samedi 15 octobre 2011

Nouveautés annoncées pour Fabrice Neaud et Renaud Camus

Il vient d'être annoncé la publication prochaine de deux livres que j'attends avec beaucoup d'impatience.

Le dernier album dessiné par Fabrice Neaud, Alex et la vie d'après, date de 2008 ; son dernier livre en tant qu'auteur complet est le quatrième volume de son Journal, Les Riches Heures, sorti en 2002. Certes, il a publié une version augmentée du Volume 3 avec 50 pages inédites en 2010 mais cela reste peu. Autant dire que j'attends avec beaucoup d'enthousiasme la sortie du premier tome de sa nouvelle série. Plus question d'autobiographie ici ; il s'agira d'une série d'anticipation, Nu Men, découpée en tomes 48CC (48 pages cartonné en couleurs). Le premier tome, Guerre Urbaine, dont certaines planches furent exposées à Angoulême en 2010, est entièrement dessiné et est actuellement en cours de colorisation. Sa sortie est prévue pour janvier 2012...

Je considère les Églogues comme l'un des sommets de l’œuvre de Renaud Camus et l'une des œuvres les plus riches et les plus innovantes de la littérature francophone de ces cinquante dernières années. Il s'agit d'une série de sept volumes dont le cinquième, L'Amour l'automne, troisième tome de Travers, est sorti en 2007. Cet ouvrage atteignait une richesse, une beauté et une poésie incroyables. Vous comprendrez donc pourquoi j'ai hâte de découvrir Travers, coda, index et divers, dernier volume de Travers et avant-dernier tome des Églogues, annoncé pour novembre 2011.

En revanche, toujours rien d'annoncé comme nouveauté pour Chris Ware... Mais il ne faut pas être trop exigeant non plus...

mercredi 12 octobre 2011

Points de repère, tomes 2 et 3, de Pierre Boulez (2005)

De même que rien ne vaut un bon écrivain pour parler du roman (L’Art du roman de Milan Kundera est un des livres les plus riches que je connaisse sur la littérature romanesque, avec Mensonge Romantique et Vérité Romanesque de René Girard, bien sûr, mais ce dernier a un propos beaucoup plus ciblé), rien ne surpasse un bon musicien pour introduire à la musique (j’ai déjà décrit, ici ou , ce que je pensais des critiques professionnels).


Pierre Boulez a écrit des choses passionnantes sur la musique. Son point de vue s’est développé et a été nourri par sa triple expérience de compositeur, de chef d’orchestre (à la fois dans le choix des œuvres et dans leur exécution) et de leader d’opinion (en tant que polémiste ou que fondateur de l’Ircam, notamment).

Son domaine de prédilection est clairement délimité : il s’agit des quelques musiciens qui, du deuxième quart du XIXe siècle (le premier musicien, chronologiquement, à attirer véritablement son attention est Berlioz, si l’on omet quelques allusions à Bach et à Beethoven) à la seconde moitié du XXe, ont nettement innové, apportant à la musique savante occidentale, chacun à leur manière, des éléments véritablement nouveaux par rapport à leurs prédécesseurs (de Berlioz et ses innovations d’orchestration et de rythme aux découvertes les plus savantes des compositeurs de l’Ircam). Il n’accorde presque pas une ligne, si ce n’est au détour d’une réflexion lapidaire, aux nombreux musiciens, parfois fort talentueux pourtant, qui se sont contentés d’approfondir les chemins défrichés par d’autres. Qui donc figure dans ce panthéon ? Berlioz, cela a déjà été dit, Wagner, Mahler, Debussy, Schoenberg, Berg et Webern (la seconde trinité viennoise), Bartók, Stravinsky, Stockhausen, Messiaen, Ligetti, Berio ; dans une moindre mesure Liszt, Ravel, Varèse et quelques autres. Il est donc sélectif, très sélectif.

Ses textes sont courts, écrits dans une langue claire et concise. On peut distinguer trois grands thèmes, parfois enchevêtrés : les grands compositeurs, les grands enjeux de la composition musicale depuis environ 150 ans et la direction d’orchestre. À chaque fois, il parvient en quelques pages à mettre en avant les grandes problématiques du sujet abordé et à proposer ses solutions. Celles-ci, vivifiées par sa très riche expérience, sont, à la lecture, toutes très enrichissantes et, pour nombre d'entre elles, très convaincantes.

Je n’adhère pas à tout (il y a en outre bien des thèmes que je maîtrise beaucoup trop peu pour avoir un avis à leur sujet) mais deux points m’interpellent tout particulièrement.

En premier lieu, son refus absolu de la répétition (refus qu’il partage avec toute une génération de musiciens ayant été nourris dans les années 1940 et 1950 aux exigences du sérialisme). Schoenberg recommandait à ses élèves de ne pas inclure dans leurs partitions de passages qui auraient pu être écrites par le copiste. Certes, la reprise à l’identique a sans doute trop souvent été employée comme une facilité d’écriture. Mais la répétition ne peut-elle avoir parfois, dans certains cas précis, une utilité rhétorique (création d’un effet de transe, rassurant retour à un thème connu après d’aventureux développements, etc.) ?


Ce qui me frappe cependant encore bien davantage est son inintérêt profond pour toute formation d’improvisation (même s’il ne récuse pas toute utilisation du hasard, ce qui est très différent). Pour lui, ce mode de création musicale semble ne pouvoir avoir aucun intérêt artistique. Je n’entrerai pas dans de savantes considérations sur la nature du phénomène (l’improvisation peut-elle parfois être considérée comme de la composition instantanée ou est-ce un mode de création radicalement différent ?). Je reste perplexe devant un tel manque de considération. Lorsque j’écoute In a Silent Way, de Miles Davis, A Love Supreme, de John Coltrane, ou un raga improvisé par Hariprada Charausia, entre autres, je suis convaincu que l’improvisation donne parfois naissance à des morceaux superbes et probablement irréductibles à un acte de composition plus réfléchi. Pierre Boulez a cherché à récapituler ou à ouvrir de nombreux horizons nouveaux à la musique savante occidentale mais l’horizon mystérieux de l’improvisation lui resta toujours hermétique...

mardi 11 octobre 2011

Le festival des jardins de Chaumont-sur-Loire, la sacralisation des œuvres d’art et l’hypertrophie conceptuelle des commentaires

Chaumont-sur-Loire n’est probablement pas le plus beau ni le plus prestigieux des châteaux de la Loire. Une idée originale a cependant été développée pour en augmenter les attraits : depuis une vingtaine d'années, le parc de ce château accueille un festival annuel de jardins. Tous les ans, des artistes internationaux proposent des créations originales : le visiteur découvre ainsi plusieurs dizaines d’enclos de quelques mètres carrés chacun, contenant des jardins aux concepts originaux. À ces créations éphémères, il faut ajouter quelques œuvres pérennes dans les jardins permanents du parc du château. J’ai découvert ce festival pour la première fois cette année et je l’ai énormément apprécié : les quelques heures de promenade dans le parc permanent et dans les jardins temporaires constituent une expérience unique et très agréable : tous les quelques mètres, l’on découvre de nouvelles œuvres intégrées dans le paysage, l’on se retrouve dans un cadre totalement différent, où plantes et structures nous invitent à la contemplation la plupart du temps, à la rêverie souvent, à la réflexion parfois.

Deux éléments m’ont toutefois gêné lors de cette visite. Ils m’ont d’autant plus agacé qu’ils représentent, à mes yeux, deux travers particulièrement récurrents de l’art contemporain (en France tout au moins).

Les œuvres présentes dans les jardins cherchent la plupart du temps à s’intégrer dans leur milieu : nous voyons ainsi des plates-formes en bois, des cabanes, etc. Malheureusement, puisqu’il s’agit ici d’œuvres d’Art avec un grand A, il n’est pas possible de les toucher. Alors que ces œuvres ludiques présentes dans un jardin pourraient permettre au visiteur de s’approcher au plus près d’une œuvre d’art, de se familiariser, de se réapproprier en quelque sorte une partie de l’art contemporain, nous restons sur le schéma de la sacralisation de l’œuvre d’Art : celle-ci est un objet hors du commun, résolument « à part », que le commun des mortels ne peut approcher, alors que tout inviterait (sa fonction apparente, sa proximité, ses matériaux) à la toucher, à s’en servir.

Les jardins et les œuvres exposées sont tous accompagnés d’un panneau offrant à la lecture un texte explicatif. Un conseil : si vous voulez profiter des œuvres, ne lisez pas ces textes ! Plus d’une fois, leurs concepts abscons et tirés par les cheveux, leur métaphysique de bazar, leurs liens trop vagues et trop lointains avec les œuvres exposées, m’ont – presque – gâché la vision de celles-ci. Nous sommes ici, comme trop souvent, dans une optique stérile où la valeur des œuvres est estimée davantage en fonction de la longueur des exégèses savantes qu’elles permettent que de leur valeurs esthétique intrinsèque. Comme s’il ne pouvait s’agir d’une relation personnelle entre l’œuvre et le spectateur, mais qu’il fallait nécessairement passer par une complexe explicitation de concepts – plus ou moins – fumeuse pour apprécier une œuvre.

La sacralisation des œuvres et l’hypertrophie conceptuelle des analyses n’est pas propre au festival des jardins de Chaumont, loin s’en faut. Je les remarque trop souvent lorsque je m'intéresse à l'art contemporain et ne peux m'empêcher de penser qu'elles constituent un des obstacles majeurs à unemeilleure découverte des œuvres d'art actuelles par le grand public curieux...

dimanche 2 octobre 2011

(vue d'artiste), de Francis Masse (2011)

La carrière de Francis Masse dans la bande dessinée a quelque chose de fulgurant : brève mais intense.

Dans les années 1970 et 1980, les histoires courtes et absurdes de Francis Masse étaient publiées dans toutes les meilleures revues de bande dessinée ‘underground’ : l’Écho des Savanes (celui de Mandryka, qui n’a pas pratiquement rien à voir avec le revue actuelle du même nom), Métal Hurlant, Fluide Glacial, etc. On pouvait même lire ses pages de l’autre côté de l’Atlantique, dans la prestigieuse revue Raw d’Art Spiegelman et Françoise Mouly... L’humour si spécifique de Francis Masse, avec une bonne dose de ‘nonsense’, des ressorts comiques variés, allant des gags muets en une planche en récits plus longs saturés de texte, le dessin en noir et blanc mélangeant ‘gros nez’ contemporains et citations de gravures anciennes (ah, le charme de la "Venise sèche" des Deux du balcon), faisait merveille. Dans les années 1980, cet auteur hors norme s’est stabilisé, éditorialement parlant : il avait trouvé en À suivre un havre accueillant pour ses planches hors normes. Il y a publié en prépublication un de ses plus grands chefs-d’œuvre, Les Deux du balcon (imaginez un couple de Laurel et Hardy dissertant de mécanique quantique et de théorie de l’évolution ou de météorologie planétaire dans une pseudo-Venise de gravure…), La mare aux pirates et de nombreux récits courts. À la fin des années 1990, probablement lassé par l’incompréhension qu’il rencontrait hors d’un cercle réduit d’admirateurs, Francis Masse arrêtait la bande dessinée... En 2007, nous eûmes droit à une bonne surprise : ses récits inédits publiés dans À Suivre furent enfin collectés dans un nouveau recueil, L’Art Attentat.

Cette année, une nouvelle excellente surprise est arrivée : Francis Masse publie en nouvel album, (vue d'artiste) ! Masse est fasciné par la science et ses découvertes les plus récentes. Elle n'est pas, pour lui, une matière aride aux équations absconses mais une source infinie de poésie et de rêveries sans fin. De l'infiniment petit à l'infiniment grand, les mystères de la science constituent pour Masse l'origine d'émerveillements toujours renouvelés... Poète de la science, pourquoi pas ? Mais cet auteur pousse le défi jusqu'à vouloir faire partager ces sentiments en dessinant des bandes dessinées ! Déjà, dans Les Deux du balcon, ses deux personnages dissertaient pendant quelques pages sur certaines théories scientifiques, de la météorologie à la mécanique quantique. Et les découvertes les plus complexes devenaient sources d'éclats de rire !

Dans (vue d'artiste), Francis va encore plus loin : tout l'album relate les mésaventures de deux trous noirs (a-t-on déjà vu plus original, comme personnages de bande dessinée ?) et l'essentiel du discours est consacré à la cosmologie : désaccord de la relativité générale et de la physique quantique, Big Bang, théories des Cordes et des Boucles, etc. En se consacrant ainsi à un sujet unique, Francis Masse laisse une part plus belle aux explications scientifiques et moindre à l'humour : on appréhende mieux les richesses des théories scientifiques abordées, mais on rit probablement moins que dans Les Deux du balcon. Une autre ambition un peu folle de Francis Masse, dans cet album, est de tenter des représentations graphiques de quelques mystères de la science, des "vues d'artistes" (d'où le titre de l'album). Ses dessins (tout l'album est en couleurs directes) de la dualité onde/corpuscule ou de l'opposition entre la théorie des Cordes et celle des Boucles, par exemple, sont tout bonnement fascinants.

Avec cet album que l'on n'attendait plus Francis Masse repousse encore une fois les limites de la bande bande dessinée, tant graphiquement que par le sujet abordé. Il n'élargira, malheureusement, probablement pas beaucoup son lectorat mais nous livre un chef-d’œuvre inclassable et absolument hors norme.

N.B. : Au même moment, Les Deux du balcon sont réédités, chez Glénat, et non pas chez Casterman comme pour l'édition originale. Je ne peux m'empêcher de noter au passage que la "prestigieuse" maison d'édition Casterman, après avoir massacré quelques traductions dans sa collection Eacute;critures, avoir maltraité quelques classiques au gré de rééditions plus que hasardeuses, comme celles des Corto Maltese, abandonne maintenant certains des albums les plus prestigieux de son catalogue...

mardi 27 septembre 2011

Quelques réflexions sur Claude Debussy (1862-1918)

Je me replonge actuellement dans l’œuvre de Claude Debussy, à la fois directement, en écoutant sa musique, et indirectement, en lisant divers écrits de lui (des extraits de sa correspondance) ou à lui consacrés (notamment, Claude Debussy, la musique et le mouvant de Jean-François Gautier).

Je me suis fait quelques réflexions que je souhaitais partager ici.

En premier lieu, c'est un musicien toujours en mouvement. Jamais il ne répétait deux fois la même formule. Pelléas et Mélisande l’a rendu célèbre mais il s’est consciemment empressé, après cette œuvre, d’aller déchiffrer de nouvelles voies, refusant de se reposer sur ces lauriers pourtant durement acquis (près de 10 ans de composition…).

Je suis frappé par la quantité d’œuvres inachevées que Debussy : est-ce une conséquence du point précédent, de son souhait d’explorer sans cesse de nouveaux horizons, une marque de son perfectionnisme ? Toujours est-il qu’il a laissé en cours de composition des partitions très diverses, entre autres de nombreux projets d’adaptations littéraires (Edgar Allan Poe, William Shakespeare, etc.). La lecture de ses lettres laisse ainsi songeur et je me suis pris d’une fois à rêver de ce qu’il aurait pu faire de La Chute de la maison Usher ou de Comme il vous plaira...

Malgré son importance capitale dans l’histoire musicale, Debussy semble être un compositeur réellement isolé. Il revendique peu d’influences directes, si ce n’est d’anciens compositeurs un peu oubliés, Palestrina (1525-1594) au premier chef. Certes l’influence de Richard Wagner fut déterminante, que ce soit en positif, par ce qu’il en a retiré, ou en négatif, par ce qu’il en a explicitement rejeté. Dans l’ensemble toutefois, Debussy semble s’être tenu relativement à l’écart des nombreuses écoles qui agitaient le monde de la musique de son temps. De même, a-t-il vraiment connu des disciples ? On a pu parler de ‘debussysme’ ; mais, au-delà de l’effet de mode, ce terme a-t-il vraiment regroupé des successeurs du Maître ?

Plus généralement, l’importance de Debussy, son apport dans la musique occidentale ont longtemps eu beaucoup de mal à être appréhendés par les théoriciens de la musique. Pendant des décennies, et encore jusqu’à nos jours pour certains, l’histoire (avec un grand H) de la musique occidentale entre le XVIIe et le milieu du XXe siècle n’est qu’une progressive émancipation de la tonalité : est considéré comme novateur tout compositeur qui se rapproche plus de l’atonalité, puis du sérialisme, que ses prédécesseurs. Debussy n’entre que bien imparfaitement dans une telle lecture unidimensionnelle. Il a d’ailleurs fallu attendre la deuxième moitié du XXe siècle pour que les théoriciens perçoivent pleinement toute la richesse harmonique de ces œuvres. Debussy échappe par là à la lecture dominante, et très réductrice, de la l’évolution musicale, qui veut que toute progression rapproche des œuvres d’Anton Webern, perçues comme un aboutissement.

Bref, plus je découvre Debussy, plus je trouve son œuvre riche, unique et inclassable. Un plaisir toujours renouvelé...

jeudi 22 septembre 2011

Michel Serres et Astérix : Le ciel est-il tombé sur la tête du philosophe ?

Cela fait déjà un énorme "buzz" sur Internet ; après hésitation, je ne peux m'empêcher de réagir à mon tour à l'intervention récente de Michel Serres sur Astérix. Le philosophe a en effet parlé sur France Info de la bande dessinée de René Goscinny et Albert Uderzo le dimanche 18 septembre.

Il critique trois points : 1) « Tous les problèmes se résolvent à coups de poings » ; 2) il assimile la potion magique à de la drogue et à des produits dopants et en conclut donc que « les albums d'Astérix font l'éloge de la drogue » ; 3) le sort peu enviable réservé au barde Assurancetourix révèle pour lui un « mépris forcené de la culture ».

Bon. On peut passer sur le fait que ces critiques ne sont ni originales, ni récentes (je crois me souvenir que la série avait déjà essuyé ce type de commentaires du vivant de Goscinny). Passons également sur le fait que Michel Serres rejoint ainsi des cohortes de soi-disant pédagogues qui ont cherché à montrer le côté anti-éducatif de la bande dessinée (justifiant ainsi des décennies de censure le plus souvent aveugle et stupide).

Je vais rapidement essayer de reprendre les trois points évoqués par Michel Serres : 1) On ne peut nier l'importance de la force brutale dans les albums d'Astérix. Mais celle-ci ne suffit jamais. En effet l'intrigue de la quasi-totalité des albums part du principe que jamais les Romains ne pourront vaincre les Gaulois par la force ; dans chaque histoire, ceux-là mettent donc en œuvre des moyens autres de réduire la résistance de ceux-ci : il peut s'agir de la prise d'un otage (Astérix Légionnaire ou Astérix Gladiateur), de l'appât du gain (Obélix et Compagnie), de l'attrait du pouvoir (Le Cadeau de César), de la zizanie (dans l'album éponyme). Tout l'enjeu pour nos héros est donc de surmonter ces crises en faisant appel à leur courage, leur intelligence ou, surtout, leur amitié. 2) La potion magique comme métaphore de la drogue ? C'est un peu facile mais pourquoi pas. Cela pourrait être le symbole de bien d'autres choses : la volonté de résister, l'esprit d'équipe, etc. On peut noter que dans Astérix chez les Bretons, boire du thé, et non de la potion magique, suffit pour donner la force de vaincre les Romains. Et si parfois le courage, la foi dans sa cause et la cohésion suffisaient ? 3) La culture n'est en effet pas à l'honneur dans Astérix : les villageois préfèrent boire, rire, manger et se battre plutôt que d'écouter le barde. J'ai tendance à considérer qu'Assurancetourix a un rôle comique très similaire à celui de la Castafiore chez Tintin. Je ne sais pas si Michel Serres, tintinophile fervent a critiqué de la même façon dans l'œuvre d'Hergé un « mépris forcené de la culture » en évoquant la cantatrice.

Ces trois critiques sont donc un peu datées et très discutables. On aura compris qu'elles ne me convainquent pas mais si Michel Serres veut créer un buzz avec des attaques comme celles-ci, c'est son droit. Cela ne m'intéresse pas outre mesure mais cela ne me gène guère.

Ce qui me choque en revanche profondément, c'est le dérapage avec lequel Michel Serres conclut sa chronique ; il termine en effet en affirmant que les traits qu'il a relevés, « c'est l'éloge du fascisme et du nazisme ». Je ne m'appesantirai pas aujourd'hui sur le fascisme, aux contours idéologiques flous (il est suffisamment peu défini pour être resservi à toutes les sauces). Mais je voudrai rappeler à Michel Serres que le nazisme est une idéologie qui s'appuyait sur la pureté du sang allemand, sur la suprématie du peuple germanique et sur l'extermination des Juifs. Rappelons-lui également que le nazisme a mis en pratique ces principes au-delà de tout ce qui peut se concevoir, notamment par le biais de la « solution finale ». Évoquer ainsi le nazisme pour qualifier l'oeuvre d'Albert Uderzo, immigré italien, et de René Goscinny, juif, qui insistaient d'abord et avant tout sur la force de l'amitié, est tout bonnement scandaleux. Il est malheureusement trop courant que des esprits, pourtant réputés éclairés comme Michel Serres, tombent ainsi dans des délires verbaux dignes (ou plutôt indignes) des pires dérapages trollesques de forums Internet incontrôlés. Parler de nazisme en commentant l'oeuvre ou les actes d'une ou plusieurs personnes est une accusation d'une extrême gravité et qui, en principe, ne devrait être faite qu'avec la plus radicale prudence.

lundi 19 septembre 2011

Bande dessinée et création artistique (l'érosion progressive des frontières encore...)

J’ai lu, dans je ne sais plus quel ouvrage de Renaud Camus, une remarque générale sur la bande dessinée que je trouve, à la réflexion et malgré son caractère très général justement, fort pertinente : il reprochait à ce médium de se tenir à l’écart des réflexions nombreuses riches et nombreuses secouant le monde de l’art depuis plus d’un siècle (de mémoire, je crois qu’il conservait néanmoins un faible pour Tintin, sans doute en partie par nostalgie, et qu’il avait apprécié quelques oeuvres plus récentes, notamment le Journal de Fabrice Neaud).

Il est facile d’ignorer dédaigneusement ce type de points de vue sans réelle nuance, très globalisants, exprimés par quelqu’un qui connaît très peu la création contemporaine de bande dessinée (et qui ne prétend d'ailleurs pas la connaître outre mesure). Un tel jugement est forcément extrêmement réducteur et laisse de côté bien des richesses de la bande dessinée actuelle.

Il faut bien avouer cependant que la plupart des auteurs de bande dessinée semblent effectivement avoir pour modèles artistiques les romans de Balzac ou de Dumas (voire de Zola pour les plus politiques) du point de vue narratif et les peintures de Meissonier et de ses épigones pompiers sur le plan graphique (au moins pour les dessinateurs réalistes). Ils semblent ignorer très majoritairement les grandes interrogations qui ont parcouru le monde de l’art depuis la fin du XIXe siècle ; très peu paraissent avoir confronté leurs pratiques esthétiques à la remise en cause de la perspective ou des couleurs réalistes avec Cézanne, les Fauves ou les Cubistes, ou au questionnement plus radical touchant la peinture traditionnelle tout au long du XXe ; de même, bien peu de scénaristes semblent avoir pris conscience de la remise en cause de la notion traditionnelle de personnages et de récits des nouveaux romanciers, par exemple. La liste de sujets ainsi ignorés – au moins apparemment - dans leur pratique par les auteurs de bande dessinée pourrait être longue, je laisse d’autres personnes plus motivées et plus qualifiées que moi la dresser.

Certes, et bien heureusement, on peut citer quelques exceptions : au début du siècle dernier Lyonel Feiniger introduisait dans ses planches certaines innovations formelles des peintres avant-gardistes (avant de renoncer à la bande dessinée pour ne plus se consacrer qu'à la peinture...), Benoît Peeters connaît bien le Nouveau Roman, ce qui se voit – un peu – dans certaines de ses Cités obscures ; Edmond Baudoin, largement autodidacte en termes de bande dessinée, ne cesse d’interroger sa pratique à la lumière des œuvres et des théories de Pasolini, des peintres chinois et a même publié un livre dans lequel il confrontait sa pratique de la peinture et du dessin à l’œuvre et à la vie de Picasso (Picasso, l'oeil et le mot). Les éditions FRMK ont également publié des auteurs qui frottaient la bande dessinée aux pratiques artistiques contemporaines. On pourrait certainement citer de nombreuses autres exceptions intéressantes. Mais j’ai bien peur qu’il faille continuer à les considérer comme des exceptions.


Si l’intérêt du monde de la bande dessinée pour celui de l’art contemporain est relativement faible et la méconnaissance de celui-ci par celui-là est grande, il faut bien admettre que c’est largement réciproque (malgré de légers, et récents, progrès). Certes, depuis plusieurs décennies, la bande dessinée a fait son apparition dans les expositions et les salles de vente, mais sous quelles formes ? En première approche, je dénombrerai trois approches. Il peut s’agir d’articles de collection, plus marquants par leur rareté et leur importance historique (comme le montrent les records affichés par le numéro d’Action Comics avec la première apparition de Superman ou par l’édition originale de Tintin au pays des Soviets). Le Pop art a largement utilisé la bande dessinée comme source d’inspiration, mais il s’agit d’extraire des images sans intérêt esthétique particulier d’une sous-culture bon marché : Andy Warhol peignait des boîtes de soupe Campbell, Roy Lichenstein des comics, la considération esthétique pour les unes et les autres était probablement quasiment la même. Plus récemment, des auteurs ont pu vendre des planches ou des dessins à des prix plus qu’honorables, Enki Bilal en tête. Mais les achateurs sont alors plutôt des amateurs de dessin que rassure l’aspect farouchement réaliste et figuratif de ces illustrations ; et les œuvres les plus prisées sont généralement assez proches des canons de l’art pompier que je citais plus haut ; non seulement elles laissent de côté l’aspect proprement séquentiel de la bande dessinée au profit de son seul aspect pictural et ésthétique mais elles sont en outre assez loin, à mon avis, de ce qui se fait de plus intéressant actuellement, que ce soit dans le monde de l’art ou dans celui de la bande dessinée…


Il y aurait bien évidemment beaucoup d’autres choses passionnaNtes à écrire sur les rapports compliqué entre monde artistique et dans dessinée, de la passion tardive d’Hergé pour l’art contemporain à l’exposition Quintet qui regroupait en 2009 cinq auteurs de bande dessinée ayant pratiqué d’autres formes d’art, Francis Masse, Joost Swarte, Chris Ware, Stéphane Blanquet et Gilbert Shelton, en passant par les réflexions de Fabrice Neaud sur la création artistique contemporaine, notamment dans le quatrième volume de son Journal... Cela n'empêche pas que, malgré d'énormes avancées depuis des années, ces deux mondes sont encore fort éloignés l'un de l'autre, alors qu'un rapprochement serait probablement source d'enrichissement mutuel...