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dimanche 26 octobre 2014

L'intégrale du Copyright, de Jean-Claude Forest (1952-1953), enfin disponible

Le Copyright de Jean-Claude Forest est paru dans Vaillant du n° 388 (19 0ctobre 1952) au n°410 (22 mars 1953). C'était 10 ans avant les débuts de Barbarella dans les pages de V Magazine ; Jean-Claude Forest était encore presque un débutant, ayant fourni ses premiers travaux professionnels quelques trois ans auparavant. Ces planches, à ma connaissance jamais rééditées, étaient bien entendu introuvable depuis des décennies. Nikita Mandryka, qui a toujours dit avoir été fortement influencé par cet animal fabuleux et absurde lorsqu'il créa son non moins fabuleux et absurde Concombre Masqué ("Cette lecture a déterminé mon destin de dessinateur de petits mickeys pour la vie", écrit-il lui-même avec son habituel sens de la mesure), vient de mettre en ligne sur son site Internet l'intégrale des planches du Copyright ! Un très grand merci à lui ! C'est disponible ici. J'en profite d'ailleurs pour signaler que ce site Internet est extrêmement riche, Mandryka y mettant en ligne de très nombreuses de ses planches (malheureusement peu et mal rééditées par ailleurs).

Le Copyright est un animal fabuleux, qui peut notamment tirer tout ce qu'il veut de la poche qu'il a sur le ventre ; son mot préféré est "Varlop". Les neuf premières pages (intitulées Le Copyright) narrent ses aventures en Capsulie. Il y échappe sans cesse aux personnes cherchant à le capturer pour toucher une récompense, "le Bigleux" en tête... Les 14 demi-planches suivantes (intitulées Les Aventures du Copirit) changent complètement de registre : le Copyight se retrouve chez les Clapotis, une famille moyenne habitant un pavillon de banlieue. Bien entendu, il y fait régner un désordre certain.

Il s'agit certes d'une œuvre de jeunesse et il faudra encore quelques années pour que Jean-Claude Forest laisse éclore tout son talent, dans le dessin comme dans les textes. Ces aventures délirantes n'en sont pas moins très savoureuses et nous font découvrir avec plaisir les (presque) premiers pas d'un futur auteur de tout premier plan.

mercredi 20 novembre 2013

Dans l'enfer des hauts de page, de Yann & Conrad (2013)

Les années 1970 constituent une période en demi-teinte dans l'histoire du Journal de Spirou. Ses pages étaient remplies en grande partie par un certain nombre d'auteurs, parfois relativement talentueux, mais qui étaient loin d'égaler leurs glorieux anciens, les pionniers qui avaient fait la gloire du journal dans les années 1950 et 1960 : Jijé, André Franquin, Morris, Peyo... Au début des années 1980, quelques jeunes loups arrivèrent, très admiratifs des gloires des années 1950 et 1960, beaucoup moins respectueux envers leurs aînés des années 1970. Plusieurs de ces jeunes auteurs avaient un talent certain, qui leur ouvrirait la voie d'une carrière à succès : Yann, Conrad, Hislaire, Frank Pé, etc. Le rédacteur en chef de l'époque, pour dynamiser le journal, leur laissa les clés de l'animation de l'hebdomadaire. Cela consistait notamment à dessiner quelques strips dans les hauts de page. Yann et Conrad s'en donnèrent à cœur joie. C'était l'époque où Yann se faisait remarquer par un humour corrosif qui ne respectait presque rien (l'antiracisme, l'homosexualité, les auteurs installés, tout y passait) ; c'était souvent très réussi. Conrad avait déjà son style très enlevé, digne héritier de Franquin, en plus incisif peut-être. Cela donna lieu à plusieurs centaines de strips très drôles qui s'en prenaient aux valeurs et aux auteurs traditionnels de l'hebdomadaire, en s'inspirant souvent de l'aventure du Trombone Illustré, pilotée quelques années avant par André Franquin et Yvan Delporte. Ces strips n'avaient jamais été collectés intégralement en album et méritaient amplement une publication en intégrale.

Une publication en intégrale, oui. Mais pas comme celle que vient de sortir Dargaud. Certes la couverture est cartonnée et l'impression de bonne qualité ; mais le soin apporté à ce livre s'est arrêté là. Pour le reste, l'éditeur s'est contenté du plus bas minimum. Cette intégrale reprend d'abord les pages de Huit mois dans l'enfer des hauts de pages, un opuscule très réussi édité par les éditions Schlirf dès 1981, qui relatait l'aventure de ces hauts de page avec quelques-uns des strips. Mais Dargaud édite les strips en plus petit (c'est parfois à la limite du lisible) et a même modifié un texte pour le mettre à jour, mais en laissant la signature de l'auteur original de ce texte, Yvan Delporte, pourtant mort aujourd'hui depuis des années. Le reste de l'intégrale Dargaud est constitué de la suite des autres trips (en en oubliant d'ailleurs quelques-uns) sans aucune contextualisation. Il aurait pu sembler utile au moins de regrouper les strips par numéro de Spirou, voire de signaler pour certains d'entre eux au-dessus de quelles pages ils étaient publiés, ce qui permet de mieux les comprendre. À l'extrême limite (mais là, je sais que je vais trop loin dans la mesure où cela aurait demandé de rédiger quelques textes ad hoc...), on aurait pu imaginer d'ajouter quelques courtes lignes pour décrire succinctement quelques séries dont aimaient se moquer Yann et Conrad, car certaines sont aujourd'hui un peu oubliées... Non, rien de tout cela.

Cela me rappelle un peu l'intégrale des années Pilote du Concombre Masqué, éditée également par Dargaud, que je lis en parallèle. La bande dessinée de Mandryka est bien évidemment exceptionnelle mais l’appareil critique est aussi indigent (ce qui est moins grave, certes, dans le cas du Concombre Masqué, car ses aventures se suffisent à elles-mêmes et ne requièrent pas nécessairement d'explications annexes). Fin de la parenthèse.

Je vous encourage donc à (re)découvrir ces hauts de page très amusants. Mais pas nécessairement dans l'album de Dargaud. On peut trouver en ligne sur Internet une intégrale plus complète de ces strips avec des commentaires de remise dans le contexte tout à fait pertinents...

mardi 13 novembre 2012

Le Garage Hermétique, de Moebius (1976-1979), réédition et contextualisation

Les Humanoïdes Associés cherchent à faire fructifier leur patrimoine. Ils publient ainsi, en prévision des fêtes, plusieurs rééditions d’œuvres phares de leur catalogue, en grand format et à des prix… élevés. Au premier rang de ces rééditions figure Le Garage Hermétique de Moebius. Lire cette œuvre majeure en format 30 x 40 est sans doute agréable, mais à près de 70 euros, on peut se permettre d’y réfléchir à deux fois… C’est probablement un cadeau idéal pour les sexagénaires qui ont découvert cette bande dessinée en feuilleton dans Métal Hurlant et qui en parlent avec des trémolos dans la voix depuis cette époque bénie de leur jeunesse... Mais pour les autres ? D’autant plus qu’à ce prix-là, on se trouve clairement face à un livre de luxe. Ne serait-ce pas alors la moindre des choses que Les Humanoïdes Associés mettent un peu de soin à cette édition, au lieu de se contenter d’une reproduction à l’identique (format mis à part) des éditions précédentes, comme il me semble que ce soit le cas ? D’autant plus que ces éditions étaient marquantes par la pauvreté de l’appareil éditorial, se contentant d’une introduction, certes intéressante, mais relativement famélique. Or Le Garage Hermétique est une œuvre majeure de bande dessinée francophone, certes, mais dont la richesse n’est pas forcément complètement apparente à un lecteur d’aujourd’hui.

L’élément qui demeure frappant au tout premier abord dans le Garage Hermétique est la variété des styles de dessins utilisés et, surtout, la force et la beauté de ces dessins. À chaque feuilletage, je reste captivé par la magnificence de ces illustrations en noir et blanc (ma version est effectivement en noir et blanc ; les couleurs, ajoutées après, n’ont pas toujours été un plus vraiment positif), la force des compositions, la richesse des mondes qui prennent vie sous mes yeux. Au-delà de cette beauté, l’album peut dérouter : le récit n’a clairement ni queue ni tête, je confonds les personnages, je ne comprends pas grand-chose aux péripéties et, pour tout dire, je décroche le plus souvent très rapidement de l’ « intrigue ». Moebius n’a certes jamais été un grand scénariste mais ses albums ont parfois été plus clairs que celui-ci tout de même. On peut lire généralement en introduction (mêmes les plus succinctes, celles dont Les Humanoïdes associés consentent à doter la plupart leurs rééditions) que ce récit a été totalement improvisé. Fort bien mais en 2012 cela n’a pas grand-chose d’extraordinaire : l’improvisation a pleinement pris sa place dans les méthodes possibles d’écrire un scénario, et une œuvre comme les Carottes de Patagonie de Lewis Trondheim, par exemple, est là pour en témoigner.

Oui mais voilà, le Garage Hermétique ne date pas d’hier et bien des œuvres, bien des habitudes auxquelles le lecteur de 2012 est habitué n’existeraient peut-être pas si cette œuvre séminale n’avait pas vu le jour. Pour bien apprécier la richesse du Garage Hermétique et son importance pour l’évolution de la bande dessinée, une triple contextualisation est nécessaire : remise dans le contexte de l’histoire du magazine Métal Hurlant, remise dans le contexte de l’œuvre de Moebius, remise dans le contexte de l’histoire de la bande dessinée francophone.

Remise dans le contexte de l’histoire du magazine Métal Hurlant tout d’abord. Ce magazine, créé par Moebius, Philippe Druillet et Jean-Pierre Dionnet en 1975, connut une existence relativement courte (1975-1987) mais eut une très grande influence, allant jusqu’à avoir une déclinaison américaine (Heavy Metal) et à être à l’origine de deux longs-métrages (en 1981 et en 1999) et d’une série télévisée (en 2012). Pendant les premières années au moins, Moebius en fut clairement un des artisans principaux. Il en orna la première couverture d’un dessin magnifique et marquant (ce dessin est notamment repris régulièrement par Jean-Christophe Menu dans certains de ses récits pour symboliser le foisonnement créatif des années 1970). Pendant les cinq premiers numéros, il offrit les récits complets d’ Arzak (attention, l’orthographe du nom du récit variait à chaque fois). Puis, à partir du sixième numéro et jusqu’au numéro 41 (soit de 1976 à 1979), il publia dans chaque livraison un épisode de ce feuilleton délirant qu’était Le Garage Hermétique. Pendant toute la publication, ce récit fut probablement la colonne vertébrale de ce magazine, son œuvre centrale.

Remise dans le contexte de l’œuvre de Moebius ensuite. Moebius, en tant qu’auteur distinct de Jean Giraud, existait avant Métal Hurlant et avait même déjà dessiné quelques-unes de ses œuvres majeures : La Déviation et L’Homme est-il bon ? dans Pilote, Cauchemar Blanc dans l’ Écho des Savanes, Le Bandard Fou… Le Garage Hermétique apparaît à la fois comme une synthèse et un sommet de l’œuvre passée et future de Moebius. En effet, en variant de styles de dessins tout au long du récit, Moebius met en scène toutes les « manières » qu’il a ou qu’il va utiliser ; le style très hachuré du Bandard Fou, le grotesque de certaines de ses bandes pour Hara Kiri, le réalisme parfois presque académique de la Déviation, etc. Les dernières pages du Garage Hermétique font même apparaître le style très dépouillé qui sera développé dans les années suivantes dans La Dernière Carte (sous le nom de Jean Giraud, pour la série Blueberry), les deux derniers albums de la série L’Incal ou le cycle d’ Edena.

Remise dans le contexte de l’histoire de la bande dessinée francophone enfin. Bien des innovations du Garage Hermétique nous apparaissent aujourd’hui comme des évidences (c’est sans doute la marque de nombreuses œuvres innovantes marquantes). Il est nécessaire de se replacer dans le contexte de l’époque pour prendre conscience, au moins partiellement, de la déflagration que la parution de ce feuilleton a causée à l’époque. Le coup de tonnerre provoqué par ce récit sur ses lecteurs de l’époque eut en effet, à ma connaissance, très peu d’équivalent dans l’histoire de la bande dessinée francophone. Au milieu des années 1970, malgré l’œuvre de quelques pionniers (Jean –Claude Forest avec Barbarella bien sûr, Marcel Gotlib et Nikita Mandryka avec leurs bandes publiées dans l’ Écho des Savanes, etc.), la plupart des récits publiés étaient de facture relativement classiques : pagination encadrée, récit rationnel et cohérent, etc. Dans les premiers numéros de Métal Hurlant, Arzach avait déjà ouvert une brèche, avec ses histoires muettes en couleurs directes. Avec Le Garage Hermétique, Moebius semble aller encore plus loin dans le dynamitage des formes traditionnelles : l’histoire est complètement improvisée, Moebius se faisant même un malin plaisir à dérouter sans arrêt le lecteur d’un épisode à l’autre, bifurquant systématiquement dès qu’un semblant d’histoire cohérente ou attendue commençait à apparaître. Il montrait ainsi qu’une autre forme de récit était possible, non linéaire, ouvrant la voie à des œuvres originales, plus axées vers le rêve et la poésie que vers les intrigues traditionnelles. Cette leçon ne fut pas oubliée et donna lieu à une riche éclosion de bandes dessinées d’un genre nouveau, jusqu’à nos jours…

Si l’on souhaite que le Garage Hermétique conserve la place qui lui est due, celle d’une des œuvres les plus marquantes de la bande dessinée francophone, un jalon capital de son histoire, une telle mise en perspective est très probablement nécessaire. Sinon cet album risque de s’adresser principalement à des sexagénaires nostalgiques ; ce serait extrêmement dommage.

mercredi 24 octobre 2012

Les trois gloires de René Goscinny

35 ans après sa mort, René Goscinny continue de faire la une de l'actualité : nouveaux albums de Lucky Luke, nouvel essai qui lui est consacré et, surtout, sortie au cinéma d'un nouveau film d'Astérix. Mais ce n'est pas ces événements qui, à mon sens, sont les conséquences les plus intéressantes de son œuvre.

Je citerai aujourd'hui trois apports de René Goscinny au monde de la bande dessinée, du plus visible au moins connu et, peut-être, du moins important au plus important.

René Goscinny est d'abord un scénariste extrêmement talentueux, qui a écrit de nombreux albums très drôles, d'Oumpah-Pah à Astérix (avec Albert Uderzo), en passant par Spaghetti (avec Dino Attanasio), Lucky Luke (avec Morris), Iznogoud (avec Jean Tabary) et bien d'autres, et qui en a vendu des millions d'exemplaires.

Mais Astérix n'est pas seulement une des bandes dessinées les plus vendues dans le monde et une des séries humoristiques les plus réussies. C'est également, et c'est là le deuxième grand apport de René Goscinny à la bande dessinée, une des premières séries à viser explicitement un public autre que les enfants. Il faut se souvenir qu'à l'époque des débuts d'Astérix l'essentiel des séries visait essentiellement un public enfantin ; la série phare était Tintin. Bien que certains adultes se rendaient bien compte de la qualité des albums de Hergé, la cible explicite de ceux-ci était les enfants de 7 à 15 ans. Ceux-ci devaient être en mesure de tout comprendre aux tribulations du reporter à la houppe. René Goscinny et Albert Uderzo voulurent changer cela ; ils désiraient écrire des albums qui pourraient les faire rire eux-mêmes, ou d'autres adultes. Ils n'hésitèrent donc pas à introduire des jeux de mots et des allusions à l'actualité, des personnages, notamment féminins (Falbala en tête), ayant des défauts et des traits de caractère d'adultes, entre autres, qui n'étaient pas forcément compréhensibles par les lecteurs habituels de bande dessinée de l'époque. Pour la première fois dans la bande dessinée grand public, les adultes s'apercevaient qu'ils pouvaient lire ouvertement une bande dessinée, sans prétexter que c'était un livre qui appartenait à leurs enfants.

Le troisième apport majeur de René Goscinny à la bande dessinée, probablement le moins connu du grand public, mais peut-être le plus important fut son rôle de découvreur, de conseiller, de parrain (au bon sens du terme) pour toute une génération d'auteurs de bande dessinée. Très influencé par les auteurs de Mad, Harvey Kurtzman et ses amis, qu'il avait rencontrés aux États-Unis, il a su introduire en France leur humour fondé sur la dérision et le nonsense : il créa notamment les Dingodossiers avec Marcel Gotlib ; celui-ci sut retenir les leçons de son mentor et de ses amis américains en créant la Rubrique-à-Brac et Cinémastock, avec Alexis. En tant que rédacteur en chef de Pilote de 1963 à 1974 (en tandem avec Jean-Michel Charlier), il sut encourager une nouvelle génération de jeunes (ou moins jeunes) auteurs talentueux, Greg (qui y créa Achille Talon), Jean Giraud (avec Blueberry) qui devint Moebius, Jean-Claude Mézières et Pierre Christin (et leur bientôt célèbre Valérian), F'murrr (avec son délirant Génie des alpages), Claire Brétécher (avec Cellulite), Philippe Druillet, Fred et bien d'autres. Quand Hara Kiri fut interdit par la censure, il accueillit certains de ses auteurs, Gébé, Reiser, Cabu, dans les pages de Pilote. Il faut lire les numéros de Pilote de cette période pour se rendre compte à quel point René Goscinny avait su créer une équipe d'auteurs divers, talentueux et soudés. Les pages d'actualité, dans lesquelles les auteurs de l'hebdomadaire commentaient en commun l'actualité, font transparaître un fantastique esprit d'équipe et sont très souvent désopilantes.

Certes, il a eu ses limites. Son refus catégorique de tout ce qu'il assimilait à de la scatologie (pas de fesse dans Pilote) ou des récits trop contemplatifs ou personnels ont conduit certains des auteurs les plus talentueux de Pilote à quitter l'hebdomadaire pour fonder d'autres journaux. Mandryka se vit refuser par René Goscinny une histoire dans laquelle le Concombre Masqué regardait pousser des cailloux ; Gotlib voulait pouvoir dessiner des seins et des fesses et laisser libre cours à un humour parfois "pipi caca". Ils allèrent fonder L'Écho des Savanes avec Claire Brétécher. Mais ces auteurs, férus de psychanalyse, avaient probablement besoin de "tuer le père". Ils ne manquèrent pas, par la suite, de rappeler à maintes reprises tout ce que René Goscinny leur avait apporté.

Bref, René Goscinny fut probablement, au-delà même de son rôle d'auteur, une des personnalités les plus importantes de la bande dessinée franco-belge de la seconde moitié du XXe siècle. Il sut découvrir et encourager des auteurs novateurs dans des styles très différents ; il contribua fortement à faire apparaître une bande dessinée plus diverse, plus adulte, plus tournée vers le monde contemporain.

lundi 15 octobre 2012

Le Concombre Masqué et Le Monde Fascinant des problèmes, Nikita Mandryka (2009)

En 2009, Nikita Mandryka, célèbre créateur du Concombre Masqué et co-fondateur de l' Écho des Savanes, publiait Le Monde Fascinant des problèmes, nouvel album de son étrange personnage, dans une indifférence quasi-générale. Je dois avouer en tout cas que je n'avais pas du tout entendu parler de cet album au moment de sa sortie.

Et cette indifférence est fort regrettable ! En effet, au bout de près de 50 ans d'une carrière très riche, Nikita Mandryka n'a rien perdu de son imagination et de son humour.

Cet album est un grand n'importe quoi, pourrait-on affirmer. Certes. Mais dessiner n'importe quoi pendant quelques pages est une chose ; le faire tout au long de 60 pages très denses sans jamais lasser le lecteur en est une autre. En s'appuyant sur de nombreux jeux de mots, certes parfois à la limite du vaseux, en interprétant à la lettre les expressions les plus diverses, en faisant appel aux créations les plus exotiques du riche univers du Concombre Masqué, Mandryka parvient à "construire" un récit dans lequel les "rebondissements", le plus souvent inattendus, s'enchaînent sans temps mort. Le tout avec énormément d'humour (parfaitement absurde bien entendu) et quelques références bien pensées aux crises actuelles de notre société. Du grand par un grand monsieur...

P.S. : Cette lecture m'a donné envie de rechercher un peu sur Internet ce qu'il y avait autour du Concombre et je me suis aperçu que le site officiel du Concombre Masqué contient beaucoup d'information et de nombreuses planches... Bretzel liquide ! comme on dit là-bas...

dimanche 2 octobre 2011

(vue d'artiste), de Francis Masse (2011)

La carrière de Francis Masse dans la bande dessinée a quelque chose de fulgurant : brève mais intense.

Dans les années 1970 et 1980, les histoires courtes et absurdes de Francis Masse étaient publiées dans toutes les meilleures revues de bande dessinée ‘underground’ : l’Écho des Savanes (celui de Mandryka, qui n’a pas pratiquement rien à voir avec le revue actuelle du même nom), Métal Hurlant, Fluide Glacial, etc. On pouvait même lire ses pages de l’autre côté de l’Atlantique, dans la prestigieuse revue Raw d’Art Spiegelman et Françoise Mouly... L’humour si spécifique de Francis Masse, avec une bonne dose de ‘nonsense’, des ressorts comiques variés, allant des gags muets en une planche en récits plus longs saturés de texte, le dessin en noir et blanc mélangeant ‘gros nez’ contemporains et citations de gravures anciennes (ah, le charme de la "Venise sèche" des Deux du balcon), faisait merveille. Dans les années 1980, cet auteur hors norme s’est stabilisé, éditorialement parlant : il avait trouvé en À suivre un havre accueillant pour ses planches hors normes. Il y a publié en prépublication un de ses plus grands chefs-d’œuvre, Les Deux du balcon (imaginez un couple de Laurel et Hardy dissertant de mécanique quantique et de théorie de l’évolution ou de météorologie planétaire dans une pseudo-Venise de gravure…), La mare aux pirates et de nombreux récits courts. À la fin des années 1990, probablement lassé par l’incompréhension qu’il rencontrait hors d’un cercle réduit d’admirateurs, Francis Masse arrêtait la bande dessinée... En 2007, nous eûmes droit à une bonne surprise : ses récits inédits publiés dans À Suivre furent enfin collectés dans un nouveau recueil, L’Art Attentat.

Cette année, une nouvelle excellente surprise est arrivée : Francis Masse publie en nouvel album, (vue d'artiste) ! Masse est fasciné par la science et ses découvertes les plus récentes. Elle n'est pas, pour lui, une matière aride aux équations absconses mais une source infinie de poésie et de rêveries sans fin. De l'infiniment petit à l'infiniment grand, les mystères de la science constituent pour Masse l'origine d'émerveillements toujours renouvelés... Poète de la science, pourquoi pas ? Mais cet auteur pousse le défi jusqu'à vouloir faire partager ces sentiments en dessinant des bandes dessinées ! Déjà, dans Les Deux du balcon, ses deux personnages dissertaient pendant quelques pages sur certaines théories scientifiques, de la météorologie à la mécanique quantique. Et les découvertes les plus complexes devenaient sources d'éclats de rire !

Dans (vue d'artiste), Francis va encore plus loin : tout l'album relate les mésaventures de deux trous noirs (a-t-on déjà vu plus original, comme personnages de bande dessinée ?) et l'essentiel du discours est consacré à la cosmologie : désaccord de la relativité générale et de la physique quantique, Big Bang, théories des Cordes et des Boucles, etc. En se consacrant ainsi à un sujet unique, Francis Masse laisse une part plus belle aux explications scientifiques et moindre à l'humour : on appréhende mieux les richesses des théories scientifiques abordées, mais on rit probablement moins que dans Les Deux du balcon. Une autre ambition un peu folle de Francis Masse, dans cet album, est de tenter des représentations graphiques de quelques mystères de la science, des "vues d'artistes" (d'où le titre de l'album). Ses dessins (tout l'album est en couleurs directes) de la dualité onde/corpuscule ou de l'opposition entre la théorie des Cordes et celle des Boucles, par exemple, sont tout bonnement fascinants.

Avec cet album que l'on n'attendait plus Francis Masse repousse encore une fois les limites de la bande bande dessinée, tant graphiquement que par le sujet abordé. Il n'élargira, malheureusement, probablement pas beaucoup son lectorat mais nous livre un chef-d’œuvre inclassable et absolument hors norme.

N.B. : Au même moment, Les Deux du balcon sont réédités, chez Glénat, et non pas chez Casterman comme pour l'édition originale. Je ne peux m'empêcher de noter au passage que la "prestigieuse" maison d'édition Casterman, après avoir massacré quelques traductions dans sa collection Eacute;critures, avoir maltraité quelques classiques au gré de rééditions plus que hasardeuses, comme celles des Corto Maltese, abandonne maintenant certains des albums les plus prestigieux de son catalogue...

lundi 9 mai 2011

Ma bédéthèque idéale (7) : Séance de rattrapage

J'ai dressé la liste, dans six messages, de ma « bédéthèque idéale ». Bien entendu, une liste comme celle-ci n'est jamais tout à fait close. J'en ai exclu certains titres après beaucoup d'hésitation. D'autres sont absents tout simplement parce que je ne les connais pas suffisamment ou que je les ai lus il y a trop longtemps pour en conserver une idée précise. Voici aujourd'hui une liste de ces titres laissés pour compte.

Je n'ai pas cité les œuvres de Mattt Konture (depuis 1983, France). Ce disciple français de Crumb nous livre depuis des années une œuvre, majoritairement autobiographique, forte et originale. Essentiellement constituée de courts fragments, en grande partie improvisée, elle nous fait découvrir les angoisses, les déprimes et, plus rarement, les joies de Mattt Konture et de ses multiples avatars, d'Ivan Morve le mort-vivant à Galopu en passant par Mistor Vrö.

J'ai omis également les œuvres de Nikita Mandryka (notamment Le Concombre masqué, depuis 1975, France) et de Claire Brétécher (notamment Les Frustrés, 1975-1980, France) car je les connais assez mal. Je sais cependant que ces deux cofondateurs (avec Marcel Gotlib) de l'Écho des savanes sont des auteurs originaux à la forte personnalité et qu'ils ont tous deux, chacun dans leur style, apporté un souffle résolument nouveau à la bande dessinée francophone, Mandryka avec son humour nonsensique et son tropisme pour la psychanalyse, Brétécher avec ses tranches de vue si bien vues.

Parmi les auteurs pour lesquels j'ai beaucoup de respect mais que je connais mal, je pourrais également citer Reiser ou Gébé.

J'ai cité relativement peu d'auteurs parfois regroupé sous l'appellation de "nouvelle bande dessinée". Si j'avais dressé une liste similaire il y a une dizaine d'années, j'y aurais très probablement inclus La Fille du professeur, de Joann Sfar et Emmanuel Guibert (1997, France), Approximate Continuum Comix, collecté sous le titre d'Approximativement, de Lewis Trondheim (1993-1994, France), ou Léon la came, de Sylvain Chomet et Nicolas de Crécy (1995, France). Avec le recul, ces albums, bien qu'excellents, ne me semblent pas avoir l'importance que je leur accordais à l'époque. En outre, à part les très imaginatifs Lewis Trondheim et Joann Sfar, un certain nombre d'auteurs rassemblés sous cette appellation sont d'excellents dessinateurs mais, à mon sens, n'ont pas grand chose à raconter.

Ordinary Heroes, une aventure des Gen 13, d'Adam Hughes (1996, États-Unis). Je ne sais pas si Adam Hughes a publié d'autres récits en tant qu'auteur complet. En tout cas, il nous fournit ici avec ce double comics une histoire au scénario habile et avec un retournement final bienvenu. Et, surtout, il y a son dessin : fondé sur de bonnes connaissances anatomiques, variant du réalisme quasi-photographique à certains dessins plus 'cartoon', à l'encrage habile donnant du volume aux personnages, c'est un des styles qui ont eu le plus d’influence depuis le milieu des années 1990. Les imitateurs sont nombreux : John Cassaday (Planetary), Bryan Hitch (The Authority), David Mack, etc. Depuis ce récit, Adam Hughes a encore dessiné un ou deux récits et se consacre en fait essentiellement aux dessin de couvertures...

The Life and Times of Scrooge Mc Duck, de Ken Don Rosa (1994, États-Unis). Ken Don Rosa reprend les choses là ou Carl Barks les avait laissé. Il reprend tous les indices parsemés par celui-ci dans ses récits et comble le récit pour nous offrir la jeunesse de Picsou. Par la même occasion, il nous fait parcourir le monde et plus d'un siècle, au gré des aventures truculentes et hautement réjouissantes du canard le plus riche du monde...

Je connais très mal Gasoline Alley, de Frank King (1921-1969, États-Unis), et les bandes dessinées de Jules Feiffer (depuis 1949, États-Unis). Ces œuvres sont souvent citées comme de grands chefs-d’œuvre. Elles sont en cours de réédition aux États-Unis. Je vous en reparlerai peut-être quand j'en aurai lu davantage...

J'ai également hésité à inclure dans ma liste Le Chat du rabbin de Joann Sfar (2002-2006, France), L'Homme qui marche, de Jiro Taniguchi (1990-1991, Japon), Lone Wolf and Cub, de Kazuo Koike et Goseki Kojima (1970-1976, Japon), Demi-tour de Benoît Peeters, Frédéric Boilet et Emmanuel Guibert ( 1997, Belgique-France), Georges et Louis romancier, de Daniel Goossens (depuis 1993, France), Les Cités Obscures, de Benoît Peeters et François Schuiten (depuis 1983, Belgique)...

Avant de conclure (provisoirement ?) sur ce sujet, je souhaite citer deux listes de « bédéthèque idéale » auxquelles j'aime bien me référer : Les 100 comics essentiels du Comics Journal et les « 100 œuvres remarquables de la littérature dessinée parues entre 1732 et 1999 » d'Harry Morgan. La première ne cite que des auteurs anglo-saxons. La seconde est très intéressante pour sa large amplitude chronologique ; elle affiche une préférence marquée pour les œuvres de type feuilletonnesque (on peut ainsi noter que, de Lewis Trondheim, elle cite Les carottes de Patagonie, pastiche de l'héroïc fantasy, très à la mode à la date de publication de ce pavé, plutôt que, par exemple, Approximativement ; et l’œuvre citée de Jacques Tardi est Adèle Blanc Sec, pastiche des romans feuilleton du début du XXe siècle, plutôt que des œuvres plus ambitieuses telles que C'était la guerre des tranchées).

mardi 27 octobre 2009

Quelques innovations de Sfar et Trondheim (2/2)


Plusieurs raisons nous donnent envie de tourner la page d'un feuilleton : l'envie de connaître la fin du récit d'une part, l'envie de connaître la suite de l'histoire d'une part (ces deux motivations pouvant bien sûr se compléter mutuellement). Des exemples emblématiques de la première catégorie sont les romans d'Agatha Christie et leur 'whodunnit' (« qui l'a fait ?», au sens de « qui a commis le crime ?»). Une fin décevante et c'est tout le roman qui semble sans valeur. Nous avons tous en tête des exemples de séries de bande dessinée dont les premiers tomes soulevaient d'innombrables questions angoissantes, nous poussant à nous précipiter sur les tomes suivants ; au fil des tomes les réponses étant rares ou insatisfaisantes, toute la série s'en est trouvée dévalorisée à nos yeux. L'exemple typique de la seconde catégorie est le récit à la Milton Caniff, archétype du strip d'aventaire américain. Les aventures de Terry ou de Steve Canyon ne se concluent jamais vraiment, rebondissant toujours vers de nouvelles péripéties ; mais cela importe peu, ce qui nous pousse à tourner avidement les pages n'est pas l'attente du fin mot d'une intrigue qui n'en finit pas (et que nous ne voulons d'ailleurs jamais voir finir) mais le simple désir d'être baladé sans fin de Charybde en Scylla. C'est ce type de récit que Sfar a remis à l'honneur, après des années de séries déclinées en cycle : Nous ne nous soucions guère de savoir vont 'finir' les aventures de Grand Vampire ou du Chat du rabbin. Mais les pages s'enchaînent, l'histoire, ou plutôt les histoires, se poursuivent à notre plus grande satisfaction. Cette forme de récit est, à mon avis, beaucoup plus difficile à conduire : il ne s'agit pas de soulever quelques grandes questions au début du récit (« qui est l'assassin ? », « qu'est devenu le père de N ? », « qui gouverne secrètement la planète P? ») ; il faut, page après page donner au lecteur envie de découvrir la suite du récit, au moyen de trouvailles sans cesse renouvelée, d'une imagination toujours présente...

Depuis les années 1970, le sexe avait fait son apparition dans la bande dessinée européenne. Mais quel sexe ? Ce n'était le plus souvent que prétexte à mettre en scène fantasmes et belle plastique, des délires déclics de Manara aux filles libérées de Bourgeon. Le sexe est très présent dans les récits de Sfar mais il ne s'agit pas là de racolage. L'auteur se pose de nombreuses questions sur la place de chacun vis à vis des autres, sur le sens de l'existence de chacun. C'est dans ces interrogations existentielles qu'apparaît le sexe dans les bandes dessinées de Sfar. Le sexe s'intègre parfaitement aux propos de l'auteur : Grand Vampire s'interroge sans cesse sur l'amour, et le sexe constitue une partie de ces interrogations. Pour Pascin, hédoniste assumé, dessin et sexe sont indissociables.

On me rétorquera, à raison, que les caractéristiques que j'ai mises en avant ne sont pas le seul apanage de ces deux auteurs. Certes non. Sfar et Trondheim ne sont pas forcément plus talentueux ou plus innovants que d'autres auteurs ayant présenté des traits similaires en même temps, voire avant eux. Mais ils sont arrivés au bon moment, ont trouvé leur public et ont pu imposer leurs innovations, les faire accepter par un large public, les grands éditeurs et une bonne partie de la presse 'culturelle'.
Le quotidien le plus banal se rencontrait déjà dans les planches d'un Tito, par exemple. Une certaine métaphysique était déjà apparue dans certaines planches des auteurs de l'Echo des Savanes (le premier, le seul, le vrai), Gotlib ou Mandryka. Baudoin avait déjà abordé le sexe et l'amour, le sens de la vie d'artiste, le vieillissement et la mort des proches ou l'amour. Forest également avait traité du sexe dans ses liens avec l'amour. Mais tous ces auteurs n'ont pas réussi à apporter ces préoccupations devant le public le plus large comme ont pu le faire Sfar ou Trondheim. Forest était trop en avance et ses albums trop rares, Baudoin était trop complexe et trop marginal.