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dimanche 4 mai 2014

Entretien avec Fabrice Neaud à propos de ses photomontages

Comme je vous le disais dans mon post précédent, Fabrice Neaud réalise de nombreux photomontages (dont un grand nombre sont visibles sur la rubrique dédiée du site qui lui est consacré). Il m'a accordé un entretien à propos de ce pan de son travail (disponible également ici).

Sébastien Soleille : On vous connaît surtout comme auteur de bande dessinée. Depuis quand êtes-vous passionné de photographie et de photomontage ?

Fabrice Neaud : Depuis que j'ai acquis une caméra Sonny Handicam en 2003. Je l'ai toujours, du reste, mais elle est en fin de vie. Il faut que je trouve le moyen d'acquérir un objet maniable, qui aurait les mêmes performances, avec le même zoom optique de qualité mais plus de définition dans les images. Car, en fait, ces photomontages sont venus, au départ, du manque même de définition des photos que prenaient ma caméra... et aussi du simple fait que ces photos, initialement, n'étaient que de la documentation pour des images, des cases de mes bandes dessinées...

Je prenais des photos de lieux et, parfois, ils ne logeaient simplement pas dans l'objectif. Donc je faisais une ou deux photos supplémentaires pour faire un panoramique, et ainsi avoir de plus grandes images, avec un champ plus large, pour couvrir une plus vaste partie de ce que je voulais documenter.

Alors je faisais un photomontage grossier préliminaire sur Photoshop, afin d'avoir mon document utile à la case idoine... C'est ainsi que le document utilitaire a commencer à prendre son autonomie. Au fur et à mesure que je faisais mes montages sur Photoshop, j'y passais plus de temps, je soignais davantage le rendu... Au début (peut-être entre 2004 et 2006), je pense même avoir exclusivement fait de la photographie avec une large part dévolue à des photomontages futurs.

Mais on peut dire que c'est ainsi que ça a commencé: des panoramiques grossiers et simples en vue d'une documentation pour un dessin, puis, au fur et à mesure, plus de rigueur et plus de photographies pour une seule image finale...

Sébastien Soleille : On peut noter une évolution assez franche par rapport à cet objectif initial : d'une part, vos photomontages sont maintenant beaucoup plus soignés que ce que requiert un document servant de base à un dessin ; d'autre part, on peut noter un goût marqué, dans le choix de vos dessins, pour l'architecture, et en particulier l'architecture gothique. Comment expliquez-vous cette évolution ? Et d'où vous vient ce goût si prononcé pour le gothique ?

Fabrice Neaud :Oui, l'évolution est même un changement de paradigme: passer de l'utilitaire, du "par défaut", à la fin en soi.

J'ai fini par analyser mon goût pour le gothique par le processus même utilisé pour faire les photomontages en question.

En effet, le spectateur aura noté que tous les édifices religieux pris le sont selon deux principes: la frontalité stricte (avec un redressement même des verticales pour le replacer dans une perspective à un point) et la lumière (moins stricte) qui consiste, au moment des prises de vue, d'être à une heure la plus proche d'un axe perpendiculaire à la façade. Ceci afin d'éviter, autant que faire se peut, le plus possible la "profondeur" que marquerait artificiellement les ombres.

L'idée est ainsi d'aplatir au maximum la façade du bâtiment pour n'en faire ressortir que les motifs propres à l'écriture du gothique, le dessin. D'avoir quelque chose au plus près du dessin d'étude initial, du dessin original, du "plan" qui définit l'esthétique du bâtiment.

Bien entendu, ceci est l'approche la moins rigoureuse. Il est souvent difficile de se retrouver face au bâtiment en question avec le soleil pile en face. Ceci est cependant facilité (mais pas toujours) par l'orientation des édifices religieux, est-ouest (chevet à l'est, donc face au levant) et façade occidentale, face à l'ouest (au couchant). Ainsi mes photographies sont-elles prises souvent entre 17 et 19 ou 20h.

Mais ceci dépend également de la saison...

En effet, en hiver, le soleil se couche plus tôt, et plutôt vers le sud-oust. Donc il est quasi impossible d'avoir une lumière frontale sur une façade occidentale en hiver (je prends alors les transepts sud, le nord d'un bâtiment chrétien, église, cathédrale n'étant jamais éclairé par le soleil, quelle que soit la saison... sauf en été, par une lumière rasante...).

Alors qu'en été, évidemment, le soleil se couche plus tard, et plutôt vers le Nord-ouest. Donc il y a toujours un moment où la façade occidentale d'une église reçoit la lumière frontale du soleil.

L'idéal étant la lumière d'équinoxe, un peu en aval du printemps ou en amont de l'automne (comme ce fut le cas pour l'église Notre-Dame de Lissewege, par exemple), simplement parce que la lumière y est frontale pile au moment du coucher du soleil. Sans compter que les cieux d'équinoxe offrent souvent les plus belles lumières, avec des temps chargés, des cieux roulants, des orages qui ouvrent leurs nuages au moment du couchant, comme ce fut, là aussi le cas avec les prises de Lissewege et pour Bruges, où j'ai eu la chance d'avoir un orage très violent qui m'offrit le bonheur du double arc-en-ciel dans l'axe même de la nef...

Après, la lumière ne doit pas être trop dure, avec un ciel trop bleu. Même si une telle lumière sublime la pierre, elle a tendance à marquer violemment les ombres. Sans compter les bâtiments impossibles à prendre de face car trop près d'autres bâtiments qui, soit leur projettent leur ombre dessus (Bourges cumule ces deux handicaps) soit créent une anamorphose telle que le redressement des verticales devient grotesque (c'est le cas de la cathédrale de Strasbourg ou du clocher porche de l'église de Marennes).

C'est là que la rigueur absolue de mon process de départ touche à sa limite, bien entendu. Et je fais des exceptions à cette règle.

Pour Saint-Pierre de Sales de Marennes-Oléron, j'ai privilégié le transept sud. Mais comme son clocher est vraiment impressionnant, hé bien ai-je dérogé et l'ai pris d'un angle sud-ouest, lui-même très anamorphosé.

Même chose pour la cathédrale de Mechelen (Malines, Flandres), avec un angle lui nord-ouest). Le cas de Strasbourg est un peu différent et limite à sa manière. Il y a bien une rue qui lui fait strictement face, mais les bâtiments sont si rapprochés dans cette rue et l'édifice si haut qu'on ne peut appréhender la totalité de la façade qu'en étant très/trop près (à trente mètres, tout au plus, le bâtiment en faisant 142...).

Je l'ai donc prise à cette limite extrême et réalisé une vue frontale, impossible à appréhender dans la réalité, où l'octogone ajouré de la flèche est anamorphosé à l'extrême.

Mais c'est aussi là le charme et la raison du Gothique...

En effet, nous sommes à une époque qui précède l'invention de la perspective (à un point, deux points, trois points...), donc l'invention de la profondeur par une forme de géométrie plane ramenant la 3e dimension sur la 2e, indépendamment des artifices du sfumato italien (atténuation des contrastes dans le lointain) ou de la perspective cavalière et de la gestion du blanc propre à l'Asie.

Ainsi, il serait faux de prétendre que les gens du Moyen-Âge ne "voyaient" pas la profondeur, en tout cas, ils ne savaient pas la traduire telle qu'avec les outils de la perspective.

À cet égard, j'émets l'hypothèse que le dessin, l'écriture du gothique est une manifestation même de cette représentation sans complexe de la 3D non appréhendée. Et un éloge de la frontalité et de la planéité. Ceci coïncide avec la préoccupation tardive, moderne, de ramener la peinture à la 2D (début de l'abstraction au début du XXe siècle, cubisme...). Ainsi, la frontalité même de la représentation 2D du gothique, dernier soubresaut de cette représentation avant la perspective, coïncide-t-elle avec la planéité de la toile, de la feuille, de l'écran.

J'ose dire que le gothique, le dessin gothique, est une sorte d'aboutissement et de glorification de la 2D. Tout n'est qu'entrelacs, perpendiculaires, parallèles, angles à 45° au mieux et arabesques, pure écriture. Et ceci se traduit en architecture par une écriture et une conception des bâtiments en "tranches".

Il faut bien attendre la perspective en dessin, son invention et l'arrivée de la renaissance (qui n'est que la transition du gothique, appelé "tardif" vers le... baroque). pour que l'on envisage la 3D en tant que telle et ce qu'elle génère de fécondité nouvelle à envisager.

Mes photomontages sont ainsi, à la fois dans leur processus de départ, leurs modèles et motifs, autant que dans leur temps de construction sur Photoshop, du dessin, plus que de la photographie.

Sébastien Soleille : Vous cherchez d'une certaine manière à représenter des églises gothiques idéales (au sens des idées platoniciennes, réalités parfaites, indépendantes de la perception humaine).

D'ailleurs, en vous entendant rapprocher ces travaux du dessin, je ne peux m'empêcher d'aborder un autre sujet que vos photomontages (mais nous y reviendrons). En effet vos propos me font penser à un autre de vos travaux, à savoir la conception d'une cathédrale gothique parfaite, que l'on a pu entrevoir lors de l'exposition qui vous a été consacrée il y a quelques à l'occasion du festival d'Angoulême, ainsi que dans Nu Men. Le gothique représente-t-il pour vous un idéal artistique ?

Fabrice Neaud : Le mot "parfait" me gêne quelque peu, tout de même. Ce n'est pas exactement mon intention... Je ne prétends nulle part à la perfection ni même à "une" perfection. Le terme "idéal" est plus juste, évidemment... Mais, là aussi, sans aucune intention totalitaire d'imposer cet idéal à qui que ce soit. Abadie ou Viollet-Le-Duc avaient aussi des conceptions "idéales" du gothique... Et leur idéal (ou leurs idéaux) ne me conviennent pas. Or, eux, ont eu le pouvoir entre les mains d'imposer cette vision dans la chair même des bâtiments dont ils ont eu la charge. Je n'ai ni ce pouvoir (je ne suis pas architecte) ni l'ambition de ce pouvoir. Certes, s'il m'était donné, dans un monde "idéal", de pouvoir mener à bien mes expérimentations architecturales, je sauterais dessus... Mais, bien que je sois en-dessous du talent d'un Schuiten, par exemple (qui est architecte lui-même), ma, mes conceptions "idéales" de l'architecture et de l'architecture gothique restent bien dans le cadre du dessin, voire de la bande dessinée.

Je m'inscris ici sans aucun doute dans la tradition picturale romantique qui réinvestit le gothique de ses propres concepts et idéaux, forcément discutables (qu'est-ce qui ne l'est pas ?) mais néanmoins légitimes, dans une démarche plastique qui est le propre du travail d'un artiste ou d'un auteur (mon cas, le cas de Schuiten).

Ceci étant, pour revenir un moment à la photographie avant de répondre à la question du dessin, ma conception "idéale" des cathédrales photographiées restent moins celle des bâtiments (des objets, des modèles) que celle de leur perception.

L'angle de vue adopté (la frontalité), la lumière dont je parlais, le redressement des verticales pour rapprocher l'image photographique de l'étude ou du carton servant de modèle préliminaire à l'élévation de l'édifice, tout ceci montre davantage une conception "idéale" de la perception (donc du sujet observant) que de l'objet perçu (observé).

Ainsi, le processus de mes photomontages expose une vision. Ils parlent bien plus de MON angle de vue, de ma perception, de ma conception d'une certaine perception (théâtrale - le "point de vue du Prince", par exemple) que des objets eux-mêmes perçus, dessinés ou photographiés.

Ces photomontages seraient presque à rapprocher du photomaton, de la photo d'identité. Et c'est là que je rejoins le dessin. Car j'aime, dans la représentation même des gens, d'autrui, la même frontalité un peu froide, un peu policière ou médicale. C'est l'idée même de l'objectivité. Non pas comme prétention de donner l'objet dans sa vérité nue, unique, unilatérale et indiscutable (nous savons que celle-ci est impossible, inexistante, fictive et même non-souhaitable) mais comme l'épure même de la subjectivité de tout son pathos et toute attache émotionnelle, affective.

C'est un peu comme si j'arrivais à faire rentrer les cathédrales dans un photomaton pour dresser leur portrait "légal".

Mais, plus simplement, comme je le disais plus haut, je rapproche simplement l'image réelle du bâtiment de son dessin préliminaire, du carton dressé pour son étude finale.

En ceci, l'idée n'est pas de faire correspondre le bâtiment réel à son idéal (quoique, dans le cadre de Cologne, j'ai corrigé l'échafaudage disgracieux qui en défigurait un des angles de la tour nord... mais la symétrie du bâtiment lui-même m'a permis ce "copié-collé", et Cologne est elle-même une cathédrale conçue comme "idéale" par ses concepteurs initiaux...) mais de donner une perception "idéale" de sa réalité hic et nunc.

Pour revenir à Saint-Pierre d'Urstaadt, "ma" cathédrale "idéale", nous sommes bien dans la démarche inverse, du moins une démarche plus proche de celle de Viollet-le-Duc : donner une vision "idéale" d'un gothique fantasmé.

C'est aussi pour cela qu'elle intervient dans Nu-Men (et elle devait apparaître dans sa gloire au 3e tome...), mais précisément dans une autre dimension que la nôtre, une dimension plus proche du monde des idées platoniciennes, en effet, coincé quelque part entre le monde du rêve (de Sandman ou du Docteur d'Authority...) et celui des dimensions enroulées sur elle-même que nous proposent certaines théories scientifiques...

Sébastien Soleille : Vos photomontages ne concernent cependant pas uniquement des églises gothiques. Vous semblez beaucoup apprécier également le quartier de La Défense et en particulier la Grande Arche. Rien ne trouve grâce à vos yeux entre le gothique et l'architecture contemporaine ? Et au sein de celle-ci, que vous semblez apprécier et que vous dessinez avec brio (cf. Nu Men encore), pourquoi vous focalisez-vous ainsi sur ce quartier en particulier ?

Fabrice Neaud : Ah. Là, je crains de ne pouvoir vous répondre vraiment...

Il est vrai que j'aime le gothique (large, du premier gothique au gothique le plus tardif) et beaucoup l'architecture contemporaine (large également, puisque l'on peut reculer jusqu'aux fifties)...

Cela ne veut pas dire que je n'aime pas toute autre architecture... loin de là.

Il est vrai que, concernant l'architecture religieuse (chrétienne), j'ai du mal à aimer au-delà du gothique tardif. Les églises baroques, par exemple, me semblent toujours ressembler trop à des bibelots. Et les églises classiques m'intéressent peu. Ces histoires de "temples de la raison" ont fait perdre aux bâtiments religieux leur dimension mystique... mais ceci est un avis très personnels.

Je pourrais aimer l'antiquité mais, comme c'est l'essentiel de l'inspiration du classicisme, pour les mêmes raisons, j'ai un peu de mal avec l'architecture antique...

Mais, ne nous trompons pas, je parle de tout cela comme possible modèles photographiques, évidemment, entrant dans le processus que j'ai décrit. D'un point de vue strictement esthète, je pense que j'aime à peu près TOUT, tous les paysages urbains, tous les paysages.

J'ai quand même de nombreux photomontages de paysages de montagnes, même s'ils n'obéissent pas aux mêmes principes de "frontalité" (j'y cherche davantage la lumière, les contrastes de formes, de matières...).

On pourrait me reprocher de ne pas aimer le Roman. Ce qui est faux. J'ai quelques images d'édifices romans. Si je les affectionne moins, c'est pour les raisons évoquées : ils précèdent cette manifestation ultime de la planéité, dont le gothique me semble le dernier éclat (avant l'invention de la perspective).

Mais, surtout, vivant dans une région où le Roman est roi (sans jeux de mots avec un certain livre de Renaud Camus...), j'avoue que j'en ai pas mal "soupé".

Je baigne dans le Roman à longueur de journée. Et il existe une sorte de préciosité d'esthète qui consiste à trouver le Roman plus subtil que le gothique, plus "authentique", plus mystique... et de voir dans le gothique un art vulgaire, de propagande, un truc ampoulé d'ingénieurs (au mieux) où de petits tyrans ecclésiastiques. Un peu comme le conflit Wagner/Verdi, Beatles/Rolling Stone, Hergé/Franquin, Star Wars/Star Trek...

Musique symphonique vs. musique de chambre...

Pornographie/érotisme... Et comme je garde un esprit rebelle, je vais toujours à l'opposé de ce qu'on m'impose d'aimer pour des raisons que je trouve fallacieuses. C'est bien le geste d'ingénieur qui me touche dans le gothique (plus que la "propagande" ou l'assise d'un pouvoir délirant) et j'ai toujours eu une préférence pour ce qui est ultime, tardif, fin de... plutôt que primitif, originaire, principiel. J'aime ce qui est au bord de l'effondrement, post-, terminal, d'où mon amour pour la tragique cathédrale de Beauvais, par exemple, qui, bien qu'elle tienne vaillamment debout, est une cathédrale de l'échec, l'Icare de l'architecture gothique, écroulée deux fois, inachevée, trop grande, trop grosse...

Là aussi, ma réponse est moins rigoureuse, plus émotionnelle, affective, que mon dispositif esthétique. Mais bon, je n'en ai pas d'autres.

Sébastien Soleille : Et dans l'architecture moderne, pourquoi cet attrait pour le quartier de La Défense en particulier ?

Fabrice Neaud : Honnêtement, je n'ai pas l'impression d'être particulièrement attiré par la Défense plus qu'un autre quartier. Il se trouve que c'est celui que je fréquente le plus souvent quand je voyage (je vais régulièrement à Paris).

Inversement, j'ai été très attiré par le quartier des Confluences et le musée du même nom (en cours de finition) à Lyon. Je n'ai simplement pas fait de photomontage de ce lieu [après vérification, au moins un photomontage, disponible sur ce site, a été réalisé], plutôt des dessins, curieusement. Et, notamment, un très grand dessin, en me positionnant en dessous de la six voies, seul endroit qui me permettait d'être assis pour dessiner pendant de longues heures.

Il se trouve que j'aimerais bien connaître d'autres quartiers, lieux, avec des architectures contemporaines remarquables mais je n'ai pas eu trop l'occasion. De surcroît, j'ai toujours cru noter qu'il existait une iconographie existante sur l'architecture contemporaine curieusement plus nourrie que les églises que je prends en photo.

Taschen possède une collection "Architecture Now" qui est très large.

Cet entretien a été réalisé par messagerie électronique entre le 26 avril et le 1er mai 2014.

samedi 7 septembre 2013

Quanticafrique (Nu-Men 2), de Fabrice Neaud : Suite de l'entretien avec Fabrice Neaud

Voici la suite de l'entretien avec Fabrice Neaud à propos du deuxième tome de Nu-Men, Quanticafrique.

Le début de cet entretien est ici.

Sébastien Soleille : Un élément qui me frappe dans Nu-Men est l'attention que vous apportez aux vues panoramiques urbaines (cela commence avec la pleine page sur une métropole européenne partiellement en flammes au début de Guerre Urbaine et se poursuit tout au long du récit). Pour ces superbes paysages urbains, vous inspirez-vous des travaux d'architectes que vous appréciez ?

Fabrice Neaud : Oui. Je fais plus que m'inspirer de l'architecture existante, et notamment de l'architecture contemporaine. Concernant le commissariat du début du tome 2, je cite quasi tel quel le Phaeno Science Center de Zaha Hadid. J'aime beaucoup cette architecte d'origine irakienne. Elle a un travail à la fois monumental et organique, même si cela semble peu évident sur ce bâtiment...

Mais elle intervient également dans le design d'objets, ce qui fait que même les petits véhicules qu'empruntent Tamara et Charles à la fin de la première scène sont directement inspirés de formes sur lesquelles elle travaille, si ce n'est de véhicules qu'elle a aussi projetés. L'hôpital Boris Cyrulnik, quant à lui, est aussi une quasi citation du Leed Platinum Horizontal Skyscraper de Steven Holl. Je n'ai pas arrêté, notamment dans ce tome, de puiser dans une documentation sur l'architecture contemporaine dont je suis friand. Je dois avoir deux ou trois rayonnages complets, double épaisseur, de livres d'architecture et de paysages, urbains ou non. Le mystère s'épaissit sur l'apparition du portail gothique dans le tome 1... mais je sais exactement où je vais avec ça... et j'en rajoute une couche dans ce deuxième tome. Le lecteur saura où.

Sébastien Soleille : Pouvez-vous maintenant nous dire quelques mots de vos influences liées à la bande dessinée ? J'ai cru percevoir l'influence de Katsuhiro Ōtomo dans le premier tome (scène de l'effondrement de l'immeuble) et de certains comics Marvel (avec par exemple le personnage du "Cramé" qui fait un peu penser à "Crâne rouge"). En voyez-vous d'autres ?

Fabrice Neaud : Léo, avec l'extraordinaire triptyque Aldébaran, Bételgeuse, Antarès, Bourgeon avec Le Cycle de Cyann (même si le dernier tome me paraît bien plus faible que les précédents)... Mais j'ai beaucoup regardé Christophe Bec, que je connais personnellement. Je me suis même odieusement inspiré de certaines cases et lumières lui appartenant (pardon Christophe). Katsuhiro Ōtomo est vraiment loin de moi, maintenant... Et, honnêtement, je n'ai pas du tout fait attention à lui avec la case que vous soulevez... Au contraire, celle-ci est issue d'une documentation photographique issue du net où j'ai fait de nombreuses recherches autour des mots clefs "banlieue/émeutes/ruines/guerre/guérilla"... Ce que bien des auteurs font sans oser vraiment l'avouer. Je n'ai aucun scrupule, aucune hésitation et aucun souci à m'inspirer de toute source iconographique possible. Aussi "faciles" soient-elles en apparence.

Concernant le "Cramé" (dont je n'ai encore défini aucune identité), il fait une référence directe à Crâne rouge, c'est absolument évident... Et je dois dire que c'est un personnage assez "facile". Je le regrette un peu. Sa ressemblance avec Crâne rouge est même trop forte... Cela vient que, même s'il paraît être l'incarnation du "génie du mal" dans ces deux tomes, il n'en était rien dans mon esprit. Pour moi, c'est un sous-fifres, un personnage totalement secondaire... un pantin. Une sorte de vieil officier d'on ne sait même pas quel pays, mercenaire, psychopathe, utilisé pour ses talents de manipulateur et de chef dans un des nombreux laboratoires de la Voûte... Comme, dans mon idée, les trois tomes possibles de ce premier arc de Nu-Men ne sont qu'une mise en place, il est évident qu'il y a des dizaines d'autres laboratoires "clandestins" qui travaillent sur les mêmes expériences que celui-ci... Les Commanditaires qui règnent au-dessus de ce projet sont infiniment plus nébuleux, pervers et puissants que ce pauvre militaire dégénéré. C'est pour ça que je l'ai assez peu travaillé... et que je lui ai laissé l'apparence d'une citation directe de Crâne rouge. Je le regrette un peu... car tout le monde me dit désormais "Crâne rouge, Crâne rouge !...", en se moquant un peu, car ce personnage est infiniment moins travaillé que le vrai Crâne rouge puisque secondaire, voire tertiaire dans mon esprit. C'est de ma faute, tant pis. Non, dans les "dominants", il y a Charles et Simon qui, dans la genèse de Nu-Men, sont bien au-dessus de la mêlée. Et bien plus travaillés que ce petit tyran de pacotille. Pour moi, c'est un "petit chef" équivalent d'un harceleur moral dans une entreprise du secteur tertiaire. :)))

Mais, pour revenir à votre question initiale, je suis beaucoup plus revenu à des références franco-belges, finalement. Je me suis remis à lire des séries 46CC traditionnelles, avec un peu d'humilité. Chose que j'avais dédaignée pendant toute la vaine période des "cinq glorieuses" de la "bédéindé" (de 2000 à 2005, dirons-nous. Maintenant, c'est complètement foutu).

Sébastien Soleille : Parlons justement de votre passage de la bande dessinée autobiographique indépendante au 48 CC de SF. Le 48 CC est un exercice assez contraint (nombre de pages fixe, usage de la couleur) mais cela vous a également libéré d'autres contraintes (droit à l'image des personnes représentées dans votre Journal, besoin de s'appuyer sur une documentation précise...). Dans Nu-Men, vous avez également pu donner libre cours à votre goût pour l'architecture, dont nous avons parlé plus haut, et pour les paysages grandioses. Comment abordez-vous ce jeu nouveau de contraintes/libertés ? Du Journal à Nu-Men, avez-vous dû adapter significativement votre méthode de travail ?

Fabrice Neaud : En fait, oui et non. Et c'est un peu une erreur que de ne pas l'avoir assez fait. Nu-Men est de la fiction, il y a des contraintes liées au genre mais aussi à la forme du 48CC. Le plus difficile aura été de mettre en place le premier volume. Il est utile de mettre en place les personnages et leurs enjeux. Et j'avoue avoir été encore un peu ambitieux sur un format aussi court... Il n'y a pas moins de huit ou neuf personnages qui ont tous une importance dès ce premier tome, j'en ajoute un autre (Nuala) dans le deuxième. 48 pages, c'est un peu court. Et puis, sur le premier tome, je ne suis pas certain d'avoir réussi à bien mettre tout en place. Anton, le personnage qu'on pourrait dire principal, ne me paraît pas le mieux posé de tous. À la différence de Mstislav, son opposé, dont les enjeux sont très clairs, désormais, avec ce deuxième tome, et qui était déjà bien posé dès le premier. Anton, pour l'instant, je l'avoue, on ne comprend pas trop ses motivations... Et il se laisse un peu porter par les événements, il les subit. Je laisse supposer qu'il est très réactif concernant les enfants, ce qui induit qu'il a eu un drame enfant ou concernant un enfant qui lui était proche... mais j'aurais bien aimé développer cela un peu plus clairement dès le début pour pousser un peu mieux l'identification. Idem pour Tamara, présentée comme une "bleue" mais qui prend un peu plus d'assurance au second tome. C'est d'ailleurs presque elle qui fait avancer l'histoire... Emma est plus entière mais demeure coincée par sa fonction de médecin (pour l'instant). Tout ceci pour dire qu'en creux, on ne pose pas les identités et les enjeux de la même manière en 48 pages d'un seul premier tome ou quand on a la liberté d'une pagination plus étendue... Mais ceci est lié à la liberté de la pagination et du format plus qu'au genre.

Et, de toute façon, l'autobiographie, elle, contrairement à ce que nous ont fait finalement croire les amateurs bloggeux et autres, n'est pas un genre mais une nécessité. Pour ma part, j'ai voulu ne pas travailler différemment sur l'un comme l'autre. Mais je pense m'être un peu trompé. Mes ambitions sont un peu grandes sur un format aussi court et on ne construit pas tout à fait son récit de la même manière. Quoi qu'il en soit, je pense m'être bien rattrapé dans le deuxième tome ! On comprend mieux, un peu mieux. Les personnages sont presque tous à égalité de traitement (sauf Anton qui me paraît encore un peu "faible" niveau identification).

J'ai moins de difficulté sur les enjeux sociaux, politiques et "méta" du récit... car c'est aussi et surtout cela qui m'intéresse. Pour moi, il n'y a pas d'autonomie, de volonté propre (chez les individus) indépendantes de leur contexte socio-culturel... et c'est d'ailleurs, ce me semble, un des problèmes de la bande dessinée contemporaine et/ou de fiction (mais pas que) : on y reste souvent avec des archétypes d'individus (et je n'ai pas dit stéréotypes) qui ne peuvent simplement pas advenir à l'existence dans notre société. L'archétype du "héros", par exemple (volontaire, héroïque, courageux, capable de prendre des décisions qui changent son impact sur son entourage immédiat comme s'il n'avait jamais de foyer, d'attaches réelles etc.) est impossible dans la vie. Mais je trouve dommage que l'on continue tout de même à faire fonctionner des personnages avec ça aujourd'hui... Le héros a un métier mais il est capable de quitter son "poste" (sauf quand cela définit son poste -> policier, enquêteur...) pour une "quête"... Qui ferait ça? Ce n'est même pas lâcheté que de refuser la quête... c'est simplement normal. Difficile de respecter les arcanes du genre héroïque dans le monde contemporain.

Mais bon, je m'éloigne... Ce que j'essaie de dire, c'est qu'il existe des contraintes de genre, il est vrai, que j'ai parfois laissées de côté, à tort ou à raison. Mais je n'ai jamais pu fonctionner autrement. Après, dans le genre SF ou plutôt anticipation, je pense que mon récit ne se débrouille pas trop mal... Il faut regarder du côté de Cloud Atlas, l'adaptation du roman de David Mitchell par Lana et Andy Wachowski (Matrix), pour comprendre ce que l'on peut faire avec la SF aujourd'hui... Je trouve que c'est vraiment un film passionnant et réussi de bout en bout. Mais, peut-être par sa complexité et le "jeu" que les réalisateurs ont fait jouer à chaque acteur qui joue parfois pas moins de 6 ou 7 rôles différents, le film fut un plantage commercial complet.

dimanche 25 août 2013

Quelques mots de Fabrice Neaud sur Quanticafrique (Nu-Men, tome 2)

Le deuxième tome de la série Nu-Men, intitulé Quanticafrique, vient de sortir. Je vous en parlerai plus longuement très prochainement.

À découvrir en librairie depuis quelques jours... Et les six premières planches sont disponibles sur le site de l'éditeur.

L'auteur, Fabrice Neaud, m'en a dit quelques mots...

Sébastien Soleille : "Bonjour, Nous retrouvons dans Quanticafrique la riche galerie de personnages découverts dans Guerre urbaine : Anton Csymanovic, le beau sergent laissé en mauvaise posture à la fin du tome 1, Tamara Savolainen, la petite Suzy, Emma le médecin, Mstislav Popescu et quelques autres... Pouvez-nous nous dire en quelques mots ce qui les attend dans ce nouveau tome ?"

Fabrice Neaud : ""Beau sergent?", la formule est amusante... Je ne sais s'il est "beau"... en l'occurrence, il est évident que je l'ai dessiné avec la même complaisance pour mes propres topos érotiques que bien des auteurs hétérosexuels qui, souvent, ne se posent pas la question de ce qu'ils véhiculent comme fantasme et comme idéologie concernant ce qui est "beau" ou pas, "sexy" ou non... Ici, en tout cas, je ne sais pas si j'ai dessiné un "beau" sergent... Je ne crois pas qu'il corresponde vraiment aux canons de la "beauté" masculine en cours, version Têtu, par exemple. Avec ses oreilles décollées, dont l'une est toute tordue, conséquence d'un otohématome, son pif cassé, ses yeux de cocker... et sa musculature de powerlifter excessive... je ne sais."

"Quoi qu'il en soit, Nu-Men 2 reprend le destin des personnages exactement où les a laissés le tome 1. Anton Csymanovic se retrouve quelque part en pays Dogon, Tamara commence son enquête sur sa disparition surveillée de près par le mystérieux Charles... On ne verra que très peu Suzy, qui est captive du Bunker où ont lieu les expériences faites par les nouveaux laborantins de la Voûte..."

"C'est presque davantage de destin de Mstislav Popescu qui est exploré dans ce tome... Où l'on comprend quel chantage est exercé sur lui par le "Cramé" pour qu'il poursuive sa mission, contre son propre gré... Le pauvre Mstislav est très malmené dans ce tome... Anton, quant à lui, se retrouve à débuter une sorte de parcours initiatique à travers l'Afrique du Sahara extrême (du pays Dogon où il est tombé jusqu'aux montagnes du Tibesti), accompagné, ou plutôt guidé par un nouveau personnage qui semble en connaître beaucoup sur lui et ce qui lui est arrivé au moment où il s'est retrouvé sous les décombres de l'immeuble au début du tome 1..."

"Tamara, quant à elle, dans ses nouvelles fonctions d'agent débutante au service de la Sécurité intérieure européenne (mais sans doute davantage aux services personnalisés de Charles...), prend de l'assurance... Et, en symétrie du parcours de Mstislav, commence à reconstituer doucement les pièces du puzzle de la disparition aussi bien de son supérieur et binôme Anton que de la petite Suzy..."

La suite de l’entretien dans les prochains jours...

mercredi 14 décembre 2011

Entretien avec Loïc Néhou (éditions Ego comme X)

Loïc Néhou, responsable des éditions Ego comme X, a accepté de répondre à mes questions. Voici le compte rendu de nos échanges.

Sébastien Soleille : Vous avez lancé des modes de vente par Internet innovants : tout d’abord, en juin 2010, le doublement des droits d’auteurs pour les ouvrages achetés sur votre site puis, en janvier 2011, l’impression de livres à la demande. Au bout de plusieurs mois, quel bilan pouvez-vous tirez de ces initiatives ?

Loïc Néhou : Je suis très satisfait de ce procédé d'impression à la demande. Il apporte une vraie souplesse d'action pour la publication de certains ouvrages tout en évitant le gaspillage (cf. le pilon des invendus en circuit classique...).

Et je pense qu'aucun auteur n'ait eu à se plaindre de percevoir des droits doubles ! Concernant ce dernier point, certains commentaires évoquaient une démarche d'édition "équitable", d'autres prétendaient que je "mettais en péril la chaîne du livre" (sic) - ceux-là ont sans doute oublié que sans auteur correctement rémunéré, cette fameuse "chaîne du livre" n'existerait pas !

S. Soleille : Cela a-t-il accru la part de vos livres vendus par Internet ?

L. Néhou : Oui, en effet, les ventes par internet ont été doublées. Je constate notamment qu'on vend ainsi plus de titres du fond...

S. Soleille : Vos livres sont surtout présents dans quelques bonnes librairies spécialisées, et encore sont-ils souvent noyés au milieu du flot incessant de nouveautés. Pensez-vous que ces initiatives de vente permettent une meilleure exposition de vos ouvrages ?

L. Néhou : Certainement. La vente sur internet est une sorte de "complément de service" pour les lecteurs désireux de se procurer nos ouvrages (s'ils n'ont pas de bonne librairie à portée de chez eux, pouvant leur proposer les quelques soixante-dix titres de notre catalogue... comme il ne vous a pas échappé que c'est parfois le cas !).

S. Soleille : Dans cette collection de livres à la demande, vous avez envisagé (dans un entretien de juin 2011) de publier vous-même des traductions en anglais de certains de vos albums (notamment des livres de Fabrice Neaud). Ce projet est-il toujours d’actualité ? Si oui, où en est-il ? Est-ce un projet qu’Ego comme X mènerait seul ou en partenariat avec des éditeurs anglo-saxons ?

L. Néhou : Nous recevons régulièrement des propositions de traductions, notamment pour le Journal, qui ne vont souvent pas jusqu'à la publication réelle. Un x-ième éditeur américain et un canadien semblent en ce moment intéressés par l'œuvre de Fabrice Neaud mais si cela ne devait pas être suivi des faits, nous avons en effet pris la résolution de le publier nous-même. En revanche les transactions pour une publication du Journal au Brésil semblent, elles, assez avancées et celle-ci devrait vraisemblablement voir le jour en 2012...

S. Soleille : Ego comme X est spécialisé en littérature et bande dessinée autobiographiques. Le paysage francophone de la bande dessinée autobiographique a beaucoup évolué depuis le milieu des années 1990 et la création d’Ego comme X : En 1994, publier de l'autobiographie était novateur dans le monde de la bande dessinée francophone et Ego comme X était un des rares éditeurs à le faire ; plus de 15 ans après, c'est quasiment devenu un genre, ou une mode, et les récits de voyage ou les « blogs BD » sont légion. Comment considérez-vous cette évolution et quelle peut être la place d'Ego comme X au milieu de cette multiplication de récits du moi en bande dessinée chez des éditeurs différents et nombreux ?

L. Néhou : En effet, le paysage a considérablement changé et il est légitime de se poser la question de l'utilité d'une structure qui avait contribué à ouvrir cette voie en bande dessinée... Là, j'aurais envie de citer Fabrice Neaud dans sa préface à la réédition du Journal (1) et (2) en un volume :

« Le contexte de la bande dessinée et ses contenus ont bien changé depuis 1996, date de la parution du premier tome. Je m’en suis ouvert de nombreuses fois depuis cette date : enthousiaste sur ses promesses jusqu’aux alentours de 2002-2005, beaucoup plus nuancé depuis jusqu’à en être assez atterré aujourd’hui, surtout concernant l’autobiographie, que j’ai fini par qualifier de « light », voire de totalement indigente... »

Il va même plus loin à la fin de son texte... (sic !) et je suis de son avis. Étant, en effet, assez affligé par la production actuelle de bande dessinée dans ce domaine, qui se limite majoritairement à raconter combien l'auteur est lui-même inintéressant ou encore y aller chacun de son petit traumatisme, « sa petite expérience de merde », comme dit Christine Angot... : comme il est merveilleux d'être mère... cette maladie rare qui est la mienne... j'ai passé mon enfance dans un pays étranger [...].

Au regard de cette pléthore d'œuvres calamiteuses, il est évident que le découragement peut prendre à songer qu'on a peut-être contribué à cet envahissement. Donc, au milieu de ce marigot, il convient de continuer à être aussi vigilant que possible sur ce que l'on publie et peut-être - du coup ! - publier moins... Tant de livres ne sont pas indispensables. Je ne sais plus qui disait : « Un éditeur se définit par ce qu'il publie mais aussi et surtout par ce qu'il ne publie pas. » Ô combien, je puis le rejoindre sur ce point...

S. Soleille : Vous avez publié quelques mangas marquants et originaux (L'Homme sans talent, Dans la prison). Comptez-vous renouveler l'expérience ?

L. Néhou : Je ne sais pas, c'est possible... ce sera en fonction de la nécessité. Quand nous avons publié ces deux titres, nous proposions ainsi au public français les premiers Mangas d'Auteur (et pour Yoshiharu Tsuge c'est même - et reste à ce jour - sa seule traduction existante au monde !). Depuis - suivant le mouvement - bien d'autres éditeurs de tous acabits s'y sont mis... Pas la peine de leur ré-emboîter le pas.

S. Soleille : Alors que de nombreux éditeurs jouent la surenchère et multiplie les parutions, vous publiez peu de livres : Vos dernières nouveautés ont plus d’un an ; début 2011 vous avez sorti deux rééditions, dont une augmentée, uniquement en vente en ligne. Pourquoi publiez-vous si peu ? Est-ce par manque de moyens, financiers ou humains ? ou parce que l’on ne vous propose pas d’autres projets qui vous paraissent suffisamment bons pour être édités ?

L. Néhou : Les trois mon colonel. Nous n'avons toujours publié que 5 à 8 (grand maximum) titres par an. Cette année encore... : Les Sœurs Zabîme, Palaces augmenté (deux livres « à la demande ») et Tôkyô est mon jardin, Journal (1-2), Journal (4), ainsi que les deux coffrets Journal et Love Hotel/Tôkyô est mon jardin (ces cinq articles, eux, en librairie). Les rééditions il convient à un moment d'y procéder, et bien sûr comme nos moyens financiers restent les mêmes et toujours aussi modestes, il faut alors faire un choix entre ces dernières et des nouveautés. On a beau repousser les rééditions nécessaires, à un moment il faut s'y coller ! Ce sont aussi les circonstances qui l'imposent parfois... Frédéric Boilet et Benoît Peeters m'ont proposé cette année de reprendre au catalogue d'ego comme x Tôkyô est mon jardin (que je me désolais depuis longtemps de voir encore chez Casterman); un titre qui y avait toute sa place, puisque composant un diptyque avec Love Hotel. Et il fallait, évidemment, continuer à tenir disponible le Journal... Alors voilà. D'autre part, en effet, la maigre ressource humaine disponible fixe depuis longtemps ces quantités. Il y a peu de chances que vous voyiez jamais plus de titres paraître chez Ego comme x, c'est ainsi. Par ailleurs il est vrai que les propositions ne sont pas bien folichonnes. Il règne actuellement une sorte de consensus mou pour produire des ouvrages tièdes, bienvenus, attendus... sans réelle intensité ni nécessité aucune. Enfin, je pense que de jeunes auteurs "indignés" sauront bientôt réveiller tout ça !...


S. Soleille : Vous venez d'annoncer trois futures nouveautés, deux albums de Karl Stevens, un de Jeffrey Brown. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?...

L. Néhou : Pour résumer ces trois livres on pourrait dire : « le tout avec le presque rien ». Jeffrey Brown, tout comme Karl Stevens, sont des capteurs du quotidien, ils le prélèvent et le refaçonnent pour en faire des œuvres de l'infime. Voir comme ce dernier, notamment, détaille ses pages pour juste raconter un tout petit moment. Il doit certainement passer mille fois plus de temps à les dessiner qu'à les vivre ! En ce sens, c'est une sorte d'Opalka débordé. Opalka qui passait son temps de vie à œuvrer pour occuper totalement l'un avec l'autre et réciproquement. Là, Karl Stevens - comme Fabrice Neaud, dont Karl reconnaît l'influence, d'ailleurs - n'aura jamais assez de sa vie pour la raconter... Jeffrey Brown et Karl Stevens sont de parfaits contre-exemples de ce que je dénonçais plus haut. Ils transcendent - de deux manières très différentes - le temps de vie (oui, disons qu'il y a du Proust là dedans...). C'est une sorte de mise en œuvre parfaite du pharmakon, comme le définit Bernard Stiegler.

S. Soleille : Merci beaucoup pour toutes ces réponses...

Entretien réalisé par courriels entre le 13/10/2011 et le 14/12/2011.

samedi 25 septembre 2010

Entretien avec Edmond Baudoin (3ème partie) : Ciudad Juàrez

Le début de l'entretien est disponible ici : première partie et deuxième partie.

Puis l’entretien prend un autre tour. Baudoin souhaite me parler de son prochain projet.

Edmond Baudoin : Dans quelques jours, je pars au Mexique. J’avais demandé une subvention, qui m’a été accordée par Culture France, pour partir au Mexique. Je pars dans cette ville où l’on meurt tellement, Ciudad Juàrez. Je vais y passer deux mois, peut-être deux mois et demi. Dans le contrat que j’ai signé avec culture France, c’est deux mois. Je vais enseigner là-bas aussi, c’est dans le contrat.

Pourquoi aller là-bas ?

Eh bien…C’est la question des frontières qui m’intéresse. Les frontières, ce pourrait être Gibraltar ou la Palestine, il y a des frontières partout ; elles montent partout les frontières. Moi, je suis méditerranéen et l’Europe du Nord veut monter des frontières autour de la Méditerranée, grosso modo. Donc je suis concerné par ces murs que les êtres veulent monter, mais qui sont aberrants.

Mais Ciudad Juàrez, le livre de Bolaño, 2666, avait déjà abordé la question.

D’ailleurs, c’est peut-être à cause de ce livre de Roberto Bolaño que je veux aller à Ciudad Juàrez.

Roberto Bolaño était un Chilien, il est mort il y a quelques années, en Espagne.

Qu’est ce qui se passait à Ciudad Juàrez, avant que cela soit la guerre, comme maintenant ? Il y avait des maquiladoras. Juste en face de Ciudad Juàrez, il y a El Paso, la ville américaine, de l’autre côté du Rio Grande. Bien sûr, il y a beaucoup d’usines américaines, et d’autres pays, car c’est possible de faire travailler à pas cher. Il y a des femmes, là, qui viennent de toute l’Amérique latine en fait ; il y a toute l’Amérique latine qui vient là, en face de l’Amérique du nord. Il y a les pauvres, enfin les pauvres, entre guillemets… tout le rêve d’Amérique du Sud sur l’Amérique du Nord. Et des femmes qui arrivent du Honduras, d’ailleurs, du Mexique beaucoup. Ces femmes qui travaillent comme des esclaves quelquefois ; enfin, pas exactement : elles gagnent quelque chose, un salaire, ce ne sont donc pas des esclaves. Leurs mères, leurs grand-mères n’auraient pas fait ça, dans leurs frontières. Ces femmes, avant de partir de chez elles, ont vu qu’on peut vivre autrement que de se faire engrosser par le père ou le frère, dans le village, ou l’oncle ou le voisin, à 14 ans. Et elles ne veulent pas de ça. Quelque fois elles veulent des enfants ; elles ne savent pas lire ou écrire, et pourtant elles vivent la frontière de la libération de la femme. Elles se confrontent aux hommes, au machisme des hommes. Pour eux, une femme seule au Mexique, c’est une putain et donc on peut la violer, et après il faut la tuer, parce qu’elle parle quand même la putain. Et la police n’enquête pas, parce qu’enquêter sur une putain, ce n’est pas la peine. Donc là, aussi, frontière du machisme.

Bien. Moi je voulais enquêter sur cette frontière-là.

Et puis il y en a qui veulent passer aux États-Unis, frontière humaine, politique, vers les États-Unis.

J’ai eu une bourse pour aller dessiner là-bas, dans la rue ; lorsque des gens viendront voir, le leur demanderai : « je vous fais le portrait mais vous me dites quel est vote rêve ? Mais votre rêve avec la vie, pas avec la mort. » Ce n’est pas enquêter sur la mort, mais sur la vie.

C’est aussi sur cette frontière qui est au fond l’image même de notre économie, qu’on appelle libéralisme. En tout vas les narcotrafiquants, c’est l’image du libéralisme qui n’accepte pas la crise, qui se tue pour le marché.

Il y a la frontière des armes, la frontière de la drogue ; depuis peu il a la frontière des êtres humains. Récemment, il y a eu 72 morts, éliminés dans un ranch, des émigrants. Les narcotrafiquants n’arrivent plus à gagner assez d’argent avec la drogue, ils trafiquent les hommes, ils trafiquent la chair humaine. Ils passent aussi du bétail maintenant, ils ne savent plus comment faire pour avoir leur 4x4, leur ranch, pour avoir leur piscine. Cela devient difficile, c’est la crise.

Et maintenant c’est la guerre.

Donc je vais dans un pays où les femmes dont je parlais continuent à mourir. Mais dans une guerre, qu’est-ce que ça peut faire que des femmes meurent ? Il y a tellement de gens qui meurent dans une guerre…

Voilà, c’est un livre sur la frontière.

J’ai parlé de ce projet à un autre dessinateur, j’ai vu ses yeux briller. Je lui ai dit, « si tu veux, je t’emmène. J’ai assez d’argent pour payer une maison pour nous deux, une voiture pour toi et moi ». Mais après j’ai dit, non, pas une voiture, on va prendre le bus. En effet, on m’a dit « à Ciudad Juàrez, on vous volera la voiture, et peut-être que pour vous voler la voiture, on vous tuera ». Je n’irai pas jusqu’à prendre ce type de risques, donc j’abandonne quelques idées ; on ira en bus. Ce dessinateur s’appelle Troub’s, il est plus jeune, comme ça il y aura deux regards, et l’un pourra se dessiner l’autre, un livre fait à deux. C’est plutôt un garçon qui fait des carnets de voyage d’habitude. Il y aura deux dessinateurs qui se promènent là-bas.

[Interruption : Baudoin reçoit un coup de téléphone d’une amie hispanophone, ils travaillent ensemble pour rédiger des lettres d’introduction destinées à des professeurs d’université de Ciudad Juàrez.]

Je veux donner des cours là-bas, je veux surtout avoir des contacts avec des étudiants. C’est important, surtout au début d’avoir des contacts. Les amies que j’ai là-bas (parce que je suis allé au Mexique, j’ai fait Amatlan là-bas), mes amies, elles toutes peur pour moi : « Tu vas mourir, surtout tu vas te faire enlever ; deux Français, cela se voit comme le nez au milieu de la figure. Vous êtes français donc c’est du fric, deux Français c’est beaucoup d’argent. Il faut que vous soyez accompagnés chaque fois que vous sortez, parce que dans la rue, même si vous parlez un peu espagnol, vous n’allez pas voir les signes avant coureurs qui font que ça peut tirer dans tous les coins, ou qu’une voiture s’arrête à côté de vous pour vous embarquer. » Il faut quelqu’un qui habite là-bas, qui connaît tous les codes.

Sébastien Soleille : Et vous connaissez quelqu’un là-bas, vous allez vous faire introduire par quelqu’un ?

E. Baudoin : Non et c’est notamment pour ça l’université : si on peut amener les étudiants avec nous dans la rue, ce serait fabuleux, et aussi pour les étudiants. Mais je rêve, la police nous en empêchera. D’après ce qu’on m’a dit, on ne pourra rien faire.

Mais si on peut rien, on fera un livre où l’on dit qu’on ne peut rien faire. Cela n’empêche pas le livre.

Je n’ai aucune idée, en fait. Je sais que j’essaierai de voir des étudiants, je sais qu’on essaiera de vivre là-bas. Mais il y a comme un couvre-feu : à 8 heures du soir, il faut que tout le monde soit dans les maisons. C’est vraiment un état de guerre.

S. Soleille : C’est avec Amatlan que vous eu l’idée de ce projet ?

E. Baudoin : Oui, parce que je voyais les petites filles dans les villages, grosses, je voyais cette misère des femmes. Je suis touché par le sort des femmes, toujours. Et en plus de cela, là ou j’étais, à Amatlan, c’étaient toutes des jeunes femmes qui étaient là, une communauté de jeunes femmes françaises. Il y avait notamment une femme qui écrit beaucoup, Anne Vigna, qui est entre autres une correspondante du Monde Diplomatique… Il y a des bons articles dans le Monde Diplomatique… Donc on parlait, on parlait des jeunes femmes ; les femmes sont concernées par les problèmes des femmes, c’est normal. Il y avait beaucoup de discussions sur les femmes qui mouraient.

S. Soleille : D’après ce que je comprends, cela va encore être un de vos livres sous forme de dialogue. Ce n’est pas très courant en général, mais pour vous, ce n’est pas la première fois…

E. Baudoin : Oui. Et ce sera, comment appelle-t-on cela ? un carnet de voyages. Cela existe de plus en plus. Mes carnets de voyages comme Amatlan, comme Araucaria sont publiés à L’Association. L’Association fait ça depuis longtemps, L’Association en Égypte, L’Association au Mexique

Donc un autre carnet de voyage, là avec Troub’s. Ce sera d’ailleurs à L’Association. Un autre carnet de voyage, un autre carnet de dialogue, de portrait de gens, de portraits de rues, de portraits de ce qu’on pourra, de ce qu’on nous permettra de faire. Sans cela, on passera à El Paso, et d’El Paso on dessinera Ciudad Juàrez à travers les grilles. De toute façon on passera à El Paso, c’est évident. Il y a la frontière là, on ne va pas ne pas passer à El Paso. Et là-bas on sera protégé, on pourra dessiner comme on veut. Parce qu’alors là, la police est omniprésente, c’est propre et tout. Même le maire de Ciudad Juàrez habite à El Paso. C’est fou, hein ? Mais aujourd’hui on tue les hommes politiques au Mexique. Il ne peut pas faire autrement.

C’est complètement fou mais on est dans un monde complètement fou. Il faudra bien que cela s’arrête, notamment du point de vue écologique. Il y quelque chose qui monte là, qui monte, qui monte ; qu’est-ce que c’est que ces frontières ?

Allez, je vous montre les premières pages. [Baudoin va chercher un carnet et l’ouvre devant moi.] Je fais un prologue. Troub’s fait pareil, un prologue. Je ne sais pas comment cela sera monté après. [Baudoin commence à lire les premières pages :] « Je me souviens, je marchais sur une plage à Tanger… » [Il me lit ainsi toutes les pages déjà mises au net dans son carnet, une douzaine probablement.]

Voilà, c’est le prologue. Et Troub’s aussi, il se trouve qu’il était à Tangers. Alors c’est bien que cela commence chez nous pour partir là-bas.

Voilà, vous savez tout.

S. Soleille : Maintenant, vous êtes un dessinateur globe trotter.

E. Baudoin : Souvent, c’est vrai.

Et là il y a une raison, un peu personnelle, aussi : J’ai un peu peur de me répéter. J’ai fait le tour, quand même, avec Éloge de la poussière, avec des tas de livres, avec Le Chant des baleines. J’ai dit ce que je voulais dire, même si je ne l’ai pas dit bien, on ne revient pas après sur les livres, même si j’aurais pu aller plus loin, dans L’Arleri ou quelque chose comme ça, mais bon… Donc il ne me reste plus que les voyages. C’est-à-dire raconter ce que je vois, avec ce que je suis, avec mon regard mais sur quelque chose d’extérieur à moi.

La répétition… On n’a qu’une note, on ne peut pas être tout à la fois, donc… On aimerait être autre chose, j’aimerais bien être Margerin parfois, mais je ne suis qu’Edmond Baudoin, et lui n’est que Margerin [rires]. C’est comme ça que les hommes vivent, c’est parce qu’on est beaucoup qu’il peut y avoir toutes ces notes qui, ensemble…

Les lecteurs font leur choix. Et même pas, ils ne font même pas leur choix : à tel moment de la vie, on prend cela, à tel moment de l’année, on prend un polar ou un livre de philosophe ou un livre sur comment marche la robinetterie, je n’en sais rien, on a besoin de l’ensemble.

S. Soleille : Dans vos derniers albums, vous parvenez pourtant à vous renouveler. Peau d’âne, par exemple, vous ne l’aviez jamais fait.

E. Baudoin : Non, c’est vrai. Aller vers les enfants, aller vers le conte. Oui, ça, ça me plaît.

S. Soleille : Travesti, c’était nouveau aussi.

E. Baudoin : Oui, aller vers un écrivain, vers quelqu’un d’autre, je le fais aussi. Avec actuellement un écrivain qui s’appelle Bénédicte Heim. Mais on en parlera peut-être un peu plus tard [note ajoutée quelques mois après : cela a donné naissance au superbe et dérangeant Tu ne mourras pas]…

L'entretien s'achève ici. Pendant le déjeuner qui suit, nous discutons à bâtons rompus de choses et d'autres : de tout le bien que nous pensons de Fabrice Neaud, de divers voyages, d'éco-tourisme, etc. Puis Baudoin doit partir. Ces jours-ci, il a un emploi du temps très chargé : il part dans quelques jours au Mexique. Avant cela, il va passer quatre jours à Saint-Pétersbourg... Rendez-vous dans quelques mois pour la lecture des carnets de Ciudad Juàrez [note ajoutée quelques mois après : la chronique du livre est disponible ici].

Entretien réalisé le vendredi 10 septembre 2010.

vendredi 24 septembre 2010

Entretien avec Edmond Baudoin (2ème partie)

Le début de l'entretien est disponible ici : première partie.

Voici la suite de l’entretien avec Edmond Baudoin. Nous étions en train de parler de l’enseignement de la lecture des images…

Edmond Baudoin : C’est vrai que c’est difficile. Il y a eu des textes là-dessus, de Barthes, de Pasolini. Surtout de Pasolini, j’aime beaucoup ses textes qui parlent de l’image.

Mais comment enseigner cela ? Comment enseigner que Pasolini, quand il faisait une allée qui allait vers la maison du bourgeois, s’il mettait une allée de peupliers, ce n’était pas comme s’il mettait une allée de marronniers ? C’est compréhensible, c’est évident, dit comme ça, mais comment enseigner ca dans les écoles ?

Sébastien Soleille : Peut être par l’exemple, en montrant des cas concrets.

E. Baudoin : Oui, effectivement, prendre des choses très courtes dans des films…

S. Soleille : Ce sont des choses que vous avez abordées quand vous étiez professeur au Canada ?

E. Baudoin : Oui. On peut le faire de manière un peu facile, on peut prendre des choses simples. Par exemple, on peut prendre une ou deux affiches. Vous prenez deux affiches, mais sans mettre de titre, sans mettre de nom d’auteur ; vous mettez devant les élèves une affiche d’un film de Woody Allen et un une affiche d’un film de Sylvester Stallone. La Rose Pourpre du Caire ou Rambo, je ne critique pas du tout, hein, je fais juste un truc sur ces deux images. Vous mettez ces deux affiches et vous voyez qui veut aller voir tel ou tel film. Pourquoi veut-on aller voir ce film, alors que l’on n’a pas le titre ? pourquoi veut-on voir celui-là ? et pour quelles raisons ? qu’est-ce qu’il y a dans ces images qui fait qu’on veut voir ce film ou celui-là ?

Alors on peut démarrer comme ça, après on peut continuer. On peut enseigner comme ça avec des enfants.

S. Soleille : Pour l’instant vous avez enseigné trois ans au Canada. Est-ce votre seule expérience d’enseignement ?

E. Baudoin : Non. Enfin, la seule expérience longue, oui. Mais j’ai donné des conférences dans des universités, en Chine, en Inde, au Chili, au Vénézuela. En Chine, c’était fabuleux.

S. Soleille : Pourquoi ?

E. Baudoin : Les moyens que les universités me donnaient pour faire ces conférences… La réceptivité des ces étudiants… Et alors, eux, l’image…

Si on veut avoir peur des Chinois, il n’y a pas de raison d’avoir peur des Chinois, mais ils sont impressionnants. En Inde aussi, c’était impressionnant, mais en Inde ils ont moins de moyens.

En Chine, ce sont des enfants de riches qui vont à l’université, même à l’université populaire. Je veux dire, les parents se saignent pour envoyer leurs enfants à l’université… Mais alors, wouah, ils sont fortiches !

S. Soleille : Il y a autre chose que je voulais aborder avec vous, parce que cela m’a marqué dans vos derniers albums, c’est l’irruption du rêve ; l’irruption du cauchemar dans Travesti, celle du rêve féérique dans Peau d’âne (les trois robes, c’est vraiment du rêve).

E. Baudoin : Oui, tiens, c’est vrai.

Ce matin, il y avait une émission sur l’importance de l’ombre dans notre monde rationnel. J’entendais que même les chercheurs, mêmes les scientifiques, quand ils trouvent quelque chose, ce n’est jamais seulement avec la raison, c’est avec quelque chose qui leur a échappé. Il y a chez tout le monde une part d’animisme, un lien avec ce qui nous entoure, un mystère, qui n’a rien à voir avec la religion.

Pourquoi on est avec quelqu’un ? pourquoi quelqu’un nous sourit et nous plaît ? pourquoi avec un autre, on n’aurait même pas envie de boire un verre ?... Qu’est ce qu’on lit ? qu’est-ce qu’on sent ? et comment le traduire en dessin ?

S. Soleille : Traduire tout cela en dessin, vous essayez depuis des années…

E. Baudoin : Oui, oui, oui… (rires)

Puis l’entretien prend un autre tour. Baudoin me parle de son prochain projet. La suite de l'entretien est ici sur ce blog.

À suivre...

mardi 14 septembre 2010

Entretien avec Edmond Baudoin (1ère partie)

Lorsque j'arrive chez Edmond Baudoin, celui-ci discute avec son fils Hugues. Je reconnais celui-ci grâce à la lecture du Parfum des Olives. Il part rapidement. L'entretien débute aussitôt et nous commençons par évoquer son dernier album, Le Marchand d'éponges, publié fin août chez Librio, que j'ai chroniqué sur ce blog il y a quelques jours.

Sébastien Soleille : Dix ans après Les Quatre Fleuves, vous adaptez pour la deuxième fois un texte de Fred Vargas. Qu'est-ce qui vous attire dans ses textes ? les intrigues, les personnages ?

Edmond Baudoin : Je connais Fred Vargas depuis longtemps. Je l'ai rencontrée lors d'un d'un salon de polar, c'était à Reims, il y a environ 24 ans. Elle avait écrit un premier livre qui avait eu un prix à Cognac. Le Masque publiait celui qui avait reçu le prix. C'est ainsi qu'elle a commencé. Elle se trouve au salon de Reims du livre noir ; elle me donne son livre, je trouve ça bien. Moi, je travaille un peu pour Viviane Hamy. Viviane Hamy ne voulait pas spécialement publier de roman policier mais elle a a apprécié l'écriture de Fred Vargas, elle a trouvé le livre magnifique, l'a publié et c'est devenu ce que c'est devenu...

S. Soleille : Sous quelle forme étaient les textes dont vous êtes parti ? S'agissait-il de scénarios ou de textes littéraires ? Je me suis demandé si c'était la même chose pour les deux livres.

E. Baudoin : Non, ce n'est pas la même chose. Quand j'adapte Les Quatre Fleuves, c'est un texte qu'elle a écrit entièrement pour moi. Il était même bizarrement fait : quand elle me l'a donné, comme elle ne savait pas comment fonctionnait un scénario de bande dessinée, c'était un texte entièrement fait de dialogues, il n'y avait pas un seul récitatif. C'est moi qui lui ai demandé : « Wouah, ça va faire 800 pages si je ne mets que des dialogues et des dessins autour des dialogues ; écris-moi quelques récitatifs. » Ce serait amusant de retrouver ce texte initial, uniquement avec des dialogues. Je ne sais pas si elle l'a gardé.

S. Soleille : Dans la version finale, il y a des récitatifs mais il y a aussi beaucoup de passages muets.

E. Baudoin : Ça, c'est moi qui avait complètement carte blanche pour faire ce que je voulais. Mais je n'ai pas touché du tout aux dialogues. Je lui ai simplement demandé de m'écrire des récitatifs à certains endroits, au moins pour dire « le lendemain », « un peu plus tard », etc. Il doit donc y avoir du dialogue supprimé....

Pour Le Marchand d'éponges, ce n'est pas pareil. Dans Coule la Seine, il y avait des nouvelles commandées par des journaux. Là, c'était une nouvelle qui lui avait été commandée par le Secours Populaire, je crois. À l'époque cela s'appelait Cinq francs pièces. Mais mettre le titre de Un euro pièce ou 85 centimes d'euros pièce, cela ne pouvait pas aller. C'est donc devenu Le Marchand d'éponges.

S. Soleille : Vous avez fait toute l'adaptation vous-même.

E. Baudoin : Oui, chaque fois j'ai eu carte de blanche, elle n'est intervenue nulle part.

S. Soleille : Je ne m'attendais pas à vous voir publier un livre chez Librio, éditeur qui n'est pas spécialisé dans la bande dessinée...

E. Baudoin : C'est un jeu aussi à nous. C'est rare que Librio fasse cela. C'est une publication inédite.

Faire une bande dessinée pas chère, cela existe au japon, ces mangas que l'on jette. Tous les deux, on a voulu aussi une bande dessinée qui peut s'acheter très peu cher tout en ayant comme auteurs et Fred Vargas et Baudoin, montrer que la bande dessinée peut se vendre pas cher, que c'est quelque chose qui est populaire, que ce n'est pas forcément l'album que l'on collectionne, avec des cadres dorés autour ; que l'on peut faire des choses importantes et inédites.

On va dire que c'est politique, au sens large : le livre peut être quelque chose de pas cher ; ce n'est pas la peine d'attendre le Folio ou des choses comme ça.

S. Soleille : Cela convient bien au récit.

E. Baudoin : Oui, à l'histoire qu'il y a dedans... Aujourd'hui on dirait « cheap » alors que c'est avec des auteurs « chers ».

S. Soleille : Vous êtes un auteur « cher » et l'on vous voit un peu partout : il y a eu Gallimard, il y a 6 pieds sous terre, l'Association....

E. Baudoin : Oui, l'Association, 6 pieds sous terre, Gallimard ; aujourd'hui, c'est surtout comme ça.

S. Soleille : Et vous avez arrêté de travailler avec Dupuis, après trois beaux albums ?

E. Baudoin : Oui. Mais après ils ont été rachetés par Dargaud. C'est moi qui ai décidé que je n'aimais pas travailler pour Dargaud. C'est fou, hein, oser dire non à Dupuis ?

S. Soleille : Vous sélectionnez votre éditeur comment ? Je pense que Gallimard, c'est plutôt la couleur...

E. Baudoin : Oui, puisque je peux me permettre de faire comme ça, un peu comme cette histoire de livre par cher, « cheap »... L'association c'est véritablement ma recherche graphique et journalistique ; 6 pieds sous terre ce sont des livres plus populaires que l'Association, plus facilement acceptés par le plus grand public avec un autre éditeur « parallèle » ; et puis un éditeur que j'estime, c'était le cas avec Dupuis, maintenant c'est avec Gallimard, qui fait des livre classiques on va dire.

Donc trois éditeurs importants, un éditeur de recherche pure, un éditeur qui fait de la recherche plus populaire et un éditeur « classique ». Cela m'arrive de faire des choses ailleurs également, mais il faut faire des choix.

S. Soleille : Chez Dupuis et Gallimard vous avez pu renouer avec la couleur en bande dessinée ; vous en aviez déjà fait un peu il y a quelques années...

E. Baudoin : Parallèlement il y a aussi un galériste un Bruxelles qui m'achète des tableaux en couleurs. La couleur, j'ai toujours aimé, mais, au fond, je ne pouvais pas spécialement en faire et c'est vrai que cela m'a plu de travailler en couleurs, de publier en couleurs.

Bien que je n'ai pas fait le tour du noir et blanc. Mais depuis des siècles que les Chinois essaient d'en faire le tour, ce n'est pas moi qui vais y parvenir... (rires) Je peux juste apporter un petite pierre.

S. Soleille : Vous dites que vous n'avez pas fait le tour noir et blanc. À ce propos, je trouve qu'il y a plus de gris dans Le Marchand d'éponges que dans vos livres précédents. Il n'y avait pas de gris dans Les Quatre Fleuves, seulement du noir et du blanc...

E. Baudoin : J'apprécie de plus en plus de mettre du gris comme cela. Je me sers de plus en plus dans mon travail du granulé du papier et du pinceau sec. Je ne mets donc pas de trame mais je fais de la trame avec le pinceau sec. Je joue à faire du gris ce qui donne quelquefois plus de sensualité au dessin. « Sensualité », est-ce le bon mot ? Et cela me permet aussi de jouer avec le rythme, de jouer musicalement en passant d'une image à l'autre. Vous voyez là : « tu as le numéro de la plaque ? » et tout d'un coup, paf, cela passe dans une clarté absolue, « les chiffres c'est mon truc ».Je joue comme ça sur des changements de rythme avec les cases, tout en restant sur des personnes qui sont immobiles, dans ce cas précis. Je mets un autre projecteur, je mets une autre lumière, si l'on parle avec des termes de cinéma. Cela me permet de faire des changements que j'appelle « musicaux ». Pourquoi ne pas dire « musicaux » ? Je me sers souvent de ce mot, « musique ».

De la même manière les affiches publicitaires, là, sont faites avec un rapido, et eux sont dessinés au pinceau. Ces affiches, c'est un peu ce qu'ils ont dans la tête à ce moment-là. Ce n'est pas seulement des affiches, c'est quelque chose de plus...

S. Soleille : Oui, j'ai beaucoup aimé le passage page 27. Là on voit vraiment que ces affiches montrent ce qui se passe dans leur tête.

E. Baudoin : Ça me permet de jouer « musicalement ». J'appelle cela « musicalement » mais un écrivain fait cela avec les phrases longues et les phrases courtes, le choix d'un adjectif ou d'une répétition...

Les possibles sont innombrables ; dans mes possibles, j'ai ajouté le gris.

S. Soleille : Ce qui m'a frappé également dans ce livre, c'est ce que j'appellerais votre expressionnisme, soit lorsque vous montrez les pensées des personnages, soit lorsque votre dessin exprime des sentiments, des ambiances. Il y a ainsi une case que j'aime énormément, celle du coup de feu, où l'on voit toute la violence qui s'extériorise.

E. Baudoin : Oui, c'est vrai ; je le faisais moins avant. Heureusement on apprend tout le temps, je n'ai pas fini d'apprendre. On apprend toute la vie et on meurt sans avoir fini. Je ne crois pas que le chemine s'arrête. Et d'autres après continuent. Mais il n'y a pas de progrès là dedans, il n'y a pas de progrès dans l'art, ça n'existe pas. Au fond peut-être que ce que je fais là, des hommes le faisaient déjà au Moyen-Age : dans les églises et les cathédrales, au-dessus des tableaux, il y avait des anges, des personnages qui parlaient ou des monstres ou quelque chose du paradis ou de l'enfer sous leurs pieds. Je ne fais rien de nouveau ; sauf que cela ne se faisait pas tellement en bande dessinée. Aujourd'hui on le fait entrer en bande dessinée, mais d'autres aussi le font. Je ne sais même pas si Hergé ne le faisait pas, dans des trucs avec Rackam... Il faudrait voir de près. Mais peut-être que je n'invente rien du tout, je le mets à ma manière aujourd'hui.

S. Soleille : Dans Hergé, il y avait les petits anges et diables pour montrer la bonne et la mauvaise consciences des personnages.

E. Baudoin : Oui il y avait des choses comme ça, c'était très visible, c'était comme pour les enfants, tandis que là il y a plus de distance parce qu'aujourd'hui la bande dessinée permet cela, le lecteur sait lire ça. Au fond les choses progressent en même temps que les gens lisent. Les premiers livres que j'ai faits bousculaient beaucoup les lecteurs ; aujourd'hui ce sont devenus des classique tout simples presque comme Hergé (rires)... Les choses évoluent.

Regardez les séries américaines d'aujourd'hui, elles ont beaucoup emprunté à Godard. Tarantino aussi se sert des histoires de Godard, et pas seulement Tarantino, les Américains en général. Personne ne sait que Tarantino est amoureux de Godard et les gens ne vont pas voir Godard mais on va voir Tarantino.

Les choses bougent. La capacité de lecture de l'image d'un enfant de cinq ans aujourd'hui est immense. Le problème, c'est que je ne vois pas comment on pourrait l'enseigner à l'école. On apprend à lire, on n'apprend pas la lecture des images.

À suivre...

La suite de l'entretien est disponible ici.

Entretien réalisé le vendredi 10 septembre 2010.

lundi 24 mai 2010

Entretien avec Lucas Méthé

À l'occasion de la sortie prochaine de L'Apprenti, de Lucas Méthé, aux éditions Ego comme X, voici un bref entretien avec l'auteur.


Sébastien Soleille : Les premières pages de L'Apprenti reprennent les événements déjà relatés dans Ça va aller, paru en 2005. Je ne pense pas qu'il s'agisse seulement de faire un rappel pour les lecteurs qui n'ont plus cet album en tête ; étiez-vous donc insatisfait de la façon dont vous aviez rapporté ces faits il y a 5 ans ? ou est-ce la volonté d'apporter un éclairage différent ?

Lucas Méthé : Ça va aller traitait d’une période de quelques mois ; dans ce nouveau livre, je me suis surtout intéressé aux années qui ont suivi. Au fur et à mesure de la dernière mouture, il m’a paru artificiel d’isoler cette « suite », et j’ai trouvé logique de remonter un peu le temps, jusqu’à empiéter sur Ça va aller.

Mais il est certain aussi que je n’étais pas à l’aise avec la sensation qui me restait de ce premier livre. Ça ne tient peut-être qu’en partie à ce qu’il est, car je suis habitué, pour ainsi dire, à cette sensation d’insatisfaction après une publication. En tout cas, étant donnée cette insatisfaction, forte à l'époque, je n’avais aucune envie d’exiger des lecteurs qu’ils aient lu Ça va aller.

Dans ce livre, je n’avais pu que rapporter, retranscrire des sensations, à l’intuition, et c’est ce qui m’a semblé, par la suite, insuffisant. J’ai eu besoin de savoir ce que je pensais, ce en quoi le regard de ce livre ne m’avait pas beaucoup aidé. J’ai donc fait en sorte que mon regard change ; maladroitement, en « forçant le passage ». S’en sont suivis différents éclairages successifs, comme vous le dites, dans une période d’assez grande confusion qui m’a mené à penser tout et son contraire. L’envie m’est pourtant restée de traiter de cette période ; peut-être précisément parce qu’il s’agissait d’un nœud de confusion que je ne parvenais pas à résoudre, à aborder autrement que de façon parcellaire.

S. Soleille : Vous avez adopté dans ces deux albums des types de narration très différents : petits cases sans textes narratifs dans Ça va aller, grandes cases sans aucune bulle dans L’Apprenti. Est-ce lié à votre « insatisfaction » à propos de Ça va aller ? Était-ce une manière de changer votre regard sur les événements, comme vous dites, et pensiez-vous cette forme plus adaptée à votre propos ?

L. Méthé : Je me suis senti incapable de continuer à mêler travail sur le réel et mise en scène. Par mise en scène j’entends : faire comme revivre au présent un moment du passé, tenter de « faire croire » que ce qui est représenté est en train d’arriver, et user pour cela du système propre à la fiction. Ça me gêne, je me dis qu’on n’extirpe pas quelque chose du réel pour aussitôt le polir, l’assujettir à un système, à des codes, à un cadre. Ce sur quoi on travaille est incertain, complexe, il faut absolument rester face à cette complexité et refuser de la réduire ; il faut en « révéler » quelque chose, quelque chose qui éventuellement au final peut être très simple, mais on ne peut pas modeler a priori la matière première pour lui donner, d’emblée, les apparats d’un récit. Le pourquoi de ma réticence est assez vague, mais si j’essaie de faire ce que j’appelle une mise en scène, je sens de la fausseté à chaque pas. Les petites stratégies, les effets même les plus « sobres » visant à émouvoir, à faire comprendre par des biais détournés, me semblent une chose hors de propos, presque puérile. Il y a différentes manières de faire de la mise en scène, c’est un cadre dans lequel on peut tenter d’être le plus vrai possible, d’élaguer au maximum ce qui semble fabriqué. Dessinant Ça va aller, j’essayais de succomber le moins possible à des codes usuels, narratifs ou de dessin. Mais tout de même : fausseté d’avoir à se représenter comme personnage dans des moments où on « s’oublie », fausseté d’avoir à représenter trop de fois telle personne, d’avoir à fixer les traits d’une personne dont on ne se rappelle qu’à peine le visage, d’avoir à tracer tel trait dont on ne sent pas la nécessité, mais qu’on est obligé de tracer parce que, si on ne le trace pas, l’ensemble sera incompréhensible. J’ai fait de mon mieux, mais on a beau vouloir élargir au maximum le cadre d’un système, on s’y trouve toujours confiné. On a la sensation de ne parler du vrai qu’à travers son filtre, ce qui au fond revient à ne pas en parler du tout. C’est mon impression quand je suis au travail.

J’ai donc essayé de ne pas m’encombrer de ces choses, j’ai éliminé le superflu et ce qui me semblait engendrer du faux et j’ai abouti à la forme de L’Apprenti, qui m’a paru à la fois suffisamment « purgée » et naturelle, simple. Bien sûr, c’est un aboutissement temporaire : aujourd’hui que ce travail est terminé, je ne suis pas sûr de ne pas ressentir de « faux » à partir du moment même où je me mets à dessiner. Mais enfin, au moment de sa réalisation cette forme m’a convenu et je ne lui ai rien trouvé à redire. Mon texte et mon dessin ont pris d’avantage leur aise, je crois qu’ils ont pu chacun éclairer l'autre dans leur spécialité. Il me semble que je me suis appuyé sur le texte pour me débarrasser d’un certain fatras, pour éclaircir les choses ou tenter de révéler leur sens, et sur le dessin pour en revenir à la sensation. Mais je fais sans doute là un assez mauvais résumé : les choses sont beaucoup plus mêlées.

Il est très compliqué de répondre à vos questions, parce qu’il y a eu plusieurs versions de L’Apprenti, et les intentions qui ont présidé à ces versions ont été très différentes, contradictoires, et même contraires. Ce que je peux vous dire, c’est qu’au fur et à mesure de ces versions j’ai essayé de tendre à la simplicité à tout point de vue, à me débarrasser des problèmes sans fondement. Épurer la manière de raconter est allé de pair avec le besoin, le désir d’épurer une façon de penser qui fut très confuse. Je suppose que le livre témoigne de cela dans une certaine mesure.

S. Soleille : Cinq ans depuis la publication de Ça va aller, trois albums en six années (auxquels il faut ajouter quelques publications à la diffusion plus réduite), c'est quantitativement peu. Vous venez d’évoquer plusieurs versions de L’Apprenti. Le temps qu’a nécessité cette recherche de la simplicité, ainsi peut-être qu’une grande exigence vis-à-vis de ce que vous publiez, suffisent-ils à expliquer ce temps assez long entre vos publications successives ?

L. Méthé : Je crois sincèrement qu’il faut se refuser à donner de l’importance à ces questions. Quand je m’en suis inquiété, et me suis poussé à produire d’avantage, c’était par orgueil déplacé, par souci de visibilité et de reconnaissance. Et si ce n’est pas par orgueil, c’est, je crois, pour se rassurer : on essaie d’injecter à l’art des critères qui lui sont étrangers, pour tenter de rendre sa pratique plus présentable, plus ressemblante à d’autres pratiques, je veux dire à des métiers ; mais je crains que ça ne puisse pas fonctionner. Je crois tout de même qu’il faut parvenir à accepter les temps de vide, le désœuvrement, le silence, à vivre convenablement avec eux et, dans le cas où on a une pratique artistique, à ne pas faire de cette pratique une manière de se soustraire à ces choses. Il me semble que boucher ces trous à tout prix et au plus vite, c’est encore se condamner à faire faux, c’est ne pas aller au bout de ce que l’art demande. On se force à « produire » en réponse à des contraintes imposées (celle de la quantité ou d’autres), on s’invente de mauvaises justifications, de faux critères qui nous encombrent et dont il faudra tôt ou tard se débarrasser.

Bien sûr, j’hésite plus que je ne le dis ici, et je n’en suis pas à ce que je pressens confusément être la bonne manière de faire, le bon regard. Peut-être le fait de faire une œuvre n’est forcément qu’une étape, peut-être est-ce un acte forcément entaché d’un peu d’orgueil et d’un peu d’échec - et peut-être même est-ce pourquoi, d’une certaine manière, les œuvres sont touchantes et nous parlent un peu malgré elles.

S. Soleille : En parallèle de cette démarche autobiographique, vous avez publié à l'Association un livre assez court et atypique, Mon mignon, laisse-moi te claquer les fesses, en 2008. Avez-vous dès à présent une idée de vos prochains travaux , tant pour le contenu (fiction, autobiographie, autre) que d'un point de vue formel (retour aux bulles...) ?

L. Méthé : J'avais pensé faire une suite à Mon Mignon, mais je ne suis plus vraiment dans cet état d'esprit. Il est toujours envisageable de faire quelque chose de fictionnel, parce que ça n'apparaît pas comme la chose importante à faire, ça peut se faire de façon détachée. Pour le moment, le détachement fait que je ne le fais pas. Je crois que j'aurais toujours un peu l'impression, en choisissant cette voie, d'abandonner quelque chose d'important. J'ai du mal à penser que je puisse faire à la fois, d’un côté un quelque chose qui a à voir avec une certaine tradition de bande dessinée, qui se pratique comme une espèce de « sport », et de l'autre côté quelque chose qui se penche directement sur la vie, qui veut comprendre, révéler. J’y vois quelque chose de contradictoire – peut-être à tort ; peut-être ces deux choses n’ont-elles tellement rien à voir, ne participent tellement pas de la même démarche, qu’elles ne peuvent être contradictoires. Mais je garde le sentiment qu’il faut se préserver d’un certain emballement - et je m'abstiens donc pour le moment.

Au fond, je garde une grande croyance en l'art ; je peux parfois être ironique à ce sujet, mais il y a un besoin entêtant qui revient, une espèce de besoin mêlé d’authentique, de sérénité, de lucidité, de défrichage. Le champ me paraît se préciser, il devient restreint – mais pas pauvre ; c’est plutôt une libération vis-à-vis de notions qui n'ont pas lieu d'être. Peut-être y aura-t-il d'autres "écarts" ; on n’est pas constant, pas toujours si endurant qu’il faudrait peut-être l’être. Et si "écarts" il y a, il est possible que je trouve alors qu'ils ne sont pas du tout des écarts...

Pour le moment, ma direction semble me tirer hors de la bande dessinée ; cela se fait un peu tout seul, il n'a fallu que débroussailler certaines mauvaises raisons de me « forcer » à continuer d’en faire. J'essaie de continuer à épurer ma démarche, mon travail. Ce sont des questions qui n’ont pas grand-chose de technique, il s’agit surtout de se débarrasser de fausses valeurs dans lesquelles il me semble que vouloir « faire de l’art » vous met d’abord le nez. La question qui en résulte est déjà un peu posée dans la dernière page de L'Apprenti : une fois qu'on a retiré à un travail toutes les problématiques dont on estime qu'il se nourrissait à tort, que reste-t-il ? On ne sait pas trop, peut-être dans certains cas ne reste-t-il pas grand-chose, et pourtant il n'y a pas autre chose à faire qu'à continuer à se débarrasser de l'inutile, de ce qui gêne, gâche le regard. Si ce qui reste est, en terme d’ « œuvre », un presque rien, ou un rien du tout, il faudrait malgré tout parvenir à l'accepter. Au fond, je me demande parfois quel crédit on peut accorder à un artiste qui n’envisagerait à aucun moment que sa démarche puisse l’entraîner à ne plus produire d’art. Mais c’est aussi une conclusion un peu hâtive. Je continue donc comme je peux dans ma voie, et nous verrons ce qui en sortira.

S. Soleille : Merci beaucoup.

Entretien effectué par e-mail entre le 6 et le 20 mai 2010.