvre, l'auteur s'est fixé un objectif qui pourrait sembler excessif : décrire le sens de la vie et de la mort, en racontant des histoires sur un temps incroyablement long, allant bien au-delà de l'existence de l'espèce humaine. Cela peut sembler toucher au ridicule ; décrire en bande dessinée un système métaphysique, fondé sur la permanence d'un principe vital dépassant l'existence particulière des individus, et montrer comment cela sous-tend la vie et la mort de chaque personne, est-ce bien raisonnable ? Or il se trouve que cela passe. Le lecteur n'est bien entendu nullement tenu d'adhérer au système philosophique proposé par Tezuka (et je gage que peu, voire aucun, ne le feront) mais cela ne l'empêche nullement de s'attacher aux récits et de partager les angoisses et les joies des nombreux personnages.

Pour illustrer cette trame philosophique, Tezuka adopte des angles extrêmement différents : récits historiques (tirés de différentes époques de l'histoire du Japon, de la Préhistoire à nos jours) ou de science-fiction, épisodes très courts ou au long cours, histoires chorales ou centrées sur un nombre très réduit de personnages... Le fil conducteur reliant ces différents chapitres entre eux est double : de façon implicite, il s'agit pour Tezuka de transcrire en récit sa vision de l'existence humaine ; de façon explicite, dans chaque récit apparaît le Phénix, oiseau surnaturel, dont le sang donne l'immortalité à celui qui le boit. On retrouve en outre quelques personnages, ou familles de personnages, d'une génération à l'autre, dans certains épisodes.

Autour de ce fil conducteur, relativement tenu d'une certaine manière, Tezuka nous propose des récits d'une grande diversité et d'une grande richesse, dans lequel nous retrouvons l'humanité et les grands thèmes chers à l'auteur : amour et mort, devoir et trahison, volonté de se surpasser, limites floues entre la conscience humaine et celle des robots (thème plus que jamais d'actualité à l'heure où le développement de l'intelligence artificielle ne cesse de faire la une), etc. Il traite tout cela avec sa maestria habituelle : les péripéties s'enchaînent, les personnages sont attachants, quelles que soient leurs faiblesses, jamais la routine ne s'installe.

Et le travail sur la forme est éblouissant : mises en page extrêmement inventives, compositions des planches sans cesse renouvelées, le lecteur assiste à un feu d'artifice permanent d'invention graphique. Généralement imaginatif dans le domaine de la narration, Tezuka se surpasse dans cette série, cherchant à rester constamment à la pointe de l'innovation, notamment quand de nouveaux auteurs introduisent dans les années 1960 et 1970 une nouvelle forme de manga, plus mature, le "gekiga". Tezuka n'a de cesse de montrer qu'il est capable de s'adapter à tout et de ne jamais se laisser distancer par d'autres auteurs, aussi jeunes et talentueux soient-ils.

Il faut également dire un mot de cette édition Prestige. Le format des planches, tout d'abord, est légèrement plus grand que celui des anciennes rééditions, et un grand soin a été apporté à la qualité de l'impression. Enfin, des cahiers critiques accompagnent chaque volume de cette réédition, ce qui est trop rare dans le monde francophone du manga. Ils contiennent des entretiens avec Tezuka, une analyse de ses œuvres en général et de Phénix en particulier, ce qui permet de resituer cette série au sein de l'ensemble des livres de l'auteur, des analyses de planches (publiées dans le volume ou inédites en album) ainsi que les couvertures des publications originelles en japonais. Cela permet de mieux comprendre les objectifs et le processus créatif de Tezuka.

Pour toutes ces raisons, et bien d'autres encore, Phénix est bien un chef-d'oeuvre de l'histoire de la bande dessinée mondiale que cette réédition soignée permet de (re)découvrir dans d'excellentes conditions

lundi 10 avril 2023

Tropikal Mambo, de Carlos Nine (2016)

Carlos Nine était un auteur de bande dessinée relativement rare et assez méconnu. Auteur argentin, né en 1944 et mort en 2016, il était surtout connu dans son pays comme illustrateur. En parallèle de sa carrière d'illustrateur, il a publié une douzaine d'albums de bande dessinée. L'un de ses albums, Le Canard qui aimait les poules a reçu le Fauve d'Or au festival d'Angoulême en 2001 et il a publié en 2004 un tome de la série Donjon, Crève Cœur, sur un scénario de Lewis Trondheim et Joann Sfar. Mais ce ne fut pas suffisant pour lui apporter une notoriété au-delà d'un petit cercle d'initiés. Heureusement les éditions Les Rêveurs publient en France ses différents ouvrages avec beaucoup de soin. Merci à elles !

Tropikal Mambo, publié en version originale un an avant sa mort, est, à ma connaissance, son dernier album de bande dessinée terminé de son vivant. Il s'agissait de sa première création originale en bande dessinée depuis Siboney en 2007 (je vous ai bien dit qu'il s'agissait d'un auteur rare...). Et il conclut son œuvre en beauté. Non seulement, il synthétise et rassemble magnifiquement les traits les plus caractéristiques de son travail, mais c'est également un chef-d’œuvre de plein droit.

L'album est constitué d'histoires courtes mettant en scène le même personnage de détective privé. Ces différents récits se déroulent à Panama et sont reliés entre eux de façon relativement lâche. Carlos Nine a toujours aimé ces pastiches de roman noir, avec détective privé un peu louche, femmes fatales, belles voitures, juges corrompus, danseuses de charme officiant dans des bars interlopes, ambiances enfumées et morts suspectes. Ici, il s'en donne à cœur joie, reprend ces poncifs du roman noir et les étire à l'extrême. Le protagoniste passe de drame familial en meurtre passionnel, empochant un salaire ici et un baiser là. Le récit se joue des codes : le personnage principal interpelle le dessinateur et le lecteur (souvent for impoliment) et finit par s'en prendre violemment à l'auteur.

Graphiquement, Carlos Nine réussit également à rassembler un merveilleux collage de différents moyens d'expression graphiques : superbes dessins en couleurs directes, illustrations au crayon, photographies de sculptures surréalistes... On ne s'ennuie pas. D'autant plus qu'on retrouve l'outrance visuelle propre à l'auteur : les paysages évoluent sans cesse et n'ont en commun que leur aspect délirant, les femmes fatales ont des proportions démesurées, les grosses voitures ont la hauteur d'immeubles de plusieurs étages alors que le véhicule du détective ressemble à une boîte à chaussures... Je ne trouve guère d'équivalent à ces délires graphiques envahissant tout (à part bien sûr dans Krazy Kat de George Herriman, édité en français soit dit en passant, par la même maison d'édition...).

Tropikal Mambo nous offre donc, comme d'autres livres de Carlos Nine, mais sans doute de façon exacerbé, un festival de trouvailles graphiques toujours renouvelées, d'une grande beauté et d'une fantastique imagination, le tout pour illustrer des récits délirants et fort réjouissants. À lire et à relire sans modération.

dimanche 11 septembre 2022

Exposition Chris Ware à la BPI (Centre Pompidou)

Il n'est pas forcément simple d'imaginer une exposition pertinente sur la bande dessinée. En accrochant des planches au mur, on les prive forcément de l'enchaînement séquentiel pour lequel elles ont été conçues. Prises individuellement, ou par petits groupes, elles perdent forcément une partie de leur sens (ce qui peut être nuancé dans le cas de gags en une planche, notamment). En outre, dans bien des cas, les planches originales permettent de voir des détails de réalisation (restes de gommage, reprises du dessin, etc.) qui leur donnent plus de vie, mais que leur auteur a cherché à éliminer de la version finale, il s'agit donc en quelque sorte de documents de travail plus que d'oeuvres achevées. Bien entendu, il arrive parfois que voir une planche originale permette de découvrir une richesse de couleurs, notamment, à laquelle les techniques actuelles de reproduction industrielle ne permettent pas de rendre pleinement justice ; je me souviens ainsi d'une belle exposition à la Bibliothèque nationale, dans laquelle j'avais admiré de superbes pages de Trait de craie, de Prado, avec une magnificence de couleurs directes, dont l'album imprimé ne donnait qu'un pâle reflet.

Une difficulté supplémentaire s'ajoute dans le cas d'un auteur qui, comme Chris Ware, ne dessine pas de planche originale finalisée : avant l'étape finale effectuée par ordinateur, ses pages ne comportent qu'un dessin au trait, sans couleurs, bien loin du rendu imprimé. De façon plus générale, pour Chris Ware l'oeuvre finale, celle qui correspond pleinement à son dessein créateur, est uniquement le livre imprimé, avec l'ensemble des planches coloriées, mais également la maquette, les couvertures et pages de garde, jusqu'à l'ensemble des textes de teneur administrative apparaissant sur ces dernières. Dans ces conditions, quelle est la pertinence de monter une exposition sur Chris Ware ? Son oeuvre n'est-elle pas avant tout à découvrir en feuilletant et lisant ses livres, dans une bibliothèque ou chez soi ? (Il est d'ailleurs intéressant de noter que l'exposition dont je souhaite vous parler aujourd'hui est justement organisée dans quelques salles au coeur d'une bibliothèque, la BPI du centre Pompidou, à Paris ; à la sortie de l'espace d'exposition, la bibliothèque propose d'ailleurs à la lecture du visiteur intéressé la plupart des ouvrages de Chris Ware.)

Ces questionnements liminaires étant posés, ai-je apprécié la visite de cette exposition dédiée à Chris Ware, initialement imaginée pour le festival d'Angoulême, suite à l'attribution de son Grand Prix à Chris Ware, et maintenant présentée, apparemment sous une forme un peu différente, à la bibliothèque publique d'information (BPI) du centre Pompidou à Paris ? Et bien oui, beaucoup. Les commissaires ont réussi à surmonter les difficultés intrinsèques à ce genre d'exercice pour présenter au visiteur, qu'il soit familier de l'oeuvre de l'auteur américain ou bien complètement néophyte, un parcours instructif et plaisant.

L'exposition est suffisamment complète pour présenter succinctement les différentes facettes de l'oeuvre, mais pas trop longue pour ne pas lasser. Elle met en avant chronologiquement les livres phares de Chris Ware, des oeuvres de jeunesse à Rusty Brown, en passant par Jimmy Corrigan et Building Stories. Ses livres sont mis en valeur de différentes façons, complémentaires : quelques planches originales, les planches finalisées et publiées (dans leur version française), ainsi que les livres eux-mêmes. On peut également découvrir quelques pages plus rares, publiées notamment dans divers périodiques, et d'autres illustrations, comme les superbes couvertures qu'il concocte régulièrement pour le New Yorker.

Enfin, et c'est là que cette exposition apporte le plus de valeur ajoutée par rapport aux livres imprimés pour un lecteur familier de cette oeuvre protéiforme, on peut également découvrir d'autres pans du travail créatif de Chris Ware : quelques-uns des nombreux objets qu'il se plaît à fabriquer, ainsi que plusieurs dessins animés qu'il a co-conçus. Si on cite également un entretien vidéo très intéressant, on aura donné une petite idée de la variété de cette exposition. Elle est prévue jusqu'au 10 octobre 2022, il est encore temps d'en profiter !

La salle consacrée à Jimmy Corrigan

La salle consacrée à Building Stories

Un mur de planches originales de Rusty Brown

D'autres illustrations

samedi 16 juillet 2022

Journal 1 & 2 et Journal 3, de Fabrice Neaud (rééditions 2022)

Les éditions Delcourt viennent de rééditer Journal 1 & 2 et Journal 3, de Fabrice Neaud (la réédition de Journal 4, Les Riches Heures est prévue pour septembre). Journal 1 & 2 compile les deux premiers volumes du Journal d'abord publiés séparément en 1996 et 1998, puis regroupés en un seul volume chez Ego comme x. Journal 3 reprend le 3ème volume du Journal, d'abord publié en 1999, puis dans une édition augmentée en 2010, toujours chez Ego comme x. Les deux volumes ont fait l'objet de quelques corrections, dans les textes et les dessins. Une postface dessinée a été ajoutée au Journal 1 & 2, dans laquelle l'auteur dresse un rapide bilan des 20 ans qui se sont déroulées depuis la sortie de Journal 4, à ce jour dernier volume du Journal, explique cette si longue interruption et annonce la publication prochaine de nouveaux tomes. (On peut noter en passant que l'ensemble de l'oeuvre autobiographique de Fabrice Neaud, le Journal mais aussi les prochains livres, est maintenant regroupée sous le titre général d' Esthétique des Brutes.)

J'ai profité de ces rééditions pour relire ces albums que j'avais lus de nombreuses fois, mais pas depuis quelques années (probablement depuis 2010 et la réédition augmentée pour Journal 3, et depuis encore plus longtemps pour Journal 1 & 2). Au moment de commencer ces relectures, je dois avouer que j'ai éprouvé une légère inquiétude : et si j'étais déçu, et si je ne trouvais pas ces albums aussi extraordinaires qu'auparavant ? Après tout, ces récits ont été publiés il y a plus de 20 ans (entre 26 et 23 ans) et relatent des faits advenus il y a presque 30 ans (entre 30 et 27 ans pour être précis). La société a évolué depuis cette époque (Internet et les smartphones n'avaient pas envahi notre quotidien, les appli de drague n'existaient pas encore, c'était à peine 11 ans après la dépénalisation de l'homosexualité en France (pour le début de Journal 1& 2) et bien avant les "péripéties" liées à la loi sur le "mariage pour tous", à une époque où les luttes LGBT+ n'avaient pas la même audience), le monde de la bande dessinée également (ces livres relatent notamment le tout début du mouvement de la bande dessinée "indépendante" des années 1990, au moment de la création de L'Association, de Cornélius et d'Ego comme x ; l'autobiographie en bande dessinée était encore un concept très nouveau, notamment de ce côté de l'Atlantique, où les pionniers du genre, tels Edmond Baudoin, étaient encore rares). Et, bien entendu, j'avais plus de 20 ans de moins, et autant de livres lus, de films vus, d'expériences accumulées.

J'ai bien vite été rassuré : aucune déception à la relecture. Ces livres n'ont pas le même écho aujourd'hui, le temps a passé, mais il n'est nullement amoindri. On est passé d'un récit d'actualité à un témoignage d'une époque parfois révolue ; on peut observer a posteriori l'évolution du style de dessin de Fabrice Neaud. Mais l'immense talent de l'auteur, la fulgurance de certains portraits, la pertinence de la peinture sociologique et psychologique sont toujours là, bien présents, nullement fanés par les deux décennies qui se sont écoulées...

Dès Journal 1 & 2 sont déjà présentes les caractéristiques qui donnent toute sa force et sa qualité unique à l'oeuvre autobiographique de Fabrice Neaud ; dans Journal 3, elles deviennent encore plus fortes et occasionnent de nombreuses pages superbes et bouleversantes : un dessin élégant qui parvient à mettre en avant les particularités les plus singulières des individus (nous sommes loin des caricatures réduisant les personnes à quelques traits marquants) ; un récit qui joint sans cesse les épisodes les plus personnels de la vie du narrateur à des considérations psychologiques et sociologiques beaucoup plus larges ; l'usage habile de métaphores iconiques et d'itérations visuelles, qui permet un constant et fructueux dialogue entre image et texte, même dans certains longs passages plus proches du commentaire social que du récit de vie... Bien sûr l'art de Fabrice Neaud continua à progresser dans les années qui suivirent : l'encrage, et notamment l'usage des hachures, a beaucoup évolué (comme on peut notamment s'en rendre compte dans les planches ajoutées en 2010 dans Journal 3), de superbes paysages naturels prendront plus de place que dans ces deux premiers volumes, essentiellement situés en milieu urbain. Toutefois, l'essentiel est déjà là, dès la fin des années 1990.

Je ne vais pas commenter ici en détails ces deux livres ; je l'ai déjà fait longuement en d'autres lieux (à retrouver là pour Journal 1, Journal 2 et Journal 3 ). En conclusion, est-ce que la relecture de ces oeuvres a changé la vision que j'en avais ? Oui et non. Non, puisque je suis toujours autant ébloui par la qualité littéraire et graphique de ces centaines de pages. Oui, parce que ces livres n'ont plus vraiment le même statut ; en 1996, 1998 et 1999, il s'agissait de livres avant-gardistes, à la pointe de ce qu'on appelait alors la "nouvelle bande dessinée", pionners de l'autobiographie en bande dessinée, dont le récit très contemporain était parfaitement ancré dans son époque ; aujourd'hui, il s'agit de classiques qui affrontent déjà avec succès l'épreuve du temps qui passe.