jeudi 28 janvier 2010

Festival d'Angoulême

L'édition 2010 du festival international de la bande dessinée d'Angoulême débute demain et dure jusqu'à dimanche. Le Grand prix devrait être annoncé le dernier jour...
J'y vais demain et essaierai de vous en rapporter quelques photographies, notamment des aperçus de l'exposition consacrée à Fabrice Neaud...

jeudi 21 janvier 2010

Décès de Jacques Martin


Je parlais de lui il y à peu et j'apprends à l'instant que Jacques Martin, l'auteur d'Alix et de Lefranc, de Jhen et de Keos, d'Orion et d'Arno vient de mourir.
Même si ses albums avaient perdu beaucoup de leur intérêt depuis plusieurs années (en gros depuis 1985 et Vercingétorix pour Alix mais depuis les années 1990 pour ses collaborations avec Jean Pleyers, Keos ou Jhen), Jacques Martin n'en avait pas moins publié de nombreux chefs-d'oeuvre de la fin des années 1950 aux année 1980, de la Griffe noire à l'Empereur de Chine, du Mystère Borg à Barbe bleue. Il avait également été un des précurseurs d'une bande dessinée plus adulte, en abordant de nombreux sujets inconnus de la quasi-totalité des autres séries de l'époque. Bref, c'est un très grand monsieur de la bande dessinée qui vient de nous quitter...

mardi 19 janvier 2010

Pronostics pour le Grand prix d'Angoulême 2010

Arrive la saison du festival d'Angoulême : les magazines sortent leur hors-série annuel sur la bande dessinée, les collectionnent préparent leur chasse aux dédicaces et les internautes se livrent au jeu des pronostics. Comme beaucoup d'autres à cette époque, je vais me livrer ici à cet exercice un peu stérile...

Première série de pronostics : Quels sont les auteurs qui, à mon humble avis, méritent pleinement le Grand prix ?
  • Edmond Baudoin, bien évidemment : un des auteurs qui ont lancé l'autobiographie dans la bande dessinée francophone, il est également un de ceux qui continue à aller le plus loin dans ce domaine. Dessinateur exceptionnel et particulièrement innovant, il a renouvelé la forme de ses récit pour la plier à ses récits sensibles et profonds.
  • Jean-Christophe Menu : en plus d'être un très grand auteur (mais peu prolifique), c'est un des éditeurs les plus importants de ces 20 dernières années et un théoricien de premier ordre.
  • Fabrice Neaud. Encore moins prolifique que le précédent (son oeuvre de premier plan la plus récente date de 2002). Mais son Journal est probablement l'oeuvre francophone la plus marquante des 15 dernières années.
  • Si l'on souhaite être international, Chris Ware serait un très bon choix. Son Jimmy Corrigan est un chef-d'oeuvre comme il en paraît très peu et dans les derniers volumes de ses Acme Novelty Library, il continue à montrer de nouvelles facettes de son talent.

Deuxième série de pronostics : Quels sont les auteurs qui ont le plus de chance d'obtenir le Grand prix ?
  • Baru ferait un bon choix. Excellent dessinateur au style très personnel. Très humaniste dans ses récits.
  • Emmanuel Guibert. Marqué "nouvelle bande dessinée" mais au dessin très classique. Son Photographe est très dans l'air du temps, oeuvre phare de la bande dessinée reportage et en prise avec l'actualité (l'Afghanistan et l'humanitaire).
  • Taniguchi. Encensé par la critique depuis des années, il aurait l'avantage d'offrir pour la première fois (sauf erreur de ma part) le Grand prix à un mangaka.
  • Marjane Satrapi ? Une femme, iranienne, qui raconte sa vie et qui fait du cinéma... Le Grand prix idéal pour les journalistes.
  • Larcenet est parfois cité... Il est peut-etre "trop" beaucoup de chose : Trop poulaire pour certains, mais trop marqué "nouvelle bande dessinée" pour d'autres ; trop intimiste pour certains, trop simpliste pour d'autres... bref trop intermédiaire entre une bande dessinée populaire et un style plus élitiste. Il a pour lui d'avoir récemment publié Blast, très bien reçu par la critique.
  • David B ? Son Ascension du haut mal est une oeuvre d'une force exceptionnelle.
  • Hermann ? Eternel cité, il repart bredouille à chaque fois...
Rendez-vous dans quelques jours...

lundi 18 janvier 2010

Du nouveau pour Fabrice Neaud

Fabrice Neaud, le très talentueux dessinateur du Journal, est un auteur rare : le dernier album dont il fut l'auteur complet (scénario et dessin) remonte à 2002 (Journal (4) : les riches heures). Depuis sa bibliographie consiste en quelques récits courts publiés dans des revues et des collectifs et un album de commande, Alex et la vie d'après, publié en 2008.
Il y donc lieu de se réjouir de le voir revenir sur le devant de l'actualité :
  • Une exposition lui est consacrée pendant le prochain festival d'Angoulême (du 28 au 31 janvier).
  • Une nouvelle édition (augmentée d'une cinquantaine de pages inédites) du Journal III, probablement son chef-d'oeuvre, en tout cas son ouvrage le plus long et le plus dense, est sur le point de paraître (avant-première à Angoulême et sortie nationale le 17 février).
  • Sa maison d'édition, Ego comme X, a mis en ligne sur leur site Internet le récit Émile, publié initialement dans la revue du même nom en 2000. Certes, il s'agit d'un récit déjà ancien ; certes, il n'a qu'une trentaine de page. Il n'empêche qu'il s'agit d'une des bandes dessinées les plus riches et les plus poignantes sur les amours impossibles, la (non)représentation de l'être aimé et bien d'autres choses encore. Bref, une des plus grandes réussites de la bande dessinée autobiographique (je dirais bien de la bande dessinée en général, mais on va me dire que j'exagère), passée relativement inaperçue au moment de sa sortie. Profitez de vos longues soirées d'hiver pour découvrir ce bijou en ligne.

Plus de détails sur toutes ces nouveautés sur le site Internet consacré à Fabrice Neaud.

jeudi 17 décembre 2009

Jacques Martin, un auteur paradoxalement méconnu

Dans quelle mesure Jacques Martin, avec notamment sa série Alix, a-t-il réellement trouvé son public ? J'ai en effet l'impression qu'il n'a rencontré le succès ni grâce à ses meilleurs albums, ni pour les aspects les plus originaux de son oeuvre...

Dans l'esprit d'une grande partie des amateurs de bande dessinée, les meilleures de Jacques Martin sont les premiers Alix (jusqu'aux Légions perdues ou à Iorix le Grand) et les premiers Lefranc (jusqu'àu Mystère Borg ou au Repaire du loup).

Alix et Lefranc sont dans ces albums de traditionnels héros sans peur et sans reproche, tels Tintin ou Spirou, se riant des dangers et résolvant tous les problèmes, combattant sans relâche leur ennemi récurrent (Arbacès et Axel Borg) avec l'aide de l'habituel faire valoir (Enak et Jeanjean). Sous la pression des dirigeants du journal Tintin, Jacques Martin coule même son dessin dans le moule de la « ligne claire », sur les traces de Hergé et d'E.P. Jacobs. Cela a donné de très bons albums, la Griffe Noire ou le Mystère Borg notamment, aux intrigues bien huilées et au dessin efficace.

Mais si Jacques Martin s'était contenté de cela, il serait resté le troisième homme de la ligne claire, derrière Hergé et E.P. Jacobs, sans se démarquer réellement de ces deux auteurs. Lefranc est un peu un Tintin sans l'humour (avec toutefois un accent mis les mouvements de foule, que l'on retrouve un peu chez l'E.P. Jacobs du Secret de l'Espadon mais très peu dans Tintin) et Alix n'est guère qu'un Tintin chez les Romains.

Ce type de récits ultra-classiques a eu, et continue à avoir, beaucup de succès (cf. la réédition des premiers Alix et Lefranc en édition fac-similé ou les nouveaux Lefranc situés dans les années 1950, ainsi que les Blake et Mortimer, personnages ressortis d'hibernation tous les deux ans pour un nouveau best seller).

À partir de 1965, la tonalité des albums évolue, devient moins classique, plus trouble, moins optimiste. Alix, de surhomme surmontant toutes les difficultés va devenir pur spectateur des aventures des autres ; il ne parvient même plus à remplir les missions qu'il s'est fixé, notamment dans Vercingétorix et de manière encore plus frappante dans La Tour de Babel. Les situations deviennent plus sombres, les personnages psychologiquement plus torturés et plus complexes ; Enak par exemple, jusque là compagnon falot et gentillet, va prendre plus d'épaisseur lorsque, dans le Prince du Nil, il laissera Alix croupir dans de malsaines geôles, par inattention, tout obnubilé qu'il est par sa nouvelle vie princière.

On parle de mère indigne dans le Fils de Spartacus, de ville entière rayée de la carte dans le Dieu Sauvage, d'un peuple qui s'éteint dans le Dernier Spartiate, de l'ivresse du pouvoir dans Iorix le Grand, de la fin tragique d'un jeune prince pétri de bonnes intentions mais naïf et mal conseillé dans la Tour de Babel, de problème d'identité sexuelle dans l'Enfant Grec. Il est peu de dire que tous ces thèmes n'étaient jamais, ou presque, abordés dans les bandes dessinées publiées à la même époque dans le journal de Tintin...

Parallèlement le dessin s'affine, les couleurs atteignent une finesse rarement atteinte en bande dessinée (ah, les couleurs des albums d'Alix... On a rarement mieux rendu en bande dessinée le jeu de la lumière et de ses infimes changements : aube ou crépuscule, orage ou ciel d'été, elles rendent le passage du temps presque tangible...).


Cette démarche culmine avec l'Empereur de Chine, probablement le chef-d'oeuve de Jacques Martin. Alix n'est plus du tout le héros sans peur et sans reproche, quasiment infaillible , qui résout tous les problèmes, maîtrise tous les dangers et dénoue les situations les plus inextricables.

Alix est toujours sans reproche mais il ne maîtrise plus rien. Confronté à des enjeux de pouvoir qui le dépassent complètement, face à la culture chinoise dont il a tout à apprendre, Alix n'est plus que le spectateur impuissant des luttes intestines de la cour impériale chinoise. Ses interventions ne résolvent rien, voire précipitent la fin de ceux qui sont prêts à l'aider. L'Empereur de Chine porte à leurs sommets les nombreuses qualités des albums précédents : la reconstitution historique est superbe, portée par le dessin précis de l'auteur et par les couleurs magnifiques. Les intrigues de tous ces personnages qui se battent pour le pouvoir, pour un rêve (le fils de l'empereur) ou simplement pour leur survie sont à la fois passionnantes et dérisoires.


Pendant une vingtaine d'années, du Dernier Spartiate à Vercingétorix, Jacques Martin s'est éloigné de sa période ligne claire et a introduit dans la bande dessinée franco-belge des thématiques qui y étaient inconnues jusqu'alors. Il nous a ainsi offert des albums complexes, probablement ses meilleurs, aux problématiques résolument adultes, en décalage complet de la grande majorité de ce qui se faisait à l'époque.

J'ai malheureusement l'impression que ce changement n'a pas toujours été perçu à sa juste valeur : ce changement de ton a été relativement peu gouté par les anciens lecteurs, nostalgiques du bon temps de La Griffe Noire, et a peu permis à Jacques Martin de toucher un nouveau public. Malgré le travail remarquable de Thierry Groensteen dans Avec Alix, la richesse de l'oeuvre de Jacques Martin me semble encore sous-estimée par beaucoup de lecteurs.

mardi 1 décembre 2009

Renaud Camus, conseils de lecture pour néophytes

L'oeuvre de Renaud Camus, vaste et diverse, truffée d'auto-références, parfois déroutante sur le plan formel, n'est pas forcément très accessible au néophyte. Voici donc quelques pistes, forcément subjectives, pour y pénétrer...

Si vous souhaitez commencer avec un investissement minimal, et si vous n'êtes pas rebutés par la lecture en ligne, je vous conseillerais quelques textes disponibles sur le site de l'auteur ou sur celui de la Société des lecteurs de Renaud Camus :
  • Dans Buena Vista Park, Renaud Camus évoque en une cinquantaine de pages, de courts paragraphes et beaucoup d'humour, la bathmologie. À la suite de Roland Barthes, il décrit dans ce livre cette science des niveaux de langage : des discours en apparence identiques pourront avoir des significations sous-jacentes totalement différentes en fonction des personnes qui les prononcent et de l'état d'esprit de celles-ci. Allez jeter un coup d'oeil à ce court ouvrage, c'est beaucoup plus clair et plus amusant sous la plume de Renaud Camus.

  • Après cette mise en bouche, vous pourrez lire le Journal Romain, récit autobiographique de l'année que l'auteur a passé à la Villa Médicis à Rome. Il s'agit d'une bonne introduction au versant Journal de l'oeuvre de Renaud Camus : on y trouve déjà son superbe style classique, son grand talent d'observateur et bien d'autres choses encore.

  • Vous pourrez ensuite vous lancer dans l'aventure des Vaisseaux Brûlés : En partant de près de 2 000 passages de ses journaux, Renaud Camus nous livre un des premiers « hyperlivres » dignes de ce nom : en utilisant les liens hypertextes rendus possibles par Internet, il relie entre eux de nombreux fragments de textes ; de digression en digression, d'Ulysse à Némo, de Robbe-Grillet à Caron, l'auteur vous baladera au coeur des ses errances pour votre plus grand plaisir (enfin, je vous le souhaite).


Si tout se passe comme je l'espère, vous devriez être bien accrochés après cette introduction... Vous pourrez donc aller voir votre libraire préféré et lire les ouvrages suivants :
  • N'importe quel volume de son Journal : depuis 1987 et Vigiles (si nous excluons le Journal de Travers et le Journal Romain), Renaud Camus écrit chaque année un volume de Journal.

  • Son essai Du Sens. Renaud Camus nous y rappelle utilement, en ses temps de prêt-à-penser pré-mâché par la grande presse et la vox populi, que la vérité est beaucoup plus complexe que l'on veut bien nous le laisser entendre ; elle se laisse rarement enfermer en quelques slogans simplistes et requiert d'être recherchée sans fin dans les recoins et digressions d'une pensée toujours en recherche. Renaud Camus, en 500 pages et d'innombrables digressions, les plus nombreuses tournant autour des relations entre l'Europe et la Turquie, entre la chose et le mot qui la nomme ou évoquant l' « Affaire Camus », cabale dont il a été victime pour de mauvais prétextes, de la part de personnes qui le jugeaient sans l'avoir lu, réussit dans ce livre un double exploit : écrire un essai passionnant et très stimulant pour l'esprit de ses lecteurs d'une part, écrire un essai dont la forme (tout en digressions et errances) est parfaitement en adéquation avec le fond (et la nature toujours fuyante de la vérité) d'autre part.

  • Ses romans 'faciles' (c'est-à-dire exception faite de L'Inauguration de la salle des vents). Je vous en reparlerai bientôt.

  • Ensuite les Églogues et L'Inauguration de la salle des vents, romans extraordinaires, formellement passionnants et toujours plus fascinants lecture après lecture. Je vous en parlerai plus longuement dans un prochain message...

Si vous en voulez encore, vous pourrez alors vous plonger dans ses charmantes élégies, ses éloges ou ses chroniques, ses essais, son théâtre, ses récits de voyage et ses écrits politiques, ses manuels ou ses entretiens...

J'espère que de longues heures de passionnantes lectures s'ouvrent maintenant à vous !

lundi 30 novembre 2009

Les paradoxes d'Hugo Pratt

Le succès de Hugo Pratt est, par certains aspects, très surprenant.

Comment cet auteur italien ayant débuté en Argentine, au dessin techniquement limité (comparez à ses modèles, comme Milton Caniff, ou à certains de ses contemporains travaillant dans des styles similaires, d’Alberto Breccia à Solano Lopez ou à Alex Toth), aux préoccupations et aux inspirations un peu datées (son amour des uniformes, son goût pour les récits de guerre et son intérêt marqué pour Stevenson ou Conrad ne le portaient pas spontanément à l’avant-garde littéraire de son époque), a-t-il pu devenir une telle référence dans le monde de la bande dessinée, voire au-delà ?

Ajoutez que ces récits souffrent le plus souvent de gros défauts récurrents : il dessine des récits d’aventure mais ses cases représentent le plus souvent (par facilité ? je ne suis pas sûr de lui laisser le bénéfice du doute…) une ou deux personnes en train de parler (les postures sont quasiment toujours les mêmes : il s’agit de personnages en gros plan, coupés au niveau du torse ou des épaules, une personne de face s’il s’agit d’un monologue, deux personnes de profil pour un dialogue) et les textes sont parfois interminables ; il affectionne les récits de combats mais ceux qu’ils dessinent sont confus, le plus souvent incompréhensibles sans les textes des phylactères ou les voix off. Enfin ses récits se contentent la plupart du temps d'adaptater à la bande dessinée des ressorts narratifs ayant fait leur preuve chez Conrad, Stevenson, Borges (j'ai en tête, de mémoire, deux récits de Corto Maltese, l'un dans les Celtiques, l'autre dans les Éthiopiques, qui me paraissent directement transposés de nouvelles de Borges) ou dans le roman et le film noirs américains des années 1940-1950 (ce héros romantique, qui veut passer pour cynique, désabusé, intéressé seulement par l’argent et qui, en fait vole sans cesse au secours de la veuve et de l’orphelin, recherchant l’aventure pour la gloire et la beauté du geste… mais oui ! c’est le personnage que Humphrey Bogart s’est construit tout au long de ses films…).

Et pourtant…

Et pourtant, pendant quelques années cet auteur, malgré tous ses défauts, voire grâce à quelques-uns d’entre eux, a réussi à produire quelques œuvres qui font date dans l’histoire de la bande dessinée. Il est parvenu à dessiner quelques chefs-d’œuvre étonnants, de La Ballade de la mer salée (si l’on excuse certains aspects très ‘romans populaires à deux sous’, tel le bandit dont personne ne connaît le visage qui reconnaît dans la jeune héroïne sa fille cachée ; oui, je sais, on s’y laisse prendre à tous les coups) à… À quand d’ailleurs ? en fonction de mon humeur, j’irai jusqu’à La Maison Dorée de Samarkand ou à Tango.
Tout au long de cette dizaine d’albums, il a su faire rêver en parlant de trésors disparus et de cités englouties, d’anges à la fenêtre et de gentilshommes de fortune, de femmes mystérieuses et de combattants fous, de contes celtiques et de grand large.
Son dessin a acquis une grâce telle qu’en quelques traits, grâce à des à-plats de noir bien posés, il parvenait à restituer avec une élégance rare des corps à corps dans la boue des tranchées et des mitraillades dans la lagune de Venise, des combattants à dos de chameau et des pirates perdus au milieu du Pacifique.
Tout au long de ces quelques récits, Hugo Pratt a su trouver un fragile équilibre, surmontant ses faiblesses de dessin et les nombreuses références dont sont nées ses récits, pour nous offrir une œuvre magique…

Certains défauts n’ont pas été surmontés, voire ont pris encore plus d’importance à la fin de sa vie. Ses personnages dessinés en buste sont devenus sans cesse plus présents et plus bavards. Par facilité, il a confié les dessins techniques (des bâtiments complexes aux véhicules) à des assistants sans inspiration (je viens de relire Fable de Venise et les vues de la ville, à part quelques rares vues de toits dessinées par Pratt lui-même, sont laissées aux mains de ces assistants et sont monstrueusement sans charme). Certains charmes sont devenus des tics : ainsi les débuts de récits construits à partir de motifs apparemment abstraits et qui sont en fait des détails grossis ont beaucoup de charme dans Corto Maltese en Sibérie mais deviennent agaçants dans ou Morgan, par exemple.

Mais pendant sa meilleure période il a transformé en force certaines de ses faiblesses : ses récits de combat sont difficilement compréhensibles ? Certes, mais cela ne permet-il pas de mieux rendre compte de la situation complexe et probablement difficilement compréhensibles pour les participants eux-mêmes des combats perdus dans les déserts africains de la 2nde Guerre Mondiale, entre allemands, italiens, vichystes, gaullistes, britanniques et indigènes, entre déserteurs, troupes régulières, agents doubles et guérilleros ? Ses héros sont bavards et l’on voit plus souvent ses héros en train de parler qu’en train d’agir ? Mais ses personnages ne sont-ils pas avant tout des rêveurs qui se grisent de mots, de fantasmes, de trésors imaginaires et de cités perdues ?