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jeudi 12 décembre 2024

Le 30/40 de Menu (2024)

J'ai déjà écrit à plusieurs reprises tout le bien que je pensais de la collection 30/40 de Futuropolis, notamment ici ou . Petit rappel toutefois pour ceux qui n'auraient pas suivi : 30/40, keskecè ? Entre 1974 et le début des années 1990, les fantastiques éditions Futuropolis, alors dirigées par Étienne Robial, publièrent 23 albums dans cette collection. Les deux caractéristiques principales de ces livres sont les suivantes : un format inhabituel, très grand (30 cm par 40 cm, d'où le nom) et un choix exceptionnel d'auteurs. En à peine plus de 20 albums, Étienne Robial offrait un fantastique échantillon de ce qui se faisait de mieux à l'époque en bande dessinée, avec Francis Masse, Moebius, encore appelé Gir (un de ses premiers albums hors Blueberry), Tardi, Jean-Claude Forest, Baudoin, Gotting, Crumb, Poïvet, etc.

Malheureusement, cette collection s'interrompit lorsque les éditions Futuropolis arrêtèrent leurs activités, avant d'être rachetées et de donner le Futuropolis actuel, qui n'a plus rien à voir avec l'original. Et, si Futuropolis avait permis à quelques-uns des futurs auteurs de l'Association de publier certains de leurs premiers livres (dans la colection X ou dans le collectif Labo dirigé par Jean-Christophe Menu), aucun d'eux n'avait encore à l'époque les lettres de noblesse suffisantes pour ouvrir les portes de cette prestigieuse collection 30/40.

Trente ans après, les choses ont bien évolué : Étienne Robial s'est éloigné du monde de la bande dessinée ; et les fondateurs de l'Association (Jean-Christophe Menu, Lewis Trondheim, David B, Killofer, Mattt Konture, Stanislas, Mokeit) ne sont plus de jeunes débutants prometteurs, mais des auteurs âgés et assez largement reconnus. Et Étienne Robial et Jean-Christophe nous offrent une double bonne surprise : la reprise de la collection 30/40, cette fois à l'Apocalypse (la maison d'édition fondée par Menu après son départ de l'Association), avec un volume, le 23ème, consacré à Menu lui-même !

Nous avons donc le grand plaisir de retrouver 30 pages, excellentes et gigantesques, de ce grand auteur, qui met en scène ses personnages et préoccupations habituels : le monde du Mont-Vérité (ses moines, sa Mune, sa sphynge...), Vert Thépamur, Lapot, Méder, un récit de rêve, des souvenirs de concert, ainsi que des tranches de vie familiales et autobiographiques.

C'est sans doute dans ces pages que Menu nous offre ses passages les plus poignants. Avec Livret de Phamille, l'un de ses plus grands chefs-d'oeuvre, publié en 1995, Menu nous avait offert de superbes récits autobiographiques tournant autour de ses filles, de leur naissance et de leurs premières années. Trente ans après, la roue a tourné : les pages autobiographqiues relatent les derniers instants et le décès de ses parents. Aventures avec la mort, 1 et 2, mettent l'auteur face au décès de ses parents et à ses propres fragilités. Beaucoup d'émotion et de sensibilité, et, comme d'habitude, un immense talent.

lundi 22 janvier 2024

Chumbo, de Matthias Lehmann (2023)

J’avais déjà lu quelques ouvrages de Matthias Lehmann (l'excellente La Favorite entre autres) dont j’avais beaucoup apprécié, notamment, le dessin richement hachuré. Mais je connaissais globalement assez mal son œuvre.

Voyant que Jean-Christophe Menu, entre autres, recommandait très chaudement son dernier ouvrage, Chumbo, j’ai fini par l’acheter. Je viens de le lire avec beaucoup d’intérêt et énormément de plaisir.

Cet ouvrage massif (360 pages, parfois très denses, avec de nombreux personnages) relate la vie compliquée d’une famille brésilienne entre 1937 et 2003. La postface de l’auteur suggère qu’il s’est assez largement inspiré de la famille de sa mère.

Nous suivons donc les mésaventures d’Oswaldo Wallace, riche industriel de Belo Horizonte, dans le Minas Gerais, de sa femme, et de leurs enfants, deux garçons, Severino et Ramires, et trois filles, Adélia, Ursula et Berenice. Dès les années 1930, ces enfants croisent d’autres personnages, l’associé de leur père, l'un de ses hommes à tout faire, une famille de ses ouvriers, qu’ils recroiseront tout au long de leurs vies, dans des circonstances extrêmement variées. Les choix politiques des deux aînés, à deux opposés du spectre politique, leur feront vivre des situations très contrastées.

La diversité des personnages, la variété des choix de vie effectués par ceux-ci, permettent de dresser un tableau très riche de l’Histoire du Brésil pendant plus de 60 ans, avec une attention particulière sur la période de la dictature militaire qui a sévi au Brésil entre 1964 et 1983.

Matthias Lehmann nous offre ainsi un récit historique particulièrement réussi, dans lequel la petite histoire se mêle à la grande, pour en mettre en lumière certains aspects ; dans lequel l’humanité et la variété des personnes viennent faire prendre conscience de la complexité des événements historiques.

Pour conduire efficacement ce récit assez dense, l’auteur multiplie les modes de narration et les compositions, alternant dessins en pleine page et planches découpées en de nombreuses cases, passages muets et pages au texte bien fourni, événements tragiques et épisodes grotesques, etc. Le tout dans un noir et blanc sobre et élégant aux hachures rappelant la gravure sur bois, si caractéristiques de son style.

dimanche 26 avril 2020

Patin Couffin : Un beau cadeau de Jean-Christophe Menu en ces temps de confimenent

Les auteurs de bande dessinée sont bien évidemment confinés comme tout le monde. Ils réagissent à la situation de diverses manières.

Ainsi, jean-Christophe Menu vient de passer deux jours à réaliser la maquette d'un nouveau recueil d'un grand nombre de ses récits courts : au total 254 pages de bande dessinée...

Il a appelé ce recueil Patin Couffin et l'a mis gracieusement en ligne sur son profil sur un réseau social bien connu. Un bien beau cadeau pour tous ceux qui ont un peu de temps libre en période de confinement !

Il ne s'agit bien entendu pas de pages inédites, ou très peu. Jean-Christophe Menu n'est pas un auteur très prolifique et plus de 250 pages de bande dessinée représentent un gros investissement. Certaines des pages les plus anciennes datent des années 1990 et ont été reprises dans Livret de Phamille. Les pages les plus récentes (2016-2017) sont notamment les quatre épisodes de SOS Valises, récits de rêves publiés dans la revue Pandora. On remarque aussi, dans ces pages récentes, une planche se déroulant au Mont-Vérité, le monde monacal imaginaire familier des lecteurs de Jean-Christophe Menu, ainsi que deux planches indépendantes dessinées en hommage à des pionniers de la bande dessinée : Dreams of the Rarebit Frouze fait référence à Winsor McCay (auteur de Little Nemo et, beaucoup moins connu, Dream of the Rarebit Fiend) et En Direct de la Rédaction (2019) fait référence aux textes écrits pour le journal de Spirou par Yvan Delporte, illustrés par André Franquin et narrant quelques méfaits de Gaston Lagaffe. À ma connaissance, ces trois planches sont inédites, au moins en album.

Entre ces récits du milieu des années 1990 et ceux de la fin des années 2010, Jean-Christophe Menu nous offre un florilège d'histoires diverses : on y retrouve bien entendu les moines du Mont-Vérité, des récits de la jeunesse de l'auteur (dont un ode à sa vieille 4L), des témoignages de son amour de la bande dessinée et de la musique (avec entre autres les Sex Pistols et d'autres groupes de punk), certains des récits intitulés Chroquettes et déjà rassemblés dans le recueil éponyme, etc.

Merci, Jean-Christophe Menu, pour ce beau cadeau !

mercredi 19 avril 2017

De l'utilisation des réseaux sociaux pour partager ses travaux en coursavec ses lecteurs, l'exemple de Jean-Marc Rochette

Je ne vais pas disserter aujourd'hui in extenso sur les avantages et inconvénients des réseaux sociaux. Je souhaite juste mettre en avant un avantage de Facebook que j'apprécie particulièrement. Un certain nombre d'auteurs de bande dessinée s'en servent en effet pour partager l'avancée de leurs travaux avec les amateurs de leur œuvre : ils mettent en ligne des illustrations ou dédicaces, tiennent au courant de l'avancement de leurs albums, informent des dates de publication ou de la tenue d'événements publics, etc.

Dans les auteurs que j'apprécie, l'un d'entre eux s'est emparé tout particulièrement des potentialités de cet outil. Ainsi Jean-Marc Rochette, auteur notamment du Transperceneige, a régulièrement mis au courant tous ses contacts Facebook de l'avancement de son prochain album, Ailefroide. Ce livre s'y prêtait particulièrement : dans la mesure où il s'agit d'un récit autobiographique, ses principales péripéties sont partiellement connues, le risque de dévoiler au potentiel futur lecteur de l'œuvre achevée des éléments clés du déroulement de celle-ci est relativement peu important.

Nous avons donc pu suivre avec Jean-Marc Rochette l'ensemble du processus créatif de son album : écriture du synopsis détaillé avec le scénariste, Olivier Bocquet, études de personnages, crayonné des 280 planches, puis encrage de celles-ci. Bien sûr il ne les montrait pas toutes. Mais il en diffusait un échantillon suffisamment important pour distiller une bonne idée de l'œuvre finale, tout en donnant envie de découvrir ce qu'il n'en a pas encore montré. Ces interventions ne se limitent pas à nous offrir des "échantillons" en guise de "teasing" avant la publication de l'album. Il commente les différentes étapes ; il nous fait part de ses difficultés, ou au contraire des planches qui lui viennent plus facilement ; il explique certains de ses choix narratifs et esthétiques. En outre il n'hésite pas à discuter avec les personnes qui commentent ses publications, justifiant un choix, répondant à une question, apportant un éclairage complémentaire.

Bien sûr, il n'est pas le seul à agir ainsi. Fabrice Neaud, par exemple, partage de temps en temps quelques dessins issus de son futur album, Cendres (sur un scénario de Christophe Bec). Le fait qu'il s'agisse d'une fiction, avec la nécessité d'en préserver le suspense, limite cependant les possibilités d'en dévoiler trop d'éléments.

Jean-Christophe Menu nous fait également parfois partager des extraits des récits qu'il publie dans différents supports. Edmond Baudoin a longtemps partagé de très nombreuses illustrations, davantage sous l'impulsion de son humeur du moment que pour faire partager son avancée sur ses albums. En tout cas, merci à eux tous de nous faire partager un peu de leur intimité créatrice !

jeudi 3 décembre 2015

Exposition Jean-Christophe Menu lors du prochain festival d'Angoulême

Le programme du prochain festival d'Angoulême (qui aura lieu du 28 au 31 janvier 2016) commence à être connu. Au-delà des expositions assez classiques (celle consacrée au grand prix de la ville d'Angoulême 2015, Katsuhiro Otomo, celle consacrée à un grand classique, Morris, dessinateur de Lucky Luke, etc.), un événement à particulièrement retenu mon attention : il s'agit de l'exposition qui sera dédiée à Jean-Christophe Menu (en passant, elle se tiendra dans l'hôtel Saint-Simon, comme celle sur Fabrice Neaud en 2010).

Jean-Christophe Menu est un personnage majeur du monde de la bande dessinée des 20 dernières années. Il a notamment la particularité rare de multiplier les rôles, à chaque fois avec énormément de brio. C'est à la fois un auteur très talentueux, un éditeur exceptionnel et un brillant théoricien.

Héritier à la fois des grands auteurs du journal de Spirou (Franquin, Morris, Tillieux en premier lieu), de Moebius et de Métal Hurlant, mais aussi des pionniers de l'autobiographie (Robert Crumb, Baudoin), il n'a cessé de leur rendre hommage dans ses œuvres, mais également dans ses écrits théoriques. Il a également édité, à l'Association notamment, certains d'entre eux (Tardi, Forest, Baudoin, etc.).

Parlons d'abord de l'auteur très talentueux. Pionnier de l'autobiographie en bande dessinée avec son Livret de Phamille, il a su mélanger ses multiples influences en un style original et aisément reconnaissable. Réfléchissant sans cesse à la meilleure adéquation de la forme et du fond, ses albums explorent constamment les possibilités de la bande dessine (jusqu'au récent Métamune Comix publié en 2014). Il a également introduit une certaine esthétique punk en bande dessinée avec Meder (ce qui fut intéressant à l'époque même si les suites ne furent pas toujours heureuses chez certains épigones).

Co-fondateur de l'Association (puis, plus récemment, fondateur de l'Apocalypse), il a réussi à en faire une des maisons d'édition les plus novatrices et les plus riches de la bande dessinée mondiale. Elle est à la pointe de l'innovation en publiant certains des auteurs contemporains les plus novateurs et les plus originaux (que ce soit les fondateurs, David B, Mattt Konture, Killofer, Trondheim, ou d'autres auteurs aux œuvres particulièrement originales comme Benoît Jacques avec L, Dominique Goblet et sa Chronographie ou Faire semblant c'est mentir, Aristophane et son Conte Démoniaque, Chris Ware, Emmanuel Guibert, Baudoin qui réserve ses albums les plus atypiques à l'Association, etc.) et a effectué en parallèle un remarquable travail de réédition d'œuvres majeures du patrimoine (Francis Masse, Jean-Claude Forest, Gébé, Baudoin encore, etc.).

C'est enfin un théoricien exceptionnel, dont les réflexions sur la bande dessinée et ses marges sont riches, originales et éclairantes. Son œuvre théorique (Plates-bandes, La Bande Dessinée et son Double, les trois numéros de l'Éprouvette, etc.) est d'autant plus éclairante qu'elle s'enrichit d'incessants allers-retours avec son œuvre d'auteur et son métier d'éditeur.

Cette future exposition est donc très riche en potentialités multiples. Il faudra attendre janvier pour voir ce que Jean-Christophe Menu nous proposera. Ce sera sûrement riche et probablement inattendu.

jeudi 14 mars 2013

Susceptible, de Geneviève Castrée (2012)

J'avais acheté Susceptible, de Geneviève Castrée, quasiment dès sa sortie. Cet album paraissait dans un contexte particulier : il s'agissait en effet du premier livre publié par L’Apocalypse, la nouvelle maison d'édition fondée par Jean-Christophe Menu après son départ de L’Association. Pour diverses raisons, le livre est resté sur une pile pendant plusieurs mois et je viens à peine de le lire.

Comme souvent avec ce type d'ouvrage autobiographique, je ne peux m'empêcher de m'interroger, probablement un peu vainement, sur ce qui m'y plaît : est-ce une réelle valeur esthétique, ou bien avant tout une qualité de témoignage ? Mais dans quelle mesure cette question est-elle réellement pertinente ? Quoi qu'il en soit, cet album m'a vraiment séduit. La narratrice relate son enfance et son adolescence québécoise, entre sa mère, avec qui elle vit près de Montréal, et son père, qui vit à moitié reclus en Colombie britannique et dont, enfant, elle ne parlait même pas la langue (elle étant francophone, lui anglophone). Elle évoque ses racines familiales, sa relation intime mais difficile avec une mère qui n'est pas toujours la plus adulte des deux, ses difficultés avec les amants de sa mère, etc.

Le ton est suffisamment distant pour montrer que de l'eau a passé sous les ponts et pour ne pas tomber dans le mélo, mais assez proche pour que l'on puisse partager ses tourments. Le dessin est sensible et élégant. Les chroniques autobiographiques en bande dessinée fleurissent depuis quelques années ; peu ont la subtilité de celle-ci.

dimanche 23 décembre 2012

Ma sélection de bandes dessinées sorties en 2012

La fin de l'année approche. C'est le bon moment pour en dresser un rapide bilan. Cette année, je vais me plier à l'exercice pour la bande dessinée. Certaines années, c'est un peu difficile de distinguer plusieurs titres qui nous ont marqués parmi les sorties des 12 derniers mois. Ce n'est pas le cas cette fois-ci : l'année 2012 a été riche pour les amateurs de bande dessinée.

Elle fut riche et variée. En effet, nous avons pu découvrir des chefs-d’œuvre de France, du Japon et des États-Unis.

En France sont sortis L'Enfance D'Alan, magnifique album, qui, sous des dehors très simples, est une magnifique réflexion sur l'enfance et la mémoire, et Dali par Baudoin, dans lequel Edmond Baudoin, à 70 ans, parvient encore à se renouveler et à nous surprendre. On peut noter aussi la publication du premier album de Fabrice Neaud en tant qu'auteur complet depuis 10 ans, Nu Men, et les débuts de la nouvelle maison d'édition de Jean-Christophe Menu, L’Apocalypse.

Du Japon, nous avons pu découvrir la fin de la saga Kamui Den, extraordinaire épopée sociale de 6000 pages parue dans les années 1960 au Japon et sortie en France en quatre gros volumes (j'en ai parlé ici, ici, et encore ).

Aux États-Unis, les frères Hernandez ont fêté les 30 ans de Love & Rockets. Ils ont également sorti la cinquième livraison annuelle de Love & Rockets: New Stories. Celui-ci n'a pas atteint les sommets des deux numéros précédents mais n'en reste pas moins d'un excellent niveau. Jaime Hernandez a en outre publié God and Science: Return of the Ti-Girls compilation augmentée d'un récit initialement paru dans les deux premiers numéros de Love & Rockets: New Stories. Quand Jaime Hernandez, pilier de la scène alternative américaine se lance dans le comics de super héros, cela donne des résultats surprenants et fort riches. Enfin Chris Ware a sorti Building Stories, son recueil le plus important depuis Jimmy Corrigan, paru il y a plus de 10 ans. En soi, c'est déjà un événement mais quand, en plus, l'album est aussi réussi que ce dernier opus, on est vraiment face à une œuvre majeure.

Dans les nouvelles plus tristes, on a regretté en 2012 les disparations de Jean Giraud, alias Moebius, et, hors du registre de la bande dessinée, de Maurice Sendak, père des Maximonstres et de Henry Bauchau.

mardi 18 septembre 2012

La Grande Odalisque, Alix Senator, Texas Cowboy et autres lectures de rentrée

Après un bilan de quelques-unes de mes lectures estivales dans mon message précédent, voici donc un point sur certaines bandes dessinées publiées cette rentrée...

Jusqu'à aujourd'hui, ce que j'ai lu de mieux en cette rentrée, en termes de bande dessinée, ce sont les pages du Journal Direct (2003-2004) publiées sur le site d'Ego comme X. Je sais, pour l'instant seules huit pages sont disponibles (en espérant la suite rapidement...) ; je sais, Fabrice Neaud lui-même affirme que ces pages sont beaucoup moins exigeantes que celles du Journal proprement dit. Malgré cela, ces quelques pages sont d'excellente qualité et démontrent une fois de plus l'immense talent de Fabrice Neaud.

Soyons clair : La Grande Odalisque, de Bastien Vivès, Florent Ruppert et Jérôme Mulot, est un ouvrage de pur divertissement, hommage à certains dessins animés japonais (Cat's Eye) ou au cinéma d'action. On pouvait se demander ce qu'allait donner cette coopération entre Bastien Vivès, nouvelle coqueluche des média spécialisés, dessinateur virtuose et peintre des émois post-adolescents, et le duo Ruppert & Mulot, lancés par Jean-Christophe Menu comme la relève de l'Association, adeptes d'innovations formelles originales. La Grande Odalisque parvient à conjuguer la capacité de Bastien Vivès à dessiner de charmantes jeunes filles et l'attention aux décors de Ruppert & Mulot, l'humour absurde de ceux-ci et le comique de mœurs de celui-là (notamment lorsque l'une des héroïnes se fait larguer par SMS en plein cambriolage. Cela produit un récit complètement invraisemblable aux péripéties rivalisant de rocambolesque (des vols de tableaux célèbres dans les plus grands musées parisiens à la conquête d'un cartel de drogue mexicain). Le tout est vif, assez plaisant, très léger...

Texas Cowboy, de Lewis Trondheim et Matthieu Bonhomme, permet encore une fois de mettre en valeur le grand talent de dessinateur de Matthieu Bonhomme. Celui-ci n'a pas toujours illustré des scénarios à la hauteur de ce talent (la plus notable exception étant les solides récits imaginés par Fabien Vehlmann pour la série Le Marquis d'Anaon). Le scénario de Lewis Trondheim pour Texas Cowboy, avec des personnages très typés, une accumulation étudiée de poncifs des westerns et sa construction fondée sur de nombreux retours en arrière, est très distrayant.

Les Aigles de sang, premier tome d'Alix Senator, de Valérie Mangin et Thierry Demarez, est une habile déclinaison des aventures d'Alix, personnage créé par Jacques Martin il y a près de 65 ans. Valérie Mangin nous offre un scénario astucieux mêlant d'anciens éléments de la série à des événements historiques ayant secoué le règne d'Auguste. À mon avis, le meilleur Alix depuis que Jacques Martin avait arrêté de dessiner la série (ce qui n'est pas forcément très difficile, il faut bien le dire).

Cette rentrée voit également les débuts attendus de l'Apocalypse, nouvelle structure éditoriale de Jean-Christophe Menu, après son départ de l'Association. J'ai feuilleté très rapidement le premier livre publié par ce nouvel éditeur, Susceptible, par Geneviève Castrée. Il s'agit de tranches de vie autobiographiques d'une trentenaire québécoise et cela m'a semblé pas mal du tout. J'attends les prochains livres avec impatience, tout spécialement Meta Mune comix, recueil n° 23, de Jean-Christophe Menu, annoncé en novembre 2012.

J'ai reçu hier le cinquième numéro de Love and Rockets: New Series, des frères Hernandez. je vous en parlerai sans aucun doute plus longuement dès que je l'aurai lu, ce qui ne saurait tarder. Pepito, de Luciano Bottaro, m'attend également, depuis quelques jours, sur ma table de nuit.

Enfin, dans les prochaines semaines, j'attends avec une très grande impatience Building Stories de l'immense Chris Ware (annoncé en octobre 2012), ainsi que les prochains livres d'Edmond Baudoin (dont l'un, consacré à Salvador Dali, est annoncé pour début novembre 2012).

mardi 13 décembre 2011

Quoi !, par divers piliers de l'Association (2011)

Passons sur le titre, que je ne trouve pas très bon. Cet ouvrage avait été annoncé depuis quelques mois comme une histoire de L'Association par certains de ses fondateurs. Il avait initialement été prévu chez Shampoing, la collection dirigée par Lewis Trondheim chez Delcourt. Il est revenu à L'Association après le retour de la plupart de ses fondateurs.

Plus que d'une histoire de L'Association, éditeur de bande dessinée phare parmi ceux qui furent appelés les indépendants, il s'agit en fait du récit de la crise récente de L'Association, qui a conduit au retour des fondateurs partis au milieu des années 1990, Lewis Trondheim, David B, Killofer, Stanislas (reparti depuis) et au départ de Jean-Christophe Menu. Ce recueil compile donc des récits courts de la plupart des fondateurs (Lewis Trondheim, David B, Killofer, Stanislas, même Mokeït, mais pas Jean-Christophe Menu ni Mattt Konture) et de quelques piliers ou compagnons de route de cette aventure éditoriale : Charles Berbérian, Jean-Louis Gauthey, Jean-Yves Duhoo, etc. La plupart de ces récits couvrent essentiellement trois moments de la vie de L'Association : sa création au début des années 1990, la première crise qui vit le départ de la plupart des fondateurs au milieu des années 2000 et la crise récente qui provoqua leur retour et le départ de Jean-Christophe Menu. Nous avons donc plusieurs versions de ces péripéties, chacun les relatant avec sa sensibilité propre. Un point commun se dégage des souvenirs des fondateurs : tout semble tourner autour de la personne de Jean-Christophe Menu. J'ai eu peur un moment de lire un portrait purement à charge de celui-ci. Ce n'est heureusement pas le cas et l'image de lui qui ressort de cette lecture est plus nuancée que ce que je craignais. Il est impressionant de voir à quel point il a pu marquer ceux qui l'ont approché, avec son charisme et son égocentrisme, son ambition et ses difficultés, parfois, à communiquer...

Ce livre constitue donc un témoignage instructif sur une belle aventure éditoriale et sur les questions personnelles qui ont causé à la fois sa naissance et sa crise. En plus de son intérêt documentaire, plusieurs auteurs de cette compilation, David B et Killofer en tête parviennent, avec leur talent habituel, à dessiner des pages intrinsèquement très réussies.

Bref, un passionnant recueil de témoignages contenant quelques belles pages de bande dessinée...

mardi 1 novembre 2011

Où est donc passée l'autobiographie en bande dessinée ?

En une dizaine d'années, entre 1993 et 2003, l'autobiographie a permis à la bande dessinée francophone de nous offrir quelques chefs-d’œuvre exceptionnels. Lewis Trondheim dessinait les six volumes de son comics autobiographique, Approximate Continuum Comics, chez Cornelius en 1993 et 1994, puis les regroupait en recueil, dans Approximativement, en 1995. Dupuy et Berbérian publiait leur Journal d'un album en 1994. Livret de Phamille, de Jean-Christophe Menu, sortait l'année suivante, en 1995. Edmond Baudoin livrait son Éloge de la poussière en 1995 et Terrains Vagues l'année d'après. Fabrice Neaud nous offrait quatre volumes de son Journal entre 1996 et 2002. Xavier Mussat nous parlait de sa Sainte Famille en 2002. Les six tomes de L’Ascension du Haut Mal, de David B, étaient publiés entre 1997 et 2003. Mattt Konture sortait Printemps Automnes en 1993 puis les cinq premiers volumes de son Auto-psy d'un mort-vivant entre 1990 et 2001.

Malheureusement, ce qui a pu être considéré à l'époque comme un renouveau de la bande dessinée francophone s'est révélé plutôt de l'ordre du feu de paille. Les Approximate Continuum Comics se sont transformés en Petits Riens, décidément bien trop légers. Le Journal d'un album n'eut pas vraiment de successeur (même si le Hanté du seul Philippe Dupuy est loin d'être dénué de qualités) et Dupuy et Berbérian préfèrent maintenant se moquer des bobos. Jean-Christophe Menu, notamment à cause de problèmes juridiques liés à son divorce, n'a pas donné à son Livret de Phamille la suite qu'il avait prévu. Nous attendons encore les volumes suivants du Journal de Fabrice Neaud, qui se consacre actuellement à une série d'anticipation (premier tome annoncé pour janvier 2012), ainsi que la suite de l’œuvre de Xavier Mussat. Depuis L’Ascension du Haut Mal, David B ne se consacre à l’autobiographie qu'incidemment.

Cela ne signifie nullement que les albums plus récents de ces auteurs, non autobiographiques, aient forcément moins d'intérêt. Ces dessinateurs ont pu souhaité passer à autre chose, soit qu'ils estiment avoir fait le tour de ce qu'ils avaient à raconter de leur vie (c'est probablement le cas de David B, par exemple), soit que les difficultés rencontrées avec leur entourage représenté dans leurs œuvres autobiographiques les aient plus ou moins forcé à s'arrêter (cela a pu jouer dans le cas de Fabrice Neaud ou de Jean-Christophe Menu, notamment).

Certes, Mattt Konture a continué son Auto-psy d'un mort-vivant, mais à un rythme bien ralenti. Certes, Edmond Baudoin continue à publier des récits autobiographiques mais il a toujours eu des rapports compliqués avec le récit du moi et l'autofiction : lorsqu'il parle à la première personne, c'est souvent pour raconter la vie d'une tierce personne (son grand-père dans Couma Aco, sa mère dans Éloge de la poussière), pour des carnets de voyage (les plus récents étant Le Parfum des olives ou Viva la vida) ou dans des récits plus ou moins oniriques (Le Chant des baleines) ; c'est sans doute dans des récits à la troisième personne, dans lesquels il arbore un masque, qu'il se livre le plus, comme dans Le Portrait ou L'Arleri.

Les chefs-d’œuvre cités plus haut ont-ils une descendance dans l’œuvre d'autres auteurs ? Pas réellement (on peut bien entendu citer quelques exceptions, comme Lucas Méthé, par exemple, mais elles restent bien rares). L'autobiographie des auteurs que j'ai évoqués ici a eu deux types de successeurs :

  • Des recueils de courts billets, dans la lignée des Petits Riens de Lewis Trondheim ou des Notes de Boulet, d'une part. Tranches de vie calquées sur les blogs, elles mettent en scène majoritairement des trentenaires, fans de jeux vidéo et de Star War pour les hommes, accro au shopping et aux chatons pour les femmes. Il s'agit le plus souvent, par des clins d’œil appuyés aux lecteurs, de leur arracher un sourire en leur rappelant les petits tracas de leur propre vie quotidienne. Cela peut être amusant, cela manque souvent de souffle.

  • Des carnets de voyage ou des reportages en bande dessinée, d'autre part. Même dessinés par des auteurs talentueux (Guy Delisle par exemple), voire géniaux (encore et toujours Baudoin), ils restent le plus souvent au niveau de l'événement, voire de l'anecdote. À la décharge des auteurs, on peut remarquer que même en littérature, le reportage ou le récit de voyage a produit des livres intéressants mais bien peu de chefs-d’œuvre, même comme de grands noms, comme André Gide notamment (ses retours du Tchad ou d'URSS sont très agréables à lire et sont de passionnants témoignages mais restent bien forts que ses grands romans et récits ou que son Journal), se sont emparés de ce genre.

vendredi 2 septembre 2011

L'Apocalypse, nouvelle structure éditoriale de Jean-Christophe Menu

Les temps changent à l'Association... Jean-Christophe Menu n'aimait pas du tout les codes-barres. Après avoir résisté pendant des années, il avait finalement accepté que les livres de l'Association soient munis d'un code-barre ; mais celui-ci était imprimé sur un autocollant facilement détachable (agrémenté d'un texte que je trouvais assez drôle). Cela avait un air de combat anachronique et donquichottesque mais cela m'amusait. C'est fini : en lisant Viva la vida, j'ai découvert un code-barre imprimé en quatrième de couverture. Cela n'est pas très important en soi mais ce n'est qu'un des premiers changements depuis le départ de Jean-Christophe Menu.

Si j'en crois un message récent de celui-ci, les autres modifications apportées par le nouveau bureau de cette structure éditoriale me gênent davantage puisqu'il s'agit du report ou de l'annulation de la publication d'albums déjà prévus.

Ce message apporte toutefois une nouvelle réjouissante : jean-Christophe Menu y annonce officiellement la création de sa nouvelle structure éditoriale, qui s'appellera l'Apocalypse (il n'abandonne son goût de la provocation...). Il sera associé dans cette aventure à Étienne Robial (oui, celui du Futuropolis originel, une sacrée "dream team") et ne se contentera pas de publier des bandes dessinées mais élargira son champ d'investigation. Bref, une bien bonne nouvelle. J'ai hâte de découvrir ses premières publications. Longue vie à l'Apocalypse !

mardi 24 mai 2011

Jean-Christophe Menu quitte l'Association

C'est la fin de l'une des plus belles aventures de l'édition de bande dessinée francophone : Jean-Christophe Menu vient d'annoncer par un communiqué lundi soir qu'il laissait L'Association derrière lui.

Pendant une quinzaine d'années, de 1990 à 2005 environ, la parution régulière d’œuvres de ses fondateurs suffisait à rendre le catalogue de L'Association particulièrement riche (sans compter que d'autres auteurs d'envergure y publiaient des œuvres marquantes). Au milieu des années 2000, avec le départ de la plupart des fondateurs (David B, Lewis Trondheim et Stanislas et Killofer) et de Joann Sfar, on avait légitiment pu se demander si L'Association allait rester une maison d'édition aussi intéressante.

La réponse fut clairement positive. Autour des albums des fondateurs restés là (les Archives et les volumes les plus récents de L'auto-psy d'un mort-vivant de Mattt Konture, les Lock Groove Comics de Jean-Christophe Menu), on a vu paraître des albums marquants d'auteurs déjà confirmés (Edmond Baudoin, Vincent Vanoli), des rééditions d’œuvres essentielles épuisées depuis longtemps (Les Sentiers Cimentés regroupant les premiers albums de Baudoin, dont les incroyables Un Rubis sur les lèvres et Le Premier Voyage, les Hypocrite de Jean-Claude Forest, quelques Gébé, etc.), les chefs-d’œuvre d'auteurs moins reconnus tels que Faire semblant c'est mentir et Chronographie de Dominique Goblet, Mon mignon, laisse-moi te claquer les fesses de Lucas Méthé, L de Benoît Jacques, les ouvrages atypiques de Florent Ruppert et Jérôme Mulot, ou, plus récemment, l'intéressant Mambo de Claire Braud ; à tout cela, il faut ajouter les trois volumes de l'Éprouvette, l'une des plus passionnantes revues critiques de bande dessinée jamais publiées et La Bande Dessinée et son double, excellent récapitulatif de plus vingt ans de pratique de la bande dessinée par Jean-Christophe Menu. Cet ouvrage pourra d'ailleurs probablement être considéré comme une forme de testament, le couronnement et la synthèse de son expérience au sein de L'Association. Tous les ouvrages que j'ai cités, et beaucoup d'autres encore, ont permis à L'Association d'être, à mon sens, l'éditeur francophone de bande dessinée le plus riche et le plus intéressant de ces cinq dernières années, pendant la période où Jean-Christophe Menu était seul (ou presque) aux commandes. Celui-ci peut donc être légitimement fier de ce qu'il a accompli à la tête de cette maison d'édition. (On a pu lire sur Internet maints articles, messages ou posts mettant en avant les défauts humains et managériaux de Jean-Christophe Menu. J'ai suivi la situation de beaucoup trop loin pour me permettre un jugement. Et, pour moi, cela n'enlève pas grand-chose à l’œuvre accomplie.)

Que va devenir L'Association ? Que va faire Jean-Christophe Menu ? je n'en sais rien mais le fait que leurs chemins divergent marque la fin d'une belle et riche aventure...

mercredi 4 mai 2011

La Bande Dessinée et son Double, de Jean-Christophe Menu (2011)

Si, dans une thèse, vous espérez trouver un travail scientifique particulièrement objectif, passez votre chemin ; la thèse de Jean-Christophe Menu, intitulée La Bande Dessinée et son Double et récemment publiée par L'Association, n'est rien de tout cela. Elle n'en est pas moins passionnante.

Pendant une majeure partie de l'ouvrage, Jean-Christophe Menu ne parle en fait presque de lui et de sa pratique de la bande dessinée, sous quatre aspects au moins. Il évoque ainsi son expérience de lecteur, d'auteur, de critique et d'éditeur. Il met en valeur la façon dont il a toujours cherché à enrichir le médium et à en élargir le champ des possibles : en tant que critique, en vitupérant contre tous ceux qui, à son avis, appauvrissent le médium en l'emprisonnant dans des cadres arbitraires et trop stricts (comme le 48CC, ou album de 48 planches, cartonné, en couleurs) ; en tant qu'éditeur, en publiant des livres atypiques qui ne trouvaient pas leur place ailleurs et en créant des maquettes qui se voulaient plus proches de celles des livres traditionnels que de celles habituellement réservées à la 'BD' ; en tant qu'auteur enfin, en réalisant des bandes dessinées qui exploraient sans cesse de nouveaux horizons, le récit traditionnel, l'autobiographie, la fiction en monde clos (le Mont Vérité et le monde de la Mune), l'hétérotopie' (récit dans lequel se déroulent en parallèle plusieurs fils narratifs différents), retour actuel à l'autobiographie, mais de façon indirecte (avec la série des Lock Groove Comics), etc. Jean-Christophe Menu n'est pas un auteur très prolifique ; il a tendance à se lasser d'une forme dont il a l'impression d'avoir fait, au moins partiellement, le tour ; chacun de ses récits peut alors apparaître comme la nouvelle étape d'une démarche de recherche, un nouveau jalon visant à repousser les limites de la bande dessinée. C'est, à mon sens, l'apport majeur de ce riche ouvrage ; de nombreuses planches, certaines plutôt rares, de l'auteur viennent illustrer fort à propos son argumentation. J'ai ainsi découvert plusieurs récits complets de lui que je ne connaissais pas et que j'ai beaucoup apprécié...

La suite de l'ouvrage, dans laquelle Jean-Christophe Menu s'interroge sur les limites du médium, pour mieux les repousser, m'a moins passionné. Le choix d'exemples instructifs mais disparates et isolés (un bas-relief antique égyptien, un 'livre' du Moyen-Age, une suite de peinture provenant de l'Allemagne de la première moitié du XXe siècle) et le refus par Jean-Christophe Menu de toute systématisation permettent d'entrouvrir des pistes intéressantes mais m'ont un peu laissé sur ma faim.

L'ouvrage dédié à la bande dessinée le plus intéressant que j'ai lu depuis longtemps...

mercredi 20 avril 2011

De la difficulté de publier une autobiographie sincère en bande dessinée

L’autobiographie en bande dessinée est un genre relativement récent qui a déjà produit quelques chefs-d’œuvre capitaux. C’est également un genre avec lequel les auteurs se mettent en danger, d’un point de vue personnel en se mettant à nu devant leurs lecteurs mais également sur les plans relationnel, voire juridique. En effet un récit autobiographique met généralement en scène des personnes réelles, les proches de l’auteur, et celles-ci peuvent le lui reprocher, mécontentes de l’image qu’il renvoie d’elles, ou même simplement d’être ainsi mises en scènes dans un document public (il arrive également parfois que des personnes croient se reconnaître, à tort, dans le personnage d’une œuvre).

Je ne parle pas ici des blogueurs ou assimilés qui livrent des récits autobiographiques ‘light’, dans lesquels ils disputent à leur chat l’utilisation de leur couette et ils relatent leur angoisse d’être privés d’eau chaude à l’heure de la douche. On comprend aisément que ces auteurs ne seront pas mis en cause par les protagonistes de leurs aventures.

Je veux plutôt parler d’auteurs qui vont au-delà de l’anecdote et pour qui le récit autobiographique est une expérience plus profonde, tant sur le plan psychologique, existentiel ou même politique. J’en citerais trois parmi les plus marquants.

Cela se savait déjà, mais Jean-Christophe Menu le confirme dans La Bande Dessinée et son Double : S’il n’a pas donné de suite à son Livret de Phamille comme il l’avait prévu, c’est en raison de complications juridiques liées à son divorce.

Quant à Fabrice Neaud, les difficultés liées à la mise en scène de personnes réelles dans son œuvre sont une des thématiques principales de ses récits. Et cela, dès le tout début de sa carrière : dans Credo, un des ses premiers récits publiés, dans Bananas, en 1995 (et disponible en ligne ici), il dépeignait déjà différentes réactions, parfois franchement hostiles, d’individus apparaissant dans ses bandes. Une importante partie de Journal (III) tourne également autour de ce thème. Dans Émile, exceptionnel récit court publié dans la revue Ego comme X (et disponible en ligne sur le site de l’éditeur), Fabrice Neaud relatait les débuts de son histoire avec Émile mais sans représenter aucun être humain (exception d’un personnage public, dont une photo était reproduite), suite notamment aux difficultés et aux réactions hostiles rencontrées à la publication du Journal (III). Plus récemment il a été reproché à Fabrice Neaud devant la justice d’être susceptible de mettre en scène dans son œuvre l’autre personne impliquée dans le procès. La privatisation de plus en plus importante de l’image de chacun est un sujet qui lui tient à cœur (et qu’il a d’ailleurs récemment abordé, une nouvelle fois, sur son blog).

Ces difficultés participent très probablement à la forte raréfaction des œuvres autobiographiques de ces deux auteurs depuis plusieurs années.

Mattt Konture est l’exception qui confirme la règle. Depuis une vingtaine d’année, il publie une autobiographie sans concession mais purement autocentrée. Il ne fait quasiment aucune référence, si ce n’est très allusive, aux personnes qui l’entourent (depuis quelques années, il fait quelques exceptions, dûment assumées, à cette règle en parlant un peu de sa fille, de la mère de celle-ci et du nouveau compagnon de celle-ci). Il s’affranchit ainsi des difficultés rencontrées par Jean-Christophe Menu ou Fabrice Neaud suite à la mise en scène de personnes réelles. Mais il prive son récit autobiographique d’un pan capital de sa propre existence. Edmond Baudoin parvient également à livrer de riches récits autobiographiques en exposant très peu ses proches

L’autobiographie en bande dessinée, un genre encore jeune mais déjà menacé ? Certaines œuvres récentes, dont celle de Lucas Méthé donnent cependant espoir…

dimanche 17 avril 2011

Divergences chez les fondateurs de l'Association

Je suis d'assez loin les péripéties qui secouent actuellement L'Association, connaissant mal tous les tenants et aboutissants de ces affaires, ignorant notamment presque tout des griefs personnels qui semblent jouer un grand rôle dans ces tristes mésaventures.

J'ai néanmoins noté que la récente assemblée générale de L'Association avait apparemment débouché sur une des moins mauvaises solutions possibles : la désignation, par un vote de cette assemblée générale, des 7 membres fondateurs de L'Association pour trouver une solution au micmac actuel (si j'ai bien compris...).

Cette idyllique solution de retour aux origines (la réunion des 7 fondateurs, qui ont pour la plupart quitté le navire, soit depuis près de 20 ans, dans le cas de Mokeït, soit depuis le milieu des années 2000, dans le cas de David B, Lewis Trondheim, Stanislas et Killofer), me semble malheureusement trompeuse. La situation a en effet énormément changé en 20 ans pour ces différents auteurs (Jean-Christophe Menu et Mattt Konture étant les deux autres fondateurs).

Il y a 20 ans, les 7 fondateurs de l'Association partageaient une communauté d'intérêt : tous, ils voulaient publier des bandes dessinées qui n'intéressaient pas les éditeurs de l'époque ; tous, ils avaient besoin, pour publier les œuvres qu'ils souhaitaient, d'une nouvelle structure d'édition. Ce fut L'Association.

20 ans après, tout a changé. Les éditeurs 'mainstream' se sont rendus compte du potentiel commercial de certains auteurs publiés chez L'Association. Ils ont attiré ces auteurs chez eux, créé des collections pour les accueillir (la plus célèbre étant Poisson pilote chez Dargaud), voire ont même offert à ces auteurs de diriger leur propre collection (Shampoing chez Delcourt pour Trondheim, Bayou chez Gallimard pour Sfar, ce dernier n'étant pas co-fondateur de L'Association mais ayant été un auteur phare de cette structure).

Bref, les co-fondateurs ayant quitté L'Association n'ont plus véritablement besoin de cette structure. Leur volonté d'en reprendre le contrôle peut être dû à un effet madeleine (leur rappelant leurs jeunes années, glorieuses et combatives), à un réflexe de réappropriation (pour empêcher Menu de conduire ce qu'ils considèrent encore comme leur 'bébé' sur des voies qu'ils n'approuvent pas) ou au désir d'entretenir une danseuse (s'offrir le luxe de pouvoir publier à L'Association des ouvrages inacceptables par un autre éditeur).

En revanche, Jean-Christophe Menu et Mattt Konture ont, à mon sens, encore besoin, au sens strict, de L'Association. D'une part parce que leurs œuvres à tous deux me semblent difficilement acceptables par un éditeur mainstream. D'autre part parce qu'elle permet à Menu d'éditer des ouvrages majeurs impubliables ailleurs, ou au moins impubliables dans les mêmes conditions. Je pense notamment aux trois volumes de L'Éprouvette, à Faire semblant, c'est mentir de Dominique Goblet (ce livre aurait peut-être été accepté par un éditeur plus classique, mais je ne pense pas qu'il aurait alors été imprimé avec un tel soin) ou à L de Benoît Jacques.

En d'autres termes, les objectifs que les différents co-fondateurs peuvent maintenant fixer à L'Association ne sont plus forcément convergents, leurs attentes vis-à-vis de cette structure ne sont plus les mêmes. Cela rendra forcément délicate la poursuite de cette belle aventure.

Les éditeurs alternatifs restent, malheureusement, de frêles esquifs. Faire naviguer ce type d'embarcations lorsque tous les membres de l'équipage veulent aller dans la même direction, c'est difficile ; lorsque les membres ont des objectifs divergents, le risque de tangage, au mieux, voire de naufrage, au pire, devient très grand.

Il ne reste qu'à espérer que L'Association saura surmonter ce gros temps et naviguera encore longtemps pour notre plus grand plaisir...

mardi 29 mars 2011

Ma bédéthèque idéale (5) : Années 1990

Années 1990.

Cages de Dave McKean (1990-1996, États-Unis).
Après des années à dessiner dans un style photographique, hyper-réaliste et assez vain, Dave McKean laisse enfin éclater tout son talent. Il parvient dans cette chronique de la vie d'un immeuble à laisser de côté sa virtuosité et nous livre un récit plein d'émotion.

La Vache de Stephen Desberg et Johan de Moor (1992-1999, Belgique).
Une des grandes réussites de la fin du magazine À Suivre. Loin de ses séries réalistes habituelles, Stephen Desberg livre des récits très drôles, avec une critique habile de nos sociétés contemporaines (notamment dans leurs relations avec les anciennes colonies africaines). Johan de Moor illustre le tout avec son dessin plein d'humour et d'une folle inventivité. Une bande dessinée d'humour très imaginative.

Acme Novelty Library de Chris Ware (depuis 1993, États-Unis).
Tout fait œuvre dans un livre de Chris Ware, des publicités au courrier des lecteurs, du format de l'ouvrage à la mise en case. Cet auteur hors du commun met son immense talent de composition des cases et des pages au service de récits souvent déprimants mais extrêmement riches. Son dernier ouvrage Lint, continue à creuser son sillon tout en apportant encore son lot de nouveauté et de surprise.

Journal d'un album de Dupuy et Berbérian (1994, France).
Le récit de l'écriture d'un volume de la série Monsieur Jean. Dans cet ouvrage autobiographie, Dupuy et Berbérian nous livrent un récit plus profond que dans leurs séries de fiction et nous offrent une œuvre phare de l'autobiographie francophone en bande dessinée. Le tout avec un dessin d'une grande élégance.

Dropsie Avenue de Will Eisner (1995, États-Unis).
Plus de 40 ans après le grandes heures du Spirit, une vingtaine après être revenu à la bande dessinée, en pionnier du 'roman graphique', Will Eisner nous livre le chef-d'œuvre de sa deuxième carrière. Dans ce récit relatant 100 ans de la vie d'un quartier, Will Eisner met tout son humanisme et tout son talent de raconteur d'histoires.

Livret de phamille de Jean-Christophe Menu (1995, France).
Une des œuvres phares de l'autobiographie en bande dessinée. Jean-Christophe Menu, également éditeur majeur et théoricien passionnant et polémique, nous livre plusieurs courts récits, dans lesquels il met en scène de multiples 'moi' dans des aventures familiales.

Journal de Fabrice Neaud (depuis 1996, France).
Fabrice Neaud digère les œuvres qu'il apprécie, d'Edmond Baudoin à Marcel Proust, de Cages à Akira, pour nous offrir une autobiographie sans équivalent, à la fois par la pertinence et la profondeur du propos, la richesse des thèmes abordés et l'impressionnante innovation formelle. On attend le volume 5 depuis presque 10 ans...

L'Ascension du Haut-Mal de David B (1996-2003, France).
Le récit poignant d'une famille confrontée à l'épilepsie (le Haut Mal) d'un des enfants. Le narrateur se réfugie dans le dessin et l'imaginaire. Le dessin très personnel de David B (avec un noir et blanc très contrasté et quasiment sans profondeur) rend parfaitement les angoisses de ce petit monde.

Conte Démoniaque d'Aristophane (1996, France).
Le récit d'une guerre entre démons dans les enfers. Un scénario à l'ambition démesurée (comment traiter un tel sujet dans les années 2000 sans tomber dans la parodie ou le grand-guignol) et un dessin très 'organique' parfaitement en phase avec le récit.

Ping Pong de Taiyō Matsumoto (1996-1997, Japon).
Taiyō Matsumoto est un dessinateur exceptionnel, au style d'une folle expressivité mais ses scénarios ne sont pas toujours à la hauteur. Ping Pong est une excellente introduction à son œuvre.

L'Autoroute du soleil de Baru (1996, France-Japon).
Le chef-d'œuvre de Baru, Grand prix à Angoulême en 2010, est le fruit de la commande d'un éditeur japonais. Baru traite dans cet album de thèmes peu fréquents en bande dessinée, le sort des classes populaires dans les régions qui se désindustrialisent, l'immigration, la montée de l'extrême droite. Le tout avec un dessin très personnel, fondé sur le mouvement et l'expressivité des personnages, et une mise en scène très cinématographique.

Universal War 1 de Denis Bajram (1998-2006, France).
Un récit de science fiction au propos très ambitieux. La richesse du récit ne se dévoile que progressivement, au cours des différents volumes (la sage en compte 6). Le dénouement ne déçoit pas (ce qui est malheureusement trop rarement le cas dans les histoires de ce type) et donne surtout envie de reprendre la lecture de l'ensemble de ces albums...

Donjon de Joann Sfar, Lewis Trondheim et al. (depuis 1998, France).
Sfar et Trondheim, tous deux d'une grande inventivité, réinventent le feuilleton populaire, passant de la comédie à la tragédie et faisant travailler sur la série de nombreux dessinateurs, pour la plupart très talentueux.

lundi 10 janvier 2011

Jean-Christophe Menu vient de soutenir sa thèse de doctorat

Samedi dernier, le 8 janvier, Jean-Christophe Menu, principal responsable de L'Association a soutenu publiquement sa thèse de doctorat en « art et science de l’art – arts plastiques » à la Sorbonne. Ce travail sur « La bande dessinée et son double » lui a valu la mention très honorable avec les félicitation du jury à l’unanimité. Le mémoire devrait être publié en début d'année mais il est déjà possible de lire quelques comptes rendus de la soutenance sur la toile, notamment ici, dans un article qui dresse un rapide bilan des principaux travaux critiques de Jean-Christophe Menu.

D'après ces premiers échos, Jean-Christophe Menu a été fidèle à lui-même : il a présenté une vision très subjective (souvenirs et goûts personnels forment la matière première de la plupart de ses travaux critiques), sans se couler dans le cadre habituel d'un travail universitaire réclamant en principe une certaine objectivité scientifique, et il a été brillant. Félicitations au nouveau docteur ! J'ai hâte de pouvoir lire ce mémoire...

jeudi 9 décembre 2010

Fabrice Neaud et Denis Bajram

Jean-Luc Godard, dans son Introduction à une véritable histoire du cinéma, estime qu'une des forces de la Nouvelle Vague est qu'elle rassemblait des cinéastes qui parlaient de cinéma entre eux. Pour lui, une riche ambiance de discussion et d'émulation a ainsi pu contribuer à l'éclosion d'œuvres remarquables, que ce soit au moment de la Nouvelle Vague, des débuts du néo-réalisme italien ou de l'âge d'or d'Hollywood.

L'histoire de l'art et de la culture compte de nombreux exemples de groupes d'artistes qui, par leur travail en parallèle, leurs échanges, ont favorisé la naissance d'œuvres qui, peut-être, auraient été moins riches si chacun d'entre eux avait travaillé de façon complètement isolée. La naissance du cubisme doit probablement beaucoup aux échanges entre Braque et Picasso, celle de l'impressionnisme aux discussions de Monet, Renoir, Pisarro ou Sisley. Plus près de nous les affinités et les partages d'André Gide avec Roger Martin du Gard, ceux des nouveaux romanciers entre eux, ceux d'Hergé avec E.P. Jacobs, ont très probablement enrichi les œuvres de tous ces artistes.

Si je cherche un cas contemporain d'une telle émulation (pas au sens de compétition, mais au sens de désir d'être à la hauteur de l'autre), j'aurais tendance à citer Fabrice Neaud et Denis Bajram.

Leurs œuvres semblent pourtant éloignées : le premier publie des récits autobiographiques chez Ego comme X, éditeur alternatif, le second dessine des bandes dessinées de science-fiction (genre éminemment « populaire ») chez un éditeur particulièrement « mainstream », Soleil (puis chez une émanation de celui-ci, Quadrants).

Elles sont cependant plus proches que cette approche plus que sommaire ne le laisse penser. Le premier point commun provient des nombreuses influences communes, admirations partagées par ces deux auteurs, d’Alan Moore ou Mark Millar à Marcel Proust, en passant par Katsuhiro Otomo et Jean-Christophe Menu. Le second point commun est l’ambition de leur propos : tous deux, ils transmettent à leurs livres une profondeur, un souffle peu communs à leurs récits et renouvellent puissamment le « genre » dans lesquels ils inscrivent leurs histoires : Fabrice Neaud mène son autobiographie plus loin que la plupart de ses contemporains, notamment dans l’analyse de la difficulté des rapports humains ou dans celle de l’inhospitalité de nos sociétés envers ses membres les plus faibles ; Denis Bajram n’est pas moins radical : la guerre qu’il dépeint dans Universal War One est d’une ampleur rarement imaginée et met en jeu des phénomènes « scientifiques » aux conséquences incalculables.

Ils n'ont jamais caché l'amitié qu'ils ont l'un pour l'autre. Denis Bajram est le modèle d'un personnage des Riches Heures, quatrième volume du Journal de Fabrice Neaud (il s'est d'ailleurs exprimé sur cette 'expérience' ici). De nombreux extraits de ce livre sont repris dans le récent ouvrage consacré à Denis Bajram (Denis Bajram, destructeur d'univers) par Thierry Bellefroid), dont Fabrice Neaud a également écrit la préface. De même, Denis Bajram a fait apparaître son ami dans la peau d'un camarade d'université de Kalish dans Universal War One...

Cette parenté s’est récemment exprimée plus directement dans leur travail lorsqu’ils ont dessiné conjointement l’album Les Trois Christs, sur un scénario de Valérie Mangin. Et je suis curieux de voir si elle s’exprimera dans les récits mainstream de Fabrice Neaud envisagés chez Quadrants, que ce soit dans le domaine des super héros (Europa) ou de la science fiction (Les Transhumains)...

mardi 6 avril 2010

Les 20 ans de l'Association

L'Association, un des pionniers de la vague d'éditeurs alternatifs qui ont renouvelé radicalement la bande dessinée francophone dans les années 1990 (avec Ego comme X, Fréon, Amok ou Cornélius), fête ses 20 ans... Que dire à cette occasion qui n'ait été dit au moins 20 fois ?

L'Association est d'abord un éditeur qui a permis de s'exprimer à des auteurs extrêmement talentueux et novateurs qui, à l'époque, après la disparition de Futuropolis, n'avait aucun lieu pour publier leurs travaux... Eh oui, il faut se souvenir qu'au début des années 1990, Lewis Trondheim, Mattt Konture, David B, Stanislas, Jean-Christophe Menu, Joann Sfar ne trouvaient pas d'éditeur leur permettant de publier les albums qu'ils souhaitaient...

L'Association est également un éditeur attaché au patrimoine de la bande dessinée et qui n'hésite pas à rééditer de grands chefs-d'œuvre maintenant épuisés, de Baudoin, Jean-Claude Forest ou Gébé.

L'Asociation est aussi un éditeur qui va chercher des auteurs étrangers, méconnus en France, de Chris Ware à Mahler et de Joe Daly à Mattioli.

Enfin, l'Association est un éditeur qui ose afficher un discours critique ambitieux et non consensuel. Des éditoriaux de la revue Lapin aux phénoménaux (tant par la qualité du propos que par le volume) numéros de l'Éprouvette, cet éditeur a réussi à proposer des textes sur le médium sans concession et d'une rare intelligence.

Certes, Jean-Christophe Menu s'est brouillé avec la plupart des autres fondateurs qui ont arrêté l'aventure et sont maintenant publiés chez des éditeurs aux moyens plus importants. Mais qu'importe si celui-là parvient à maintenir le même niveau d'exigence et de qualité chez cet éditeur hors norme ?

Et, quoi qu'il soit, un éditeur qui, en 20 ans d'existence, a publié (éventuellement réédité) Le Portrait et Le Voyage de Baudoin, les trois Hypocrite de Jean-Claude Forest, Le Journal d'un album de Dupuy et Berbérian, le Livret de Phamille et Chroniques du Mont Vérité de Jean-Christophe Menu, L'Ascension du Haut-Mal et Les Incidents de la nuit de David B, Moins d'un quart d'heure pour vivre de Lewis Trondheim et Jean-Christophe Menu, Auto-psy d'un mort-vivant et Les Contures de Mattt Konture, Conte Démoniaque d'Aristophane, Quimby the mouse de Chris Ware, Une plume pour Clovis de Gébé, Le Tricheur de Ruppert et Mulot, Pat Boon de Winschluss, La Guerre d'Alan d'Emmanuel Guibert, Mon mignon, laisse moi te claquer les fesses de Lucas Méthé, La route des Monterias de Vanoli, a d'excellentes raisons d'être extrêmement fier du travail accompli.

Il ne me reste plus qu'à souhaiter à l'Association que les 20 prochaines années soient aussi riches et réussies que les 20 dernières...

mardi 24 novembre 2009

Un nouveau cycle pour l'Association


L’Association a été créée en mai 1990 par Jean-Christophe Menu, Lewis Trondheim, David B., Mattt Konture, Patrice Killoffer, Stanislas et Mokeït, rassemblant des auteurs qui présentaient comme point commun important le fait de ne pas trouver leur place dans les maisons d’édition de l’époque.


Mokeït est très vite parti (il s'en explique un peu au cours d'un entretien passionnant avec Jean-Christophe Menu, dans le troisième numéro de l'Éprouvette). Pendant 15 ans, l’Association sera géré par un comité de rédaction composé des 6 autres membres fondateurs. Mais au printemps 2005, David B. quitte le navire, inaugurant une série de départs : Lewis Trondheim à l'automne 2006, suivi peu après par Stanislas et Killoffer. Par ailleurs, Joann Sfar, qui n'est pas un membre fondateur mais qui, par bien des aspects, était un auteur phare de cette maison d'édition depuis quelques années, annonce qu'il ne publiera plus de livre chez cet éditeur.

Restent Jean-Christophe Menu et Mattt Konture.

Cette séparation peut être lue sous bien des angles. Un des éléments est, à mon avis, que ce qui rassemblait ces auteurs en 1990, à savoir principalement leur inadéquation avec le monde de l'édition de l'époque, a perdu de son importance ; et que, au contraire, ce qui les différenciait, à savoir leur attitude face au récit et à l'innovation, est passé au premier plan.

(Il y a sans doute bien d'autres raisons à ces événements. Je n’entrerai notamment pas dans d’éventuelles questions de personnes qui ont peut-être également joué un rôle mais que je ne prétends pas connaître.)

Déjà à l’époque de la fondation, Jean-Christophe Menu semblait être la cheville ouvrière de l’ensemble, ce groupement d’auteurs étant, au moins partiellement, issu de l’équipe de Labo, publié chez Futuropolis (en passant, on peut note que, jusqu’au bout, Futuropolis a été force d’innovation).

Avec d’autres maisons d’édition (Cornelius, Ego comme X, Freon et Amok, etc.), l’Association a fondamentalement renouvelé le paysage la bande dessinée francophone. Le succès est venu, pour cet éditeur en général et pour certains de ces auteurs plus particulièrement. Certains d’entre eux ont essaimé chez des grands éditeurs, parfois dans des collections ou des filiales dédiées (Poisson pilote notamment, Futuropolis) : d’une certaine façon, ils avaient rempli leurs objectifs : faire accepter au grand public, et donc aux éditeurs grand public, des œuvres différentes du 48 CC (48 planches cartonné couleurs) aux dessins traditionnels (réalisme d’une part, dessin comique traditionnel, du type ‘gros nez’, d’autre part).

En schématisant grossièrement, j'affirmerais qu'une fracture est alors passée au premier plan entre les « conteurs », pour qui primait le récit, et les défricheurs pour qui comptait davantage l'innovation, l'exploration de nouveaux territoires.

Sfar et David B. ne sont pas fondamentalement des innovateurs à tout crin, plutôt des conteurs. Ils sont avant tout guidés par le récit qu’ils veulent raconter. Il se trouve qu’au début des années 1990, la forme sous laquelle ils racontaient leur récit, très originale à l'époque, ne trouvait pas sa place dans le paysage éditorial français. Mais le renouvellement de cette forme n'est probablement pas prioritaire pour eux : elle leur convient telle qu'elle est, leur permettant de narrer leurs récits comme ils le souhaitent.

Le cas de Trondheim me semble un peu différent dans la mesure où il présente les deux aspects. Une partie de son œuvre est principalement fondée sur une logique de récit (les Lapinot, son œuvre autobiographique depuis Approximativement). Mais il a toujours également été attiré par un côté plus purement innovateur, oubapien, de ses récits au nombre de dessins réduits (Moins d’un quart de seconde, Psychanalyse, Monolinguistes, Le Dormeur) à ceux qui obéissent aux contraintes les plus variées (Les Trois chemins, La Nouvelle Pornographie, Bleu, Mister O…).

Jean-Christophe Menu, dans ses bandes dessinées, mais peut-être encore davantage dans ses écrits théoriques et dans son activité d’éditeur, a toujours présenté un tropisme certain pour l’innovation et les défricheurs.


Le caractère innovant des tenants du récit était à mon sens conjoncturel, dû au caractère de non acceptation par le grand public de leurs œuvres à une époque donnée. Au contraire les tenants de l’innovation auront à mon sens tendance à rechercher la nouveauté et le renouvellement en permanence.

(Attention, je ne porte pas de jugement critique a priori sur ces deux tendances, récit ou innovation.)


Au début des années 2000, la situation avait donc fondamentalement changé : pour les tenants du récit, le but était atteint. Par une partie de sa production, l’Association était maintenant concurrencée, plus ou moins bien, par certains éditeurs traditionnels. En revanche pour la publication de certaines œuvres, plus fondamentalement novatrices, l’existence de l’Association et des autres maisons d’édition dites indépendantes restait indispensable. Le retrait de la plupart des fondateurs de l’Association peut être vue comme la normalisation des tenants du récit. Leurs œuvres ont été acceptées par le grand public, les auteurs ont pu rejoindre les éditeurs grand public, revivifiant au passage les œuvres feuilletonesques de ces éditeurs et renouvelant de l'intérieur le « 48 CC » mainstram. L’Association est repartie pour un nouveau cycle, avec de nouveaux auteurs, dont les œuvres semblent actuellement inacceptables par les éditeurs grand public…