jeudi 30 août 2012

Pour en finir avec le travail, de Xavier Patier (1992)

Cet été, je me suis replongé dans un court essai vivifiant, Pour en finir avec le travail, de Xaxier Patier. C'était doublement d'actualité, en cette saison de vacances et en cette période de hausse continue du chômage...

Par certains aspects, et malgré d’importantes différences entre ces deux livres et entre ces deux auteurs, cela m'a fait penser à un essai de Renaud Camus consacré à un sujet similaire, Qu'il n'y a pas de problème de l'emploi, publié en 1994.

Il ne s'agit pas d'essais sociologiques solidement étayés scientifiquement, avec force diagrammes et tableaux statistiques, ni de bases pour des programmes politiques (Renaud Camus ne s'était pas encore lancé ouvertement dans une carrière politique discutable). Ces courts essais contiennent quelques idées souvent paradoxales voire provocantes, presque toujours enrichissantes, sur le travail tel qu'il est considéré dans notre société contemporaine. Que l'on ne se méprenne pas : ni Xavier Patier, ni Renaud Camus ne font l'éloge de la paresse ou du ne rien faire. Ils déplorent en revanche la sacralisation du travail (principalement sous sa forme salariée) et la dévalorisation de toute activité non rémunérée, quel que soit l'apport de celle-ci à l'individu ou à la société ; ils protestent contre le dogme du « Hors du travail salarié, point de salut » qui met au ban de la société les chômeurs, voire les femmes au foyer et les retraités (ceux-ci étant tolérés comme consommateurs parfois relativement nantis). Xaxier Patier commence par s'interroger sur l'utilisation qui a été faite des gains de productivité énormes effectués depuis des décennies. En s'appuyant sur quelques anecdotes truculentes et instructives, il critique quelques tendances de la société française qui, notamment en imitant avec trop peu de recul certains modèles étrangers, ont fait évoluer les notions de travail et de loisir pour les encadrer dans des limites rigides et peu épanouissantes pour chaque individu.

Cet essai ne révolutionne pas forcément la métaphysique du travail, il n'apporte pas de solutions immédiates au problème du chômage. Mais, grâce à ses questions bien posées, par ses mises en perspective historiques, à l'aide de ses paradoxes assumés, il permet de réfléchir sur de nouvelles bases à un sujet compliqué et d'une importance capitale pour notre société, celui de l'occupation de chacun de ses membres.

dimanche 5 août 2012

Eté...

L'été est là, les vacances également. Il est probable que je n'alimente pas beaucoup ce blog pendant les prochaines semaines.

D'autant plus que je me suis mis dans la tête de créer une version de ce blog adaptée pour les lecteurs anglophones. Cela s'appelle "Comics, French side" et c'est disponible ici...

lundi 23 juillet 2012

God and Science, Return of the Ti-Girls de Jaime Hernandez (2012)

For English-speaking readers, a translated version of this review is available here, on the English adaptation of this blog.

God and Science est la compilation des récits de Jaime Hernandez publiés dans les deux premiers numéros de Love and Rockets: New Stories, augmentés de 30 nouvelles pages. Lorsque je l'avais découvert lors de sa publication initiale en feuilleton, je n'avais pas été pleinement convaincu. Mais en le lisant de nouveau, dans cette nouvelle version augmentée, j'ai dû me rendre à l'évidence : ce récit, comme très souvent chez les frères Hernandez, est beaucoup plus riche qu'une apparente simplicité pourrait le laisser penser ; encore une fois Jaime Hernandez a réussi à me surprendre et à livrer un excellent livre. Il nous offre un récit en mille-feuilles, chaque couche en cachant une autre, plus savoureuse encore...

Ce récit de super-héroïnes est clairement pour Jaime l'occasion de rendre hommage à des comics qui l'ont fortement influencé et de dessiner des corps féminins en action, notamment au cours de nombreuses scènes de lutte. Comme dans Whoa, Nellie! qui se déroulait dans le monde de la lutte féminine, Jaime donne libre cours à son envie de dessiner des corps féminins courant, volant, tombant, donnant des coups, luttant au corps à corps, etc.

Au-delà d'un simili remake de Whoa, Nellie! une douzaine d'années après, God and Science est un récit de super-héros complexe et bien mené. Comme Alan Moore dans Supreme, Jaime Hernandez multiplie les flashbacks pour donner vie à tout un monde de super-héros, avec super-vilains à foison, super-héroïnes variées aux pouvoirs et aux psychologies divers, ayant vécu des aventures extraordinaires, dans des camps identiques ou opposés. Ces super-héroïnes qui ne vivront probablement pas de nouvelles aventures au-delà de celles contenues dans cet album d'une centaine de pages, nous avons pourtant l'impression que nous leur connaissons des péripéties et des mésaventures sans nombre et que leur univers est aussi riche que bien d'autres super-héros crées il y a plusieurs décennies (le simple fait d'appeler cet album Return of the Ti-Girls, alors qu'il s'agit de leur première apparition dans un comics du monde "réel", mais non leur première apparition dans un comics du monde des Locas, reflète bien ce cette mise en abyme)...

Ces super-héroïnes vivent donc une aventure passionnante avec tous les charmes que ce genre peut nous offrir : aventures cosmiques et danger menaçant l'existence de mondes entiers, voyages temporels et pouvoirs immenses, retournements d'alliances et doutes existentiels. Jaime Hernandez connaît les comics de super-héros et sait mettre en avant les charmes du genre.

God and Science est également une part intégrante de l'univers habituel de Jaime, celui de Locas. Nous retrouvons donc avec plaisir Maggie, responsable d'appartements, fan de comics (c'est d'ailleurs cet aspect qui justifie son inclusion dans l'histoire : Maggie lit les aventures des super-héroïnes qu'elle rencontre et peut ainsi les renseigner sur les forces et faiblesses de leurs ennemis) et acceptant peu à peu sa vie de quadragénaire rangée. Angel, une de ses nouvelles amies, est au centre du récit. Mais, surtout, God and Science est la conclusion des tribulations d'un des personnages majeurs de la saga Locas, Penny Century. Comme il l'avait fait avec le personnage d'Izzy dans Ghosts of Hoppers, Jaime apporte ici un terme aux nombreuses tribulations de Penny Century, dont les quêtes, souvent compliquées, semblent trouver un aboutissement ici.

Et ce n'est pas encore tout. Je ne serai pas complet si j'oubliais de souligner que cette bande dessinée est également une superbe démonstration de l'art de Jaime de dessiner conversations intimes, sentiments mêlés et doutes existentiels. Il faut voir les regards de ses personnages, les expressions de leur visage, leurs mouvements corporels pour de rendre compte à quel point la bande dessinée est un médium riche pour décrire la psychologie de personnages complexes ! L'épilogue, notamment, met en scène de façon extrêmement subtile trois personnages féminins, une femme mûre, une jeune femme et une enfant. Nous assistons à un jeu de secrets murmurés, entendus, cachés ou divulgués... Après quelques cases de regards entr'aperçus, de moments d'intimité partagés, plus personne ne sait exactement qui sait quoi... Une seule certitude : Jaime Hernandez est vraiment un des plus grands artistes de la bande dessinée.

jeudi 19 juillet 2012

Les 30 ans de Love and Rockets des frères Hernandez et le Comic-Con de San Diego

Deux événements majeurs viennent de se dérouler dans le monde des comics aux États-Unis. On ne peut pas dire qu'ils aient fait grand bruit de ce côté de l'Atlantique (vous me direz que lorsqu'il s'agit d'un événement touchant la bande dessinée francophone, la presse française n'en fait guère mention non plus...).

Le plus important à mes yeux est le 30e anniversaire de Love and Rockets, cette fantastique œuvre collective des frères Hernandez (Jaime, Gilbert et, dans une moindre mesure, Mario). J'ai déjà écrit à maintes reprises tout le bien que je pense de Jaime et Gilbert Hernandez. Sous des dehors souvent assez classiques (Locas, de Jaime, ressemble à s'y méprendre à un gigantesque soap opera et les récits de Palomar, Luba ou Fritz, de Gilbert Hernandez, passent du soap opera à la série B la plus frontale), Love and Rockets est une manifestation sans guère d'équivalent de la richesse du média bande dessinée. Ces récits repoussent sans arrêt les limites de celui-ci, tant sur le plan narratif (The Love Bunglers, dernier récit en date de Jaime, par exemple, est porteur d'une charge émotionnelle exceptionnelle) que formel (Love and Rockets X, de Jaime Hernandez, est ce que je connais de plus évolué dans l'art de l'ellipse en bande dessinée).

Ces deux frères sont encore peu reconnus en France, malgré la publication de leurs œuvres par quelques courageux éditeurs francophones (Comics USA, Rackham, Le Seuil, Vertige Graphic, Panini, Delcourt...), alors qu'ils bénéficient en Amérique du Nord d'une aura d'auteurs cultes. Ils jouissent d'une reconnaissance critique énorme (dans sa liste des 100 meilleurs comics du XXe siècle, The Comics Journal cite trois récits de Jaime et deux de Gilbert ; leurs œuvres étant classées parmi les premières, juste après les grands classiques des comics nord-américains). On pourra avoir un aperçu de la ferveur critique dont ils sont entourés sur ce blog. Ils sont également extrêmement reconnus par la plupart des auteurs de comics indépendants qui reconnaissent en eux deux de leurs plus doués et plus marquants représentants.

L'autre événement récent est la convention des comics (Comic-con) qui a lieu tous les ans à San Diego. Le plus proche équivalent sur nos rivages est probablement le festival d'Angoulême, même si le Comic-con de San Diego a sans doute davantage un aspect de grande kermesse. Les frères Hernandez y étaient, pour y fêter le 30e anniversaire de Love and Rockets et y présenter leurs dernières oeuvres : le 5e volume de Love and Rockets: New Series, à paraître à l'automne, le premier numéro de Fatima, the blood spinners, série B, apparemment assez gore, de Gilbert, et God and Science: Return of the Ti-Girls, compilation en album du récit de super-héroïnes publié par Jaime dans les deux premiers numéros de Love and Rockets: New Series (que je devrai recevoir dans les prochains jours...).

mardi 3 juillet 2012

Participez au financement d'un film documentaire sur Edmond Baudoin, Eloge de l'impuissance

J'ai reçu tout à l'heure un mail me parlant d'un projet de long métrage documentaire consacré à Edmond Baudoin, Éloge de l'impuissance. Ce film, en cours de réalisation, semble être une sorte de portrait de cet auteur, entre son village, Villars-sur-Var, Nice et son atelier parisien. Un portrait effectué apparemment par petites touches, à la recherche de l'humanité de son modèle, un peu similaire à ce que Baudoin a fait dans quelques-uns de ses albums, Couma Acò et Piero notamment. L'objectif de sa réalisatrice serait de sortir ce film en salles en 2013. Pour cela, il lui faut trouver un complément de financement. Une campagne de financement participatif a donc été lancée pour financer une partie des frais de montage image et de la musique. Une belle présentation du film et les détails pratiques sont disponibles sur ce site.

En 2010, Baudoin m'avait fait la joie d'accepter de passer du temps avec moi pour un entretien. J'ai également eu le plaisir de le rencontrer plusieurs fois en dédicace. Je peux donc vous assurer que c'est toujours un immense plaisir de l'entendre parler et de le voir dessiner. Voilà pourquoi je recommande chaudement à tous les amateurs de ce grand auteur d'aider à la réalisation de ce film que j'ai hâte de découvrir...

Blogs Ego comme X : La fantasiologie de Lucas Méthé

J'avais lu, il y a quelques jours, une nouvelle qui m'avait alléché sur le site d'Ego comme X : en plus des blogs déjà en ligne, on nous annonçait la prochaine mise en ligne de blogs de Fabrice Neaud et de Lucas Méthé ! Je viens de découvrir aujourd'hui les trois premières livraisons du blog de Lucas Méthé, intitulé La Fantasiologie. 11 pages en sont déjà disponibles.

Ce récit joyeusement délirant fait suite à Spirou et Fantasio au musée des pipes, autre récit inédit et disponible uniquement sur le site d'Ego comme X. On retrouve donc dans La Fantasiologie Spirou, Fantasio et Spip tels que les voit Lucas Méthé. L'auteur ayant œuvré sur ces célèbres personnages dont Lucas Méthé se rapproche le plus, tant pour la psychologie des personnages que pour le dessin, est très certainement Jijé : Fantasio est un doux rêveur fantaisiste, voire complètement foldingue, Spirou est souvent désemparé devant les élucubrations de son ami, Spip râle... Le tout est raconté avec un dessin très vif, très enlevé, parfois à la limite du croquis.

Loin de son image d'auteur intellectuel, voire parfois un peu aride, qu'ont pu contribuer à véhiculer les exigeants, et excellents, Ça va aller et L'Apprenti, Lucas Méthé nous montre qu'il est également capable de nous offrir une joyeuse et vive pochade. Le propos n'est cependant pas aussi anodin qu'il peut sembler au premier abord. Dans ces fantasques démêlés de Fantasio pour trouver un mode de vie en ligne avec ses aspirations, transparaît une interrogation sur la difficile adéquation entre le souhait idéaliste de vivre en conformité avec ses principes et la dure réalité du monde actuel et de nos propres capacités.

Après ce blog très agréable, il ne nous reste plus qu'à espérer la prochaine mise en ligne de celui de Fabrice Neaud. Celui a de très nombreuses pages disponibles dans ses cartons, extraites de son Journal direct ou de potentiels futurs volumes de son Journal. Je souhaite vivement qu'il en partage quelques-unes avec nous sur le site d'Ego comme X.

mercredi 27 juin 2012

Albert Uderzo, influences, styles et encrage

Malgré le succès phénoménal d'Astérix, le style d'Albert Uderzo dans cette série reste résolument à part. Certes, le style humoristique franco-belge, dit à "gros nez", est en grande partie issue d'une synthèse du dessin d'André Franquin et de celui d'Albert Uderzo. Il n'en reste pas moins que si on le compare aux deux autres grands maîtres de la bande dessinée francophone que sont Hergé et Franquin, il est plus difficile de tracer la généalogie et les suiveurs du style d'Uderzo.

Hergé a été clairement influencé par McManus (La Famille Illico, ou Bringing up father en version originale) et Alain Saint-Ogan (Zig et Puce). Et son influence fut grande parmi les dessinateurs issus de son studio ou publiant dans le journal de Tintin. De même, Franquin fut très influencé par son maître Jijé, des mains duquel il reprit Spirou, et son influence fut grande, voire écrasante dans bien des cas, pour les dessinateurs humoristiques publiant dans le journal de Spirou.

Rien de tel pour Uderzo : ses influences sont moins connues et il n'eut pas de suiveur aussi flagrant que ceux de Hergé ou de Franquin. Son style fait encore figure d'anomalie magnifique, sans ascendance claire et sans descendance flagrante, dans le paysage de la bande dessinée francophone.

En ce qui concerne ses influences, Uderzo n'a jamais caché l'importance de Walt Disney (et notamment du Mickey de Floyd Gottfredson) sur sa vocation. Mais Walt Disney eut également une influence très forte sur la vocation de Hergé ou Franquin (ce dernier ayant initialement rêvé de travailler dans le dessin animé). Si l'on veut chercher une des origines de la spécificité du style d'Uderzo, il faut plutôt chercher du côté des dessinateurs réalistes de l'âge d'or des comic strips américains, Alex Raymond en tête, Leonard Starr ou Stan Drake, entre autres, ensuite. Il n'est pas anodin qu'Uderzo ait dessiné quelques pages de Captain Marvel Junior (en 1950) ainsi qu'une histoire complète, Clairette, sur scénario de Jean-Michel Charlier, dans Paris Flirt (!) en 1957-1958. Ce récit à l'eau de rose était inspiré, pour le scénario comme pour le dessin, des strips romantiques américains et de leur réalisme photographique. C'est à l'école de ces maîtres américains du noir et blanc qu'Uderzo forgea son style réaliste, avec une grande maîtrise des cadrages les plus variés, une grande sûreté et une grande précision du trait, un encrage fin et précis.

Cet héritage ne fut pas forcément visible tout de suite dans Astérix. ALbert Uderzo réserva pendant quelques années cette assurance technique et ce trait sec et précis à ses séries réalistes, Tanguy et Laverdure notamment (entre 1959 et 1966). Cependant lorsque, pris par le succès d'Astérix, Uderzo arrêta toutes ses autres collaborations au profit de sa série phare, ses différents styles fusionnèrent en un seul. Il intégra alors la force de son desin réaliste au sein d'Astérix. À partir de cette époque, le trait d'Astérix se fit plus fin, l'encrage plus subtil. On arrive alors assez vite à un encrage aux traits extrêment peu épais, notamment dans les décors. Ceci est peu habituel dans un dessin humoristique où la schématisation des traits va souvent de pair avec un trait un peu plus épais. Je viens ainsi de relire Astérix en Hispanie. Quelle finesse dans le traitement des paysages de montagne ! quelle subtilité dans la peinture des flots marins ! Cette intégration du style réaliste photographique issu des meilleurs auteurs américains et du dessin humoristique le plus caricatural donna des résultats fantastiques et inimaginables auparavant : comment concilier dans une même bande l'exagération difforme du personnage d'Obélix, avec ses bras et ses jambes atrophiés (ce personnage, vu ses proportions, ne peut pas croiser les jambes, à peine les bras !), avec la dignité de Jules César, rendue par un réalisme à peine caricaturé et un encrage d'une grande précision. Cette conciliation des extrêmes se fait pourtant sans difficulté apparente dans les albums d'Astérix, avec un sommet dans Astérix chez les Belges.

C'est ainsi, en fusionnant des styles d'origines extrêmement diverses, du schématisme humoristique de Floyd Gottfredson au réalisme photographique d'Alex Raymond, qu'Albert Uderzo parvint dans Astérix à un style si original et si riche, alliant la force humoristique du dessin le plus caricaritural à la sûreté de trait et à la finesse d'encrage des meilleurs dessinateurs réalistes.