jeudi 15 septembre 2011

Sundays with Walt and Skeezix, de Frank King (1921-1934)

Il paraît parfois, surtout aux États-Unis peut-être, des bandes dessinées qui ressemblent à des paris un peu fous. Sundays with Walt and Skeezix en est une. Il s'agit d'une compilation des meilleures planches dominicales de Gasoline Alley entre 1921 et 1934. Ce recueil a plusieurs partcularités formelles marquantes : il reproduit les planches au format original, c'est-à-dire en A2 (soit quatre fois la taille d'un album de bande dessinée traditionnelle !). En outre, le design est signé par Chris Ware, ce qui est toujours signe de qualité et de méticulosité (parfois un peu folle) : sont ainsi joints à l'album quelques produits dérivés d'époque, notamment des silhouettes à découper de certains personnages de la série (Chris Ware avait déjà montré dans son Acme Novelty Librarry qu'il appréciait ce type de jeu à découper) ; et l'intérieur de la jaquette de l'album reproduit quelques épisodes supplémentaires (c'est bien la première fois que je vois quelqu'un mettre ainsi à profit l' intérieur d'une jaquette).

Au-delà de la forme, exceptionnelle donc à plus d'un titre, que vaut le contenu, me demanderez-vous ?

Nous retrouvons dans cette compilation ce qui fait l'immense charme de cette série relatant la vie de Walt et de son fils adoptif, Skeezix : Les personnages vieillissaient en temps réel, les années passaient pour eux à la même vitesse que pour leurs lecteurs. Les pages ou les strips sont rarement désopilants ; l'humour est plus subtil et le charme vient plutôt de la grande tendresse de Frank King pour ses personnages. Ceux-ci prennent peu à peu vie sous nos yeux, nous partageons avec joie et une grande empathie les épisodes anodins de leur vie quotidien.


La publication des pages dominicales permet en outre de prendre conscience de deux qualités majeures de Frank King beaucoup moins visibles dans ses strips quotidiens (dont l'intégrale est actuellement en cours de publication dans des recueils séparés) : c'était un remarquable coloriste et ses compsitions de page sont magnifiques. Chaque page est ainsi un régal pour les yeux. Certaines des plus belles pages sont les - justement - célèbres pages automnales : chaque année Walt et Skeezix faisait une promenade à la campagne en automne ; c'était l'occasion de s'émerveiller sur les beautés de la nature et de discourir sur tout et rien, notamment sur le temps qui passait. Les autres pages, notamment les nombreux épisodes oniriques, probablement influencés par Little Nemo, ne sont pas en reste : Tous les épisodes nous apportent leur lot de beauté, d'humanité et de tendresse...

vendredi 9 septembre 2011

Picasso, l'oeil et le mot (2000) et quelques autres ouvrages d'Edmond Baudoin

Je viens d'acheter trois livres dont Edmond Baudoin est l'auteur ou le co-auteur : Picasso, l'oeil et le mot (2000), Jack London (2006) et Deux ou trois choses qui me sont inconnues (2009), trois ouvrages dans lesquels Baudoin expérimente autre chose que de la bande dessinée (nous sommes encore dans « l'érosion progressive des frontières » chère, notamment, à Jean-Christophe Menu).


Deux ou trois choses qui me sont inconnues regroupe une vingtaine de peintures exposées en 2009, tournant autour du corps féminin. Cet ouvrage n'est pas le plus original des trois, dans la mesure où Baudoin n'est pas le premier auteur de bande dessinée à publier un recueil de peintures. J'ai bien entendu trouvé les peintures très belles mais je dois avouer avoir été un peu déçu du manque de variété dans les sujets peints.


Jack London est une biographie de cet écrivain écrit par sa femme, Charmian London. Baudoin poursuit ici le travail d'illustration qu'il avait déjà entrepris sur des textes de Jean Genêt, J.M.G. Le Clézio, Tahar Ben Jelloum et quelques autres. Les dessins sont magnifiques et reprennent de nombreux thèmes chers à Baudoin : le besoin d'évasion, la tête "éclatée" (comme dans Le Voyage entre autres), les grands espaces, etc. L'aspect original de l'ouvrage réside dans le fait que le dessinateur n'est ici que le co-illustrateur du livre ; des photographies d'Espérance Racioppi viennent apporter un contrepoint aux dessins de Baudoin, ceux-ci étant parfois executés directement sur les photographies. Trois auteurs, une écrivain, un dessinateur et une photographe enrichissent ainsi mutuellement leurs propos afin de mieux cerner la vie et la personnalité d'une quatrième personne, écrivain, Jack London.


Des trois ouvrages, celui que j'ai indubitablement trouvé le plus riche et le plus innovant est Picasso, l'oeil et le mot. Le projet de cet ouvrage est extrêmement ambitieux, voire carrément fou : il s'agit d'évoquer Picasso en montrant quelques photos le représentant, en les légandant avec des phrases de lui et en enchâssant le tout dans des peintures de Baudoin. Aucune oeuvre du célèbre peintre n'apparaît donc directement dans cet ouvrage. Et Baudoin se voit assigner la lourde tâche d'évoquer Picasso avec ses propres illustrations, rebondissant sur certaines photographies ou certaines oeuvres célèbres du grand peintre. Se confronter ainsi à l'une des oeuvres majeures du XXe est un défi redoutable. Et Baudoin le rélève avec un brio que je n'osais même pas imaginer. Son dialogue avec les photographies représentant Picasso, certaines phrases marquantes de celui-ci et les oeuvres, non représentées dans cet ouvrage, du peintre est d'une très grande richesse. Bien entendu Baudoin aborde préférentiellement des thèmes qui lui sont chers, notamment sur la spontanéïté de Picasso et ses aspects enfantin, sur les tentatives de capturer la vie dans l'oeuvre, etc. Cet ouvrage est une des plus riches et des plus belles réflexions sur la création que j'ai lues depuis des années.

vendredi 2 septembre 2011

L'Apocalypse, nouvelle structure éditoriale de Jean-Christophe Menu

Les temps changent à l'Association... Jean-Christophe Menu n'aimait pas du tout les codes-barres. Après avoir résisté pendant des années, il avait finalement accepté que les livres de l'Association soient munis d'un code-barre ; mais celui-ci était imprimé sur un autocollant facilement détachable (agrémenté d'un texte que je trouvais assez drôle). Cela avait un air de combat anachronique et donquichottesque mais cela m'amusait. C'est fini : en lisant Viva la vida, j'ai découvert un code-barre imprimé en quatrième de couverture. Cela n'est pas très important en soi mais ce n'est qu'un des premiers changements depuis le départ de Jean-Christophe Menu.

Si j'en crois un message récent de celui-ci, les autres modifications apportées par le nouveau bureau de cette structure éditoriale me gênent davantage puisqu'il s'agit du report ou de l'annulation de la publication d'albums déjà prévus.

Ce message apporte toutefois une nouvelle réjouissante : jean-Christophe Menu y annonce officiellement la création de sa nouvelle structure éditoriale, qui s'appellera l'Apocalypse (il n'abandonne son goût de la provocation...). Il sera associé dans cette aventure à Étienne Robial (oui, celui du Futuropolis originel, une sacrée "dream team") et ne se contentera pas de publier des bandes dessinées mais élargira son champ d'investigation. Bref, une bien bonne nouvelle. J'ai hâte de découvrir ses premières publications. Longue vie à l'Apocalypse !

mardi 30 août 2011

Acme Novelty Library, 18 1/2, de Chris Ware (2007)

J'ai lu cet été Chris Ware, la bande dessinée réinventée, de Jacques Samson (surtout) et Benoît Peeters (un peu), sorti l'année dernière. Quoique d'un intérêt inégal, cet instructif ouvrage m'a permis de situer un peu mieux la personnalité et les objectifs du génial Chris Ware. Il a également attiré mon attention sur le fait que je n'avais pas acheté le numéro 18 1/2 de l' Acme Novelty Library (certes ce volume a été très peu distribué en France), publié en 2007. Je me suis alors empressé de rattraper cet oubli.

On pourrait penser que ce recueil ne s'adresse qu'aux amateurs les plus fanatiques de Chris Ware. Il ne s'agit en effet que du recueil des cinq pages (couvertures et pages intérieures) qu'il a dessinées pour le numéro du New Yorker publié le 26 novembre 2006, pour Thanksgiving, et d'une page supplémentaire. Un recueil de cinq-six pages seulement, cela peut sembler peu... D'autant plus que les cinq pages issues du New Yorker étaient (et le sont peut-être encore) disponibles sur Internet.

Oui mais voilà, avec Chris Ware, c'est toujours différent. Ces pages sont reproduites chacune séparément sur un excellent papier, au format A3. La lecture de ces planches sur papier et non sur écran en font ressortir deux caractéristiques majeures, que Chris Ware a particulièrement développées ces dernières années :

  • Chris Ware a longtemps été spécialisé dans les pages débordant explicitement d'informations : planches aux cases innombrables et regorgeant de diagrammes ou de signes cabalistiques variés (notamment avec Quimby the mouse), pages constituées de fausses annonces et publicités à la police de caractère minuscule, etc. Au contraire, les planches du New Yorker sont d'une grande sobriété : trois d'entre elles contiennent entre un et quatre dessins, avec peu ou pas du tout de texte. Cela ne les empêche pas de raconter énormément de choses ; avec une grande économie de moyens, Chris Ware parvient à faire vivre des personnages, à nous conter des tranches de vie chargées d'émotion...

  • Les premières planches de Chris Ware étaient bien entendu riches et innovantes mais pas toujours très esthétiques. Il a progressivement perfectionné l'aspect purement visuel de ses planches et celles-ci sont maintenant de toute beauté. Deux éléments sont particulièrement marquants : Chris Ware traite les couleurs par à-plat, à la manière des studios Hergé dans les albums de Tintin (dans l'entretien avec Benoît Peeters publié dans Chris Ware, la bande dessinée réinventée, il affirme d'ailleurs qu'il doit sa méthode d'à-plats de couleurs « presque entièrement à Hergé »). Il compense la simplicité de cette technique par la variété des nuances. Cela aboutit, comme chez Hergé, à des dessins d'une grande beauté et d'une grande variété chromatique, sans aucun effet tape-à-l'œil. L'autre élément marquant est l'utilisation de la perspective axonométrique (ou perspective parallèle, sans point de fuite). Cette perspective, non réaliste, procure un certain hiératisme, un aspect légèrement artificiel, qui renforce notamment l'impression de moments figés procurée par ces dessins.

En conclusion, encore un opus marquant de Chris Ware, qui me fera patienter quelques mois, dans l'attente d'un 21e volume de l' Acme Novelty Library, malheureusement pas encore annoncé...

lundi 29 août 2011

Viva la vida : Los sueños de Ciudad Juarez, d'Edmond Baudoin et Troubs (2011)

Edmond Baudoin m'avait longuement parlé de son projet à Ciudad Juarez, lorsque je l'avais interviewé en septembre 2010. Après plusieurs mois d'attente, j'ai lu aujourd'hui l'album issu de ce projet.

Quelle est la teneur de ce projet ? Ciudad Juarez est une ville mexicaine, située au bord de la frontière avec les États-Unis, en face d'El Paso. Elle est célèbre pour ses maquiladoras, ces usines dans lesquelles de nombreuses entreprises des pays riches produisent divers biens à faible coût, et pour son taux de mortalité criminelle inouï. Depuis le début des années 1990, plusieurs milliers de femmes y ont été assassinées ou y ont disparu sans que l'on découvre pourquoi : crimes sexuels, règlements de comptes entre narcotrafiquants ? Edmond Baudoin a eu l'attention attirée sur cette ville en lisant l'excellent roman de Roberto Bolaño, 2066. Il a décidé d'aller y séjourner deux mois avec Troub's, un ami dessinateur. Là-bas, il proposait aux gens de dessiner leur portrait ; en "échange", il souhaitait savoir quel était leur rêve.

Malgré leurs craintes initiales (dangerosité du lieu, ambition du propos), Baudoin et Troub's ont pu mener leur projet à bien et nous livrent un album original : Celui-ci a été dessiné en direct (chaque matin, ils dessinaient quelques pages correspondant aux événements de la veille) et véritablement à quatre mains (chaque dessinateur intervenait dans les pages, voire dans les cases de l'autre, pour un croquis ou un commentaire en marge...).

L'album commence par quelques pages d'introduction, dessinées séparées par les deux dessinateurs, avant leur départ pour le Mexique. Celles de Baudoin interrogent de façon très poétique la notion de frontières (frontières entre le Nord et le Sud, entre les hommes et les femmes, etc.) et sont absolument magnifiques. Le reste de l'album est donc le récit journalier du séjour des deux auteurs. Portraits nombreux, croquis de paysages, scènes de rues, anecdotes pittoresques constituent un carnet de voyages comme Baudoin et Troub's les font très bien. Mais les situations parfois dramatiques vécues par les personnes qu'ils rencontrent, la situation atroce de Ciudad Juarez aujourd'hui rendent le témoignage particulièrement poignant. Narcotrafic, omniprésence policière pendant la journée, immigration clandestine vers les États-Unis, usines gigantesques, violences - souvent mortelles - envers les femmes : cette ville du Mexique peut apparaître comme une caricature de certains des traits les plus détestables de notre monde actuel...

ici avec l'aide de Troub's, Edmond Baudoin, toujours en mouvement, utilise son dessin si vivant, souvent si beau, pour essayer de comprendre, avec nous, ce qu'il y a derrière le regard des personnes dont il croque le portrait, ce qu'est leur rêve, ce qu'est réellement leur vie...

lundi 22 août 2011

Orfi aux enfers : Poema a fumetti, de Dino Buzzati (1969)

En 1969 paraissait le dernier ouvrage de Dino Buzzati, le célèbre auteur du Désert des Tartares et du K. Mais cette fois il ne s'agissait plus de littérature dans le sens traditionnel du terme (roman, nouvelles, poésie, théâtre...) mais, comme le nom du livre l'indique (fumetti), de bande dessinée.

Les lecteurs les plus difficiles pourront faire la fine bouche : le récit semble parfois décousu et Buzzati n'est pas un virtuose du dessin. Son œuvre n'en est pas moins passionnante et particulièrement originale. Buzzati transpose à son époque l'histoire d'Orphée (Orfi) qui va cherche dans les enfers la personne qu'il aime, Eura (Eurydice). Le récit est relativement simple mais il permet d'enchaîner des scènes d'une grande poésie, porteuses d'une puissance onirique extrêmement rare en bande dessinée. On y retrouve notamment, aux détours de compositions graphiques originales, un très agréable parfum de surréalisme, mâtiné de références à certaines bandes dessinées adultes de l'époque (Bararella de Jean-Claude Forest ou Valentina de Guido Crepax), au pop art ou à des magazines érotiques...

Certes, Dino Buzzati n'est pas un 'professionnel' de la bande dessinée. Mais il l'a abordé avec un angle neuf et, déroutant tous les puristes (tant ceux de la littérature que ceux de la bande dessinée), il a ainsi dessiné une œuvre absolument unique, ouvrant des voies encore trop rarement explorées...

samedi 20 août 2011

Quai d'Orsay (tome 2), de Blain et Lanzac (2011)

Cet été, la lecture dans le Monde Magazine du tome 2 de Quai d'orsay confirme tout le bien que j'avais pensé de cette série lorsque j'en avais découvert le premier tome.

Blain est à mon avis, avec Blutch et Crécy, un des dessinateurs les plus talentueux de ces quelques personnalités francophones parfois regroupées sous l'appelation de 'nouvelle bande dessinée'. Cependant, malgré toute la virtuosité de ces trois auteurs, je n'ai jamais vraiment réussi à me passionner pour les scénarios qu'ils ont illustrés (exception faite du premier volume de Léon la came dans le cas de Nicolas de Crécy).

Grâce à l'aperçu des coulisses de notre ministère des affaires étrangères, à l'époque d'un ministre qui rappelle furieusement Dominique de Villepin, l'excellent dessin de Blain, tout en expressivité et mouvement, est pour une fois au service d'un texte passionnant. Les tribulations d'Arthur Vlaminck, jeune thésard, travaillant comme plume d'Alexandre Taillard de Worms, ministre des affaires étrangères, nous fait pénétrer dans l'intimité du Quai d'Orsay, du ministre et de son cabinet.

L'on se rend compte, une fois de plus, que les motivations des individus et les jeux de pouvoir sont toujours les mêmes, même lorsque l'on négocie la guerre ou la paix : ce deuxième album relate les différents épisodes des négociations entre la France et les États-Unis à propos d'une résolution devant être votée par l'ONU ; celle-ci concerne le Lousdem, pays très proche de l'Irak ; l'enjeu est donc le déclenchement de la seconde guerre du Golfe. Les vociférations et les disgressions littéraires du ministre, l'art de ses conseillers pour le ramener à des réalités plus terre-à-terre, les crocs-en-jambe que se font les différents conseillers entre eux, tout cela dépeint ce microcosme avec réalisme, subtilité et humour...