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jeudi 6 août 2015

Sorcière !?, de Venko Andonovski (2007-2014)

C’est un article dithyrambique de Milan Kundera (dans Le Monde des livres, je crois) qui a attiré mon attention sur Sorcière !? de Venko Andonovski. Milan Kundera m’a déjà fait découvrir quelques romanciers majeurs du XXème siècle, tels Carlos Fuentes ou Hermann Broch. C’est donc avec une grande curiosité que j’ai commencé à lire ce roman traduit du macédonien, q (je dois avouer que je n’avais très probablement jamais lu de livre traduit du macédonien jusqu’à maintenant), défini sur sa couverture comme « un cahier d’écrivain ».

Milan Kundera, dans sa préface, définit Sorcière !? comme un « roman du troisième temps ». Il considère en effet que le premier temps de l’histoire du roman est la « période qui va de Rabelais jusqu’au commencement du dix-neuvième siècle », que le deuxième temps est celui du « grand roman réaliste » et que le troisième temps « arrive vers le commencement du vingtième siècle », notamment avec Franz Kafka et Hermann Broch (et probablement, suis-je tenté d’ajoute, avec Marcel Proust, Musil et James Joyce). Les romanciers de ce troisième temps refusent « d’obéir à la forme traditionnelle du roman comme à une nécessité ». Il ne s’agit plus seulement de « décrire un milieu et la vie d’un personnage », mais de « saisir l’insaisissable ». Pour cela, ces romanciers font exploser les formes traditionnelles et varient à l’envi les procédés narratifs employés, mélangeant allègrement récit et essai, prose et poésie, etc.

Vendo Andonovski part d’un drame qui a ensanglanté l’Europe entre le Xe et le XVIIIe siècles : le meurtre de près d’un demi-million de femmes considérées comme des sorcières. En 1633, en pleine Renaissance, alors que les Lumières ne sont pas loin (au moins à Paris et dans quelques capitales), ce massacre bat son plein. Le Padre Benjamin, théologien reconnu, ami du pape, de Galilée et de Descartes, est envoyé dans sa Croatie natale et se retrouve confronté à de tels crimes.

Dans cette Europe balkanique, loin des centres de décision européens, tiraillée entre Occident et Orient, où des hérétiques bogomiles peuvent se cacher derrière les masques plus officiels du catholicisme et de l’orthodoxie, le padre Benjamin va retrouver des aspects marquants de son passé (avant qu’il ne devienne un prêtre brillant à Rome) et va devoir remettre en question ses certitudes : les frontières entre le bien et le mal, entre Dieu et Satan, entre la chair et l’esprit, ne sont pas toujours aussi claires que ce qu’il pensait jusqu’alors. En confrontant ses certitudes théologiques à des cauchemars issus de son passé, à la réalité du mal, à la sensualité d’une jeune femme poursuivie par l’Inquisition et aux interrogations métaphysiques d’un vieil homme étrange, il sera obligé de se remettre radicalement en cause…

L’auteur entretient ce flou en multipliant les procédés et les points de vue narratifs. Le récit du padre Benjamin est relaté sous différents angles et avec différents styles, du procès-verbal de l’Inquisition à la poésie métaphysique. À ce premier récit s’en mêle d’autres, contemporains cette fois : un soi-disant auteur intervient dans la narration et dialogue avec un/le lecteur. Deux jeunes femmes détaillent de mystérieuses rencontres amoureuses. Tous ces fils narratifs s’entremêlent et le frontières se brouillent bien vite : qui écrit ? qui lit ? qui commente ? Au sein même de chaque fil narratif, où se termine la « réalité » et où commence le « récit » ?

Avec ce « cahier d’écrivain » aux multiples ressorts narratifs, Venko Andonovski aborde de manière originale et très vivante, voire dérangeante, le drame des sorcières et, plus généralement, bien des aspects de notre civilisation européenne, tiraillée depuis des siècles entre soif de justice et procès inquisitoriaux, entre attrait des lumières et irrationnel. Ce « roman » original et stimulant est une bien belle découverte.

dimanche 18 mai 2014

Une chance pour le temps, journal 2007, de Renaud Camus (2010)

Lire le Journal de Renaud Camus est toujours un grand plaisir littéraire. Renaud Camus est un immense styliste, bien ancré dans la grande tradition française, qui va notamment de Saint-Simon à André Gide : clarté et précision de l'expression, équilibre de la phrase, choix attentif des mots (avec le recours régulier à quelques expressions étrangères, tirées de langues qu'il connaît et apprécie, l'italien et l'anglais essentiellement, lorsqu'il leur trouve une saveur particulière), ce qu'il faut d'humour, enfin, pour agrémenter l'ensemble.

Le style n'est pas tout. L'intérêt du Journal de Renaud Camus réside aussi beaucoup sur ses réflexions sur l'art et sur la société. C'est un homme de goût, qui sait très bien parler des œuvres qu'il apprécie, qu'il s'agisse de peintures (avec une affection particulièrement marquée pour certains peintres italiens et français du 17e siècle, ou des artistes contemporains, Marcheschi ou Cy Twombly notamment), d'oeuvres musicales (avec un penchant marqué pour la musique romantique et post-romantique) ou littéraires.

Sur la société, il a des opinions très marquées, souvent très intéressantes, malgré ce que je considère comme de nombreux excès. Pour résumer (au risque bien entendu d'être très réducteur), je dirais qu'il souhaiterait faire revenir l'ensemble de la société française dans le monde de la bourgeoisie de province des années 1950, dans lequel il a été élevé et tel qu'iĺ l'idéalise aujourd'hui. Renaud Camus ne supporte pas le monde d'aujourd'hui et rêverait de vivre isolé au milieu d'une campagne sans voisin, sans grande route, sans publicité, sans industrie, etc. Ce refus de s'adapter va parfois assez loin. Le cas des courriels est un exemple parlant. Il se trouve que l'habitude a fait que les formules de politesse dans les courriels ("Bonjour" pour débuter, "Cordialement" pour conclure) ne soient pas les mêmes que celles couramment admises pour les courriers papiers. Renaud Camus n'accepte pas cet état de fait et refuse même par principe de répondre à un courriel écrit de cette façon. Cela me fait revenir à Saint-Simon, que j'évoquais plus haut. Un des éléments les plus récurrents de ses superbes mémoires est son indignation outragée lorsque certaines traditions, notamment les règles de préséance liées à la noblesse et à la naissance, ne sont pas respectées à la lettre. Ces indignations pour des règles qui sont dépassées depuis plusieurs siècles semblent aujourd'hui bien ridicules à la lecture de l'œuvre de ce grand mémorialiste. La richesse du style et l'attachement à des normes de société au moins partiellement dépassées font que je ne peux m'empêcher de rapprocher ces deux auteurs. Dans les deux cas, je tire un très grand plaisir de lecture de leurs œuvres monumentales.

mardi 30 août 2011

Acme Novelty Library, 18 1/2, de Chris Ware (2007)

J'ai lu cet été Chris Ware, la bande dessinée réinventée, de Jacques Samson (surtout) et Benoît Peeters (un peu), sorti l'année dernière. Quoique d'un intérêt inégal, cet instructif ouvrage m'a permis de situer un peu mieux la personnalité et les objectifs du génial Chris Ware. Il a également attiré mon attention sur le fait que je n'avais pas acheté le numéro 18 1/2 de l' Acme Novelty Library (certes ce volume a été très peu distribué en France), publié en 2007. Je me suis alors empressé de rattraper cet oubli.

On pourrait penser que ce recueil ne s'adresse qu'aux amateurs les plus fanatiques de Chris Ware. Il ne s'agit en effet que du recueil des cinq pages (couvertures et pages intérieures) qu'il a dessinées pour le numéro du New Yorker publié le 26 novembre 2006, pour Thanksgiving, et d'une page supplémentaire. Un recueil de cinq-six pages seulement, cela peut sembler peu... D'autant plus que les cinq pages issues du New Yorker étaient (et le sont peut-être encore) disponibles sur Internet.

Oui mais voilà, avec Chris Ware, c'est toujours différent. Ces pages sont reproduites chacune séparément sur un excellent papier, au format A3. La lecture de ces planches sur papier et non sur écran en font ressortir deux caractéristiques majeures, que Chris Ware a particulièrement développées ces dernières années :

  • Chris Ware a longtemps été spécialisé dans les pages débordant explicitement d'informations : planches aux cases innombrables et regorgeant de diagrammes ou de signes cabalistiques variés (notamment avec Quimby the mouse), pages constituées de fausses annonces et publicités à la police de caractère minuscule, etc. Au contraire, les planches du New Yorker sont d'une grande sobriété : trois d'entre elles contiennent entre un et quatre dessins, avec peu ou pas du tout de texte. Cela ne les empêche pas de raconter énormément de choses ; avec une grande économie de moyens, Chris Ware parvient à faire vivre des personnages, à nous conter des tranches de vie chargées d'émotion...

  • Les premières planches de Chris Ware étaient bien entendu riches et innovantes mais pas toujours très esthétiques. Il a progressivement perfectionné l'aspect purement visuel de ses planches et celles-ci sont maintenant de toute beauté. Deux éléments sont particulièrement marquants : Chris Ware traite les couleurs par à-plat, à la manière des studios Hergé dans les albums de Tintin (dans l'entretien avec Benoît Peeters publié dans Chris Ware, la bande dessinée réinventée, il affirme d'ailleurs qu'il doit sa méthode d'à-plats de couleurs « presque entièrement à Hergé »). Il compense la simplicité de cette technique par la variété des nuances. Cela aboutit, comme chez Hergé, à des dessins d'une grande beauté et d'une grande variété chromatique, sans aucun effet tape-à-l'œil. L'autre élément marquant est l'utilisation de la perspective axonométrique (ou perspective parallèle, sans point de fuite). Cette perspective, non réaliste, procure un certain hiératisme, un aspect légèrement artificiel, qui renforce notamment l'impression de moments figés procurée par ces dessins.

En conclusion, encore un opus marquant de Chris Ware, qui me fera patienter quelques mois, dans l'attente d'un 21e volume de l' Acme Novelty Library, malheureusement pas encore annoncé...

mercredi 15 septembre 2010

Faire semblant c'est mentir, de Dominique Goblet (2007)

Faire semblant c'est mentir ne paie pas forcément de mine. Au premier abord, le trait peut sembler maladroit, le récit désordonné. Cela ressemble à de l'autobiographie, mais en est-ce vraiment ?

Il s'agit plutôt de souvenirs éclatés, de fragments de vie. Dominique Goblet y parle de son père, de sa fille, d'un amant. Je ne suis pas sûr d'avoir bien compris l'ordre chronologique dans lequel sont censés se dérouler ces éclats de vie ; mais je ne pense pas que cela soit bien grave. Il s'agit de moments forts ou d'impressions diffuses, relus, parfois des années après, au travers du filtre de la mémoire. Des fantômes, issus des souvenirs de certains protagonistes, font même quelques irruptions dans certaines cases.

Le tout est dessiné avec un trait naïf, les membres et les traits des personnages sont fréquemment déformés, notamment pour coller à leur personnalité : la fille de la narratrice est dessinée d'un trait pur, la compagen de son père ressemble au contraire à un spectre... Dominique Goblet varie les techniques, allant du dessin au crayon gras aux pleines pages peintes en à-plats de peinture à l'huile.

Le tout est particulièrement bien mis en valeur par l'exceptionnel travail d'édition, réalisé par Jean-Christophe Menu et L'Association : la qualité de reproduction est excellente, les nuances du dessin sont rendues de façon exemplaire et le livre est un très bel objet.

Bref, nous sommes loin du récit autobiographique 'objectif', relatant des faits passés précis, dans un ordre chronologique rigoureux (ou aisément reconstituable). Nous avons affaire à un travail de mémoire, avec tout ce que cela peut comporter de subjectif, d'imprécis, de flou.

Cette forme de récit ne ressemble véritablement à rien de ce que je connais et cet album est, à mon sens, une des tentatives les plus réussies pour réaliser une bande dessinée qui participe d'une expérience poétique véritable.