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dimanche 30 juillet 2023

Phénix - L'Oiseau de feu, d'Osamu Tezuka (1968-1988, réédition 2022-2023)

Phénix - L'Oiseau de feu, œuvre phare d'Osamu Tezuka (surnommé le "dieu des mangas" pour l'importance qu'il eut dans le domaine de la bande dessinée japonaise) avait été publié intégralement en français une première fois en 11 volumes aux éditions Tonkam entre 2000 et 2002. Malgré quelques retirages et rééditions chez cet éditeur, tous les volumes en étaient épuisés depuis longtemps. C'est donc une excellente chose que les éditions Delcourt (qui ont repris les éditions Tonkam il y a quelques années) les rééditent (en cinq volumes seulement cette fois-ci, dont trois sont déjà publiés depuis 2022) dans l'édition "prestige" qu'ils appliquent aux grands classiques du maître japonais.

Phénix est souvent qualifié de chef-d’œuvre de Tezuka, ce qui est un peu intimidant : en effet, comment peut-on ainsi distinguer un "chef-d’œuvre" dans un corpus si riche et si varié ? Si on me demande quel est le meilleur livre ou la meilleure série de cet auteur, j'aurais personnellement bien du mal à choisir. L'Arbre au soleil, Bouddha, Black Jack, L'Histoire des 3 Adolf me viendraient notamment à l'esprit. Et Phénix bien sûr. Ce qui distingue particulièrement cette série des autres œuvres majeures de Tezuka est son ambition, démesurée en un sens.

En effet, avec Pnéix, série composée d'histoires relativement indépendantes que Tezuka a dessinées tout au long de plusieurs décennies, en parallèle du reste de son œuvre, l'auteur s'est fixé un objectif qui pourrait sembler excessif : décrire le sens de la vie et de la mort, en racontant des histoires sur un temps incroyablement long, allant bien au-delà de l'existence de l'espèce humaine. Cela peut sembler toucher au ridicule ; décrire en bande dessinée un système métaphysique, fondé sur la permanence d'un principe vital dépassant l'existence particulière des individus, et montrer comment cela sous-tend la vie et la mort de chaque personne, est-ce bien raisonnable ? Or il se trouve que cela passe. Le lecteur n'est bien entendu nullement tenu d'adhérer au système philosophique proposé par Tezuka (et je gage que peu, voire aucun, ne le feront) mais cela ne l'empêche nullement de s'attacher aux récits et de partager les angoisses et les joies des nombreux personnages.

Pour illustrer cette trame philosophique, Tezuka adopte des angles extrêmement différents : récits historiques (tirés de différentes époques de l'histoire du Japon, de la Préhistoire à nos jours) ou de science-fiction, épisodes très courts ou au long cours, histoires chorales ou centrées sur un nombre très réduit de personnages... Le fil conducteur reliant ces différents chapitres entre eux est double : de façon implicite, il s'agit pour Tezuka de transcrire en récit sa vision de l'existence humaine ; de façon explicite, dans chaque récit apparaît le Phénix, oiseau surnaturel, dont le sang donne l'immortalité à celui qui le boit. On retrouve en outre quelques personnages, ou familles de personnages, d'une génération à l'autre, dans certains épisodes.

Autour de ce fil conducteur, relativement tenu d'une certaine manière, Tezuka nous propose des récits d'une grande diversité et d'une grande richesse, dans lequel nous retrouvons l'humanité et les grands thèmes chers à l'auteur : amour et mort, devoir et trahison, volonté de se surpasser, limites floues entre la conscience humaine et celle des robots (thème plus que jamais d'actualité à l'heure où le développement de l'intelligence artificielle ne cesse de faire la une), etc. Il traite tout cela avec sa maestria habituelle : les péripéties s'enchaînent, les personnages sont attachants, quelles que soient leurs faiblesses, jamais la routine ne s'installe.

Et le travail sur la forme est éblouissant : mises en page extrêmement inventives, compositions des planches sans cesse renouvelées, le lecteur assiste à un feu d'artifice permanent d'invention graphique. Généralement imaginatif dans le domaine de la narration, Tezuka se surpasse dans cette série, cherchant à rester constamment à la pointe de l'innovation, notamment quand de nouveaux auteurs introduisent dans les années 1960 et 1970 une nouvelle forme de manga, plus mature, le "gekiga". Tezuka n'a de cesse de montrer qu'il est capable de s'adapter à tout et de ne jamais se laisser distancer par d'autres auteurs, aussi jeunes et talentueux soient-ils.

Il faut également dire un mot de cette édition Prestige. Le format des planches, tout d'abord, est légèrement plus grand que celui des anciennes rééditions, et un grand soin a été apporté à la qualité de l'impression. Enfin, des cahiers critiques accompagnent chaque volume de cette réédition, ce qui est trop rare dans le monde francophone du manga. Ils contiennent des entretiens avec Tezuka, une analyse de ses œuvres en général et de Phénix en particulier, ce qui permet de resituer cette série au sein de l'ensemble des livres de l'auteur, des analyses de planches (publiées dans le volume ou inédites en album) ainsi que les couvertures des publications originelles en japonais. Cela permet de mieux comprendre les objectifs et le processus créatif de Tezuka.

Pour toutes ces raisons, et bien d'autres encore, Phénix est bien un chef-d'oeuvre de l'histoire de la bande dessinée mondiale que cette réédition soignée permet de (re)découvrir dans d'excellentes conditions

mercredi 4 février 2015

Festival d'Angoulême 2015

Le festival international de la bande dessinée d'Angoulême vient de s'achever.

Parlons tout d'abord de la récompense la plus prestigieuse, le grand prix du festival d'Angoulême, qui récompense un auteur pour l'ensemble de son œuvre. On se souvient peut-être que le mode d'élection de ce grand prix a évolué récemment (j'en parlai en 2013 et en 2014 déjà) : auparavant coopté par l'académie des grands prix, constituée de tous les lauréats des années précédentes, il est maintenant élu par l'ensemble des auteurs. Et cela change bien des choses. Pendant des années, les grands prix étaient choisis très majoritairement dans un cercle de dessinateurs français se connaissant relativement bien. L'année dernière, à l'issue d'un scrutin mixte (mélangeant vote des auteurs et de l'académie), deux prix furent attribués, dont un prix spécial du 40e anniversaire a Akira Toriyama, auteur de Dragon Ball. Cette année, seuls les auteurs votèrent. Les trois finalistes furent un scénariste britannique, Alan Moore, un Belge, Hermann, et un autre Japonais, Katsuhiro Ōtomo. Cela change des palmarès précédents, le grand prix n'ayant jamais été attribué à un scénariste ou un Japonais et très majoritairement à des Français.

Katsuhiro Ōtomo mérite clairement ce grand prix. Ses œuvres majeures en bande dessinée, Domu et surtout Akira, ont fortement marqué le monde de la bande dessinée, aussi bien au Japon qu'en Europe ou ailleurs. Son style hyper réaliste, la violence et la puissance de ses scènes d'action (des poursuites à moto aux destructions de quartiers entiers) sont extraordinaires. Il a très significativement contribué à faire apprécier les mangas en France et a beaucoup marqué certains auteurs francophones majeurs, de Frank Pé à Moebius (voici au moins un membre de l'Académie des grands prix qui aurait soutenu le choix de cette année...).

Quant aux Fauves... Le prix spécial du jury pour Building Stories, de Chris Ware, qui dominait largement le reste de la sélection, est bien entendu amplement mérité. Je ne lis plus depuis des années les livres de Riad Sattouf (avec une exception pour Pascal Brutal, sauvé d'une certaine manière par son humour excessif et son outrance délibérée) et n'ai donc pas d'opinion très arrêtée sur l'Arabe du futur, lauréat du Fauve d'or. Avec le Fauve de la série attribué à Last Man, pastiche français de manga, le jury récompense une série résolument populaire ; pourquoi pas ?

Il faut également relever le prix Charlie Hebdo de la liberté d'expression, attribué à Charb, Wolinski, Cabu, Tignous, Honoré, récemment assassinés...

Le palmarès complet est disponible ici.

mercredi 6 février 2013

Palmarès du festival d'Angoulême

Comme chaque année, le palmarès du festival d'Angoulême a fait couler beaucoup d'encre (virtuelle ou non) dans les milieux spécialisés (les médias traditionnels se contentant, comme chaque année, d'un service minimum en termes de couverture du festival). Mais, cette fois, plus que le palmarès en lui-même, ce fut le mode de désignation du Grand Prix qui fut abondamment critiqué. Comme je l'écrivais récemment, le mode de désignation a changé en 2013 : le Grand Prix de la ville d'Angoulême n'était plus élu uniquement par l'Académie des anciens Grands Prix mais désigné en trois étapes : sélection de 15 noms par l'équipe du Festival (en gros, les noms qui étaient les plus souvent nommés par l'Académie des Grands Prix les années précédentes, plus quelques femmes et étrangers pour satisfaire aux exigences modernes de diversité) ; élection de cinq finalistes par les auteurs présents au Festival ; sélection finale par l'Académie des Grands Prix. Malheureusement, ce nouveau mode d'élection fut mal et tardivement communiqué, insuffisamment compris par les électeurs potentiels...

Résultat des courses : le nombre d'auteurs participant à l'élection fut faible ; cela aboutit à une liste de cinq noms prestigieux (Chris Ware, Alan Moore, Willem, Akira Toriyama, auteur de Dr. Slump et de Dragon Ball, et Katsuhiro Otomo, auteur d' Akira) ; quatre de ces auteurs était à peu près inconnus de la majorité des anciens Grands Prix, qui élurent donc le seul qu'ils connaissaient bien, Willem. Voyant cela, un prix spécial du quarantenaire du festival fut créé in extremis pour être attribué à l'auteur qui état en tête du vote des auteurs : Akira Toriyama. Un beau micmac...

Ce micmac a-t-il néanmoins conduit à de bons choix ? J'ai un peu du mal à prendre clairement position. Il est bien entendu pour moi que Chris Ware méritait amplement d'avoir le Grand Prix ; c'est réellement un des plus grands auteurs contemporains. Alan Moore a révolutionné les comics mainstream dans les années 1980 et a une influence profonde et durable sur l'ensemble de la bande dessinée mondiale. Il eut donc fait un excellent Grand Prix également.

Je ne connais pas très bien l’œuvre de Willem : je lis régulièrement ses dessins dans la presse, je possède plusieurs de ses albums (dont le 30 x 40 de Futuropolis) ; il a été édité par certains des meilleurs éditeurs français (le premier Futuropolis, Cornélius). Mais je dois avouer que je ne suis pas très sensible à son talent. Peut-être est-il trop trash, trop abrupt, dans son propos comme dans son dessin, pour moi...

Quant à Akira Toriyama, je dois bien admettre que je n'ai rien lu de lui ; c'est d'ailleurs une des premières fois qu'un auteur dont je n'ai rien lu est élu Grand Prix d'Angoulême. Je vais donc probablement me plonger dans Dr. Slump et Dragon Ball pour me faire une idée...

Voici maintenant l'ensemble du palmarès (qui ne récompense qu'un nombre limité d'albums, ce qui est plutôt bien, les palmarès à rallonge étant peu lisibles) : - Grand Prix d’Angoulême : Willem ;
- Fauve d’or du Meilleur album : Quai d’Orsay Chroniques diplomatiques. Tome 2 (Dargaud) de Christophe Blain et Abel Lanzac ;
- Prix spécial du 40e Festival pour l’ensemble de son œuvre : Akira Toriyama ;
- Prix spécial du jury : Le Nao de Brown (Akileos) de Glyn Dillon ;
- Prix de la Série : Aama. Tome 2. La multitude invisible (Gallimard) de Frederik Peeters ;
- Prix Révélation : Automne (Nobrow) de Jon McNaught ;
- Prix du Patrimoine : Krazy Kat. 1925-1929 (Les Rêveurs) de George Herriman ;
- Prix du Public Cultura : Tu mourras moins bête (Ankama) de Marion Montaigne ;
- Fauve du Polar SNCF : Castilla Drive (Actes Sud/L’An 2) d’Anthony Pastor ;
- Fauve Jeunesse : Les Légendaires Origines. Tome 1 (Delcourt) de Sobral et Nadou.

Je ne peux qu'approuver le choix de Quai d'Orsay, dont j'ai écrit beaucoup de bien. Les Rêveurs sont très justement récompensés pour avoir rendu accessible au public francophone ce fantastique chef-d’œuvre qu'est Krazy Kat. Le premier volume d'Aama m'avait plu mais j'ai été déçu par le deuxième : Peeters développe les idées exposées dans le premier mais sans apporter grand chose de nouveau.

dimanche 23 décembre 2012

Ma sélection de bandes dessinées sorties en 2012

La fin de l'année approche. C'est le bon moment pour en dresser un rapide bilan. Cette année, je vais me plier à l'exercice pour la bande dessinée. Certaines années, c'est un peu difficile de distinguer plusieurs titres qui nous ont marqués parmi les sorties des 12 derniers mois. Ce n'est pas le cas cette fois-ci : l'année 2012 a été riche pour les amateurs de bande dessinée.

Elle fut riche et variée. En effet, nous avons pu découvrir des chefs-d’œuvre de France, du Japon et des États-Unis.

En France sont sortis L'Enfance D'Alan, magnifique album, qui, sous des dehors très simples, est une magnifique réflexion sur l'enfance et la mémoire, et Dali par Baudoin, dans lequel Edmond Baudoin, à 70 ans, parvient encore à se renouveler et à nous surprendre. On peut noter aussi la publication du premier album de Fabrice Neaud en tant qu'auteur complet depuis 10 ans, Nu Men, et les débuts de la nouvelle maison d'édition de Jean-Christophe Menu, L’Apocalypse.

Du Japon, nous avons pu découvrir la fin de la saga Kamui Den, extraordinaire épopée sociale de 6000 pages parue dans les années 1960 au Japon et sortie en France en quatre gros volumes (j'en ai parlé ici, ici, et encore ).

Aux États-Unis, les frères Hernandez ont fêté les 30 ans de Love & Rockets. Ils ont également sorti la cinquième livraison annuelle de Love & Rockets: New Stories. Celui-ci n'a pas atteint les sommets des deux numéros précédents mais n'en reste pas moins d'un excellent niveau. Jaime Hernandez a en outre publié God and Science: Return of the Ti-Girls compilation augmentée d'un récit initialement paru dans les deux premiers numéros de Love & Rockets: New Stories. Quand Jaime Hernandez, pilier de la scène alternative américaine se lance dans le comics de super héros, cela donne des résultats surprenants et fort riches. Enfin Chris Ware a sorti Building Stories, son recueil le plus important depuis Jimmy Corrigan, paru il y a plus de 10 ans. En soi, c'est déjà un événement mais quand, en plus, l'album est aussi réussi que ce dernier opus, on est vraiment face à une œuvre majeure.

Dans les nouvelles plus tristes, on a regretté en 2012 les disparations de Jean Giraud, alias Moebius, et, hors du registre de la bande dessinée, de Maurice Sendak, père des Maximonstres et de Henry Bauchau.

dimanche 9 décembre 2012

Chris Ware et Yasujirō Ozu

Je connaissais quelques affiches ou couvertures (notamment celles pour le New Yorker, dont j'ai déjà parlé) dessinées par Chris Ware. Je viens d'en découvrir une autre, réalisée pour un festival de cinéma consacré en 2008 au réalisateur japonais, Yasujirō Ozu.

Encore une fois, je suis très impressionné par l'immense talent de Chris Ware. Je trouve en effet cette affiche extrêmement réussie pour plusieurs raisons : tout d'abord, elle est très esthétique ; ensuite elle est très fidèle à l'art de Yasujirō Ozu, par ses cadrages, son thème, le silence et la mélancolie qui s'en dégagent ; enfin, en trois images, Chris Ware parvient à ouvrir la possibilité d'innombrables histoires : on peut imaginer, devant cette affiche, de nombreux récits, de nombreuses tranches de vie ; que s'est-il passé entre le premier et le troisième dessins ? la femme est-elle morte ? ou bien s'est-elle juste éclipsée à la cuisine lorsque la nuit a commencé à tomber ? comme à son habitude, Chris Ware parvient à raconter énormément de choses en peu de dessins...

Combiner tant de réussites en une seule affiche est l'apanage des plus grands. Chris Ware en fait partie...

lundi 17 septembre 2012

Barbarella, Kamui-Den, Au Travail, bilan des lectures estivales

La rentrée est déjà bien avancée mais tant pis, je ne peux résister à l'envie de partager avec vous quelques lectures estivales.

Commençons par quelques livres qui ne sont pas forcément d'actualité (à moins d'estimer que les chefs-d’œuvres sont toujours d'actualité...) : J'ai profite de l'été pour relire les trois premiers tomes de Barbarella. Je ne m'en lasse décidément pas. À chaque fois je suis stupéfait par l'art de Jean-Claude Forest, l'inventivité apparemment sans limite des péripéties (si l'imagination a été quelque part au pouvoir a la fin des années 1960, c'est bien dans l'univers de Barbarella), la poésie des textes, la liberté et la beauté des dessins... Et dire que ces chefs-d'œuvre sont épuises depuis des années en France ! (Heureusement que l'Association a au moins réédité les trois Hypocrite et Mystérieuse, matin, midi et soir, autres chefs-d'œuvre de Forest.)

Ta Mère la Pute est un poignant témoignage sur la vie dans une "cité" et, plus généralement sur l'absurdité et la fragilité de toute vie humaine

J'ai déjà écrit, longuement (ici et , voire ici pour les anglophones), le bien que je pensais de Kamui-Den. Mon enthousiasme n'a pas diminué a la lecture du quatrième et dernier tome, au bout de 6 000 pages passionnantes. Cette superbe saga s'achève dans les cris et les larmes, la révolte et le sang. Au fond, ce n'est pas très étonnant dans la mesure où l'auteur cherche avant tout a montrer l'injustice et le caractère oppressif du système social de l'époque. Je connais extrêmement peu d’œuvres (à part peut-être La Porte du Paradis, de Michael Cimino, au cinéma, ou Germinal, d'Émile Zola, en littérature) qui parviennent ainsi à critiquer un système social en mettant en scène une galerie nombreuse de personnages doués d'une personnalité a la fois individuellement et collectivement. Bref une épopée sociale absolument unique.

Au Travail, d'Olivier Josso, a bénéficie d'un excellent accueil critique. Il a été beaucoup écrit qu'il renouvelait l'autobiographie en bande dessinée. Si c'est le cas, ce n'est pas au niveau du récit ; la trame d'Au Travail est très classique : angoisses enfantines, perte d'un parent, redécouverte de souvenirs longtemps enfouis lorsqu'il faut trier l'habitation d'une grand-mère qui vient de disparaitre... L'originalité vient bien davantage de la forme. Le narrateur était, depuis ses plus jeunes, très amateur de bande dessinée. Tout le livre reprend des dessins de classiques franco-belges, Lucky Luke, Astérix et, surtout, La Mauvaise Tête, d'André Franquin, et en offre une relecture très personnelle. Le papier orange (souvenir de celui qu'Olivier Josso utilisait dans son enfance, l'omission fréquente des bordures des cases, un dessin souvent flou (comme pour faire percevoir l'effacement progressif de la mémoire), parfois a la limite de l'abstraction, contribuent également a faire d'Au Travail une œuvre autobiographique originale et attachante.

L'été est vraiment fini. Je vous retrouve donc dans quelques jours pour évoquer quelques lectures de la rentrée...

jeudi 14 juin 2012

Le Chant d'Apollon, d'Osamu Tezuka (1970)

Depuis le milieu des années 1990, près de 200 albums d'Osamu Tezuka ont été publiés en français. Encore cette année, deux nouveaux livres sont sortis, Alabaster et Le Chant d'Apollon. Je commençais à craindre que les éditeurs en soient maintenant réduits à fouiller les fonds de tiroir pour offrir au lectorat francophone son lot annuel de production tézukienne. Cette crainte a été entièrement levée lorsque j'ai lu Le Chant d'Apollon ; cet album n'est pas au même niveau que les chefs-d’œuvre de Tezuka tels que Phénix, L'Arbre au soleil ou L'Histoire des trois Adolf mais n'en est pas moins un excellent album.

Tezuka parvient encore une fois à aborder ses thèmes favoris (l'importance de la solidarité entre les êtres vivants, l'essence de toute vie, la folie destructrice des hommes, l'écologie) en les introduisant dans un récit original et complexe. Le thème principal de l'album est l'amour entre un homme et une femme. Shogo Chikaishi, traumatisé par la dépravation morale de sa mère, ne peut supporter la vue de deux êtres qui s'aiment. Il en devient violent et est interné en hôpital psychiatrique (on peut regretter la naïveté de la description des troubles psychiatriques dont souffre Shogo Chikaishi, mais c'était assez courant à l'époque). Là, un médecin essaie de le guérir. Shogo Chikaishi est condamné à vivre sans fin des histoires d'amour qui se terminent par sa propre mort ou celle de la femme qu'il aime. Cette intrigue débouche sur la mise en place d'histoires gigognes, imbriquées les unes dans les autres, entre lesquelles le personnage Shogo Chikaishi fait le lien. On passe sans effort du Japon contemporain à une histoire de science-fiction ou à un récit mythologique.

Avec sa maestria habituelle, Tezuka parvient à tresser ces fils narratifs si différents avec beaucoup de fluidité. Les péripéties s'enchaînent, les rebondissements font passer d'un récit à l'autre sans laisser de répit au lecteur. Le tout est, comme d'habitude, admirablement mis en scène. Et Tezuka parvient à transmettre, au moyen de ce passionnant récit feuilletonnesque, son message humaniste sur la grandeur de l'amour, sur la nécessité de prendre soin de toute vie, toujours d'actualité 40 ans après...

vendredi 4 mai 2012

Kitaro le repoussant, de Mizuki Shigeru (1965-1969)

Je viens de lire les trois premiers tomes de Kitaro le Repoussant (sur les douze que doit compter la série complète). Jusqu'à présent j'avais eu du mal à apprécier les oeuvres de Mizuki Shigeru, mais la lecture de cette série, d'ailleurs souvent considérée comme son chef-d'oeuvre, a fini par me convaincre du talent de ce grand mangaka. Kitaro est en effet une oeuvre originale et extrêmement attachante.

Autant le signaler tout de suite, cette série baigne dans l'imaginaire le plus total. Kitaro est le dernier représentant de la race des morts-vivants. Accompagné de son père, réduit à l'état d'un simple oeil, il consacre son existence à défendre les humains contre les méfaits des démons. Ceux-ci sont la plupart du temps issus du folkores japonais mais certaines créatures occidentales (je pense notamment au cas d'un vampire) sont également conviées à ce foisonnant délire. Toutes ces histoires courtes font donc intervenir des créatures aussi fantastiques qu'intrigantes. Kitaro les combat selon des règles qui semblent inventées au fur et à mesure par l'auteur, ce qui laisse à celui-ci un spectre potentiel d'invention quasiment sans limite. Et Mizuki Shigeru s'en donne à coeur joie. Chaque récit est un festival d'inventions délirantes, dans une douce atmosphère de poésie morbide...

Comme d'habitude chez cet auteur, les personnages sont dessinés de façon très schématique alors que les décors sont traités de manière hyper-réaliste. Cette caractéristique du dessin de Mizuki Shigeru m'avait un peu gêné dans d'autres ouvrages mais se fond ici naturellement dans ces récits où se mêlent un certain comique, certains personnages n'étant pas exempts de ridicules, et des atmosphères souvent angoissantes.

lundi 19 mars 2012

Les futurs grands prix d'Angoulême, vus de l'autre côté de l'Atlantique

L'élection du grand prix de la ville d'Angoulême est, chaque année, un événement attendu dans le monde de la bande dessinée, y compris de l'autre côté de l'Atlantique. Cette année, peu après le festival d'Angoulême, le webzine The Comics Reporter a eu la bonne idée de demander à une quinzaine de spécialistes (enfin, je suppose que ce sont des spécialistes, la plupart des noms m'étant inconnus) de "nommer cinq auteurs de bande dessiné qu'ils aimeraient voir recevoir le Grand prix à Angoulême dans les quinze prochaines années". Sans avoir la prétention d'être représentatif de quoi que ce soit, ce sondage donne cependant une petite idée des auteurs que des Américains considèrent comme dignes d'être récompensés par ce prix prestigieux. Cela change un peu des pronostics franco-français qui fleurissent tous les années à longueur de blogs (je dois d'ailleurs avouer que je me suis plié à l'exercice il y a deux ans), de forums et de revues spécialisés.

Je dois avouer que certains résultats m'ont étonné. Bien entendu, le poids des auteurs américains, mais aussi japonais, est nettement plus important que lorsque les pronostics sont effectuées chez nous. Mais, alors que j'imaginais que Chris Ware et Alan Moore feraient partie du peloton de tête, le premier n'a été cité qu'une seule fois, le second trois fois (contre sept pour les deux auteurs les plus souvent nommés). Et Dan Clowes, par exemple n'a pas été nommé une seule fois.

Les deux auteurs les plus souvent cités (sept fois chacun) sont Jason et Chester Brown... Jason n'est pas américain mais européen. Pourtant il est rarement cité en France parmi les favoris pour le Grand prix. Son style minimaliste (tant par l'apparente simplicité du graphisme que par le laconisme du texte, voire l'absence totale de celui-ci) semble donc séduire particulièrement chez nos amis anglophones. Quant à Chester Brown (Le Playboy, Je ne t'ai jamais aimé, etc.), son style autobiographique, d'une grande sensibilité, tout en retenue et en émotion, est effectivement perçu comme une influence majeure en Amérique du Nord.

Viennent ensuite, avec trois citations chacun, Alan Moore et Eddie Campbell. Le premier, par l'influence qu'eurent nombre de ses scénarios magistraux, mériterait en effet amplement le Grand prix. Je connais moins le second. Pour tout dire, jusqu'à il y a quelques jours, je ne le connaissais que comme dessinateur de From Hell. Dans les pays anglophones, il a une excellente réputation, acquise avec son comics autobiographique Alec. J'ai récemment lu Alec, comment devenir un artiste, que j'ai beaucoup apprécié.

Avec deux citations, on trouve trois Japonais, Yoshihiro Tatsumi, Taiyo Matsumoto et Yuichi Yokoyama, un Italien, Vittorio Giardino, et quelques anglo-saxons, Seth, Brian Talbot, Gilbert Hernandez (son frère, Jaime Hernandez, étant nommé une fois), Linda Barry et Dave Sim. Yoshihiro Tatsumi commence à être reconnu des deux côtés de l'Atlantique, avec ses histoires courtes désabusées et son autobiographie, Une Vie dans les marges. Taiyo Matsumoto (Amer Béton, Ping Pong, Number 5 et, plus récemment, Le Samouraï Bambou) est un dessinateur exceptionnel et très original mais ses scénarios sont rarement à la hauteur de son immense talent. Vittorio Giardino est un très bon dessinateur "ligne claire", bien édité en France mais ses scénarios ne m'ont jamais enthousiasmé. Seth, son trait élégant, ses histoires mélancoliques, ont beaucoup d'amateurs. Brian Talbot ne m'a jamais attiré (je n'ai pas spécialement apprécié son dessin dans les histoires de Sandman qu'il a illustrées) mais il jouit plutôt d'une bonne réputation, notamment grâce à son Histoire d'un vilain rat. Le talent de Dave Sim, auteur du monumental Cerebus (300 épisodes, répartis ensuite en "romans"), est controversé ; il a ses détracteurs et ses farouches partisans. Personnellement je n'ia jamais eu le courage de me lancer dans la lecture de Cerebus : le dessin et les mises en page, très (trop ?) travaillées, m'ont toujours rebuté. J'ai déjà écrit maintes fois tout le bien que je pensais des frères Hernandez et de leur génial Love and Rockets. Enfin, je ne connais ni Yuichi Yokoyama, ni Linda Barry.

Puis viennent tous ceux qui n'ont été cités qu'une fois. Pour certains d'entre eux, je m'attendais à plus de citations : Joost Swarte (son œuvre est quantitativement limitée, quelques albums, mais son influence considérable, notamment sur Yves Chaland et Chris Ware), Chris Ware (probablement l'un des cinq auteurs vivants les plus importants), Bill Waterson (son exigence artistique, son humour tendre et délirant, son dessin très sûr lui auraient en effet fait mériter le Grand prix). Quelques auteurs francophones, issus pour la plupart de ce qui fut parfois appelé la "nouvelle génération" : David B, Emmanuel Guibert, Christophe Blain et Riad Sattouf ; ansi que Serge Le Tendre (nommé peut-être pour la Quête de l'oiseau du temps ?). Deux dessinateurs exceptionnels, ni francophones, ni anglophones : Carlos Nine et Lorenzo Mattotti. Quelques auteurs aux œuvres notables sans être exceptionnelles : Posy Simmonds (son mélange de dessins et de textes est souvent intéressant), Jordi Bernet (excellent dessinateur, virtuose du noir et blanc), Naoki Urasawa (bon feuilletoniste). Quelques auteurs réputés que je connais assez mal : Jim Woodring (un album de sa série Frank vient d'être récompensé à Angoulême), Ben Katchor, Carlos Gimenéz. Trois auteurs à mon avis surcotés et que je ne considère pas du tout comme pertinents pour le Grand prix : Jill Thompson, Igort, Alejandro Jodorowsky. Quelques auteurs que je ne connais que par quelques dessins mais qui ne m'attirent pas spécialement : Alison Bechdel, Sergio Aragones, Darwyn Cooke, Stan Sakai, Walt Simonson. Kevin O'Neill, dont la prestation sur La Ligue des gentlemen extraordinaires ne m'a pas déplu mais ne m'a pas pleinement convaincu non plus. Enfin, une série d'auteurs que je ne connais pas du tout : Baku Yumemakura, Naif Al-Mutawa, Moto Hagio, Lat, Woodrow Phoenix, Pat Mills, Monkey Punch, Alex Nino, CF, Atsushi Kanedo, Tom Kaczinski.

De nombreuses idées pour les jurés du Grand prix s'ils souhaitent sortir du milieu franco-français...

mardi 27 décembre 2011

Kamui-Den, tome 3, de Shirato Sanpei (1967-1969)

J'ai déjà écrit beaucoup de bien de Kamui Den, après la lecture du premier volume de cette série de quatre. J'avais évoqué différentes qualités de cette somme romanesque : l'aspect épique, la technique narrative originale et riche en digressions, enfin le dessin fantastique, couvrant un vaste panel de registres, de vastes paysages enchanteurs à des scènes de combat effrénées...

Mais cela ne suffit nullement pour donner la réelle mesure du talent de Shirato Sanpei. Après la lecture du troisième volume, que je viens d'achever, je souhaite insister sur un point qui m'a encore fortement marqué dans cet avant-dernier tome. Avant même de raconter des récits palpitants, de mettre en scène des personnages attachants, l'auteur cherche à dénoncer un système social, celui mis en place par les shoguns à l'époque Edo (1603-1868), et, plus largement, à mettre en lumière les mécanismes d'oppression en vigueur à cette époque comme à bien d'autres...

Je ne suis pas spécialiste de l'histoire de cette période mais la peinture qui en est faite me paraît tout à fait vraisemblable. En suivant des personnages représentatifs de toutes les classes sociales du Japon rural d'alors, parias, paysans, marchands, rônins et seigneurs féodaux, Shirato Sanpei parvient à nous dépeindre l'ensemble du système social de façon très convaincante. On découvre ainsi les devoirs et les fardeaux de chacune de ces classes et l'habilité avec laquelle les dirigeants parviennent à maintenir en place un statu quo pourtant injuste et écrasant pour la majeure partie de la population. L'antagonisme soigneusement entretenu entre les paysans et les parias, l'obligation faite aux seigneurs féodaux de résider un an sur deux à Edo (ce qui les détachait de leurs terres et les forçait à dépenser une part importante des revenus de leurs domaines à Edo) font ainsi partie des moyens mis en place par les dirigeants pour conserver leur emprise sur leur peuple, à tous les échelons. On observe néanmoins la montée en puissance de la bourgeoisie, qui dispose du pouvoir du commerce et de l'argent, selon des phénomènes apparemment similaires à ceux existant en France avant la Révolution. Dans ce troisième volume, on continue à suivre les développements des techniques agricoles de l'époque et on assiste à une crise économique grave dans le fief de Hioki : en quasi banqueroute, le seigneur décide d'émettre sa propre monnaie, qui n'est plus convertible avec celle du shogunat, ce qui conduit à de tragiques épisodes d'inflation galopante...

Cette œuvre monumentale nous permet donc d'avoir une vue d'ensemble des mécanismes socio-économiques existant à l'époque, souvent très proches de ceux en vigueur actuellement... Je connais très peu d’œuvres embrassant ainsi, et avec une telle réussite, l'ensemble d'une société pour en critiquer les travers et en mettre en lumière les phénomènes d'oppression. En fait je ne vois guère que la saga des Rougon-Macquart, d'Émile Zola, pour nous procurer une telle vision. Kamui-Den est décidément une fresque très réussie esthétiquement et sur le plan narratif et un outil de réflexion extrêmement riche sur les aspects oppressifs des sociétés d'alors et d'aujourd'hui.

samedi 3 décembre 2011

Le Samouraï Bambou, de Matsumoto Taiyo et Eifuku Issei, volumes 1 à 3 (2009-2010)

L'histoire du Samouraï Bambou n'est pas très originale : dans le Japon de l'époque d'Edo, Soîchirô Senô, un ronin, samouraï sans maître, s'installe dans un quartier populaire. Bien que virtuose du sabre, il a renoncé à la violence et est devenu professeur. Il a même troqué son arme contre un sabre en bambou (c'est d'ailleurs la principale originalité de l'histoire, qui donne son titre à la série). Les anciens maîtres de son père cherchent à le tuer et envoyent un assassin à ses trousses. Je dois avouer que je ne suis pas réellement convaincu par le scénario de cette série : il manque de surprises et tire en longueur à mon goût.

Pourquoi donc en parlé-je aujourd'hui dans ce cas ? Parce qu'il est dessiné par Taiyo Matsumoto, auteur de Amer Béton, Ping Pong ou Number 5, ici au mieux de sa forme. Ce dessinateur exceptionnel a toujours privilégié l'expressivité plutôt que le réalisme académique. Cet expressionnisme a pu donner l'impression, parfois, d'un manque de fini, d'un laisser aller apparent, notamment dans Number 5. Ce n'est plus du tout le cas dans Le Samouraï Bambou, où le dessin de Taiyo Matsumoto trouve un équilibre somptueux. Les personnages sont encore moins réalistes que d'habitude, leurs traits sont déformés, leurs yeux se baladent même parfois hors de leur visage. Les perspectives, les angles de vue, les proportions se déforment allégrement, au service d'une plus grande expressivité, tout particulièrement dans les scènes de combat nocturnes ou les passages oniriques. Nous retrouvons également les mises en page éclatées chères à l'auteur, avec leurs lignes de force diagonales. Dans cette nouvelle série, Taiyo Matsumoto parvient à allier à cet expressionnisme un art de l'équilibre, entre réalisme et déformations, entre noir et blanc, entre saturation et grandes cases aérées, entre mouvement et repos, qui débouche sur des pages absolument somptueuses graphiquement. (En plus, Taiyo Matsumoto dessine magnifiquement les chats qui viennent commenter l'action, ce qui ne gâte rien.)

Bref, à défaut d'un récit palpitant, Taiyo Matsumoto nous offre dans Le Samouraï Bambou un vrai régal visuel.

jeudi 28 juillet 2011

Sabu et Ichi, de Shotaro Ishinomori (1966-1972)

Kana a commencé à rééditer en quatre gros volumes (plus de 1 000 pages par tome...) l'intégrale de Sabu et Ichi, de Shotaro Ishinomori (1938-1998). Celui-ci est également connu pour avoir dessiné Cyborg 009.

Sabu et Ichi est un de ces nombreux mangas se déroulant au Japon de l'époque Edo avec d'innombrables combats de sabres et des héros capables de tuer une dizaine d'ennemis à la fois sans être blessés... Certes, mais il n'est pas seulement cela.

Sabu est un jeune policier, Ichi un masseur aveugle maniant extrêmement bien le sabre. Dans chaque court récit, ils enquêtent sur un meurtre. Shotaro Ishinomori est un disciple d'Osamu Tezuka et cela se voit, surtout au début : même type de dessin schématique, même mélange d'action, d'humour et d'humanisme. Mais progressivement l'influence s'estompe et, parallèlement, les récits deviennent moins enfantins. Les grands yeux et les personnages tout en rondeur s'affinent ; les intrigues vont se dérouler dans le quartier des plaisirs d'Edo.

Ce qui m'a le plus marqué est l'affranchissement progressif Shotaro Ishinomori par rapport à Tezuka dans le domaine de la mise en page. Les premiers récits adoptent le même type d'organisation de la planche que les récits de Tezuka : cases de formes très variées pour accentuer le mouvement, nombreuses lignes obliques, etc. Peu à peu, Ishinomori se réfèrent à d'autres modèles, des cases sont imitées des estampes classiques, le jeu sur le noir et blanc devient plus complexe, les personnages semblent parfois perdus dans de grandes cases toutes blanches ou toutes noires, les scènes de combat sont de plus en plus stylisées... Les intrigues sont alors parfois de simples prétextes à nous dépeindre une tranche de vie de l'époque.

Un passionnant manga dosant avec art esthétisme et lisibilité, humanisme et suspense...

lundi 25 juillet 2011

Une Vie dans les marges, de Yoshihiro Tatsumi (2009)

En un peu plus de 800 pages, Yoshihiro Tatsumi raconte dans Une Vie dans les marges à la fois ses débuts comme auteur de manga et la naissance du Gekiga. Cet ouvrage testamentaire (l'auteur, né en 1935, l'a terminé à 74 ans) doit être publié en deux volumes chez Cornelius (le second est encore attendu) mais est sorti en une seule livraison au Canada, chez Drawn & Quarterly, grâce aux soins diligents d'Adrian Tomine (qui a entrepris chez cet éditeur de publier les meilleures histoires de Tatsumi ; en plus de A Drifting Life, quatre autres ouvrages sont déjà sortis).

Le récit couvre les années 1945 à 1960 (sans compter l'épilogue qui se déroule en 1995), de la fin de la guerre au boom économique, des années de lycée de Tatsumi, lorsqu'il se passionnait pour les premières œuvres de Tezuka, à un tournant de sa carrière professionnelle, lorsqu'il pressent enfin comment donner réellement naissance au Gekiga tel qu'il le souhaite.

Cela fait deux fois déjà que j'utilise le terme "Gekiga" ; mais que veux-je signifier avec ce terme ? C'est ainsi que quelques jeunes loups, Tatsumi en tête, définirent leur style, destiné aux adolescents, par opposition au "story manga", visant un public plus enfantin et dont la figure de proue était alors Osamu Tezuka. Un des éléments essentiels d'Une Vie dans les marges est le développement progressif, par Tatsumi et quelques-uns de ses collègues, d'une forme de narration plus mature, souvent inspirée de techniques cinématographiques, résolument innovante par rapport aux mangas contemporains. L'auteur relate comment, pendant des années, il s'est battu pour produire des œuvres originales et novatrices, alors que le manque de temps ou la facilité le conduisait souvent à se satisfaire des codes narratifs largement utilisés autour de lui.

C'est d'ailleurs à ce niveau que j'ai rencontré le plus de difficulté pour bien percevoir les enjeux du récit. Je connais très peu les manga de l'époque (à part quelques œuvres de jeunesse de Tezuka publiées en français) et j'ai eu du mal à évaluer ce que le Gekiga apportait de neuf par rapport à la production de ces années. En outre, dans ce livre, le style de Tatsumi est très classique (ce qui n'est pas un mal en soi, surtout lorsqu'on atteint, comme ici, un tel niveau de lisibilité) : mise en page très sage, récit linéaire au déroulement déjà lu maintes fois (lectures adolescentes, premières créations, début de vie professionnelle, premiers émois, premières amours et, en conclusion, un épisode fort qui lui permet de reprendre confiance en son art et de débloquer son processus créatif). Il est donc difficile, pour un lecteur comme moi ne parlant pas le japonais, de replacer clairement ce récit dans les enjeux artistiques de l'époque.

Ceci n'empêche cependant nullement de profiter de la lecture de cette riche autobiographie. Le style très fluide de Tatsumi rend particulièrement aisée la lecture de ces 800 pages. Les nombreuses allusions historiques contribuent à faire vivre ces temps si riches pour le Japon. Enfin la description du milieu créatif dans lequel évolue Tatsumi permet de donner un aperçu de l'histoire du manga dans les années 1950.

Après ces remarques un peu décousues, je voudrais conclure avec les deux points suivants :

  • Yoshihiro Tatsumi nous livre, avec Une Vie dans les marges, une excellente autobiographie, très instructive sur la vie au Japon à l'Après-Guerre et sur le monde du manga dans les années 1950.

  • Les bacs des libraires ont beau être remplis de centaines de manga pour adolescent(e)s datant des années 1990 et 2000, il reste aux lecteurs francophones à découvrir de très nombreux mangas d'une grande qualité, des années 1940 à nos jours...

vendredi 17 juin 2011

Kamui-Den, tome 1, de Shirato Sanpei

« Manga culte » peut-on lire sur la couverture de ce pavé de près de 1 500 pages, premier volume d'une série de quatre. Je découvre en outre sur Internet que la revue Garo, revue phare du manga d'auteurs, a été créée en 1964 pour accueillir la publication de ce manga. Voici une œuvre que précède une bien flatteuse réputation... Après avoir lu ce premier tome, je dois me rendre à l'évidence : cette excellente réputation n'est pas usurpée et je viens effectivement de lire un chef-d’œuvre du manga.

Kamui-Den est une vaste fresque historique dans le Japon rural de l'époque Edo (1603-1868). L'ampleur du récit et la multiplication des fils narratifs, qui se croisent, s'éloignent puis se rencontrent de nouveau m'a fait penser à d'autres mangas, notamment aux récits épiques de Tezuka, Bouddha ou certains volumes de Phénix par exemple. Dans Kamui-Den également, les intrigues sont multiples et les personnages nombreux. Ceux-ci sont issus des différentes couches sociales de la population. On peut citer Kamui, le paria, Shôsuke, le fils de domestique vivant dans un village paysan, et Ryûnoshin, issu d'une famille de guerrier. Confrontés à des situations complexes et à des choix difficiles, ils prendront des chemins de traverse pour tenter d'accomplir leurs rêves. Loin de tout manichéisme, ces personnages effectuent des choix moraux qu'un lecteur moderne peut trouver discutables, mais qui ajoute à la force et au réalisme du récit. Pour ajouter à la diversité des intrigues, on peut inclure dans cette liste le personnage d'un jeune loup blanc dont les pérégrinations sont également contées pendant plusieurs centaines de pages. Comme dans de nombreux mangas, l'art du combat, celui des guerriers, celui des ninjas, ou, moins académique, celui des parias et des villageois, est à l'honneur. Les scènes de dojo et de duel sont légion. Le code d'honneur des samouraïs et les récits de vengeance sont des traits récurrents de l'intrigue.

Un autre élément majeur de Kamui-Den est son aspect très politisé. L'auteur cherche explicitement à mettre en lumière les lourdes injustices du système politique alors en place. Cette volonté critique marquée l'incite à décrire maints épisodes douloureux et sordides : exécutions plus ou moins sommaires d'hommes adultes ou parfois de familles entières, morts tragiques, injustices poussant des personnages dans la folie, etc. Kamui-Den est ainsi parfois d'une lecture éprouvante.

Autre point marquant : Shirato Sanpei interrompt souvent son récit par de longs narratifs. Il en profite alors pour justifier des partis-pris narratifs (il s'excuse ainsi après avoir consacré près de 100 pages aux aventures du jeune loup blanc, laissant de côté pendant cette période les récits tournant autour des humains), pour décrire plus précisément quelques aspects de la vie sociale d'alors ou pour prendre violemment position contre les injustices de l'époque, voire contre les prolongemenst actuels de celles-ci...

J'ai gardé pour la fin ce qui m'a le plus marqué tout au long de ces centaines de pages : Shirato Sanpei est un dessinateur absolument exceptionnel. Mises en pages variées et dynamiques, trait juste et précis, scènes de combat pleines de mouvement, animaux superbement dessinés, chaque page est un régal rare. Certains aspects du récit auraient pu provoquer chez moi quelque lassitude, notamment les scènes de combat et de vengeance parfois légèrement répétitives ou les mésaventures animalières ; mais la richesse et la beauté du dessin m'ont fait dévorer ce pavé avec délectation...

mardi 29 mars 2011

Ma bédéthèque idéale (5) : Années 1990

Années 1990.

Cages de Dave McKean (1990-1996, États-Unis).
Après des années à dessiner dans un style photographique, hyper-réaliste et assez vain, Dave McKean laisse enfin éclater tout son talent. Il parvient dans cette chronique de la vie d'un immeuble à laisser de côté sa virtuosité et nous livre un récit plein d'émotion.

La Vache de Stephen Desberg et Johan de Moor (1992-1999, Belgique).
Une des grandes réussites de la fin du magazine À Suivre. Loin de ses séries réalistes habituelles, Stephen Desberg livre des récits très drôles, avec une critique habile de nos sociétés contemporaines (notamment dans leurs relations avec les anciennes colonies africaines). Johan de Moor illustre le tout avec son dessin plein d'humour et d'une folle inventivité. Une bande dessinée d'humour très imaginative.

Acme Novelty Library de Chris Ware (depuis 1993, États-Unis).
Tout fait œuvre dans un livre de Chris Ware, des publicités au courrier des lecteurs, du format de l'ouvrage à la mise en case. Cet auteur hors du commun met son immense talent de composition des cases et des pages au service de récits souvent déprimants mais extrêmement riches. Son dernier ouvrage Lint, continue à creuser son sillon tout en apportant encore son lot de nouveauté et de surprise.

Journal d'un album de Dupuy et Berbérian (1994, France).
Le récit de l'écriture d'un volume de la série Monsieur Jean. Dans cet ouvrage autobiographie, Dupuy et Berbérian nous livrent un récit plus profond que dans leurs séries de fiction et nous offrent une œuvre phare de l'autobiographie francophone en bande dessinée. Le tout avec un dessin d'une grande élégance.

Dropsie Avenue de Will Eisner (1995, États-Unis).
Plus de 40 ans après le grandes heures du Spirit, une vingtaine après être revenu à la bande dessinée, en pionnier du 'roman graphique', Will Eisner nous livre le chef-d'œuvre de sa deuxième carrière. Dans ce récit relatant 100 ans de la vie d'un quartier, Will Eisner met tout son humanisme et tout son talent de raconteur d'histoires.

Livret de phamille de Jean-Christophe Menu (1995, France).
Une des œuvres phares de l'autobiographie en bande dessinée. Jean-Christophe Menu, également éditeur majeur et théoricien passionnant et polémique, nous livre plusieurs courts récits, dans lesquels il met en scène de multiples 'moi' dans des aventures familiales.

Journal de Fabrice Neaud (depuis 1996, France).
Fabrice Neaud digère les œuvres qu'il apprécie, d'Edmond Baudoin à Marcel Proust, de Cages à Akira, pour nous offrir une autobiographie sans équivalent, à la fois par la pertinence et la profondeur du propos, la richesse des thèmes abordés et l'impressionnante innovation formelle. On attend le volume 5 depuis presque 10 ans...

L'Ascension du Haut-Mal de David B (1996-2003, France).
Le récit poignant d'une famille confrontée à l'épilepsie (le Haut Mal) d'un des enfants. Le narrateur se réfugie dans le dessin et l'imaginaire. Le dessin très personnel de David B (avec un noir et blanc très contrasté et quasiment sans profondeur) rend parfaitement les angoisses de ce petit monde.

Conte Démoniaque d'Aristophane (1996, France).
Le récit d'une guerre entre démons dans les enfers. Un scénario à l'ambition démesurée (comment traiter un tel sujet dans les années 2000 sans tomber dans la parodie ou le grand-guignol) et un dessin très 'organique' parfaitement en phase avec le récit.

Ping Pong de Taiyō Matsumoto (1996-1997, Japon).
Taiyō Matsumoto est un dessinateur exceptionnel, au style d'une folle expressivité mais ses scénarios ne sont pas toujours à la hauteur. Ping Pong est une excellente introduction à son œuvre.

L'Autoroute du soleil de Baru (1996, France-Japon).
Le chef-d'œuvre de Baru, Grand prix à Angoulême en 2010, est le fruit de la commande d'un éditeur japonais. Baru traite dans cet album de thèmes peu fréquents en bande dessinée, le sort des classes populaires dans les régions qui se désindustrialisent, l'immigration, la montée de l'extrême droite. Le tout avec un dessin très personnel, fondé sur le mouvement et l'expressivité des personnages, et une mise en scène très cinématographique.

Universal War 1 de Denis Bajram (1998-2006, France).
Un récit de science fiction au propos très ambitieux. La richesse du récit ne se dévoile que progressivement, au cours des différents volumes (la sage en compte 6). Le dénouement ne déçoit pas (ce qui est malheureusement trop rarement le cas dans les histoires de ce type) et donne surtout envie de reprendre la lecture de l'ensemble de ces albums...

Donjon de Joann Sfar, Lewis Trondheim et al. (depuis 1998, France).
Sfar et Trondheim, tous deux d'une grande inventivité, réinventent le feuilleton populaire, passant de la comédie à la tragédie et faisant travailler sur la série de nombreux dessinateurs, pour la plupart très talentueux.

jeudi 24 mars 2011

Ma bédéthèque idéale (4) : Années 1980

Années 1980.

Love and Rockets des frères Hernandez (depuis 1982, États-Unis).
Les frères Hernandez nous livre deux soap opéras en parallèle, l'un se déroulant dans une banlieue de Los Angeles(Locas, avec notamment Maggie et Hopey), l'autre prenant majoritairement place dans un village d'Amérique du Sud (Palomar, avec Luba). La finesse psychologique, l'élégance classique du dessin, le sens du rythme de Jaime Hernandez, le souffle épique, l'art de l'ellipse de Gilbert Hernandez font de cette série l'une des plus passionnantes expérience de bande dessinée de ses trente dernières années. Le talent de Gilbert s'est particulièrement illustré dans quelques récits limités dans le temps (Poison River ou Love and Rocket X) et celui de Jaime continue à croître, comme le montre la grande réussite de ses récits les plus récents, publiés dans Love & Rockets: New series # 3.

Aventure en jaune de Yann et Conrad (1982, Belgique).
Yann et Conrad font partie, avec Frank Pé, Hislaire, Cossu, Berthet, de la génération d'auteurs qui ont insufflé un sang neuf dans Spirou dans les années 1980. Le dessin de Conrad est très fidèle à la tradition de ce magazine (mélange de Morris et de Franquin) sans jamais sembler daté. L'humour de Yann, tout en références et en provocation a fait l'effet d'un grand souffle d'air frais dans le vénérable hebdomadaire.

Akira de Katsuhiro Otomo (1982-1990, Japon).
Au bout de quelques péripéties, le scénario de cette série n'est plus guère qu'un prétexte. Mais le dessin est exceptionnel, notamment par son sens du mouvement. Il a grandement participé à la découverte du manga en France et a influencé des auteurs francophones très divers, Frank Pé et Fabrice Neaud notamment.

Calvin and Hobbes de Bill Watterson (1985-1995, États-Unis).
Pendant dix ans, Bill Watterson a imaginé les désopilantes aventures d'un petit garçon qui s'imagine que son tigre en peluche est vivant. Un dessin très vif et une imagination délirante pour une série tendre et drôle. Au bout de dix ans, au faîte de son succès, Bill Watterson a complètement arrêté la bande dessinée pour se consacrer au vélo et à la peinture.

Œuvres d'Edmond Baudoin (à partir d'Un Rubis sur les lèvres, depuis 1986, France).
Après une carrière de comptable, Edmond Baudoin se lance, presque en autodidacte, dans la bande dessinée. Il a besoin de quelques albums pour trouver son style. Mais, à partir d'Un Rubis sur les lèvres, il aligne les chefs d'œuvres (Couma aco, Le Premier Voyage, Le Portrait, Éloge de la poussière, Véro, Le Voyage, Le Chant des baleines, Les Essuie-glaces, L'Arleri, etc.) et repousse les limites de la bande dessinée. Une influence majeure pour les auteurs dits 'indépendants' apparus dans les années 1990.

Batman: The Dark Knight Returns de Frank Miller (1986, États-Unis).
Au même moment qu'Alan Moore, Frank Miller renouvelle profondément l'univers des comics de super héros. Héros névrosés, multiplication des monologues intérieurs, critique de la société du spectacle contemporaine, mise en scène extrêmement innovante. Quelques années plus tard, en 1990, Frank Miller allait encore plus loin avec Elektra Lives Again. Si l'histoire est à peu près incompréhensible pour un non-spécialiste des comics Marvel, il est possible de la lire comme le récit des troubles psychologiques de Matt Murdock après le décès de la femme qu'il aimait. Mise en scène visuelle d'un traumatisme affectif, cet album poursuit magistralement le renouvellement du genre super-héroïque.

The Watchmen d'Alan Moore et Dave Gibbons (1986, Royaume-Uni).
Alan Moore écrit des scénarios complexes à la mise en scène extrêmement réfléchie. Dans Les Gardiens, il met en cène des super héros 'réalistes', en prise avec un monde presque réel.

Le char de l'état dérape sur le sentier de la guerre de F'murrr (1987, France).
Une vision... originale de l'invasion russe en Afghanistan. F'murrr est un de ces grands auteurs, avec notamment Jean-Claude Forest ou Hugo Pratt, à qui À Suivre a ouvert ses portes dès son premier numéro. Pour ce magazine, il dessine quelques albums où son dessin en noir et blanc et son humour délicieusement absurde font merveille.

Au temps de Botchan de Natsuo Sekikawa et Jiro Taniguchi (1987-1996, Japon).
Natsuo Sekikawa part d'épisodes de la vie de Natsume Sōseki, auteur du roman Botchan, pour nous dépeindre, par petites touches, l'ambiance et l'esprit du monde intellectuel japonais pendant la période Meiji. Jiro Taniguchi n'a jamais mieux dessiné.

Le Chemin des trois places de Jean-Claude Götting et François Avril (1989, France).
Un album léger, sur un récit très simple. Götting et Avril annoncent la vague des bandes dessinées du quotidien qui fleuriront dans les années suivantes. Trop en avance, ils n'eurent pas le succès qu'ils méritaient et arrêtèrent tous deux la bande dessinée (provisoirement pour Götting).

lundi 21 mars 2011

Ma bédéthèque idéale (3) : Années 1970

Années 1970.

Alix de Jacques Martin (du Dieu Sauvage à L'Empereur de Chine, 1970-1983, Belgique).
Après des années d'aventures très classiques, sur les pas de Hergé et d'E.P. Jacobs, Jacques Martin introduit progressivement dans ses récits des personnages de plus en plus complexes et de moins en moins manichéens qui éclipsent de plus en plus les fades Alix et Enak.

Blueberry de Jean-Michel Charlier et Jean Giraud (de La mine de l'Allemand perdu au Bout de la piste, 1972-1986, Belgique et France).
Jean-Michel Charlier a toujours été un grand feuilletoniste. Mais cette série occupe une place à part dans son œuvre. Ses intrigues dans Blueberry se complexifient au fur et à mesure que les albums ajoutent leur lot de personnages et de rebondissements nouveaux. La vision de l'Ouest, notamment le sort des Indiens, gagne en intérêt au fil des albums. L'ensemble est magistralement mis en image par Jean Giraud, dont le dessin évolue sans cesse et qui n'a guère son pareil pour nous montrer les grands espaces de l'Ouest américain, la foule des villes champignons et la trogne patibulaires des truands sans foi ni loi.

Maus d'Art Spiegelman (1972-1991, États-Unis).
Aborder l'Holocauste en mettant en scène des souris et des chats... Spiegelman ose avec beaucoup de finesse et d'imagination ce défi inimaginable avant lui. (P.S. de 2012 : 25 ans après, Spiegelman est revenu sur la conception de ce chef-d'oeuvre dans un ouvrage multi-média passionnant, MetaMaus.)

Comanche de Greg et Hermann (1972-1983, Belgique).
Rarement les personnages d'un western ont été si humains. Red Dust est un cow boy mal dégrossi, loin d'être sans peur ou sans reproche. Greg, fin connaisseur de l'Ouest américain, en donne une peinture épique certes, mais néanmoins plus réaliste que beaucoup d'autres.

Œuvres d'Osamu Tezuka (Phénix, L'Histoire des trois Adolf, Black Jack, Gringo, etc., 1973-1989, Japon).
Osamu Tezuka a publié des centaines d'histoires, des milliers de page. Ses récits vont du plus enfantin au plus sordide, du comique au tragique, du récit historique à la science-fiction en passant par le drame intimiste contemporain. Ses mises en page sont d'une inventivité rarement égalée. Un des plus grands, si ce n'est LE plus grand, conteur de la bande dessinée mondiale.

Folles Passions de Kazuo Kamimura (1973-1974, Japon).
Le trait de Kazuo Kamimura, héritier des calligraphes chinois et des peintres d'estampes japonais, est superbe. Les scénarios de ses récits ne sont pas toujours à la hauteur mais cette évocation de certains moments de la vie d'Hokusai est une réussite.

Œuvres de Moebius (Le Bandard Fou, Cauchemar Blanc, Le Garage Hermétique, Arzach, L'Homme est-il bon ?... 1974-1979, France).
En une demi-douzaine d'années, Moebius révolutionne la bande dessinée francophone. Ses récits déjantés ne ressemblent à rien de connu et il utilise ses immenses talents de dessinateur pour explorer de nouveaux horizons graphiques.

The Cage de Martin Vaughn-James (1975, Royaume-Uni).
Un récit sans aucun personnage. Pendant près de 200 pages, l'auteur 'met en scène' un monde sans vie. Une expérience de narration unique pour les amateurs de gageures narratives.

Alack Sinner de Carlos Sampayo et José Muñoz (1975-1997, Argentine).
Flic, puis privé, chauffeur de taxi, et finalement sans emploi, Alack Sinner est un antihéros qui erre dans les rues de New York, confronté à la 'simple' difficulté d'être homme, amant et père. Beau noir et blanc de Munoz, admirateur d'Alberto Breccia.

Œuvres de Francis Masse (1976-1990, France).
Comment aborder en quelques pages de bande dessinée la mécanique quantique ou l'art contemporain ? La réponse se trouve dans l'œuvre protéiforme et désopilante de Francis Masse. Auteur majeur des années 1970 et 1980, il a fini par délaisser la bande dessinée, lassé par l'incompréhension du public...

Le Café de la plage de Régis Franc (1977-1981, France).
Dans cette œuvre du début de sa carrière, Régis Franc fait preuve d'un art du dialogue et de la mise en scène exceptionnel.

Idées Noires d'André Franquin (1977-1983, Belgique).
Dépressif, André Franquin nous livre son chant du cygne avec ces idées noires désopilantes. À la même époque, il nous offre également, avec les couvertures du Trombone Illustré, le pendant optimiste et tendre à ce chef-d'œuvre de l'humour noir. Et, bien entendu, le dessin est toujours aussi magistral.

mercredi 2 février 2011

Folles Passions, de Kazuo Kamimura (1973-1974)

Hokusai est un artiste exceptionnel, très probablement le peintre d'estampes japonaises le plus connu, au moins en Occident. Il est généralement considéré en outre comme l'inventeur du mot « manga ». Il peut donc sembler naturel qu'il soit devenu lui-même un jour le personnage d'un manga.

Dans Folles Passions (Kyōjin Kankei), Kazuo Kamimura met en scène Hokusai déjà âgé, entouré d'un de ses disciples, Sutehachi, et de sa fille. Comme le feront Jirō Taniguchi et Natsuo Sekikawa plus de 10 ans après lui dans un autre chef-d'œuvre du manga, Au temps du Botchan, Kazuo Kamimura met en scène un grand artiste japonais et dépeint à la fois un certain type de création artistique et le monde qui gravite autour de lui. La vie de Hokusai est abordée par le biais de diverses anecdotes, très prosaïques pour certaines (beuveries, besoins naturel, etc.). Les aléa de la création (des phases d'apathie à celles d'intense créativité) sont racontés avec talent. Certains épisodes relatent la vie de contemporains de Hokusai. Les commentaires historiques sur les mœurs de l'époque complètent la description d'une certaine époque et d'un certain milieu. Hokusai (comme Natsume Sōseki, l'auteur de Botchan dans l'œuvre évoquée plus haut) peut parfois apparaître comme un simple prétexte pour aborder une thématique beaucoup plus large, embrassant l'ambiance d'une époque et les affres de la création.

Ce qui donne le plus prix à cette œuvre, à mon sens, est le superbe traitement graphique effectué par Kazuo Kamimura. De tous les mangakas que je connais, il est l'héritier le plus visible des grandes traditions graphiques orientales, de la calligraphie chinoise à l'estampe japonaise. Avec lui, chaque trait noir posé sur le blanc du papier semble prendre tout son sens. De l'herbe folle à l'oiseau dans le ciel lointain, les lignes les plus simples sont empreintes d'une grande poésie. Les dernières cases du troisième tome, notamment, sont de toute beauté : Sutehachi offre en paiement à son aubergiste un paravent peint de sa main : trois taches noires, des oiseaux, se détachent sur un grand ciel blanc. Une fois Sutehachi parti, les oiseaux s'envolent et quittent le paravent. L'œuvre s'échappe et le mystère de la création, après près de 1 000 pages à lui consacré, reste entier...

mercredi 1 septembre 2010

Gringo, d'Osamu Tezuka (1987-1989)

Gringo n'est pas peut-être pas le plus grand chef d'œuvre d'Osamu Tezuka. On peut lui préférer Black Jack, Phénix ou L'Arbre au soleil, par exemple. Cette bande dessinée fleuve de 600 pages, laissée inachevée à la mort de l'auteur, n'en est pas moins un excellent album.

À la fin de sa vie, Tezuka maîtrise pleinement son médium : le récit est bien mené, les péripéties palpitantes, les personnages bien campés, les mises en page sont excellentes. Mais ce n'est pas tout. Comme ses autres albums historiques (Histoire des trois Adolf, L'Arbre au soleil, Ikki Mandara) ou ses récits 'de société' traitant de sujets plus contemporains (MW), Gringo permet à Tezuka d'explorer certains pans de l'histoire et de la société du Japon. Dans cet album, il tente d'analyser ce qui fait la spécificité de l'individu japonais dans le monde contemporain. Pour cela, il a créé un personnage de Japonais 'typique' et le confronte à un monde qui est à l'opposé de ce à quoi il est habitué, l'Amérique du Sud des années 1980, entre dictature militaire et guérilla perdue dans la jungle. Encore une fois l'humanisme de l'auteur fait merveille : les pérégrinations de ces nombreux personnages aux intérêts et aux motivations divergentes, tous peints avec une certaine tendresse, loin de tout manichéisme (même si certains personnages semblent parfois simplistes, ils ne sont jamais 'tout bon' ou 'tout mauvais') nous captivent, nous émeuvent, en nous offrant en toile de fond une passionnante réflexion sur certains aspects de nos sociétés contemporaines.