dimanche 25 octobre 2020

Inhumain, de Denis Bajram, Valérie Mangin et Thibaud de Rochebrune (2020)

Besoin d'évasion en une période troublée ? Regain d'inquiétude face à l'accélération du progrès technologique, et notamment le développement de l'intelligence artificielle ? Renouveau de la prise de conscience de la crise environnementale majeure qui nous attend (et qui a d'ailleurs déjà commecné) si nous ne changeons pas significativement nos modes de vie ? Je ne sais pas quelles en sont les raisons, mais j'ai l'impression que nous assistons actuellement à une multiplication d'oeuvres de science-fiction de qualité dans la bande dessinée francophone... (Et je n'ai aucune idée de l'ampleur réelle du phénomène, j'ai peut-être prêté plus d'attention à de tels livres récemment, sans que cela ne reflète en fait un mouvement significatif dans les publications.) J'ai en tout cas lu ces dernières années quelques bandes dessinées abordant des thèmes classiques de science-fiction avec imagination et talent : gouvernance politique dans Shangri-La de Mathieu Bablet, souffle épique dans Universal War Two de Denis Bajram, dont on attend la suite avec impatience depuis 2016, inquiétudes écologiques dans Transperceneige - Extinctions de Jean-Marc Rochette et Matz, visions grandioses de machines et d'espace dans Labyrinthus de Christophe Bec et Fabrice Neaud, etc.

Je viens notamment de lire Inhumain sur un scénario de Denis Bajram et Valérie Mangin, qui ont déjà travaillé plusieurs fois ensemble, notamment sur l'intriguant triptyque Abymes, et des dessins de Thibaud de Rochebrune. Un vaisseau spatial transporte cinq astronautes et un robot humanoïde. À l'approche d'une planète inconnue, l'équipage semble pris d'une heureuse inconscience, ce qui conduit à l'écrasement du vaisseau. Le robot et les quatre survivants vont explorer cette planète et iront de découverte en découverte : ils sont d'abord aidés par des pieuvres géantes qui les aident à gagner la surface de l'océan dans lequel ils sont arrivés. Parvenus sains et sauf sur le rivage, ils sont accueillis par une population d'humains qui parlent la même langue qu'eux. Mais ces habitants, vivant nus, à la conversation limitée, aux conditions de vie rudimentaires et aux habitudes ritualisées, ne semblent pas en mesure de répondre aux nombreuses questions qui assaillent les rescapés.

Les astronautes vont donc partir explorer cette planète étrange, pour mieux comprendre le mode de fonctionnement de ses habitants, humains et non humains, leur origine, leurs interactions mutuelles et leurs raisons d'être. Denis Bajram et Valérie Mangin ne nous déçoivent pas : comme on pouvait s'y attendre de leur part, ce récit de 94 pages mêle scènes grandioses, récit d'aventure et questionnement métaphysique.

Les dessins de Thibaud de Rochebrune mettent en scène très efficacement les différents paysages de cette planète, les machines en plus ou moins bon état et les mystérieuses créatures rencontrées. Son utilisation efficace des couleurs, privilégiant des teintes assez homogènes qui varient d'une scène à l'autre, permet de créer des ambiances variées en fonction des épisodes successifs de découverte.

Un excellent récit de science-fiction, riche en surprises et en questionnement...

lundi 27 avril 2020

Chris Ware et le confinement

Les jours précédents, je vous parlais du cadeau de Jean-Christophe Menu à l'occasion du confinement et d' actualités récentes relatives à Fabrice Neaud. Aujourd'hui, traversons l'Atlantique pour évoquer un auteur états-unien, Chris Ware.

J'avais prévu de vous parler de la sortie de son nouveau chef-d’œuvre, Rusty Brown, mais je n'ai pas encore pris le temps de le faire. Je vais rester plus succinct aujourd'hui et évoquer simplement deux de ses publications récentes, toutes deux liées à la pandémie et au confinement.

La première est une planche dans laquelle il se représente, comme souvent, sous forme de plusieurs ronds. Il y donne des conseils humoristiques sur la meilleure façon de vivre en confinement, partant du principe que, en tant qu'auteur de bande dessinée, c'est un "professionnel" de ce mode de vie.

La deuxième publication est une nouvelle couverture du New Yorker. Chris Ware en a déjà publié un certain nombre (voir par exemple ici ou ), généralement très réussies. Celle-ci l'est aussi. Elle met en scène, avec une composition et un jeu de couleurs parfaitement adaptés, une femme personnel de santé dans un hôpital, communiquant par vidéo avec sa famille.

dimanche 26 avril 2020

Mise à jour du site de Fabrice Neaud et actualités

Cela faisait quelque temps que le site Internet de Fabrice Neaud n'avait pas été mis à jour. Des actualités récentes, et un peu de loisir laissé par la période de confinement, m'ont permis de rattraper un peu de retard...

Alors, quoi de neuf ? Fabrice Neaud travaillait depuis quelque temps sur un cycle de science-fiction en deux volumes scénarisés par Christophe Bec, Labyrinthus. En 2057, des cendres tombées du ciel sont à l'origine de destructives maladies respiratoires. La coïncidence peut être vue comme troublante, mais ceci a été imaginé il y a plusieurs années et donc n'a aucun lieu avec la pandémie actuelle... Bref, il semble s'agir d'une maladie d'origine extraterrestre destinée à décimer l'Humanité. Une équipe est envoyée sur un satellite de Mars pour mieux comprendre le phénomène.

Ce cycle comptera deux volumes, tous deux déjà terminés. La pandémie en a retardé la sortie mais de nouvelles dates ont été annoncées par l'éditeur, Glénat : 26 août 2020 pour le premier tome, Cendres, et 21 octobre 2020 pour le deuxième, La Machine.

Et cette mise à jour a permis d'actualiser légèrement quelques autres aspects, dont l'avancée de Fabrice Neaud sur d'autres projets...

Patin Couffin : Un beau cadeau de Jean-Christophe Menu en ces temps de confimenent

Les auteurs de bande dessinée sont bien évidemment confinés comme tout le monde. Ils réagissent à la situation de diverses manières.

Ainsi, jean-Christophe Menu vient de passer deux jours à réaliser la maquette d'un nouveau recueil d'un grand nombre de ses récits courts : au total 254 pages de bande dessinée...

Il a appelé ce recueil Patin Couffin et l'a mis gracieusement en ligne sur son profil sur un réseau social bien connu. Un bien beau cadeau pour tous ceux qui ont un peu de temps libre en période de confinement !

Il ne s'agit bien entendu pas de pages inédites, ou très peu. Jean-Christophe Menu n'est pas un auteur très prolifique et plus de 250 pages de bande dessinée représentent un gros investissement. Certaines des pages les plus anciennes datent des années 1990 et ont été reprises dans Livret de Phamille. Les pages les plus récentes (2016-2017) sont notamment les quatre épisodes de SOS Valises, récits de rêves publiés dans la revue Pandora. On remarque aussi, dans ces pages récentes, une planche se déroulant au Mont-Vérité, le monde monacal imaginaire familier des lecteurs de Jean-Christophe Menu, ainsi que deux planches indépendantes dessinées en hommage à des pionniers de la bande dessinée : Dreams of the Rarebit Frouze fait référence à Winsor McCay (auteur de Little Nemo et, beaucoup moins connu, Dream of the Rarebit Fiend) et En Direct de la Rédaction (2019) fait référence aux textes écrits pour le journal de Spirou par Yvan Delporte, illustrés par André Franquin et narrant quelques méfaits de Gaston Lagaffe. À ma connaissance, ces trois planches sont inédites, au moins en album.

Entre ces récits du milieu des années 1990 et ceux de la fin des années 2010, Jean-Christophe Menu nous offre un florilège d'histoires diverses : on y retrouve bien entendu les moines du Mont-Vérité, des récits de la jeunesse de l'auteur (dont un ode à sa vieille 4L), des témoignages de son amour de la bande dessinée et de la musique (avec entre autres les Sex Pistols et d'autres groupes de punk), certains des récits intitulés Chroquettes et déjà rassemblés dans le recueil éponyme, etc.

Merci, Jean-Christophe Menu, pour ce beau cadeau !

mardi 11 février 2020

Décès de Claire Brétécher (1940-2020)

Claire Brétécher vient de mourir. C’était vraiment un personnage hors norme du monde de la bande dessinée francophone. Bien sûr, c’était une femme à une époque où les autrices étaient exceptionnelles dans le petit monde de la bande dessinée. Elle a réussi à s’élever à la hauteur des plus grands auteurs de son époque. Et certains de ses collègues masculins, Marcel Gotlib en tête, ne cessaient de vanter à la fois son talent et sa beauté...

Mais c’est d’abord par son talent, très grand et tout à fait original qu’elle a marqué son époque.

Son trait, d’apparence très spontané et peu généreux pour ses personnages, détonnait au milieu du dessin humoristique classique de ses collègues, qui s’inspiraient presque tous de Hergé ou de Franquin, voire d’Uderzo dans une moindre mesure. Elle débuta dans Tintin à partir de 1965 puis dans Spirou à partir de 1967. Elle fut ensuite invitée par René Goscinny, qui avait l’œil pour repérer les talents originaux, pour prendre part à l’aventure du journal Pilote de la grande époque. Elle en partit pour fonder en 1972, avec Nikita Mandryka et Marcel Gotlib, L’Écho des savanes, l’une des premières revues fondées par des auteurs iconoclastes qui allaient révolutionner la bande dessinée dans les années 1970. Elle fut également appelée par Franquin, l’un de ses très nombreux admirateurs, pour participer à l’expérience du Trombone Illustré en 1978.

Surtout, elle a insufflé dans la bande dessinée francophone un souffle de critique sociologique qui y était inconnu jusqu’alors. Ses Frustrés firent les beaux jours du Nouvel Observateur et proposaient chaque semaine à ses lecteurs le portrait d’une certaine bourgeoisie intellectuelle contemporaine (on ne parlait pas encore de « bobos » à l’époque) dans des saynètes très drôles et bien senties, avec un ton jamais vu dans les séries de ses collègues (l’œuvre la plus proche était probablement les tout aussi formidables Explainers de Jules Feiffer, de l’autre côté de l’Atlantique). Roland Barthes la considérait même comme « la plus grande sociologue de l’année 1975 ».

Il n’y eut pas que cela : la médiévale Cellulite, l’adolescente Agrippine, le « bobologue » docteur Ventouse étaient également très drôles et en phase avec leur époque.

dimanche 20 janvier 2019

Quand un article sur la science fiction en bande dessinée fait entrer dans une autre dimension

Le dernier numéro de la revue Les Cahiers de la BD consacre sa page de couverture et un gros dossier à la science fiction dans la bande dessinée. L'analyse ne va pas très loin mais on peut y lire une revue historique et thématique de nombreuses œuvres de SF en BD considérées comme majeures par l'auteur de l'article. L'absence flagrante de quelques œuvres majeures de la bande dessinée francophone m'a poussé à m'interroger : l'auteur de l'article et moi vivons-nous dans deux dimensions parallèles, avec des corpus d’œuvres différents ?

Vu le grand nombre d'œuvres citées, l'auteur donne l'impression de vouloir être relativement complet plutôt que d'effectuer une sélection critique. Quelle n'a donc pas été ma surprise de découvrir des oublis majeurs aux deux extrémités du spectre chronologique concernant la bande dessinée francophone.

Il fait commencer la bande dessinée de SF dans la sphère franco-belge avec Valérian en 1967(on pourrait chipoter en pointant qu'il n'aborde que les séries spécialisées, laissant de côté les nombreuses incursions dans la SF de séries "généralistes" telles que Tintin, Spirou ou Blake et Mortimer et bien d'autres ; cependant, pour discutable qu'il soit, ce choix ne me choque pas outre-mesure). Pourtant à cette date Jean-Claude Forest avait déjà créé deux séries majeures de science-fiction (et même deux séries majeures de la bande dessinée en général).

Avec Barbarella, apparue dans la revue V Magazine en 1962, Jean-Claude Forest inaugurait brillamment une série majeure de SF, foisonnant de thèmes forts (la télétransportation avec le Tric-Trac-Transfert dans Les Colères du Mange-Minutes, les univers imbriqués dans le Semble-Lune) et d'inventions marquantes et poétiques (la machine excessive, l'ange aveugle dans le premier tome par exemple). Ses créations eurent même un rayonnement largement international grâce au film que Vadim tira des aventures de cette belle aventurière de l'espace.

Deux ans plus tard, le même Forest créait avec Paul Gillon Les Naufragés du Temps dans le magazine Chouchou. Le ton est très différent. Située dans un univers post-apocalyptique où la Terre doit être abandonnée, le récit est cette fois véritablement épique et romantique (le sort des deux "naufragés du temps" destinés à s'aimer au travers des siècles). Encore une fois la force de l'imagination de Forest fait merveille et certaines de ses intuitions (L'lombri, passerelle entre des points très éloignés de l'espace-temps) présentent de façon poétique des trouvailles de la science qui ne seront que progressivement vulgarisées (trous noirs et trous de vers). En outre, ce qui ne gâche rien, les dessins de ces deux séries, très différents, sont magnifiques et inventifs.

À l'autre bout du spectre chronologique, dans les séries encore en cours, j'ai noté avec étonnement l'absence d' Universal War de Denis Bajram. Cette série est pourtant parvenue à concilier brillamment succès public et reconnaissance critique. Denis Bajram revisite avec brio de nombreux thèmes classiques : la guerre interplanétaire, le voyage temporel, etc. Esprit scientifique, il construit une intrigue très rigoureuse, mais sans brider le souffle épique de sa saga. Et il y adjoint une peinture sociopolitique à même de nous faire réfléchir sur certaines évolutions de nos sociétés actuelles.

Ce qui est, un peu, rassurant est que parmi les quelques auteurs interrogés sur leurs influences, l'un cite Forest et un autre cite Bajram... Ces deux auteurs sont en effet une influence majeure pour bien des auteurs qui les ont suivis. Nous voici donc revenus dans notre dimension...

vendredi 7 décembre 2018

Les carrières de Jean Giraud – Moebius en quelques phases (6) : Les années de synthèse (2002-2012)

Principales œuvres publiées pendant cette période :

- Blueberry (tomes 27 et 28) : fin du cycle de Tombstone (OK Corrall et Dust) ;

- XIII : La Version Irlandaise ;

- Le Chasseur déprime ;

- Inside Moebius (tomes 1 à 6) ;

- Arzak : L’Arpenteur.


Pendant ses dernières années, Jean Giraud revisite ses œuvres majeures, encore davantage que dans la période précédente. Il ne crée plus de nouveaux univers, mais approfondit ceux qu’il a créés pendant les décennies précédents. L’heure n’est cependant plus à la conquête et les personnes traversent des moments de doute, voire de découragement : Blueberry continue ses aventures, entre alitement et doute dans la fin du cycle de Tombstone ; le Major Grubert revient, dans Le Chasseur déprime, un peu perdu dans l’univers qu’il a créé mais qu’il maîtrise, voire comprend, de moins en moins ; Arzak dans L'Arpenteur ; le cycle d’Edena se conclut avec Sra, dans lequel Stel se demande s’il n’a pas tout rêvé depuis le début.

Un seul personnage est vraiment nouveau pour Giraud dans cette période. Mais il s’agit d’un héros créé par d’autres ayant déjà connu presque 20 albums, vendus par centaines de milliers depuis plusieurs années. Il s’agit de XIII, best-seller de Jean Van Hamme et William Vance, que Giraud anime pendant un album, le 18ème de la série, La Version Irlandaise. Giraud a-t-il mieux dessiné dans cet album que dans ses derniers Blueberry ? Ou bien son dessin a-t-il bénéficié du fait de ne plus être comparé à celui de son âge d'or mais à celui de William Vance ? Celui-ci, dont le dessin était déjà naturellement très figé, complètement inadapté aux scènes d'action, avait en outre abandonné depuis des années toutes les tentatives de mise en page un peu originales qui faisaient son charme quelques décennies auparavant. Le XIII de Giraud, plein de vie et de mouvement, dénote donc très agréablement par rapport aux autres albums de la série. Il permet également de découvrir avec curiosité et plaisir un album de Giraud dans un contexte contemporain, loin du western à la Blueberry. Jusqu’à maintenant, Giraud n’avait publié que quelques pages contemporaines ; et ses seuls albums complets placés à notre époque avaient été signés par Moebius (le cycle de la Folle du Sacré-Cœur) et avaient donc été dessinées dans un style beaucoup plus relâché que celui de la La Version Irlandaise.

La principale nouveauté, et l’une des meilleures surprises, de la période n’en est pas vraiment une puisqu’il s’agit en fait d’une œuvre de synthèse, qui se replonge dans l’ensemble du corpus de Giraud-Moebius : Inside Moebius. Moebius nous livre un carnet improvisé dans lequel l'auteur se retrouve face à ses principaux personnages (Blueberry et Geronimo, Arzak, le Major et Malvina du cycle du Garage, Stel et Atan du cycle d’Edena ; on peut noter l’absence des héros créés avec Jodorowski). Giraud met tout ce beau monde face à son propre "moi", mais son moi de différentes époques de sa vie (celui de son enfance, celui des années 1970…), et à ses blocages créatifs. Les principaux déclics ayant poussé Giraud à la création de cette série sont les difficultés créatrices rencontrées pour continuer Blueberry, l’effroi ressenti après l’attentat contre le World Trade Center en 2001 et la multiplication des bandes dessinées autobiographiques des auteurs de la « nouvelle bande dessinée » : Giraud s'était déjà mis en scène ainsi, notamment à l'occasion d'un entretien avec Numa Sadoul dans les Cahiers de la bande dessinée en 1974 ; voir toute une génération de jeunes auteurs, Trondheim et Sfar en tête, publier des carnets improvisés a contribué à lui donner l'envie de publier à son tour quelque chose qu'il avait déjà réalisé des années auparavant mais sans avoir pensé jusqu'à maintenant à une publication sérieuse. Tout au long des six tomes, l’auteur met donc en scène ses questions existentielles et ses angoisses créatives. L’objectif affiché est d’amener un sourire sur les lèvres du lecteur, d’après les dires du personnage représentant l’auteur. Et c’est très réussi. Alors que les scénarios de Moebius peinent le plus souvent à captiver l’attention (c’est généralement bien davantage son dessin qui donne envie de tourner la page), dans Inside Moebius, le mélange réussi entre introspection et dérision rend la lecture des six volumes très intéressante. Si le dessin est très relâché dans les premiers chapitres, improvisation oblige, l’auteur ne peut s’empêcher de le travailler progressivement davantage, nous offrants ainsi quelques très belles pages.

Dans de nombreuses pages d’ Inside Moebius, principalement les dernières du sixième volume, ainsi que dans bien d’autres dessins, extraits du Chasseur déprime, de carnets ou d’illustrations isolées, Moebius poursuit les délires graphiques des 40 jours dans le désert B et nous offre des dessins aux compositions foisonnantes peuplés de créatures étranges et d’intrigantes métamorphoses.

Du point de vue graphique, une nouveauté de la période provient de la méthode de colorisation informatique développée alors. De plus en plus adepte de la palette graphique, Moebius utilise l’informatique pour mettre en œuvre un nouveau style de couleurs ; celles-ci envahissent toute la page, y compris l’espace intericonique et les phylactères, et ne laissent des espaces en blanc sur tout l’espace de la page que lorsque cela relève d’une nécessité du récit. Les couleurs choisies sont très franches, donnant un charme nouveau à un album comme L’Arpenteur (on peut d’ailleurs noter qu’une des grandes nouveautés des premiers récits d’Arzach provenait aussi d’innovations liées à la couleur, à savoir l’utilisation de la couleur directe).

Malheureusement, à l’issue de cette décennie pendant laquelle il a encore fait preuve d’une capacité d’invention toujours renouvelée, Jean Giraud – Moebius meurt en 2012. Il laisse inachevé plusieurs albums : le deuxième volume de L’Homme du Ciguri (dont les premières planches ont été publiées aux États-Unis), la suite de l’Arzak (dont certaines des premières pages ont été montrées lors d’une exposition) et la continuation du cycle d’Edena. Il laisse surtout derrière lui une œuvre d’une richesse et d’une imagination inouïes, remplie d’images capables de marquer durablement bien des lecteurs.