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jeudi 29 août 2024

Exceptionnelles expositions "La bande dessinée à tous les étages" au Centre Pompidou

Du 29 mai au 4 novembre 2024, le Centre Pompidou, à Paris, plus grande institution française concacrée à l'art contemporain, mettait la bande dessinée à l'honneur, avec plusieurs expositions dans un cadre global intitulé à juste titre "La bande dessinée à tous les étages".

L'exposition principale, "Bande dessinée, 1964 - 2024", occupait tout le 6ème étage du musée et avait pour objectif de présenter un panorama des plus belles oeuvres de la bande dessinée internationale depuis 1964 (si on veut pinailler, on peut noter que la limite de 1964, commode pour établir une période claire couvrant six décennies jsuqu'à aujourd'hui n'était pas toujours respectée ; l'exposition s'ouvrait par exemple avec plusieurs couvertures de Fred pourHara Kiri légèrement antérieures). Plus sérieusement, la date de 1964 permettait de débuter l'exposition avec des revues d'avant-garde venant des trois continents : Hara Kiri en France (de très belles couvertures de Fred, quelques superbes dessins de Reiser et Gébé, entre autres), Garo au Japon (couvertures exceptionnelles en couleurs de Shirato Sanpei, auteur de Kamui Den et plusieurs comix underground autour de Robert Crumb ; dans la même salle, le travail de l'éditeur Losfeld (Barbarella de Jean-Claude Forest, Lone Sloane de Philippe Druillet, etc.) et du groupe Bazooka renforçait l'idée que ces années avaient permis l'émergence d'une bande dessinée plus mature aux quatre coins du monde. Le reste de l'exposition présentait une très riche sélection de planches et de douments inédits des quatre coins du monde (des grands classiques, Hergé, Franquin, Uderzo, Moebius, aux auteurs plus récents, Edmond Baudoin ou Fabrice Neaud, avec également des auteurs venant de plus loins tels qu'Osamu Tezuka, Alberto Breccia ou Will Eisner et bien d'autres encore, il faudrait tous les citer) accompagnés d'extraits vidéo de grande qualité. Et l'exposition s'achevait sur deux superbes fresques murales réalisées par Chris Ware spécifiquement pour l'occasion.

Au cinquième étage, les collections permanentes du musées (Matisse, Picasso et bien d'autres) étaient présentées à leur place habituelle, et des groupes d'oeuvres de bande dessinée y étaient mêlées, établissant ainsi des correspondances parfois bien vues (quelques belles planches de David B sur des auteurs surréalistes, par exemple, faisaient face à la reconstitution du bureau d'André Breton).

À la bibliothèque du musée était présentée une belle exposition sur Corto Maltese. Une exposition pour enfants et une autre sur la revue Lagon venaient compléter cet ensemble extrêmement riche.

Que retenir de tout ceci, à part bien sûr le fait que cette exposition apporte une reconnaissance institutionnelle de grande qualité à la bande dessinée ? Il faudrait tout citer. À titre personnel, j'ai été particulièrement sensible aux carnets de Fabrice Neaud et d'Edmond Baudoin (de magnifiques planches en couleurs issues de l' Arleri). J'ai profité de quelques planches en couleurs directes dont les subtilités disparaissent dans les albums imprimés (par exemple des dessins de Moebius et d'Alberto Breccia). J'ai longuement parcouru les deux fresques murales inédites de Chris Ware. Enfin j'ai contemplé les strips gigantesques de Jean-Claude Forest, tirés d'une version inédite du troisième album de Barbarella, Le Semble lune (il s'agit de la version pensée pour être publiée sous forme de strips quotidiens dans la presse ; elle fut modifiée, parfois lourdement, pour être publiée directement en album).

lundi 27 novembre 2023

Le Dernier Sergent (1) - Les Guerres Immobiles, de Fabrice Neaud (2023)

Attention, Fabrice Neaud, cela secoue. Amateurs d'eau tiède et de consensus mou, s'abstenir.

(Commençons par un petit rappel, que les amateurs de l’auteur peuvent passer : Fabrice Neaud est un pionnier de l’autobiographie en bande dessinée. Il a publié aux éditions Ego comme x (malheureusement disparues depuis) quatre volumes de son Journal entre 1996 et 2002. Ceux-ci ont été réédités en trois volumes aux éditions Delcourt en 2022. Il commence aujourd’hui un nouveau cycle autobiographique, prévu en quatre livres, intitulé Le Dernier Sergent. Les Guerres Immobiles en est le premier tome.)

Reprenons. Comme je l’écrivais plus haut, l’œuvre de Fabrice Neaud secoue, ne ménage pas son lecteur.

Certes, l’autobiographie en bande dessinée, nous commençons à y être habitués. Depuis quelques œuvres pionnières dans l’espace francophone, dans les années 1990, c’est devenu un « genre » très courant. On ne compte plus les volumes où des dessinatrices et dessinateurs relatent un événement marquant de leur existence (ou de celle de leurs parents ou grands-parents) avec un dessin stylisé. Les témoignages à vocation pédagogique ou sensibilisatrice, comme les récits de vie amusants ou émouvants, se multiplient sur l’étal des librairies.

Fabrice Neaud, ce n’est pas cela.

Nous sommes loin d'une autobiographie aux dessins stylisés (qui, selon certains poncifs, permettrait une identification plus facile du lecteur) et au discours bien-pensant. Fabrice Neaud bouscule les habitudes, gratte là où cela fait mal, creuse derrière la bonne conscience.

Par rapport au Journal, il aborde nouvellement, ou au moins approfondit significativement, plusieurs thèmes : sa famille et sa prise de conscience politique de l'homophobie. Ces deux sujets viennent nous bousculer au cœur de nos bonnes consciences. Il représente souvent la famille comme un lieu d’agression psychologique, volontaire ou non. Et l’appréhension nouvelle de l’homophobie qu’il subit depuis des dizaines d’années, sans jusque-là avoir pu la nommer (ce qu'il parvient enfin à faire, notamment grâce à la découverte de Guillaume Dustan), lui permet d’interroger nos comportements au-delà de cette vague tolérance tant vantée (et qui avait déjà donné lieu à un passage grandiose du troisième volume du Journal, dans une anticipation de cette prise de conscience politique qui s’exprime maintenant ouvertement dans Les Guerres Immobiles). Il chahute son lecteur, même le plus bien-pensant, en lui montrant à quel point de nombreux comportements, généralement considérés comme anodins, voire comme bienveillants, s’ancrent en fait dans une fréquente homophobie intériorisée.

Ces deux sujets, s’ils prennent davantage d’importance dans Les Guerres Immobiles que dans le Journal, sont loin d’en épuiser le propos. Fabrice Neaud reprend et enrichit de multiples autres thèmes, de l’analyse des lieux de drague homosexuelle à la littérature contemporaine (avec notamment de longs passages sur Houllebecq), de l’amitié à la musique de Mahler… Tout cela passe par la description de multiples anecdotes, presque insignifiantes pour certaines, au moins prises individuellement. Mais, au fil des pages, dans leur singularité, elles concourent à construire un discours, esthétique, sociologique, politique, d’une rare pertinence.

Il ne faudrait pas croire, cependant, à la lecture des lignes qui précèdent, que Fabrice Neaud serait l’auteur de discours engagés un peu abstraits. Bien au contraire, toutes ses pages sont ancrées dans l’humanité la plus singulière de l’ensemble des personnages dépeints, qu’ils reviennent d’un épisode à l’autre, ou qu’ils fassent office de figurants, pour certains très hauts en couleurs, à l’occasion d’une scène unique.

Cette singularité de chaque individu passe notamment par un art du portrait sans guère d'équivalent en bande dessinée (que met très justement en avant Didier Lestrade dans sa préface). Fabrice Neaud ne cherche nullement à styliser son dessin pour chercher à rendre son propos plus « générique ». Bien au contraire, il met en œuvre tout son talent d'observateur et de dessinateur pour rendre compte au mieux des plus subtiles particularités de ses personnages.

C'est particulièrement le cas pour ses amis. Il est impressionnant de voir à quel point il parvient à rendre la ressemblance de ceux-ci, bien au-delà de quelques « caractéristiques » facilement identifiables. La ressemblance en elle-même n’est bien entendu pas le plus important ici ; après tout, le lecteur n’est pas censé croiser ces personnages dans la rue et les reconnaître. Ce qu’il y a d’intéressant dans cette ressemblance est qu’elle provient d’une observation très fine des spécificités de chaque individu. Dans ses portraits comme dans son récit, Fabrice Neaud va au plus spécifique pour élever son propos à quelque chose d’éminemment générique. La justesse de son propos tient notamment à la précision et à la spécificité des personnages et des faits qu’il observe.

Son art du portrait est peut-être encore plus élevé quand Fabrice Neaud dessine les garçons dont il est amoureux. Nous avions eu le droit à de magnifiques portraits de Stéphane et de Dominique, respectivement dans les tomes 1 et 3 du Journal. Fabrice Neaud se dépasse encore avec Antoine, au cœur de ce nouveau cycle. Celui-ci apparaît progressivement au fil des pages. Il semble en prendre peu à peu possession, que ce soit par d’époustouflantes pleines pages ou par des successions de cases à la disposition identique, dans lesquelles l’auteur détaille les plus subtiles de ses expressions corporelles et faciales.

Voici donc un « dernier sergent » que nous aurons un immense plaisir à suivre pendant les quatre albums que Fabrice Neaud a prévu de lui consacrer…

dimanche 1 octobre 2023

Fabrice Neaud : Publication de son nouvel ouvrage autobiographique et mise en ligne d'un entretien à propos de la réédition du Journal

Ca y est ! Après plus de deux décennies d'attente, le nouvel ouvrage autobiographique de Fabrice Neaud vient enfin de sortir ! Les riches heures, le quatrième et dernier volume du Journal de Fabrice Neaud, date de 2002. Et le 27 septembre 2023 viennent de sortir Les guerres immobiles, premier volume d'une nouvelle tétralogie autobiographique, Le dernier sergent. Ce "dernier sergent", c'est Antoine/Émile, personnage déjà évoqué depuis longtemps, notamment dans le récit, chef-d'oeuvre d'émotion, de 32 pages « Émile – du printemps 1998 à aujourd'hui (histoire en cours) » publié en 2000 dans la défunte revue Ego comme x.

Pour être honnête, je n'ai pas encore pris le temps de savourer ce livre en intégralité. J'en connais déjà un certain nombre de pages. En le feuilletant, je peux dresser quelques conclusions très rapides : il est copieux (416 planches ; comme Marcel Proust, Fabrice Neaud construit son oeuvre par accumulation, en ajoutant sans cesse de nouveaux passages ; encore une fois pour ce volume, il a dû se limiter pour ne pas publier un livre démesurément volumineux) et de très nombreuses pages sont magnifiques...

J'ai seulement lu pour l'instant la préface de Didier Lestrade. Celui-ci n'est pas un spécialiste de la bande dessinée ; il n'en écrit pas moins quelques paragraphes extrêmement pertinents sur l'oeuvre de Fabrice Neaud, notamment sur son décalage par rapport à ses contemporains et sur l'importance du portrait (c'est effectivement peut-être dans les portraits des êtres aimés que son oeuvre atteint ses plus hauts sommets...).

En tout cas, je vous en reparlerai quand j'aurai lu tout cela avec attention...

En attendant, je viens de mettre en ligne sur le site qui lui est consacré un long entretien avec Fabrice Neaud à propos de la réédition du Journal aux éditions Delcourt. C'est disponible ici et c'est l'occasion de se replonger dans ces livres magistraux, avant de découvrir Les guerres immobiles...

samedi 16 juillet 2022

Journal 1 & 2 et Journal 3, de Fabrice Neaud (rééditions 2022)

Les éditions Delcourt viennent de rééditer Journal 1 & 2 et Journal 3, de Fabrice Neaud (la réédition de Journal 4, Les Riches Heures est prévue pour septembre). Journal 1 & 2 compile les deux premiers volumes du Journal d'abord publiés séparément en 1996 et 1998, puis regroupés en un seul volume chez Ego comme x. Journal 3 reprend le 3ème volume du Journal, d'abord publié en 1999, puis dans une édition augmentée en 2010, toujours chez Ego comme x. Les deux volumes ont fait l'objet de quelques corrections, dans les textes et les dessins. Une postface dessinée a été ajoutée au Journal 1 & 2, dans laquelle l'auteur dresse un rapide bilan des 20 ans qui se sont déroulées depuis la sortie de Journal 4, à ce jour dernier volume du Journal, explique cette si longue interruption et annonce la publication prochaine de nouveaux tomes. (On peut noter en passant que l'ensemble de l'oeuvre autobiographique de Fabrice Neaud, le Journal mais aussi les prochains livres, est maintenant regroupée sous le titre général d' Esthétique des Brutes.)

J'ai profité de ces rééditions pour relire ces albums que j'avais lus de nombreuses fois, mais pas depuis quelques années (probablement depuis 2010 et la réédition augmentée pour Journal 3, et depuis encore plus longtemps pour Journal 1 & 2). Au moment de commencer ces relectures, je dois avouer que j'ai éprouvé une légère inquiétude : et si j'étais déçu, et si je ne trouvais pas ces albums aussi extraordinaires qu'auparavant ? Après tout, ces récits ont été publiés il y a plus de 20 ans (entre 26 et 23 ans) et relatent des faits advenus il y a presque 30 ans (entre 30 et 27 ans pour être précis). La société a évolué depuis cette époque (Internet et les smartphones n'avaient pas envahi notre quotidien, les appli de drague n'existaient pas encore, c'était à peine 11 ans après la dépénalisation de l'homosexualité en France (pour le début de Journal 1& 2) et bien avant les "péripéties" liées à la loi sur le "mariage pour tous", à une époque où les luttes LGBT+ n'avaient pas la même audience), le monde de la bande dessinée également (ces livres relatent notamment le tout début du mouvement de la bande dessinée "indépendante" des années 1990, au moment de la création de L'Association, de Cornélius et d'Ego comme x ; l'autobiographie en bande dessinée était encore un concept très nouveau, notamment de ce côté de l'Atlantique, où les pionniers du genre, tels Edmond Baudoin, étaient encore rares). Et, bien entendu, j'avais plus de 20 ans de moins, et autant de livres lus, de films vus, d'expériences accumulées.

J'ai bien vite été rassuré : aucune déception à la relecture. Ces livres n'ont pas le même écho aujourd'hui, le temps a passé, mais il n'est nullement amoindri. On est passé d'un récit d'actualité à un témoignage d'une époque parfois révolue ; on peut observer a posteriori l'évolution du style de dessin de Fabrice Neaud. Mais l'immense talent de l'auteur, la fulgurance de certains portraits, la pertinence de la peinture sociologique et psychologique sont toujours là, bien présents, nullement fanés par les deux décennies qui se sont écoulées...

Dès Journal 1 & 2 sont déjà présentes les caractéristiques qui donnent toute sa force et sa qualité unique à l'oeuvre autobiographique de Fabrice Neaud ; dans Journal 3, elles deviennent encore plus fortes et occasionnent de nombreuses pages superbes et bouleversantes : un dessin élégant qui parvient à mettre en avant les particularités les plus singulières des individus (nous sommes loin des caricatures réduisant les personnes à quelques traits marquants) ; un récit qui joint sans cesse les épisodes les plus personnels de la vie du narrateur à des considérations psychologiques et sociologiques beaucoup plus larges ; l'usage habile de métaphores iconiques et d'itérations visuelles, qui permet un constant et fructueux dialogue entre image et texte, même dans certains longs passages plus proches du commentaire social que du récit de vie... Bien sûr l'art de Fabrice Neaud continua à progresser dans les années qui suivirent : l'encrage, et notamment l'usage des hachures, a beaucoup évolué (comme on peut notamment s'en rendre compte dans les planches ajoutées en 2010 dans Journal 3), de superbes paysages naturels prendront plus de place que dans ces deux premiers volumes, essentiellement situés en milieu urbain. Toutefois, l'essentiel est déjà là, dès la fin des années 1990.

Je ne vais pas commenter ici en détails ces deux livres ; je l'ai déjà fait longuement en d'autres lieux (à retrouver là pour Journal 1, Journal 2 et Journal 3 ). En conclusion, est-ce que la relecture de ces oeuvres a changé la vision que j'en avais ? Oui et non. Non, puisque je suis toujours autant ébloui par la qualité littéraire et graphique de ces centaines de pages. Oui, parce que ces livres n'ont plus vraiment le même statut ; en 1996, 1998 et 1999, il s'agissait de livres avant-gardistes, à la pointe de ce qu'on appelait alors la "nouvelle bande dessinée", pionners de l'autobiographie en bande dessinée, dont le récit très contemporain était parfaitement ancré dans son époque ; aujourd'hui, il s'agit de classiques qui affrontent déjà avec succès l'épreuve du temps qui passe.

mercredi 8 décembre 2021

Le retour de Fabrice Neaud à l'autobiographie (enfin !)

Les Riches Heures, quatrième volume du Journal de Fabrice Neaud, est paru en 2002. Presque 20 ans déjà. Les quatre volumes de ce Journal, publiés entre 1996 et 2002, ont eu une très grande influence sur la bande dessinée francophone, de nombreux auteurs, notamment, en ont été profondément marqués. Depuis 2002, Fabrice Neaud a publié quelques pages autobiographiques (notamment dans l'album collectif Japon en 2005, ainsi que 58 pages supplémentaires incluses dans la réédition du volume 3 du Journal en 2010). Mais globalement, on pouvait craindre que les quatre volumes du Journal ne restent à jamais isolés.

Heureusement, cela ne devrait pas être le cas. Fabrice Neaud a en effet non seulement annoncé la réédition de ces quatres livres en trois volumes (les deux premiers volumes du Journal étant maintenant rassemblés en un seul livre) pour avril et la rentrée 2022, mais surtout la publication d'un nouveau cycle autobiographique, intitulé Dernier Sergent, qui tournera notamment autour du personnage d'Antoine, mis en scène (mais sans jamais y apparaître explicitement) dans "Émile – du printemps 1998 à aujourd'hui (histoire en cours)", superbe récit publié en 2000 dans la revue Ego comme x.

La réédition du Journal sera accompagnée d'une postface dessinée, qui replace l'oeuvre dans son contexte et explique certaines des raisons de ce silence éditorial d'une vingtaine d'années, qui touche heureusement à sa fin.

Si ces nouvelles oeuvres sont à la hauteur des premières pages apparues ça et là, nous serons sans aucun doute face à un nouveau chef-d'oeuvre de la bande dessinée francophone...

dimanche 25 octobre 2020

Inhumain, de Denis Bajram, Valérie Mangin et Thibaud de Rochebrune (2020)

Besoin d'évasion en une période troublée ? Regain d'inquiétude face à l'accélération du progrès technologique, et notamment le développement de l'intelligence artificielle ? Renouveau de la prise de conscience de la crise environnementale majeure qui nous attend (et qui a d'ailleurs déjà commecné) si nous ne changeons pas significativement nos modes de vie ? Je ne sais pas quelles en sont les raisons, mais j'ai l'impression que nous assistons actuellement à une multiplication d'oeuvres de science-fiction de qualité dans la bande dessinée francophone... (Et je n'ai aucune idée de l'ampleur réelle du phénomène, j'ai peut-être prêté plus d'attention à de tels livres récemment, sans que cela ne reflète en fait un mouvement significatif dans les publications.) J'ai en tout cas lu ces dernières années quelques bandes dessinées abordant des thèmes classiques de science-fiction avec imagination et talent : gouvernance politique dans Shangri-La de Mathieu Bablet, souffle épique dans Universal War Two de Denis Bajram, dont on attend la suite avec impatience depuis 2016, inquiétudes écologiques dans Transperceneige - Extinctions de Jean-Marc Rochette et Matz, visions grandioses de machines et d'espace dans Labyrinthus de Christophe Bec et Fabrice Neaud, etc.

Je viens notamment de lire Inhumain sur un scénario de Denis Bajram et Valérie Mangin, qui ont déjà travaillé plusieurs fois ensemble, notamment sur l'intriguant triptyque Abymes, et des dessins de Thibaud de Rochebrune. Un vaisseau spatial transporte cinq astronautes et un robot humanoïde. À l'approche d'une planète inconnue, l'équipage semble pris d'une heureuse inconscience, ce qui conduit à l'écrasement du vaisseau. Le robot et les quatre survivants vont explorer cette planète et iront de découverte en découverte : ils sont d'abord aidés par des pieuvres géantes qui les aident à gagner la surface de l'océan dans lequel ils sont arrivés. Parvenus sains et sauf sur le rivage, ils sont accueillis par une population d'humains qui parlent la même langue qu'eux. Mais ces habitants, vivant nus, à la conversation limitée, aux conditions de vie rudimentaires et aux habitudes ritualisées, ne semblent pas en mesure de répondre aux nombreuses questions qui assaillent les rescapés.

Les astronautes vont donc partir explorer cette planète étrange, pour mieux comprendre le mode de fonctionnement de ses habitants, humains et non humains, leur origine, leurs interactions mutuelles et leurs raisons d'être. Denis Bajram et Valérie Mangin ne nous déçoivent pas : comme on pouvait s'y attendre de leur part, ce récit de 94 pages mêle scènes grandioses, récit d'aventure et questionnement métaphysique.

Les dessins de Thibaud de Rochebrune mettent en scène très efficacement les différents paysages de cette planète, les machines en plus ou moins bon état et les mystérieuses créatures rencontrées. Son utilisation efficace des couleurs, privilégiant des teintes assez homogènes qui varient d'une scène à l'autre, permet de créer des ambiances variées en fonction des épisodes successifs de découverte.

Un excellent récit de science-fiction, riche en surprises et en questionnement...

dimanche 26 avril 2020

Mise à jour du site de Fabrice Neaud et actualités

Cela faisait quelque temps que le site Internet de Fabrice Neaud n'avait pas été mis à jour. Des actualités récentes, et un peu de loisir laissé par la période de confinement, m'ont permis de rattraper un peu de retard...

Alors, quoi de neuf ? Fabrice Neaud travaillait depuis quelque temps sur un cycle de science-fiction en deux volumes scénarisés par Christophe Bec, Labyrinthus. En 2057, des cendres tombées du ciel sont à l'origine de destructives maladies respiratoires. La coïncidence peut être vue comme troublante, mais ceci a été imaginé il y a plusieurs années et donc n'a aucun lieu avec la pandémie actuelle... Bref, il semble s'agir d'une maladie d'origine extraterrestre destinée à décimer l'Humanité. Une équipe est envoyée sur un satellite de Mars pour mieux comprendre le phénomène.

Ce cycle comptera deux volumes, tous deux déjà terminés. La pandémie en a retardé la sortie mais de nouvelles dates ont été annoncées par l'éditeur, Glénat : 26 août 2020 pour le premier tome, Cendres, et 21 octobre 2020 pour le deuxième, La Machine.

Et cette mise à jour a permis d'actualiser légèrement quelques autres aspects, dont l'avancée de Fabrice Neaud sur d'autres projets...

vendredi 23 novembre 2018

Quand Wikipedia rejoint Kafka

Au cœur même du projet de Wikipedia, cette impressionnante encyclopédie en ligne, se pose la question de la fiabilité des contributions. Comment faire en sorte que n'importe qui ne raconte pas n'importe quoi ? Comment laisser tout le monde contribuer à cet ambitieux projet d'un genre nouveau, tout en assurant la fiabilité des informations compilées, sans laquelle un tel projet encyclopédique perdrait tout son sens ?

Je suis admiratif de la quantité d'informations très instructives rassemblées dans cette encyclopédie et je n'ai pas en tête de solution miracle pour trouver le juste équilibre entre libre contribution de chacun et fiabilité de l'ensemble. Pour Wikipedia, une des façons privilégiées de contrôler cela semble être de se référer à des sources fiables. Il faut "sourcer" (affreux néologisme) toutes les informations. Et, surtout, il faut privilégier les sources secondaires. Je cite les définitions et recommandations de Wikipedia (disponibles ici sur ce sujet : https://fr.wikipedia.org/wiki/Wikip%C3%A9dia:Sources_primaires,_secondaires_et_tertiaires) : "Les sources primaires sont des travaux originaux, ou des rapports d'événements, ou encore des déclarations personnelles. Ce matériau brut constitue une base pour des travaux d'analyse ou de recherche effectués et publiés par des spécialistes qualifiés. Les contributeurs de Wikipédia n'ont pas à se substituer à ces spécialistes. (...) Les sources secondaires sont des documents dans lesquels les auteurs ont réalisé une analyse, une synthèse, une explication ou une évaluation d'un sujet sur base des sources primaires à leur disposition. (... Les articles de Wikipédia se fondent habituellement sur des sources secondaires fiables et de qualité. Celles-ci fournissent les analyses, synthèses, interprétations ou explications indispensables à la rédaction. Il s'agit des livres ou des articles écrits par des spécialistes du sujet de l'article." Les sources primaires ou les articles écrits par des non-professionnels sont donc implicitement considérés comme non pertinents pour rédiger les articles Wikipedia.

Ces recommandations sont justifiées par une recherche de fiabilité mais soulèvent des questions et quelques difficultés. Première remarque : en s'appuyant ainsi sur des sources secondaires et en bannissant toute analyse des contributeurs, Wikipedia s'éloigne de l'idéal de l'encyclopédie comme synthèse réfléchie d'un savoir à un certain moment (idéal qui a donné lieu à de belles réalisations, depuis l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert jusqu’aux grandes encyclopédies du siècle dernier (telles que l'Encyclopédie Larousse ou l'Encyclopedia Britannica)). Wikipedia vise en fait à n'être qu'un agrégateur de contenus, et à exclure le plus possible toute analyse d'un contributeur, suspectée a priori d'être source potentielle d'erreurs.

Mais cette crainte des erreurs des contributeurs peut en fait être contre-productive et non seulement générer d'autres erreurs, mais, surtout, empêcher la correction de celles-ci. Et c'est là que la situation de vient véritablement kafkaïenne...

En voici un exemple : il est écrit sur la page Wikipedia consacrée à Fabrice Neaud que "Le Journal raconte l'histoire du coming out du narrateur". Or ce n'est pas le cas, pas du tout. Le narrateur est bien homosexuel, mais dans le Journal, dès les premières pages, son homosexualité est considérée comme acquise et connue de tous les protagonistes. À aucun moment, il n'y a le récit de son coming out (ni dans le temps du récit, ni même au titre de souvenirs). Un coming out a peut-être eu lieu mais c'était avant les événements racontés dans le Journal. Il s'agit donc d'une erreur factuelle. Mais, et les ennuis commencent, cette erreur provient d'un "source secondaire", qui plus est écrite par un "professionnel" ; on peut lire en effet dans un article de L'Obs, oublié en 2002 quand Fabrice Neaud a reçu le prix du scénariste au festival de Saint Malo : "Il en est au quatrième tome de son "Journal", un "coming out" commencé il y a dix ans". Un journaliste professionnel (car un professionnel est forcément plus fiable qu'un amateur), ou un attaché de presse, a fait un raccourci très rapide (l'auteur est homosexuel et il parle de son homosexualité dans son œuvre, donc il s'agit forcément d'un "coming out") et cette erreur est maintenant sacralisée car elle provient d'une source secondaire professionnelle. (On peut en outre relever le glissement dans l'utilisation de la citation : l'article considère que le Journal est un coming out ; l'article de Wikipedia utilise cette source pour écrire que "le Journal raconte l'histoire du coming out du narrateur", ce qui ne veut pas dire la même chose)...

Il y a donc une erreur factuelle et il n'est pas possible de la corriger (et ce n'est pas faute d'avoir essayé) dans la mesure où cette affirmation s'appuie sur une source secondaire dûment référencée. Que vaut une simple observation d'un amateur face à une information provenant d'une source secondaire écrite par un professionnel ? Cette façon de verrouiller les corrections soulèvent à mon sens deux problèmes de fond.

Premier problème : quelles sont les sources prioritaires ? Nous parlons ici des thèmes abordés dans une œuvre. Il peut sembler évident que la source prioritaire est l’œuvre elle-même. Il est facile de vérifier que le Journal ne raconte pas le coming out du narrateur ; il suffit pour cela de lire le Journal lui-même. Quoi de plus simple ? Oui, mais voilà, le Journal est une "source primaire", que le contributeur de Wikipedia n'est pas habilité à analyser lui-même. Il faut donc se référer aux quelques lignes écrites un peu rapidement (mais sans doute avec bonne volonté) par un journaliste ou, plus probablement, l'attaché de presse du festival. Nous arrivons donc à une situation paradoxale dans laquelle, lorsqu'il s'agit de parler d'une œuvre, il vaut mieux s'appuyer sur une source secondaire, prémâchée et rapide à utiliser (mais parfois fautive, comme c'est le cas ici), qu'à la source primaire, l’œuvre elle-même.

Deuxième problème, propre à la bande dessinée : Il est patent que la bande dessinée souffre d'un manque de reconnaissance par les milieux culturels et journalistiques, ce qui limite très fortement l'existence de sources secondaires fiables et pertinentes. Très peu de journalistes professionnels de la presse écrite sont capables d'écrire des articles pertinents et originaux (c'est-à-dire non repris d'un article antérieur ou d'un dossier de presse) sur la bande dessinée. Seuls quelques journalistes spécialisés, écrivant pour des revues tout aussi spécialisées semblent capables d'apporter un éclairage pertinent sur ce médium : En France, Thierry Groensteen, Benoît Peeters, Thierry Smolderen, par exemple ; aux États-Unis, la rédaction du Comics Journal et quelques autres passionnés. Les points de vue les plus instructifs viennent le plus souvent soit d'entretiens avec les auteurs eux-mêmes, soit de documents écrits par des amateurs, des rédacteurs de revues très spécialisées, de sites ou de blogs (et ce, depuis la création du Club des bandes dessinées, en 1962 par quelques fameux amateurs de bande dessinée comme Alain Resnais, Chris Marker, Jean-Claude Forest, etc.) ; on peut citer parmi bien d'autres le site du9 ou les revues d'Évariste Blanchet. Si l'on se contente de sources secondaires, provenant de journalistes professionnels, on risque de se focaliser sur les tropismes clés de ces professionnels, à savoir les plus gros tirages, les séries adaptées au cinéma et les reprises de personnages des années 1950 et 1960. Mais la bande dessinée d'aujourd'hui ne se résume pas, heureusement, à Largo Winch, à la reprise de Blake et Mortimer et aux films de super-héros Marvel...

Autre exemple de biais provoqué par ces méthodes : Numa Sadoul, le journaliste auteur de quelques-uns des entretiens les plus célèbres avec des auteurs de bande dessinée (il est d'ailleurs quasiment l'initiateur de l'exercice avec ses fameux entretiens avec Hergé dans les années 1970 ; il a ensuite publié des livres d'entretiens avec notamment Moebius, Franquin, Uderzo et bien d'autres). En plus d'interviewer des auteurs, il est également (et même majoritairement en termes de temps passé), homme de théâtre. Malheureusement pour lui, ce travail de théâtre, intéressant à connaître pour qui s'intéresse à lui, est très peu documenté dans des "sources secondaires" ; tout ce pan de la carrière de Numa Sadoul a donc été supprimé de la page Wikipedia qui lui est consacrée...

Si Wikipedia veut pouvoir mettre en ligne des articles à jour et pertinents sur la bande dessinée d'aujourd'hui, il est nécessaire d'accepter les analyses reposant sur les œuvres elles-mêmes et (lorsqu'elles sont argumentées et constructives, bien entendu) les contributions d'amateurs. Se contenter d'agréger des extraits d'articles professionnels risque de déboucher sur des articles manquant clairement de fond, et cumulant parfois erreurs et poncifs... Et tout cela, par crainte de potentielles erreurs des contributeurs...

mercredi 19 avril 2017

De l'utilisation des réseaux sociaux pour partager ses travaux en coursavec ses lecteurs, l'exemple de Jean-Marc Rochette

Je ne vais pas disserter aujourd'hui in extenso sur les avantages et inconvénients des réseaux sociaux. Je souhaite juste mettre en avant un avantage de Facebook que j'apprécie particulièrement. Un certain nombre d'auteurs de bande dessinée s'en servent en effet pour partager l'avancée de leurs travaux avec les amateurs de leur œuvre : ils mettent en ligne des illustrations ou dédicaces, tiennent au courant de l'avancement de leurs albums, informent des dates de publication ou de la tenue d'événements publics, etc.

Dans les auteurs que j'apprécie, l'un d'entre eux s'est emparé tout particulièrement des potentialités de cet outil. Ainsi Jean-Marc Rochette, auteur notamment du Transperceneige, a régulièrement mis au courant tous ses contacts Facebook de l'avancement de son prochain album, Ailefroide. Ce livre s'y prêtait particulièrement : dans la mesure où il s'agit d'un récit autobiographique, ses principales péripéties sont partiellement connues, le risque de dévoiler au potentiel futur lecteur de l'œuvre achevée des éléments clés du déroulement de celle-ci est relativement peu important.

Nous avons donc pu suivre avec Jean-Marc Rochette l'ensemble du processus créatif de son album : écriture du synopsis détaillé avec le scénariste, Olivier Bocquet, études de personnages, crayonné des 280 planches, puis encrage de celles-ci. Bien sûr il ne les montrait pas toutes. Mais il en diffusait un échantillon suffisamment important pour distiller une bonne idée de l'œuvre finale, tout en donnant envie de découvrir ce qu'il n'en a pas encore montré. Ces interventions ne se limitent pas à nous offrir des "échantillons" en guise de "teasing" avant la publication de l'album. Il commente les différentes étapes ; il nous fait part de ses difficultés, ou au contraire des planches qui lui viennent plus facilement ; il explique certains de ses choix narratifs et esthétiques. En outre il n'hésite pas à discuter avec les personnes qui commentent ses publications, justifiant un choix, répondant à une question, apportant un éclairage complémentaire.

Bien sûr, il n'est pas le seul à agir ainsi. Fabrice Neaud, par exemple, partage de temps en temps quelques dessins issus de son futur album, Cendres (sur un scénario de Christophe Bec). Le fait qu'il s'agisse d'une fiction, avec la nécessité d'en préserver le suspense, limite cependant les possibilités d'en dévoiler trop d'éléments.

Jean-Christophe Menu nous fait également parfois partager des extraits des récits qu'il publie dans différents supports. Edmond Baudoin a longtemps partagé de très nombreuses illustrations, davantage sous l'impulsion de son humeur du moment que pour faire partager son avancée sur ses albums. En tout cas, merci à eux tous de nous faire partager un peu de leur intimité créatrice !

samedi 31 décembre 2016

Remise en ligne du site consacré à Fabrice Neaud : http://soleille.neaud.com/

SFR, mon précédent hébergeur avait supprimé très cavalièrement tous les sites qu'il hébergeait, sans réelle notification préalable... Le site consacré à Fabrice Neaud avait donc disparu d'Internet depuis plusieurs mois. Heureusement, grâce à l'aide bienvenue d'un de ses amis (il se reconnaîtra, qu'il en soit encore remercié), le site a trouvé un nouvel hébergeur. Il est donc de nouveau disponible ici : http://soleille.neaud.com/ (et très légèrement mis à jour).

mardi 25 octobre 2016

Ego comme X est mort, vive Ego comme X

En surfant tranquillement sur Internet ce soir, j'ai découvert presque par hasard cette déclaration de Loïc Néhou sur le site d'Ego comme x : « Bon... il est temps d’officialiser les choses : voici 5 ans que je ne me salarie plus (au passage, je ne remercie pas le CENTRE DU LIVRE ET DE LA LECTURE en POITOU-CHARENTES) et 2 ans que j’ai arrêté de publier des livres (je ne remercie pas non plus MAGELIS - POLE IMAGE d’Angoulême), je déclare donc que les ÉDITIONS EGO COMME X cessent désormais leurs activités. »

On voyait bien depuis quelques années qu'Ego comme x ne publiait plus autant de livres qu'avant. Certes, cette maison d'édition n'en avait jamais publié beaucoup, privilégiant toujours la qualité (et quelle qualité !) à la quantité. Certes, cela rejoint les difficultés de l'édition de bandes dessinées en général et des bandes dessinées autobiographiques en particulier (dont j'ai déjà parlé sur ce blog), qui étaient la spécialité d'Ego comme X. Mais voir cela écrit noir sur blanc m'a donné un choc.

Les éditions Ego comme x ont commencé très fort. Créées en 1994, elles révolutionnèrent la bande dessinée francophone, avec, à la même époque, L'Association, Fréon et Amok ou Cornélius. Elles regroupaient dans une revue (du même nom) quelques auteurs débutants mais déjà magistraux, Fabrice Neaud, Xavier Mussat, Vincent Sardon, Frédéric Poincelet, etc. Et, pendant leur première décennie d'existence, elles publièrent certaines des œuvres les plus marquantes de la bande dessinée francophone de ces quarante dernières années : les quatre volumes du Journal de Fabrice Neaud et Sainte Famille de Xavier Mussat. Grâce à ces œuvres et à quelques autres, l'autobiographie en bande dessinée francophone a atteint des sommets extraordinaires.

Les éditions Ego comme x avaient donc commencé très fort en publiant des chefs-d'œuvre marquants et en faisant découvrir certains des auteurs les plus talentueux de la fin du XXème siècle et du début du suivant. Elles n'en sont pas restées là et ont réussi à se renouveler : publication de nouveaux auteurs, soit, comme Jean Teulé et Frédéric Boilet, de grands anciens dont les œuvres étaient peu ou mal rééditées (Frédéric Boilet, en plus de voir ses œuvres rééditées, a aussi publié chez Ego comme x ce qui est à mon sens son meilleur album, L'Épinard de Yukiko), des auteurs étrangers (notamment quelques mangakas majeurs comme Yoshiharu Tsuge et Kazuichi Hanawa) ou bien des auteurs plus jeunes, qui apportaient un sens neuf à la bande dessinée autobiographique, comme Simon Hureau ou Lucas Méthé (avec notamment Ca va aller, L'Apprenti et le Journal Lapin). Depuis quelques années, elles s'étaient lancées dans l'expérience des livres imprimés à la demande, évitant ainsi le gâchis des livres retournés à l'éditeur. En 2012, elles avaient commencé à mettre en ligne les blogs dessinés de certains de leurs auteurs, essayant de montrer qu'un "blog BD" n'était pas condamné à la superficialité. En 2013 encore, j'ai découvert grâce à eux une œuvre coréenne très attachante, Histoire d'un couple, de Yeon-Sik Hong

Ego comme x s'arrête. Mais ses livres restent. Merci Ego comme x, merci Loïc Néhou.

dimanche 22 mai 2016

Le droit d'auteur, d'Emmanuel Pierrat et Fabrice Neaud (2016)

Les récits didactiques en bande dessinée ne datent pas d'hier. Traditionnellement, il s'agit justement de récits : biographies, épisodes marquants de l'histoire, etc. L'Oncle Paul et ses belles histoires ont eu beaucoup de succès aux grandes heures du Journal de Spirou pendant des années. À chaque fois, la même question se pose : comment trouver le juste équilibre entre texte et dessin ? S'agit-il réellement de bande dessinée, avec récit et dialogues, ou bien de textes narratifs illustrés (la distinction n'étant bien entendu pas nettement tranchée, mais en débattre ici nous mènerait trop loin).

Et encore, jusqu'ici nous parlions de récits, avec personnages, enchaînements chronologiques et péripéties. L'affaire se complique quand la bande dessinée didactique s'attaque à une explication abstraite. C'est notamment le cas dans le volume de la petite bédéthèque des savoirs dont je souhaite parler aujourd'hui, le cinquième, sur le droit d'auteur, sur un scénario d'Emmanuel Pierrat, grand spécialiste du sujet, et des dessins de Fabrice Neaud. Un tel défi est loin d'être nouveau pour ce dernier : déjà dans son Journal ou dans quelques récits courts, il avait abordé des thèmes abstraits, sujets l'actualité entre autres, et les avaient brillamment traités en bande dessinée (on pourra lire ici un texte consacré à ces essais en bande dessinée).

Il le fait ici encore une fois avec brio, mais sur une distance plus longue (60 pages). Malgré le talent de vulgarisation d'Emmanuel Pierrat, on pouvait craindre un traité un peu aride sur un tel sujet. Et, a priori, pas de véritable personnage dans un traité théorique sur le droit d'auteur. Pourtant si, en quelque sorte. Fabrice Neaud met à profit son art consommé de la métaphore iconique. Il représente certains aspects du droit d'auteur avec des objets (par exemple un parapluie pour les attributs d'ordre moral du droit d'auteur et un casque de chantier pour ses attributs d'ordre patrimonial), présents tout au long de l'ouvrage. Il introduit également plusieurs personnages, les plus présents étant le petit chaperon rouge et le grand méchant loup, pour accompagner le lecteur tout au long de l'exposé. L'éventail va donc de simples icônes à des personnages récurrents complexes, interagissant entre eux. Les symboles utilisés évoluent : ainsi, le casque de chantier devient chapeau melon lorsqu'il s'agit d'aborder les droits dits "voisins".

Cette personnification des enjeux théoriques souvent complexes exposés dans cet ouvrage permet au lecteur de se familiariser plus facilement avec eux ; la récurrence de certaines métaphores aide également le lecteur à suivre le fil du raisonnement et à mieux comprendre les relations entre différents thèmes. Cela permet également d'introduire quelques touches d'humour bienvenues pour désacraliser encore le sujet.

Pas de véritable récit, peu de phylactères. Pourtant le dessin enrichit significativement cet exposé didactique, en combinant plusieurs rôles : parfois ils complète "simplement" le texte avec des graphiques ; parfois, il l'illustre de façon directe (par exemple en montrant un portrait de Céline quand on parle de celui-ci, ou en montrant Karl Lagerfeld quand on évoque la mode) ; en complément de ces deux approches, le dessin enrichit également l'exposé par le jeu de ces métaphores iconiques, en créant des "personnages" récurrents qui permettent au lecteur de suivre l'exposé avec presque autant de facilité qu'un récit ordinaire. Il serait trop long d'énumérer ici toutes les techniques mises en œuvre par le Fabrice Neaud pour créer un jeu de renvois et d'échos tout au long du livre. En dernière page, comme au théâtre, l'ensemble des personnages revient pour saluer le public...

Nous avons donc ici un récit didactique en bande dessinée très réussi : le texte d'Emmanuel Pierrat pose de façon claire et succincte les principaux enjeux du droit d'auteur ; les dessins de Fabrice Neaud accompagnent le lecteur pour lui en faciliter la compréhension et la mémorisation, en jouant sur des registres très complémentaires du texte.

jeudi 3 décembre 2015

Exposition Jean-Christophe Menu lors du prochain festival d'Angoulême

Le programme du prochain festival d'Angoulême (qui aura lieu du 28 au 31 janvier 2016) commence à être connu. Au-delà des expositions assez classiques (celle consacrée au grand prix de la ville d'Angoulême 2015, Katsuhiro Otomo, celle consacrée à un grand classique, Morris, dessinateur de Lucky Luke, etc.), un événement à particulièrement retenu mon attention : il s'agit de l'exposition qui sera dédiée à Jean-Christophe Menu (en passant, elle se tiendra dans l'hôtel Saint-Simon, comme celle sur Fabrice Neaud en 2010).

Jean-Christophe Menu est un personnage majeur du monde de la bande dessinée des 20 dernières années. Il a notamment la particularité rare de multiplier les rôles, à chaque fois avec énormément de brio. C'est à la fois un auteur très talentueux, un éditeur exceptionnel et un brillant théoricien.

Héritier à la fois des grands auteurs du journal de Spirou (Franquin, Morris, Tillieux en premier lieu), de Moebius et de Métal Hurlant, mais aussi des pionniers de l'autobiographie (Robert Crumb, Baudoin), il n'a cessé de leur rendre hommage dans ses œuvres, mais également dans ses écrits théoriques. Il a également édité, à l'Association notamment, certains d'entre eux (Tardi, Forest, Baudoin, etc.).

Parlons d'abord de l'auteur très talentueux. Pionnier de l'autobiographie en bande dessinée avec son Livret de Phamille, il a su mélanger ses multiples influences en un style original et aisément reconnaissable. Réfléchissant sans cesse à la meilleure adéquation de la forme et du fond, ses albums explorent constamment les possibilités de la bande dessine (jusqu'au récent Métamune Comix publié en 2014). Il a également introduit une certaine esthétique punk en bande dessinée avec Meder (ce qui fut intéressant à l'époque même si les suites ne furent pas toujours heureuses chez certains épigones).

Co-fondateur de l'Association (puis, plus récemment, fondateur de l'Apocalypse), il a réussi à en faire une des maisons d'édition les plus novatrices et les plus riches de la bande dessinée mondiale. Elle est à la pointe de l'innovation en publiant certains des auteurs contemporains les plus novateurs et les plus originaux (que ce soit les fondateurs, David B, Mattt Konture, Killofer, Trondheim, ou d'autres auteurs aux œuvres particulièrement originales comme Benoît Jacques avec L, Dominique Goblet et sa Chronographie ou Faire semblant c'est mentir, Aristophane et son Conte Démoniaque, Chris Ware, Emmanuel Guibert, Baudoin qui réserve ses albums les plus atypiques à l'Association, etc.) et a effectué en parallèle un remarquable travail de réédition d'œuvres majeures du patrimoine (Francis Masse, Jean-Claude Forest, Gébé, Baudoin encore, etc.).

C'est enfin un théoricien exceptionnel, dont les réflexions sur la bande dessinée et ses marges sont riches, originales et éclairantes. Son œuvre théorique (Plates-bandes, La Bande Dessinée et son Double, les trois numéros de l'Éprouvette, etc.) est d'autant plus éclairante qu'elle s'enrichit d'incessants allers-retours avec son œuvre d'auteur et son métier d'éditeur.

Cette future exposition est donc très riche en potentialités multiples. Il faudra attendre janvier pour voir ce que Jean-Christophe Menu nous proposera. Ce sera sûrement riche et probablement inattendu.

vendredi 8 août 2014

Jean-Luc Godard épistolier, les arts du récit et les genres négligés

Cette année, pour annoncer qu’il ne viendrait pas au festival de Cannes pour défendre L’Adieu au langage, Jean-Luc Godard a envoyé une lettre à Gilles Jacob et Thierry Frémaux. Bien entendu, venant de lui, ce fut une lettre filmée. Et, de même que les grands écrivains considèrent les lettres comme un genre littéraire à part entière, Jean-Luc Godard nous a montré qu’il considère les lettres comme un genre cinématographique à part entière. Sa lettre, intitulée « KHAN KHANNE sélection naturelle » est en effet un grand moment de cinéma, à la fois pour sa valeur intrinsèque et pour tous les chemins encore inexplorés qu’elle montre aux autres réalisateurs.

On n’attend pas d’une lettre de vérités définitives, un essai clairement argumenté, débouchant sur des conclusions claires et univoques. Une lettre, et celle de Godard comme les autres, est comme un moment de conversation cristallisée. Deux personnes (ou plus), surtout quand elles se connaissent comme c’est le cas ici avec Godard, Gilles Jacob et Thierry Frémaux, poursuivent une conversation, commencée parfois longtemps auparavant, et rarement conclue par la présente lettre. Celui qui écrit la lettre pose des questions, répond à d’autres. Plus les deux personnes se connaissent, plus le message peut être chargé d’émotion. La lettre de Godard en est rempli, d’autant plus qu’elle aborde un sujet, le cinéma, qui est très cher à son destinataire comme à son expéditeur.

Ces quelques minutes de cinéma constituent donc, à mon avis, à la fois une grande réussite cinématographique et une lettre qui peut être comparée à certains des sommets de l’art épistolier… Mais, devant la grande réussite de Godard avec ce court-métrage, je n’ai pu m’empêcher de m’interroger : pourquoi un genre comme la lettre est-il si peu abordé au cinéma ? D’autant plus qu’avec la généralisation de la vidéo sur smartphone, les difficultés techniques n’entrent même plus en ligne de jeu… Et je me suis fait la réflexion que le cinéma, comme la bande dessinée, souffrait d’être cantonné, quasiment depuis sa création, à un nombre fort réduit de genres…

Le cinéma et la bande dessinée sont essentiellement considérés comme des arts du récit : il faut une trame narrative, des personnages (parfois un seul) qui parlent, qui narrent une histoire, par leur parole ou leur actes. Ces deux arts se sont donc spécialisés dans les récits, qu’il s’agisse de récits de fiction, ou de récits véridiques (histoire, biographies). Le cinéma a également, depuis longtemps, investi le champ du reportage. La bande dessinée s’y est mis aussi, plus récemment (et pas forcément de façon très adéquate, mais c’est un autre débat). Mais encore une fois, il s’agit d’un récit : le journaliste raconte ce qu’il voit, et fait parer des personnes qui racontent une partie de leur histoire.

À côté de cela, que de genres inviolés, que de champs inexplorés ! Pourquoi le cinéma et la bande dessinée n’ont-ils pas davantage investi le domaine de l’essai (hormis les récits historiques dont je parlais plus haut ; essai didactique, réflexion philosophique), de la lettre ou de la poésie, par exemple ? Bien évidemment, il y a quelques exceptions, parfois d’éclatantes réussites, même. Mais ces exceptions sont bien rares.

L’essai didactique est apparu depuis longtemps comme une des potentialités de la bande dessinée. Will Eisner a abandonné le récit d’aventure, et son magnifique Spirit, au début des années 1950 pour développer la bande dessinée didactique, notamment à destination de revues militaires. Plus récemment L’Art Invisible, de Scott McCloud, a connu un grand retentissement. Au-delà des thèses avancées, plus ou moins discutables, il eut le grand mérite de montrer que l’on pouvait parler de bande dessinée en bande dessinée. Les deux volumes suivants (Réinventer la bande dessiné et Faire de la bande dessinée) présentaient un intérêt bien inférieur ; faiblesse des idées que l’auteur mettait en image ou incapacité intrinsèque de la bande à développer des idées abstraites de façon didactique et rationnelle ? Je penche pour la première hypothèse mais le doute est permis. Philippe Squarzoni s’est fait une spécialité de dessiner des albums explicitant les thèses sous-tendant son engagement politique (Garduno, en temps de paix, Zapata, en temps de guerre, Torture Blanche). Mais le récit à la première personne restait au premier plan ; c’est au sein d’un récit de vie que s’inscrivent les arguments didactiques ; nous restons donc, au moins partiellement dans des livres ou le récit prime. Fabrice Neaud a réussi quelques courts essais dessinés (J’appelle à un octobre rouge, publié dans un hors-série de Beaux-Arts magazine en 2004, notamment). Mais ils relèvent plus du pamphlet, très critique, que de l’argumentation posée (j’ai d’ailleurs consacré un article, disponible ici, à ces essais dessinés).

Je connais moins les tentatives similaires au cinéma. Il me faut au moins signaler une rare mais éclatante réussite, celle de des Histoire(s) du cinéma de Godard (encore lui…). C’est une histoire, me direz-vous, nous restons donc dans le récit, récit historique sur l’art, certes, mais récit tout de même. Et bien pas du tout. Ces huit moyens métrages ne sont nullement une histoire chronologique du cinéma mais un assemblage d’aphorismes, de sons et d’images (certaines provenant de films, d’autres non) qui constitue une réflexion très personnelle et particulièrement poétique de Godard sur la vie, l’art et le cinéma. Mais je ne m’étendrai pas plus longuement aujourd’hui sur ces Histoire(s), cela nous mènerait trop loin…

Edmond Baudoin a publié une correspondance dessinée, La Diagonale des jours. Mais, comme il me le disait un jour, il regrettait lui-même que des tentatives similaires à la sienne ne soient pas plus nombreuses. Au cinéma, je ne connaissais pas d’exemple de lettre filmée avant celle de Godard, mais il en existe sûrement quelques-unes.

Quant à la poésie, elle n’est bien évidemment pas absente du cinéma ou de la bande dessinée. De nombreuses œuvres peuvent être considérées comme ayant un contenu poétique très fort, des films d’Ozu à ceux d’Antonioni, des bandes dessinées de George Herriman (Krazy Kat) à celles d’Edmond Baudoin (notamment Le Chant des baleines ou Les Essuie-glaces. Mais en existe-t-il beaucoup qui, comme de nombreux poèmes, ne racontent pas une histoire, mais cherche à dépeindre une sensation, un simple moment, une émotion ? qui tentent de capter un moment de pure beauté en convoquant une impression fugitive et la force d’évocation de mots choisis ? Encore une fois, il faut bien admettre que peu d’œuvres de cinéma ou de bande dessinée s’émancipent ainsi du récit…

Certaines histoires de Moebius, dessinées sous l’emprise de la drogue dans les années 1970 relèvent davantage de l’écriture automatique chère aux surréalistes que des récits traditionnels de l’école franco-belge dominants à l’époque. Au cinéma, certaines œuvres de Michelangelo peuvent parfois s'approcher davantage d'un poème filmé que d'un récit solidement construit sur le plan narratif (on peut penser au Désert Rouge notamment) ; certains films récents de Terrence Malick s’éloignent parfois de la narration pour se rapprocher de la contemplation (je pense notamment à Tree of Life où le récit, souvent flou, s’estompe en grande partie pour se fondre dans une évocation abstraite de la beauté de la vie).

Que conclure de tout cela ? D’une part, que le cinéma et la bande dessinée, après plus d’un siècle d’existence, ont encore de nombreux champs à explorer. D’autre part, qu’un jeune homme de 84 ans, Jean-Luc Godard, nous ouvre encore certains sentiers inconnus…

dimanche 4 mai 2014

Entretien avec Fabrice Neaud à propos de ses photomontages

Comme je vous le disais dans mon post précédent, Fabrice Neaud réalise de nombreux photomontages (dont un grand nombre sont visibles sur la rubrique dédiée du site qui lui est consacré). Il m'a accordé un entretien à propos de ce pan de son travail (disponible également ici).

Sébastien Soleille : On vous connaît surtout comme auteur de bande dessinée. Depuis quand êtes-vous passionné de photographie et de photomontage ?

Fabrice Neaud : Depuis que j'ai acquis une caméra Sonny Handicam en 2003. Je l'ai toujours, du reste, mais elle est en fin de vie. Il faut que je trouve le moyen d'acquérir un objet maniable, qui aurait les mêmes performances, avec le même zoom optique de qualité mais plus de définition dans les images. Car, en fait, ces photomontages sont venus, au départ, du manque même de définition des photos que prenaient ma caméra... et aussi du simple fait que ces photos, initialement, n'étaient que de la documentation pour des images, des cases de mes bandes dessinées...

Je prenais des photos de lieux et, parfois, ils ne logeaient simplement pas dans l'objectif. Donc je faisais une ou deux photos supplémentaires pour faire un panoramique, et ainsi avoir de plus grandes images, avec un champ plus large, pour couvrir une plus vaste partie de ce que je voulais documenter.

Alors je faisais un photomontage grossier préliminaire sur Photoshop, afin d'avoir mon document utile à la case idoine... C'est ainsi que le document utilitaire a commencer à prendre son autonomie. Au fur et à mesure que je faisais mes montages sur Photoshop, j'y passais plus de temps, je soignais davantage le rendu... Au début (peut-être entre 2004 et 2006), je pense même avoir exclusivement fait de la photographie avec une large part dévolue à des photomontages futurs.

Mais on peut dire que c'est ainsi que ça a commencé: des panoramiques grossiers et simples en vue d'une documentation pour un dessin, puis, au fur et à mesure, plus de rigueur et plus de photographies pour une seule image finale...

Sébastien Soleille : On peut noter une évolution assez franche par rapport à cet objectif initial : d'une part, vos photomontages sont maintenant beaucoup plus soignés que ce que requiert un document servant de base à un dessin ; d'autre part, on peut noter un goût marqué, dans le choix de vos dessins, pour l'architecture, et en particulier l'architecture gothique. Comment expliquez-vous cette évolution ? Et d'où vous vient ce goût si prononcé pour le gothique ?

Fabrice Neaud :Oui, l'évolution est même un changement de paradigme: passer de l'utilitaire, du "par défaut", à la fin en soi.

J'ai fini par analyser mon goût pour le gothique par le processus même utilisé pour faire les photomontages en question.

En effet, le spectateur aura noté que tous les édifices religieux pris le sont selon deux principes: la frontalité stricte (avec un redressement même des verticales pour le replacer dans une perspective à un point) et la lumière (moins stricte) qui consiste, au moment des prises de vue, d'être à une heure la plus proche d'un axe perpendiculaire à la façade. Ceci afin d'éviter, autant que faire se peut, le plus possible la "profondeur" que marquerait artificiellement les ombres.

L'idée est ainsi d'aplatir au maximum la façade du bâtiment pour n'en faire ressortir que les motifs propres à l'écriture du gothique, le dessin. D'avoir quelque chose au plus près du dessin d'étude initial, du dessin original, du "plan" qui définit l'esthétique du bâtiment.

Bien entendu, ceci est l'approche la moins rigoureuse. Il est souvent difficile de se retrouver face au bâtiment en question avec le soleil pile en face. Ceci est cependant facilité (mais pas toujours) par l'orientation des édifices religieux, est-ouest (chevet à l'est, donc face au levant) et façade occidentale, face à l'ouest (au couchant). Ainsi mes photographies sont-elles prises souvent entre 17 et 19 ou 20h.

Mais ceci dépend également de la saison...

En effet, en hiver, le soleil se couche plus tôt, et plutôt vers le sud-oust. Donc il est quasi impossible d'avoir une lumière frontale sur une façade occidentale en hiver (je prends alors les transepts sud, le nord d'un bâtiment chrétien, église, cathédrale n'étant jamais éclairé par le soleil, quelle que soit la saison... sauf en été, par une lumière rasante...).

Alors qu'en été, évidemment, le soleil se couche plus tard, et plutôt vers le Nord-ouest. Donc il y a toujours un moment où la façade occidentale d'une église reçoit la lumière frontale du soleil.

L'idéal étant la lumière d'équinoxe, un peu en aval du printemps ou en amont de l'automne (comme ce fut le cas pour l'église Notre-Dame de Lissewege, par exemple), simplement parce que la lumière y est frontale pile au moment du coucher du soleil. Sans compter que les cieux d'équinoxe offrent souvent les plus belles lumières, avec des temps chargés, des cieux roulants, des orages qui ouvrent leurs nuages au moment du couchant, comme ce fut, là aussi le cas avec les prises de Lissewege et pour Bruges, où j'ai eu la chance d'avoir un orage très violent qui m'offrit le bonheur du double arc-en-ciel dans l'axe même de la nef...

Après, la lumière ne doit pas être trop dure, avec un ciel trop bleu. Même si une telle lumière sublime la pierre, elle a tendance à marquer violemment les ombres. Sans compter les bâtiments impossibles à prendre de face car trop près d'autres bâtiments qui, soit leur projettent leur ombre dessus (Bourges cumule ces deux handicaps) soit créent une anamorphose telle que le redressement des verticales devient grotesque (c'est le cas de la cathédrale de Strasbourg ou du clocher porche de l'église de Marennes).

C'est là que la rigueur absolue de mon process de départ touche à sa limite, bien entendu. Et je fais des exceptions à cette règle.

Pour Saint-Pierre de Sales de Marennes-Oléron, j'ai privilégié le transept sud. Mais comme son clocher est vraiment impressionnant, hé bien ai-je dérogé et l'ai pris d'un angle sud-ouest, lui-même très anamorphosé.

Même chose pour la cathédrale de Mechelen (Malines, Flandres), avec un angle lui nord-ouest). Le cas de Strasbourg est un peu différent et limite à sa manière. Il y a bien une rue qui lui fait strictement face, mais les bâtiments sont si rapprochés dans cette rue et l'édifice si haut qu'on ne peut appréhender la totalité de la façade qu'en étant très/trop près (à trente mètres, tout au plus, le bâtiment en faisant 142...).

Je l'ai donc prise à cette limite extrême et réalisé une vue frontale, impossible à appréhender dans la réalité, où l'octogone ajouré de la flèche est anamorphosé à l'extrême.

Mais c'est aussi là le charme et la raison du Gothique...

En effet, nous sommes à une époque qui précède l'invention de la perspective (à un point, deux points, trois points...), donc l'invention de la profondeur par une forme de géométrie plane ramenant la 3e dimension sur la 2e, indépendamment des artifices du sfumato italien (atténuation des contrastes dans le lointain) ou de la perspective cavalière et de la gestion du blanc propre à l'Asie.

Ainsi, il serait faux de prétendre que les gens du Moyen-Âge ne "voyaient" pas la profondeur, en tout cas, ils ne savaient pas la traduire telle qu'avec les outils de la perspective.

À cet égard, j'émets l'hypothèse que le dessin, l'écriture du gothique est une manifestation même de cette représentation sans complexe de la 3D non appréhendée. Et un éloge de la frontalité et de la planéité. Ceci coïncide avec la préoccupation tardive, moderne, de ramener la peinture à la 2D (début de l'abstraction au début du XXe siècle, cubisme...). Ainsi, la frontalité même de la représentation 2D du gothique, dernier soubresaut de cette représentation avant la perspective, coïncide-t-elle avec la planéité de la toile, de la feuille, de l'écran.

J'ose dire que le gothique, le dessin gothique, est une sorte d'aboutissement et de glorification de la 2D. Tout n'est qu'entrelacs, perpendiculaires, parallèles, angles à 45° au mieux et arabesques, pure écriture. Et ceci se traduit en architecture par une écriture et une conception des bâtiments en "tranches".

Il faut bien attendre la perspective en dessin, son invention et l'arrivée de la renaissance (qui n'est que la transition du gothique, appelé "tardif" vers le... baroque). pour que l'on envisage la 3D en tant que telle et ce qu'elle génère de fécondité nouvelle à envisager.

Mes photomontages sont ainsi, à la fois dans leur processus de départ, leurs modèles et motifs, autant que dans leur temps de construction sur Photoshop, du dessin, plus que de la photographie.

Sébastien Soleille : Vous cherchez d'une certaine manière à représenter des églises gothiques idéales (au sens des idées platoniciennes, réalités parfaites, indépendantes de la perception humaine).

D'ailleurs, en vous entendant rapprocher ces travaux du dessin, je ne peux m'empêcher d'aborder un autre sujet que vos photomontages (mais nous y reviendrons). En effet vos propos me font penser à un autre de vos travaux, à savoir la conception d'une cathédrale gothique parfaite, que l'on a pu entrevoir lors de l'exposition qui vous a été consacrée il y a quelques à l'occasion du festival d'Angoulême, ainsi que dans Nu Men. Le gothique représente-t-il pour vous un idéal artistique ?

Fabrice Neaud : Le mot "parfait" me gêne quelque peu, tout de même. Ce n'est pas exactement mon intention... Je ne prétends nulle part à la perfection ni même à "une" perfection. Le terme "idéal" est plus juste, évidemment... Mais, là aussi, sans aucune intention totalitaire d'imposer cet idéal à qui que ce soit. Abadie ou Viollet-Le-Duc avaient aussi des conceptions "idéales" du gothique... Et leur idéal (ou leurs idéaux) ne me conviennent pas. Or, eux, ont eu le pouvoir entre les mains d'imposer cette vision dans la chair même des bâtiments dont ils ont eu la charge. Je n'ai ni ce pouvoir (je ne suis pas architecte) ni l'ambition de ce pouvoir. Certes, s'il m'était donné, dans un monde "idéal", de pouvoir mener à bien mes expérimentations architecturales, je sauterais dessus... Mais, bien que je sois en-dessous du talent d'un Schuiten, par exemple (qui est architecte lui-même), ma, mes conceptions "idéales" de l'architecture et de l'architecture gothique restent bien dans le cadre du dessin, voire de la bande dessinée.

Je m'inscris ici sans aucun doute dans la tradition picturale romantique qui réinvestit le gothique de ses propres concepts et idéaux, forcément discutables (qu'est-ce qui ne l'est pas ?) mais néanmoins légitimes, dans une démarche plastique qui est le propre du travail d'un artiste ou d'un auteur (mon cas, le cas de Schuiten).

Ceci étant, pour revenir un moment à la photographie avant de répondre à la question du dessin, ma conception "idéale" des cathédrales photographiées restent moins celle des bâtiments (des objets, des modèles) que celle de leur perception.

L'angle de vue adopté (la frontalité), la lumière dont je parlais, le redressement des verticales pour rapprocher l'image photographique de l'étude ou du carton servant de modèle préliminaire à l'élévation de l'édifice, tout ceci montre davantage une conception "idéale" de la perception (donc du sujet observant) que de l'objet perçu (observé).

Ainsi, le processus de mes photomontages expose une vision. Ils parlent bien plus de MON angle de vue, de ma perception, de ma conception d'une certaine perception (théâtrale - le "point de vue du Prince", par exemple) que des objets eux-mêmes perçus, dessinés ou photographiés.

Ces photomontages seraient presque à rapprocher du photomaton, de la photo d'identité. Et c'est là que je rejoins le dessin. Car j'aime, dans la représentation même des gens, d'autrui, la même frontalité un peu froide, un peu policière ou médicale. C'est l'idée même de l'objectivité. Non pas comme prétention de donner l'objet dans sa vérité nue, unique, unilatérale et indiscutable (nous savons que celle-ci est impossible, inexistante, fictive et même non-souhaitable) mais comme l'épure même de la subjectivité de tout son pathos et toute attache émotionnelle, affective.

C'est un peu comme si j'arrivais à faire rentrer les cathédrales dans un photomaton pour dresser leur portrait "légal".

Mais, plus simplement, comme je le disais plus haut, je rapproche simplement l'image réelle du bâtiment de son dessin préliminaire, du carton dressé pour son étude finale.

En ceci, l'idée n'est pas de faire correspondre le bâtiment réel à son idéal (quoique, dans le cadre de Cologne, j'ai corrigé l'échafaudage disgracieux qui en défigurait un des angles de la tour nord... mais la symétrie du bâtiment lui-même m'a permis ce "copié-collé", et Cologne est elle-même une cathédrale conçue comme "idéale" par ses concepteurs initiaux...) mais de donner une perception "idéale" de sa réalité hic et nunc.

Pour revenir à Saint-Pierre d'Urstaadt, "ma" cathédrale "idéale", nous sommes bien dans la démarche inverse, du moins une démarche plus proche de celle de Viollet-le-Duc : donner une vision "idéale" d'un gothique fantasmé.

C'est aussi pour cela qu'elle intervient dans Nu-Men (et elle devait apparaître dans sa gloire au 3e tome...), mais précisément dans une autre dimension que la nôtre, une dimension plus proche du monde des idées platoniciennes, en effet, coincé quelque part entre le monde du rêve (de Sandman ou du Docteur d'Authority...) et celui des dimensions enroulées sur elle-même que nous proposent certaines théories scientifiques...

Sébastien Soleille : Vos photomontages ne concernent cependant pas uniquement des églises gothiques. Vous semblez beaucoup apprécier également le quartier de La Défense et en particulier la Grande Arche. Rien ne trouve grâce à vos yeux entre le gothique et l'architecture contemporaine ? Et au sein de celle-ci, que vous semblez apprécier et que vous dessinez avec brio (cf. Nu Men encore), pourquoi vous focalisez-vous ainsi sur ce quartier en particulier ?

Fabrice Neaud : Ah. Là, je crains de ne pouvoir vous répondre vraiment...

Il est vrai que j'aime le gothique (large, du premier gothique au gothique le plus tardif) et beaucoup l'architecture contemporaine (large également, puisque l'on peut reculer jusqu'aux fifties)...

Cela ne veut pas dire que je n'aime pas toute autre architecture... loin de là.

Il est vrai que, concernant l'architecture religieuse (chrétienne), j'ai du mal à aimer au-delà du gothique tardif. Les églises baroques, par exemple, me semblent toujours ressembler trop à des bibelots. Et les églises classiques m'intéressent peu. Ces histoires de "temples de la raison" ont fait perdre aux bâtiments religieux leur dimension mystique... mais ceci est un avis très personnels.

Je pourrais aimer l'antiquité mais, comme c'est l'essentiel de l'inspiration du classicisme, pour les mêmes raisons, j'ai un peu de mal avec l'architecture antique...

Mais, ne nous trompons pas, je parle de tout cela comme possible modèles photographiques, évidemment, entrant dans le processus que j'ai décrit. D'un point de vue strictement esthète, je pense que j'aime à peu près TOUT, tous les paysages urbains, tous les paysages.

J'ai quand même de nombreux photomontages de paysages de montagnes, même s'ils n'obéissent pas aux mêmes principes de "frontalité" (j'y cherche davantage la lumière, les contrastes de formes, de matières...).

On pourrait me reprocher de ne pas aimer le Roman. Ce qui est faux. J'ai quelques images d'édifices romans. Si je les affectionne moins, c'est pour les raisons évoquées : ils précèdent cette manifestation ultime de la planéité, dont le gothique me semble le dernier éclat (avant l'invention de la perspective).

Mais, surtout, vivant dans une région où le Roman est roi (sans jeux de mots avec un certain livre de Renaud Camus...), j'avoue que j'en ai pas mal "soupé".

Je baigne dans le Roman à longueur de journée. Et il existe une sorte de préciosité d'esthète qui consiste à trouver le Roman plus subtil que le gothique, plus "authentique", plus mystique... et de voir dans le gothique un art vulgaire, de propagande, un truc ampoulé d'ingénieurs (au mieux) où de petits tyrans ecclésiastiques. Un peu comme le conflit Wagner/Verdi, Beatles/Rolling Stone, Hergé/Franquin, Star Wars/Star Trek...

Musique symphonique vs. musique de chambre...

Pornographie/érotisme... Et comme je garde un esprit rebelle, je vais toujours à l'opposé de ce qu'on m'impose d'aimer pour des raisons que je trouve fallacieuses. C'est bien le geste d'ingénieur qui me touche dans le gothique (plus que la "propagande" ou l'assise d'un pouvoir délirant) et j'ai toujours eu une préférence pour ce qui est ultime, tardif, fin de... plutôt que primitif, originaire, principiel. J'aime ce qui est au bord de l'effondrement, post-, terminal, d'où mon amour pour la tragique cathédrale de Beauvais, par exemple, qui, bien qu'elle tienne vaillamment debout, est une cathédrale de l'échec, l'Icare de l'architecture gothique, écroulée deux fois, inachevée, trop grande, trop grosse...

Là aussi, ma réponse est moins rigoureuse, plus émotionnelle, affective, que mon dispositif esthétique. Mais bon, je n'en ai pas d'autres.

Sébastien Soleille : Et dans l'architecture moderne, pourquoi cet attrait pour le quartier de La Défense en particulier ?

Fabrice Neaud : Honnêtement, je n'ai pas l'impression d'être particulièrement attiré par la Défense plus qu'un autre quartier. Il se trouve que c'est celui que je fréquente le plus souvent quand je voyage (je vais régulièrement à Paris).

Inversement, j'ai été très attiré par le quartier des Confluences et le musée du même nom (en cours de finition) à Lyon. Je n'ai simplement pas fait de photomontage de ce lieu [après vérification, au moins un photomontage, disponible sur ce site, a été réalisé], plutôt des dessins, curieusement. Et, notamment, un très grand dessin, en me positionnant en dessous de la six voies, seul endroit qui me permettait d'être assis pour dessiner pendant de longues heures.

Il se trouve que j'aimerais bien connaître d'autres quartiers, lieux, avec des architectures contemporaines remarquables mais je n'ai pas eu trop l'occasion. De surcroît, j'ai toujours cru noter qu'il existait une iconographie existante sur l'architecture contemporaine curieusement plus nourrie que les églises que je prends en photo.

Taschen possède une collection "Architecture Now" qui est très large.

Cet entretien a été réalisé par messagerie électronique entre le 26 avril et le 1er mai 2014.