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dimanche 11 septembre 2022

Exposition Chris Ware à la BPI (Centre Pompidou)

Il n'est pas forcément simple d'imaginer une exposition pertinente sur la bande dessinée. En accrochant des planches au mur, on les prive forcément de l'enchaînement séquentiel pour lequel elles ont été conçues. Prises individuellement, ou par petits groupes, elles perdent forcément une partie de leur sens (ce qui peut être nuancé dans le cas de gags en une planche, notamment). En outre, dans bien des cas, les planches originales permettent de voir des détails de réalisation (restes de gommage, reprises du dessin, etc.) qui leur donnent plus de vie, mais que leur auteur a cherché à éliminer de la version finale, il s'agit donc en quelque sorte de documents de travail plus que d'oeuvres achevées. Bien entendu, il arrive parfois que voir une planche originale permette de découvrir une richesse de couleurs, notamment, à laquelle les techniques actuelles de reproduction industrielle ne permettent pas de rendre pleinement justice ; je me souviens ainsi d'une belle exposition à la Bibliothèque nationale, dans laquelle j'avais admiré de superbes pages de Trait de craie, de Prado, avec une magnificence de couleurs directes, dont l'album imprimé ne donnait qu'un pâle reflet.

Une difficulté supplémentaire s'ajoute dans le cas d'un auteur qui, comme Chris Ware, ne dessine pas de planche originale finalisée : avant l'étape finale effectuée par ordinateur, ses pages ne comportent qu'un dessin au trait, sans couleurs, bien loin du rendu imprimé. De façon plus générale, pour Chris Ware l'oeuvre finale, celle qui correspond pleinement à son dessein créateur, est uniquement le livre imprimé, avec l'ensemble des planches coloriées, mais également la maquette, les couvertures et pages de garde, jusqu'à l'ensemble des textes de teneur administrative apparaissant sur ces dernières. Dans ces conditions, quelle est la pertinence de monter une exposition sur Chris Ware ? Son oeuvre n'est-elle pas avant tout à découvrir en feuilletant et lisant ses livres, dans une bibliothèque ou chez soi ? (Il est d'ailleurs intéressant de noter que l'exposition dont je souhaite vous parler aujourd'hui est justement organisée dans quelques salles au coeur d'une bibliothèque, la BPI du centre Pompidou, à Paris ; à la sortie de l'espace d'exposition, la bibliothèque propose d'ailleurs à la lecture du visiteur intéressé la plupart des ouvrages de Chris Ware.)

Ces questionnements liminaires étant posés, ai-je apprécié la visite de cette exposition dédiée à Chris Ware, initialement imaginée pour le festival d'Angoulême, suite à l'attribution de son Grand Prix à Chris Ware, et maintenant présentée, apparemment sous une forme un peu différente, à la bibliothèque publique d'information (BPI) du centre Pompidou à Paris ? Et bien oui, beaucoup. Les commissaires ont réussi à surmonter les difficultés intrinsèques à ce genre d'exercice pour présenter au visiteur, qu'il soit familier de l'oeuvre de l'auteur américain ou bien complètement néophyte, un parcours instructif et plaisant.

L'exposition est suffisamment complète pour présenter succinctement les différentes facettes de l'oeuvre, mais pas trop longue pour ne pas lasser. Elle met en avant chronologiquement les livres phares de Chris Ware, des oeuvres de jeunesse à Rusty Brown, en passant par Jimmy Corrigan et Building Stories. Ses livres sont mis en valeur de différentes façons, complémentaires : quelques planches originales, les planches finalisées et publiées (dans leur version française), ainsi que les livres eux-mêmes. On peut également découvrir quelques pages plus rares, publiées notamment dans divers périodiques, et d'autres illustrations, comme les superbes couvertures qu'il concocte régulièrement pour le New Yorker.

Enfin, et c'est là que cette exposition apporte le plus de valeur ajoutée par rapport aux livres imprimés pour un lecteur familier de cette oeuvre protéiforme, on peut également découvrir d'autres pans du travail créatif de Chris Ware : quelques-uns des nombreux objets qu'il se plaît à fabriquer, ainsi que plusieurs dessins animés qu'il a co-conçus. Si on cite également un entretien vidéo très intéressant, on aura donné une petite idée de la variété de cette exposition. Elle est prévue jusqu'au 10 octobre 2022, il est encore temps d'en profiter !

La salle consacrée à Jimmy Corrigan

La salle consacrée à Building Stories

Un mur de planches originales de Rusty Brown

D'autres illustrations

mercredi 25 novembre 2020

Rusty Brown, de Chris Ware (2019)

Le processus d'élaboration des œuvres de Chris Ware est long et complexe, ce qui explique en partie la parcimonie avec laquelle paraissent ses chefs-d'oeuvre successifs : Jimmy Corrigan (2000), Building Stories (2012) puis maintenant Rusty Brown (paru en anglais en 2019, traduit cette année en français) ; bien sût, il publie à côté de ces "sommes" d'autres ouvrages qui peuvent être tout aussi riches, comme sa magnifique autobiographie superbement illustrée, Monograph, publiée en 2017. Mais revenons au processus d'élaboration de ses ouvrages : pour la majeure partie d'entre elles, les planches paraissent d'abord en feuilleton dans des journaux, puis sont collectées dans les livres de la série Acme Novelty Library qu'il publie depuis 1993, avant d'être enfin regroupées dans des livres comme Rusty Brown ; à chaque étape Chris Ware est suceptible de modifier, plus ou moins en profondeur, ses pages. Rusty Brown est ainsi l'agrégation de trois volumes d'Acme Novetlty Library, auxquels est ajouté un épisode complètement inédit. Les pages collectées dans Rusty Brown étaient ainsi publiées en parallèle de celles compilées dans Building Stories, dans les mêmes numéros de l'Acme Novelty Library, à partir du numéro 16 (le 14ème ayant conclu la saga de Jimmy Corrigan et le 15ème étant une compilation de saynètes en une planche ou plus courtes encore).

Avec le présent ouvrage, l'auteur est revenu à un format relativement classique : un long ouvrage (plus de 400 pages, souvent très denses) en format à l'italienne, comme pour Jimmy Corrigan. Nous sommes loin de l'exubérance des 14 fascicules aux formats divers contenus dans une boîte de Building stories. Cependant, il ne faut pas trop se fier à cette apparence de simplicité : Comme d'habitude avec Chris Ware, tout a été pensé et réalisé avec soin : couvertures, jaquettes, mentions légales, rien n'est laissé au hasard, le moindre centimètre carré de l'ouvrage fait partie intégrale de l'oeuvre artistique de Chris Ware. Et il suffit d'ouvrir le livre pour s'apercevoir de l'originalité de la composition : grande variété dans la taille et la disposiiton des cases, alternance de pages muettes et d'autres plutôt bavardes, densité parfois extrême de certaines planches (le nombre de cases par page pouvant atteindre la quarantaine...)...

Les familiers de l'œuvre de Chris Ware connaissaient bien Rusty Brown. Il s'agit d'un des personnages fétiches de l'auteur, avec Jimmy Corrigan, Quimby the mouse, le cowboy Big Tex, l'astronaute Rocket Sam et quelques autres. Il est apparu dans quelques saynètes des Acme Novelty Library, au moins depuis les volumes 10 et 11 (publiés en 1998) ; ces deux livres étaient essentiellement consacrés à deux épisodes de la saga de Jimmy Corrigan mais contenaient également quelques "gags" mettant en scène Rusty Brown. Dans ces pages et dans de nombreuses autres qui ont suivi, il était dépeint comme un adulte célibataire, collectionneur compulsif de comics et de figurines, partageant cette passion avec son seul ami, Chalky White. Ce dernier semblait néanmoins plus équilibré que le malheureux Rusty, et avait même réussi à fonder une famille, apparemment normalement épanouie, alors que Rusty s'enfonçait dans la déchéance.

Dans le pavé qui porte son nom, on découvre Rusty quelques années plus jeune, sous les traits d'un jeune garçon, souffre-douleur de ses camarades, passant déjà son temps à rêver de super héros, amoureux de Supergirl dont il garde précieusement une figurine, et partageant cette passion avec son copain Chalky. Le premier quart de l'ouvrage (repris des volumes 16 et 17 de l'Acme Novelty Library, publiés en 2005 et 2006) relate quelques heures de la vie de Rusty Brown, dans son collège. Autour de lui, Chris Ware dépeint plusieurs autres personnes : son père, William Brown, professeur dans le même établissement et écrivain de nouvelles de science-fiction à ses heures perdues, Chalky White et sa soeur Alison White, Jason Lint, un camarade d'Alison, voulant passer pour l'un des "cadors" du lycée, Joanne Cole, professeure noire... Parmi les personnages secondaires, on voit également apparaître un certain Mr Ware, professeur de dessin, qui a les traits de l'auteur, et qui semble aussi peu sûr de lui que celui-ci.

Après cette première partie se déroulant sur quelques heures (avec parfois deux récits en parallèle, la bande du bas de la page suivant un autre personnage que le reste de la planche), qualifiée par l'auteur d'Introduction, le récit va suivre successivement trois des personnages sur des années : C'est d'abord le père de Rusty Brown, dont on découvre une nouvelle de science-fiction, ainsi que le terreau de la vie réelle dont elle est issue (récit publié en 2008 dans Acme Novelty Library 19), puis Jordan Lint, dont est dévoilée la vie entière, depuis sa naissance en 1958 à sa mort en 2023 (récit publié en 2010 dans Acme Novelty Library 20), et enfin Joanne Cole (dans des planches inédites).

De la journée racontée au début de l'ouvrage éclosent donc des récits s'étendant sur des années, avec des personnages qui se sont croisés et dont les destins ont divergé. Cela permet d'aborder une variété de personnages et de situations. Rusty Brown est le personnage du gamin souffre-douleur auquel nous a déjà habitué Chris Ware depuis Jimmy Corrigan. Son père, William Brown, est une personne à peine moins pathétique, mais il a une profession stable, a publié des nouvelles, a eu des aventures amoureuses, s'est marié et a eu un enfant. Avec Jordan Lint, nous découvrons en quelque sorte l'envers du décor : Jordan Lint n'est pas un souffre-douleur risible, bien au contraire ; il appartient au groupe des adolescents qui martyrisent leurs camarades les plus faibles, se moquent des professeurs et fument des joints en cachette. Cela ne changera finalement que peu de chose : il connaîtra autant de tristesse et de désillusions au fil de sa vie, en partie causées par ses faiblesses et ses lâchetés dans ses relations avec ses proches. La situation est encore différente pour Joanne Cole. Professeure noire, c'est une femme forte et volontaire qui a lutté toute sa vie pour s'imposer dans un milieu passablement mysogyne et historiquement raciste.

Chris Ware manie donc le temps long, on suit la vie de Jason Lint du début à la fin, ainsi que de longues années dans l'existence de William Brown et de Joanne Cole, ainsi que le temps courts, l'instantané d'émotions fugitives, dans certains passages où le temps semble se dilater à l'infini, la chute d'un flocon de neige prenant un temps considérable. Pour jouer sur ces différentes temporalités, Chris Ware fait preuve de beaucoup d'imagination et fait appel à de nombreuses potentialité de la bande dessinée. Ainsi, dans Jason Lint, il mèle des cases de tailles très différentes, de grandes cases avec des personnages en gros plan ou au contraire des vues d'ensemble, comme des arrêts sur image, et des cases minuscules s'enchaînant très rapidement. Certains mots, certaines images très schématiques, s'intercalent entre les cases, servant de ponctuation, de rimes ou un comme moyen pour expliciter des sentiments. Chaque page représente un épisode, ou un moment, de la vie de Lint. En quelques dessins et quelques mots, Chris Ware nous dépeint les sentiments, les sensations, les désirs de Lint à l'occasion de la mort de sa mère, de son mariage, de la naissance de son fils, ou de ses derniers instants. Pour cela, il fait preuve d'une inventivité exceptionnelle et toujours renouvelée.

In fine, l'objectif est toujours le même, à la fois très simple et extrêmement ambitieux : Chris Ware cherche à rendre compte de l'accumulation de sensations fugitives, de moments souvent anodins, de sentiments diffus, qui peu à peu construisent une vie. Comment dépeindre les impressions fugaces qui poussent chaque individu à conduire sa vie comme il le fait, qui le rendront heureux ou malheureux. Comment rendre compte du temps qui passe, des moments fugitifs qui se transforment au fil des ans en souvenirs récurrents, blessures toujours ouvertes ou bien réminiscences de bonheurs disparus. S'il existe un auteur de bande desinée qui est à la recherche du temps perdu, c'est bien Chris Ware...

Tout ceci n'est pas purement abstrait, Chris Ware ne nous égare pas dans des considérations vagues sur la mémoire et le temps qui passe. La ville où se déroulent les récits est issue des souvenirs d'enfance de l'auteur, grandi à Omaha, une bourgade de province avec un fort passé ségrégationniste. Relations complexes entre adolescents, difficulté à enseigner, parcours du combattant d'une femme noire cherchant à mener une existence libre et indépendante... Les mésaventures des personnages sont fortement ancrées dans des problématiques très concrètes.

L'ouvrage s'achève sur un "intermission" laissant présager une suite à cet ouvrage déjà magistral (d'ailleurs répertorié comme Rusty Brown, part I, dans la bibliographie rédigée par Chris Ware à la fin de Monograph). Comme toujours avec Chris Ware, il va falloir nous armer de patience, mais cela envaut largement la peine...

lundi 27 avril 2020

Chris Ware et le confinement

Les jours précédents, je vous parlais du cadeau de Jean-Christophe Menu à l'occasion du confinement et d' actualités récentes relatives à Fabrice Neaud. Aujourd'hui, traversons l'Atlantique pour évoquer un auteur états-unien, Chris Ware.

J'avais prévu de vous parler de la sortie de son nouveau chef-d’œuvre, Rusty Brown, mais je n'ai pas encore pris le temps de le faire. Je vais rester plus succinct aujourd'hui et évoquer simplement deux de ses publications récentes, toutes deux liées à la pandémie et au confinement.

La première est une planche dans laquelle il se représente, comme souvent, sous forme de plusieurs ronds. Il y donne des conseils humoristiques sur la meilleure façon de vivre en confinement, partant du principe que, en tant qu'auteur de bande dessinée, c'est un "professionnel" de ce mode de vie.

La deuxième publication est une nouvelle couverture du New Yorker. Chris Ware en a déjà publié un certain nombre (voir par exemple ici ou ), généralement très réussies. Celle-ci l'est aussi. Elle met en scène, avec une composition et un jeu de couleurs parfaitement adaptés, une femme personnel de santé dans un hôpital, communiquant par vidéo avec sa famille.

mercredi 20 décembre 2017

Monograph, de Chris Ware (2017)

Les livres de Chris Ware sont relativement rares mais s'éloignent généralement des standards habituels de l'édition. Son livre le plus récent, Monograph, ne fait pas exception. Comme pour Building Stories en 2012, je vais commencer par dire quelques mots de ce livre en tant qu'objet. Préparez-vous à avoir du mal à le caser dans votre bibliothèque : avec ses 46,5 cm de haut, 33,5 cm de large et 3 cm d'épaisseur, il ne passera pas inaperçu ; il est même plus grand que le coffret de Building Stories, déjà fort impressionnant. Ce n'est pas tout, puisqu'à l'intérieur, sur certaines des pages sont collés de petits fascicules, créant ainsi des livres dans le livre... Comme pour chacun de ses ouvrages, Chris Ware a tout pensé, tout contrôlé, pas un centimètre carré de l'objet n'a pas été conçu par lui, de la couverture aux moindres pages intercalaires. Et, comme d'habitude, c'est beau, impressionnant et original.

Fort bien, mais qu'est-ce que cela "raconte" ? Que contient donc cet "objet" ? Il s'agit d'une autobiographie illustrée de Chris Ware. De façon chronologique, il nous relate sa vie et son œuvre, tout en livrant au passage sa vision de l'art de la bande dessinée.

Chaque double page est richement illustrée et contient des commentaires de l'auteur replaçant les œuvres présentées dans le contexte de sa vie et de ses publications, les analysant et expliquant les motivations qui l'ont conduit à les dessiner.

Pour bien saisir la richesse de l'iconographie de Monograph, il faut avoir en tête que chaque planche de Chris Ware a généralement trois vies : elle est d'abord publiée dans le feuilleton que l'auteur a publié à un rythme hebdomadaire pendant des années (de 1992 à 2009 pour son strip The ACME Novelty Library, dans NewCity puis The Chicago Reader). Les planches sont ensuite compilées dans les recueils des The ACME Novelty Library (20 volumes publiés de 1993 à maintenant, sans compter un volume 18 1/2 qui reprend ses travaux pour le New Yorker). Enfin elles sont de nouveau rassemblées pour former les œuvres finales, des romans graphiques fleuves ambitieux (Jimmy Corrigan en 2000 et Building Stories en 2012) ou des recueils de récits courts (Quimby the mouse en 2003 et The ACME Novelty Library Report to Shareholders en 2005). À chaque fois, les récits sont retravaillés et chaque livre donne lieu à de nouvelles couvertures, de nouvelles illustrations, etc. En parallèle de cela, Chris Ware fournit des couvertures et des planches à certaines publications prestigieuses comme le New Yorker. À toute cette œuvre "publique" s'ajoutent les carnets de croquis et les carnets de bande dessinée improvisée. Enfin, Chris Ware aime beaucoup créer autour de son œuvre dessinée de nombreux objets, maisons de poupées ou figurines qui reprennent certains personnages ou lieux de ses récits dessinés. La richesse de cette œuvre protéiforme lui permet de disposer de très nombreux dessins et photographies pour la plupart inédits. Même un lecteur assidu de son œuvre aura donc le plaisir de découvrir pour la première fois des travaux qu'il ignorait jusqu'alors.

Cet ouvrage très riche permet ainsi d'approfondir encore la connaissance de l'œuvre foisonnante de Chris Ware et de mieux comprendre le cheminement intellectuel et artistique de l'auteur. Celui-ci est convaincu de la richesse de la bande dessinée en tant qu'art pour décrire le fonctionnement de l'esprit et de la mémoire humaine. Cet ouvrage magnifique nous en donne de très nombreux exemples, que ce soit dans les textes de l'auteur, ses planches publiées ou ses œuvres inédites.

mardi 10 février 2015

Ici, de Richard McGuire (2015)

J'ai évoqué, il y a peu, Here, le récit publié il y a 26 ans dans Raw par Richard McGuire. Un quart de siècle plus tard, l'auteur a décidé d'étendre son récit, passant de 6 pages à près de 300.

Le livre vient d'être publié en français, quelques mois seulement après la publication aux États-Unis. L'ouvrage est très proche du récit originel de 1989 dans la mesure où il reprend le même principe : chaque page décrit exactement le même endroit (le Ici du titre), occupé en ce début de 21ème siècle par le coin d'une pièce, avec le même angle de vue, mais à des époques différentes, séparées par des années, voire des siècles ou des millénaires (de l'apparition de la Terre à un futur lointain, en passant par la préhistoire, la vie d'Amérindiens, les colons, la construction de l'habitation contemporaine, en place du début du 20ème siècle au début du 21ème, puis sa disparition et l'apparition d'un monde nouveau). À l'intérieur de cette case-page, l'auteur insère des vignettes qui dépeignent exactement le même lieu que la part de la case où elles sont placées, mais à une époque différente.

Le principe était intellectuellement très attirant pour un récit court. Mais le risque était a priori élevé de déboucher sur un exercice de style un peu froid lorsque ce même principe de base est décliné sur plusieurs centaines de pages. Il n'en est heureusement rien. Les deux différences majeures entre le récit de 1979 et celui de 2015 sont la longueur, comme je l'ai déjà dit, et le passage du noir a blanc à la couleur.

La longueur accrue permet de donner plus de profondeur au passage du temps. Les personnages récurrents prennent plus d'épaisseur, nous imaginons un peu mieux certains pans de leur existence. L'attention portée aux détails de design, des papiers peints au mobilier en passant par les vêtements, permet de donner davantage de corps au flux des années.

La couleur apporte également un plus considérable. Entre Edward Hopper et Chris Ware (qui est l'un des plus grands admirateurs de Here et qui se réclame ouvertement de son influence), Richard McGuire prouve à chaque page ses talents de coloriste. Les couleurs sont relativement douces et apportent leur part de mélancolie à l'ensemble. Le jeu sur la lumière et la juxtaposition de cases dépeignant le même lieu mais à des périodes différentes permettent de riches jeux de couleurs.

Comme n'ont pas manqué de le signaler déjà quelques lecteurs, Ici place dès le début de l'année la barre très haut : Richard McGuire nous livre en effet un ouvrage qui, en plus d'être absolument hors norme et de renouveler très significativement le langage de la bande dessinée (même si ses innovations ont déjà été diffusées par certains des admirateurs du récit publié en 1989, Chris Ware en tête), nous offre une œuvre magistrale, à la fois recueil de tableaux d'une grande beauté, peinture socio-historique et magnifique évocation poétique du temps qui passe. Ne cherchez plus le Grand Roman Américain, il est Ici.

mercredi 4 février 2015

Festival d'Angoulême 2015

Le festival international de la bande dessinée d'Angoulême vient de s'achever.

Parlons tout d'abord de la récompense la plus prestigieuse, le grand prix du festival d'Angoulême, qui récompense un auteur pour l'ensemble de son œuvre. On se souvient peut-être que le mode d'élection de ce grand prix a évolué récemment (j'en parlai en 2013 et en 2014 déjà) : auparavant coopté par l'académie des grands prix, constituée de tous les lauréats des années précédentes, il est maintenant élu par l'ensemble des auteurs. Et cela change bien des choses. Pendant des années, les grands prix étaient choisis très majoritairement dans un cercle de dessinateurs français se connaissant relativement bien. L'année dernière, à l'issue d'un scrutin mixte (mélangeant vote des auteurs et de l'académie), deux prix furent attribués, dont un prix spécial du 40e anniversaire a Akira Toriyama, auteur de Dragon Ball. Cette année, seuls les auteurs votèrent. Les trois finalistes furent un scénariste britannique, Alan Moore, un Belge, Hermann, et un autre Japonais, Katsuhiro Ōtomo. Cela change des palmarès précédents, le grand prix n'ayant jamais été attribué à un scénariste ou un Japonais et très majoritairement à des Français.

Katsuhiro Ōtomo mérite clairement ce grand prix. Ses œuvres majeures en bande dessinée, Domu et surtout Akira, ont fortement marqué le monde de la bande dessinée, aussi bien au Japon qu'en Europe ou ailleurs. Son style hyper réaliste, la violence et la puissance de ses scènes d'action (des poursuites à moto aux destructions de quartiers entiers) sont extraordinaires. Il a très significativement contribué à faire apprécier les mangas en France et a beaucoup marqué certains auteurs francophones majeurs, de Frank Pé à Moebius (voici au moins un membre de l'Académie des grands prix qui aurait soutenu le choix de cette année...).

Quant aux Fauves... Le prix spécial du jury pour Building Stories, de Chris Ware, qui dominait largement le reste de la sélection, est bien entendu amplement mérité. Je ne lis plus depuis des années les livres de Riad Sattouf (avec une exception pour Pascal Brutal, sauvé d'une certaine manière par son humour excessif et son outrance délibérée) et n'ai donc pas d'opinion très arrêtée sur l'Arabe du futur, lauréat du Fauve d'or. Avec le Fauve de la série attribué à Last Man, pastiche français de manga, le jury récompense une série résolument populaire ; pourquoi pas ?

Il faut également relever le prix Charlie Hebdo de la liberté d'expression, attribué à Charb, Wolinski, Cabu, Tignous, Honoré, récemment assassinés...

Le palmarès complet est disponible ici.

dimanche 14 décembre 2014

Here, de Richard McGuire (1989)

Certains courts récits isolés peuvent laisser dans l'histoire de la bande dessinée des traces plus importantes que des pavés de centaines de pages. Here, de Richard McGuire, appartient à cette catégorie d'ODNI (Objet dessiné non identifié) qui ont marqué significativement l'histoire du médium, au moins pour quelques privilégiés qui en ont eu connaissance.

Here est un récit de six pages publié dans Raw, vol. 2, no 1 (la célèbre revue de bande dessinée d'avant-garde animée par Art Spiegelman et Françoise Mouly entre 1980 et 1991) en 1989. Richard McGuire, l'auteur, est un artiste polyvalent : un peu de bande dessinée, mais surtout graphisme, design, animation, conception de site Internet, etc. Ce récit se passe en un lieu unique (le coin d'une pièce), d'où le titre, mais à des époques très variées, de 500 957 406 073 B.C. (sic) à 2033). Il est décomposé en six pages de six cases régulières chacune. Mais à l'intérieur de ces 36 cases principales sont incrustées d'autres cases plus petites. Le lecteur voit l'évolution des lieux, reconnaît certains personnages à différentes époques de leurs vies.

Ces "simples" pages ont fortement marqué quelques-uns de leurs lecteurs, notamment Chris Ware, qui considère qu'avec ce récit Richard McGuire a "révolutionné les possibilités narratives de la bande dessinée". On peut d'ailleurs noter que l'utilisation des cases insérées dans d'autres cases et la juxtaposition d'images d'un même lieu à des époques différentes ont été exploitées avec beaucoup de succès par Chris Ware dans ses propres récits.

Comment expliquer un tel engouement face à ces six planches d'apparence assez simples ? Si je voulais résumer ceci en une phrase (tout en sachant que de longs essais ont été écrits sur le sujet, par Chris Ware lui-même notamment), je dirais que Richard McGuire est parvenu à développer un nouveau moyen d'exprimer le passage du temps sur de longues périodes et qu'il en a tiré de riches effets.

Je n'ai pas l'habitude de mettre en ligne des bandes dessinées sur ce blog mais pour ces six pages épuisées depuis longtemps, je vais faire une exception :

Notons maintenant que si ces planches vous ont plu, vous pourrez bientôt en découvrir d'autres ! En effet, Richard McGuire vient de publier aux États-Unis la continuation de ce récit : un livre de 300 pages, également intitulé Here. La publication en France est prévue dans le courant de l'année 2015.

mardi 11 novembre 2014

The Last Saturday, de Chris Ware, en prépublication dans The Guardian (2014)

Chris Ware publie actuellement dans The Guardian sa dernière bande dessinée, intitulée The Last Saturday, à raison de deux pages par semaine. C'est disponible en ligne ici.

Il s'agit cette fois d'une histoire narrée à hauteur d'enfants, de façon encore plus nette que ce qu'il a pu faire dans le passé (ses récits impliquant des enfants effectuaient généralement plus de va-et-vient entre le point de vue des adultes et celui des enfants).

À découvrir, comme tous les récits de ce grand auteur.

dimanche 2 novembre 2014

Building Stories, de Chris Ware, en version française (2014)

Deux ans après la publication de ce chef-d’œuvre de Chris Ware en anglais, Building Stories est enfin publié en français. Il faut bien avouer que traduire intégralement un tel ouvrage nécessite forcément un temps certain. J'avais chroniqué cet objet (le terme de livre n'est pas totalement adéquat dans la mesure où il s'agit en fait d'un gigantesque coffret contenant 14 livres de format et de taille très différents les uns des autres) dans deux messages, à l'époque de sa sortie : ici et .

Avec deux ans de recul, je ne peux que confirmer ce que je pensais et écrivais à l'époque : Building Stories est une œuvre extraordinaire, d'une richesse et d'une beauté inouïes. Chris Ware invente des formes sans cesse renouvelées, tout en mettant cette invention constante au service de ses récits. Il nous offre des tranches de vie apparemment séparées mais en fait profondément interconnectées. En utilisant ainsi des formes éparses, il parvient à cerner de façon particulièrement fine les existences de plusieurs personnes traversant la société contemporain.

Je vais maintenant tricher et recopier ce que j'écrivais en 2012 : "Building Stories appartient à ces rares œuvres sommes qui repoussent les limites de la bande dessinée et qui, plus généralement encore, peuvent provoquer chez leurs lecteurs une réflexion profonde et subtile sur notre condition de vie dans la société actuelle. La lecture n'en est pas forcément aisée au début (c'est rarement facile de se plonger dans une œuvre si atypique ; en outre certains lecteurs auront probablement besoin de se munir d'une loupe pour lire certains passages) mais pour les lecteurs qui accepteront de plonger dans ce monument, il s'agira très certainement d'une lecture marquante." Pour plus de détails, n'hésitez pas (re)lire mes chroniques de 2012...

mercredi 29 octobre 2014

Nouvelles couvertures de Chris Ware pour le New Yorker

J'ai déjà attiré votre attention sur les superbes couvertures que Chris Ware, l'auteur de Jimmy Corrigan et Building Stories, notamment, dessine parfois pour le New Yorker, célèbre magazine américain (ici et ).

Le site du New Yorker vient d'en mettre certaines en ligne, dont quelques-unes que je n'avais jamais vues. Comme d'habitude, je suis émerveillé par l'art de Chris Ware : ses illustrations sont extrêmement esthétiques et chacune d'elle raconte des histoires riches et profondes ; elles dépeignent certains traits de notre époque de façon si subtile que je ne me lasse pas de les admirer.

mercredi 6 février 2013

Palmarès du festival d'Angoulême

Comme chaque année, le palmarès du festival d'Angoulême a fait couler beaucoup d'encre (virtuelle ou non) dans les milieux spécialisés (les médias traditionnels se contentant, comme chaque année, d'un service minimum en termes de couverture du festival). Mais, cette fois, plus que le palmarès en lui-même, ce fut le mode de désignation du Grand Prix qui fut abondamment critiqué. Comme je l'écrivais récemment, le mode de désignation a changé en 2013 : le Grand Prix de la ville d'Angoulême n'était plus élu uniquement par l'Académie des anciens Grands Prix mais désigné en trois étapes : sélection de 15 noms par l'équipe du Festival (en gros, les noms qui étaient les plus souvent nommés par l'Académie des Grands Prix les années précédentes, plus quelques femmes et étrangers pour satisfaire aux exigences modernes de diversité) ; élection de cinq finalistes par les auteurs présents au Festival ; sélection finale par l'Académie des Grands Prix. Malheureusement, ce nouveau mode d'élection fut mal et tardivement communiqué, insuffisamment compris par les électeurs potentiels...

Résultat des courses : le nombre d'auteurs participant à l'élection fut faible ; cela aboutit à une liste de cinq noms prestigieux (Chris Ware, Alan Moore, Willem, Akira Toriyama, auteur de Dr. Slump et de Dragon Ball, et Katsuhiro Otomo, auteur d' Akira) ; quatre de ces auteurs était à peu près inconnus de la majorité des anciens Grands Prix, qui élurent donc le seul qu'ils connaissaient bien, Willem. Voyant cela, un prix spécial du quarantenaire du festival fut créé in extremis pour être attribué à l'auteur qui état en tête du vote des auteurs : Akira Toriyama. Un beau micmac...

Ce micmac a-t-il néanmoins conduit à de bons choix ? J'ai un peu du mal à prendre clairement position. Il est bien entendu pour moi que Chris Ware méritait amplement d'avoir le Grand Prix ; c'est réellement un des plus grands auteurs contemporains. Alan Moore a révolutionné les comics mainstream dans les années 1980 et a une influence profonde et durable sur l'ensemble de la bande dessinée mondiale. Il eut donc fait un excellent Grand Prix également.

Je ne connais pas très bien l’œuvre de Willem : je lis régulièrement ses dessins dans la presse, je possède plusieurs de ses albums (dont le 30 x 40 de Futuropolis) ; il a été édité par certains des meilleurs éditeurs français (le premier Futuropolis, Cornélius). Mais je dois avouer que je ne suis pas très sensible à son talent. Peut-être est-il trop trash, trop abrupt, dans son propos comme dans son dessin, pour moi...

Quant à Akira Toriyama, je dois bien admettre que je n'ai rien lu de lui ; c'est d'ailleurs une des premières fois qu'un auteur dont je n'ai rien lu est élu Grand Prix d'Angoulême. Je vais donc probablement me plonger dans Dr. Slump et Dragon Ball pour me faire une idée...

Voici maintenant l'ensemble du palmarès (qui ne récompense qu'un nombre limité d'albums, ce qui est plutôt bien, les palmarès à rallonge étant peu lisibles) : - Grand Prix d’Angoulême : Willem ;
- Fauve d’or du Meilleur album : Quai d’Orsay Chroniques diplomatiques. Tome 2 (Dargaud) de Christophe Blain et Abel Lanzac ;
- Prix spécial du 40e Festival pour l’ensemble de son œuvre : Akira Toriyama ;
- Prix spécial du jury : Le Nao de Brown (Akileos) de Glyn Dillon ;
- Prix de la Série : Aama. Tome 2. La multitude invisible (Gallimard) de Frederik Peeters ;
- Prix Révélation : Automne (Nobrow) de Jon McNaught ;
- Prix du Patrimoine : Krazy Kat. 1925-1929 (Les Rêveurs) de George Herriman ;
- Prix du Public Cultura : Tu mourras moins bête (Ankama) de Marion Montaigne ;
- Fauve du Polar SNCF : Castilla Drive (Actes Sud/L’An 2) d’Anthony Pastor ;
- Fauve Jeunesse : Les Légendaires Origines. Tome 1 (Delcourt) de Sobral et Nadou.

Je ne peux qu'approuver le choix de Quai d'Orsay, dont j'ai écrit beaucoup de bien. Les Rêveurs sont très justement récompensés pour avoir rendu accessible au public francophone ce fantastique chef-d’œuvre qu'est Krazy Kat. Le premier volume d'Aama m'avait plu mais j'ai été déçu par le deuxième : Peeters développe les idées exposées dans le premier mais sans apporter grand chose de nouveau.

lundi 14 janvier 2013

Encore une superbe couverture de Chris Ware pour le New Yorker

Chris Ware a déjà dessiné un certain nombre de couvertures pour le New Yorker (j'en parlai ici), magazine américain prestigieux, célèbre notamment pour la qualité de ses dessins de première parge (Art Spielgelman, Sempé, Robert Crumb, Dan Clowes, Jacques de Loustal, entre beaucoup d'autres, ont ainsi réalisé d'excellentes couvertures pour cet hebdomadaire).

À l'occasion de la tuerie qui a eu lieu à l'école de Newton, Chris Ware a dessiné une nouvelle fois une superbe et très émouvante couverture, pour le numéro du New Yorker du 7 janvier 2013.

jeudi 10 janvier 2013

Rififi à Angoulême : Nouveau mode d'élection du Grand Prix

De même que l'élection du Prix Nobel dans le monde de la littérature, l'attribution annuelle du grand Pirx d'Angoulême à un auteur de bande dessinée fait chaque année l'objet de débats animés : "il est trop élitiste", "il est trop populaire", "pourquoi est-ce presque toujours un Français ?", "à quand l'élection d'un scénariste ?"... C'est d'ailleurs un sujet que je me suis également amusé à aborder à plsuieurs reprises ("Les futurs grands prix d'Angoulême, vus de l'autre côté de l'Atlantique", "Jean-Claude Denis grand prix d'Angoulême", "Pronostics pour le Grand prix d'Angoulême 2010").

Les années précédentes, l'académie des Grands Prix (c'est-à-dire les auteurs ayant reçu le Grand Prix depuis la création du Festival en 1974) se réunissait pour élire le nouveau Grand Prix. Ce mécanisme de cooptation a pu soulevé quelques critiques : les auteurs étaient parfois soupçonnés de copinage et certains cercles d'auteurs se connaissant bien étaient plutôt bien représentés ; certains auteurs, déjà âgés, étaient réputés mal connaître certaines nouvelles tendances de la bande dessinée mondiale, en particulier l'émergence du manga.

Il vient d'être annoncé que le mode d'élection changeait cette année, pour le 40e Festival. 16 auteurs ont été pré-sélectionnés (par qui ? sur quelle base ? je ne sais pas). Ce seront aux auteurs présents lors du festival de faire leur choix parmi ces 16 auteurs. Pourquoi pas. Il faudra voir comment cela se passe les prochaines années : est-ce qu'un auteur restera dans cette liste de pré-sélection jusqu'à ce qu'il soit élu (ou qu'il meure...) ?

Que dire de cette pré-sélection ? Pas grand chose, en fait. Elle semble fondée sur une approche très consensuelle, après prise en compte des critiques adressées à l'élection des Grands Prix des années précédentes : elle ne contient pas uniquement des dessinateurs mais aussi des scénaristes (Pierre Christin, Jean Van Hamme, Alan Moore). Elle est internationale avec des anglophones (Posy Simmonds, Alan Moore, Chris Ware), des Japonais (Katsuhiro Otomo, l'auteur d'Akira, Akira Toriyama, celui de Dragon Ball Z, et Jirô Taniguchi) ansi que Cosey (suisse), Willem (néerlandais), Marjane Satrapi (iranienne ou franco-iranienne), Lorenzo Mattoti (Italien). Il y a des jeunes et des moins jeunes (notamment Hermann, cité depuis des années comme Grand Prix potentiel), des auteurs plus ou moins grand public (cela reste néanmoins très consensuel et tous les auteurs sélectionnés ont connu un certain succès public), etc.

Reste maintenant à voir qui sera le Grand Prix finalement élu. Si cela pouvait être Chris Ware, cela serait parfait...

dimanche 9 décembre 2012

Chris Ware et Yasujirō Ozu

Je connaissais quelques affiches ou couvertures (notamment celles pour le New Yorker, dont j'ai déjà parlé) dessinées par Chris Ware. Je viens d'en découvrir une autre, réalisée pour un festival de cinéma consacré en 2008 au réalisateur japonais, Yasujirō Ozu.

Encore une fois, je suis très impressionné par l'immense talent de Chris Ware. Je trouve en effet cette affiche extrêmement réussie pour plusieurs raisons : tout d'abord, elle est très esthétique ; ensuite elle est très fidèle à l'art de Yasujirō Ozu, par ses cadrages, son thème, le silence et la mélancolie qui s'en dégagent ; enfin, en trois images, Chris Ware parvient à ouvrir la possibilité d'innombrables histoires : on peut imaginer, devant cette affiche, de nombreux récits, de nombreuses tranches de vie ; que s'est-il passé entre le premier et le troisième dessins ? la femme est-elle morte ? ou bien s'est-elle juste éclipsée à la cuisine lorsque la nuit a commencé à tomber ? comme à son habitude, Chris Ware parvient à raconter énormément de choses en peu de dessins...

Combiner tant de réussites en une seule affiche est l'apanage des plus grands. Chris Ware en fait partie...

vendredi 2 novembre 2012

Building Stories, de Chris Ware (2012)

Ça y est, je viens de terminer la lecture de Building Stories, de ces 14 "objets" si hétéroclites. Je peux donc en compléter les premières impressions que j'avais écrites pour ce blog il y a quelques jours.

Je suis un amateur de longue date de l’œuvre de Chris Ware. Je me précipite pour acheter tous les nouveaux volumes de l' Acme Novelty Library depuis plus de 10 ans ; je considère Jimmy Corrigan comme l'une des œuvres phares de la bande dessinée mondiale des 20 dernières années ; j'ai déjà écrit dans ce blog le bien que je pensais de ses dernières parutions, Lint ou autres. J'ai donc conscience de l'immense talent de cet auteur hors norme. Et pourtant, je dois avouer avoir été très surpris par Building Stories : c'est encore mieux que ce à quoi je m'attendais, mieux que ce à quoi Chris Ware nous avait habitué jusque là (ce qui n'est pas peu dire), mieux que son précédent opus magnus, Jimmy Corrigan. Non que Chris Ware ait radicalement modifié son approche ou ses techniques. Les thèmes abordés et les façons de raconter et de mettre en page sont dans la parfaite continuité des récits antérieurs. Mais l'analyse psychologique des personnages est devenue plus riche (Jimmy Corrigan relevait davantage de l'archétype, celui de l'inapte absolu aux relations sociales, que d'un personnage réellement cohérent d'un point de vue psychologique), les dessins plus élégants (Branford l'abeille, successeur de Quimby la souris, voit ainsi ses mésaventures traitées de façon visuellement plus achevées que celles de la souris) et les couleurs plus subtiles (il y aurait beaucoup à dire sur les couleurs chez Chris Ware, digne héritier de Hergé et de son studio dans la subtilité et la richesse de la palette qu'il emploie).

Les personnages principaux sont regroupés en cinq cercles. Tout d'abord l'immeuble centenaire de trois étages, qui aime se souvenir de ses nombreux occupants. La propriétaire de l'immeuble, vieille femme solitaire. Une jeune femme amputée d'une demi-jambe, un jeune couple et Branford, une abeille. D'autres personnages secondaires gravitent autour de ces premiers rôles : nous découvrons ainsi les parents de la vieille dame et quelques jeunes hommes qui l'ont courtisée ; les parents de la jeune femme, son premier amant, sa copine Stephanie, son mari et sa femme ; la femme et les enfants de Branford ainsi que ses compagnons de ruche...

À la lecture de Building Stories, on peut penser à d'autres œuvres sommes qui cherchent à faire le bilan d'un bâtiment ou d'une vie. La première comparaison qui vient à l'esprit est celle avec La Vie, Mode d'emploi, de Georges Perec, roman qui décrit un immeuble et ses habitants. J'aurais également tendance à rapprocher, par certains aspects, Building Stories de La Recherche du temps perdu. Dans ces deux livres, des événements en apparence minimes peuvent faire naitre chez le narrateur de longues digressions et lui faire revivre de vieux souvenirs enfouis. Cependant, alors que chez Proust ces expériences (la fameuse Madeleine, les pavés de la place Saint-Marc à Venise, etc.) sont à la base de l'expérience artistique et constituent des sources de joie intense, pour les personnages de Chris Ware, se remémorer ces souvenirs est plutôt angoissant, c'est l'occasion de se demander si un autre choix, une autre bifurcation de son existence, ne lui aurait pas permis de vivre plus heureuse (la jeune femme aurait-elle pu être heureuse avec Lance, son premier amant, si elle avait agi un différemment ? La propriétaire aurait-elle pu épouser un homme bon si elle avait été plus attentive aux avances de quelques jeunes locataires de l'immeuble ?)

Nous sommes d'ailleurs au cœur d'un des thèmes principaux de Building Stories : le bonheur est-il possible et de quoi dépend-il ? Quels choix, dans une vie, ont assez d'importance pour orienter significativement celle-ci et décider du bonheur ou du malheur d'une existence ? Dans quelle mesure le bonheur dépend-il de ces choix ou surtout d'une attitude de tous les jours face aux contrariétés et aux monotonies de l'existence ? Nous retrouvons bien évidemment d'autres thèmes chers à Chris Ware : la solitude, la difficile intégration d'un individu dans un groupe, les difficultés à communiquer. Pour ce dernier sujet, Chris Ware le traite dans ses spécificités modernes : l'irruption de téléphones et des ordinateurs portables au cœur même de notre quotidien est ainsi particulièrement bien mis en scène.

J'ai déjà parlé de la diversité des formes physiques employées par Chris Ware. Les modes de narration sont également très variés. Dans certains passages, le temps est extrêmement dilaté et un micro-instant s'étire sur de nombreuses cases ; à d'autres moments, une vie entière se déroule sous nos yeux en quelques dessins. Un des livres contenus dans le coffret a 24 pages, chacune correspondant à une heure de la journée du 23 septembre 2000 (avec tout de même une entorse à cette règle narrative). Dans un autre objet du coffret, une page représente les escaliers de l'immeuble ; la propriétaire vieillit au fur et à mesure qu'elle les descend, retraçant ainsi toute sa vie en une seule page. Plusieurs autres pages sont des diagrammes (toujours ces diagrammes si riches chers à Chris Ware...) représentant l'immeuble dans son ensemble avec un certain nombre de dessins pointant vers différentes pièces du bâtiment et narrant des événements s'étant déroulé pendant des durées variables. Cette variété de formes physiques ou narratives n'est en rien gratuite. Ces différentes approches permettent en effet d'aborder les vies et les sentiments des différents personnages sous des angles complémentaires, allant de l'instantané d'une réflexion soudaine à la durée d'une vie. Chris Ware aborde des thèmes rarement traités avec une telle subtilité en bande dessinée (la possibilité du bonheur, la solitude, l'incommunicabilité entre les individus) et il le fait avec des techniques toujours renouvelées et des moyens toujours plus et parfaitement adaptés à son propos.

Building Stories appartient à ces rares œuvres sommes qui repoussent les limites de la bande dessinée et qui, plus généralement encore, peuvent provoquer chez leurs lecteurs une réflexion profonde et subtile sur notre condition de vie dans la société actuelle. La lecture n'en est pas forcément aisée au début (c'est rarement facile de se plonger dans une œuvre si atypique ; en outre certains lecteurs auront probablement besoin de se munir d'une loupe pour lire certains passages) mais pour les lecteurs qui accepteront de plonger dans ce monument, il s'agira très certainement d'une lecture marquante.

vendredi 12 octobre 2012

Building Stories, Chris Ware (2012), premières impressions

Chaque publication de Chris Ware est importante. Mais lorsqu'il s'agit d'une somme de travaux effectués pendant une période d'une décennie, sa compilation la plus conséquente depuis Jimmy Corrigan, il s'agit d'un événement de tout premier ordre.

Ce recueil contient des planches parues dans différents magazines prestigieux, The New Yorker, The New York Times, McSweeney's Quarterly Concern, auxquelles viennent s'ajouter de nombreuses planches inédites. Soit un total de 260 pages. Certaines d'entre elles avaient déjà été reprises dans les numéros 16 à 19 de l'Acme Novelty Library (le 20ème, Lint étant un récit complet à part, magnifique d'ailleurs). C'est d'ailleurs un fonctionnement classique pour Chris Ware (Jimmy Corrigan, notamment, avait été conçu de façon similaire) : les pages sont initialement publiées en revue, puis compilées une première fois dans les volumes de l'Acme Novelty Library, avant d'être reprises dans un recueil définitif. À chaque fois les pages sont retravaillées, changeant souvent de format.

Une fois n'est pas coutume, parlons un peu de ce recueil en tant qu'objet. Il faut bien admettre que celui-ci est complètement atypique, imposant et plutôt beau. Il s'agit en fait d'un grand coffret (42 cm x 30 cm x 5 cm, 2,8 kg) qui contient 14 objets plus petits. Chacun d'entre eux contient une bande dessinée. Les formats sont variés : de la simple bande de papier au fascicule géant (format de quotidien nord-américain) en passant par une sorte de plateau de jeu ou par des livres cartonnés. Ces différentes bandes dessinées relatent les (més)aventures de deux personnages principaux : une jeune femme unijambiste et une abeille aux formes géométriques ("Branford, the best bee in the world"), digne successeur de Quimby the Mouse. Au-delà de la simple question de format, la lecture est rendue inhabituelle par le fait qu'il n'y a pas d'indication claire quant à l'ordre de lecture des récits (pour certains d'entre eux, simples bandes de papier dessiné des deux cotés, il n'est pas facile de savoir par quel coté en commencer la lecture). Les histoires de la jeune femme couvrent une grande période de temps : nous la suivons étudiante, mariée, puis avec une fille qui grandit à son tour. Le lecteur découvre ces différentes tranches de vie dans le désordre ; il se raccroche donc au récit d'ensemble plus par des éléments qu'il retrouve d'une histoire à l'autre (un ancien copain, une robe confectionnée pour la petite fille), que par une chronologie rigoureuse (peut-on évoquer ici un type de tressage, mécanisme narratif spécifique à la bande dessinée, théorisé par Thierry Groensteen ?).

Nous retrouvons également, bien entendu, les techniques narratives chères à Chris Ware : mises en page extrêmement travaillées, avec alternance de cases minuscules et de grands dessins, importance de la voix off, alternance de passages au texte très dense et de passages entièrement muets, rigueur du dessin, allant parfois presque jusqu'à une certaine abstraction géométrique, grande attention portée aux lettrages et aux couleurs.

J'ai beaucoup parlé de la forme de ce livre jusqu'à maintenant. Mais ne s'agit-il pas d'un exercice de style un peu vain, d'une excentricité servant à l'auteur pour se distinguer ? Pas du tout. Rien n'est jamais vain chez Chris Ware. Car que nous raconte Building Stories, finalement, à travers l'histoire de cette jeune femme ordinaire, menant une vie ordinaire ? Probablement rien d'autre que la simplicité et les petits riens qui composent l'existence de chacun ; rien d'autre que le temps qui passe, la vie qui est rarement à la hauteur de nos attentes, les petites joies et les désillusions du quotidien ; rien d'autre que l'éternelle question du bonheur : est-il possible d'être heureux ? comment ? avec qui ? En se baladant ainsi parmi les différentes tranches de vie relatées par ces objets si divers, un peu comme on pourrait feuilleter un album souvenirs ou retrouver des vieux objets amassés tout au long d'une existence, le lecteur a une impression d'instantanés pris au hasard, d'un kaléidoscope de sensations à la fois futiles et capitales qui construisent peu à peu l'existence telle qu'elle est perçue par la jeune héroïne de Chris Ware. J'ai rarement autant eu, dans une bande dessinée, le sentiment du temps qui passe et des minuscules riens qui composent une vie ordinaire que dans Building Stories...

Je dois avouer que je n'ai pas encore tout lu dans ce bel et étrange objet. Les quelques lignes qui précèdent ne sont donc que des premières impressions (comme l'indiquait d'ailleurs le titre de ce message). Je reviendrai donc très probablement sur cette bande dessinée hors norme dans les prochains jours...

P.S. : Un bref entretien avec Chris Ware (en anglais) est disponible sur le site du Comics Journal.

P.P.S. du 2 novembre 2012 : Je viens de terminer la lecture de Building Stories. Une chronique complète est disponible ici.

dimanche 27 mai 2012

Festivals, d’Angoulême à Cannes

Le festival de Cannes bat son plein. Comme tous les ans, la presse en parle longuement et quotidiennement. Le Monde, par exemple, y consacre plusieurs pages par jour.

Quel contraste avec le festival d’Angoulême ! Certes lorsque celui-ci se déroule, quelques journaux et magazines, de Libération à Beaux Arts magazine saisissent l’occasion pour sortir un hors-série consacré à la bande dessinée, mais c’est pour mieux se dédouaner de n’en parler quasiment pas le reste de l’année (même s’il faut bien saluer l’évolution très positive de Beaux Arts magazine dans son traitement de la bande dessinée depuis les années 1990). Le Monde y consacre au moins quelques pages, mais une seule fois, dans son supplément littéraire.

Pourquoi une telle différence de traitement ? Le cinéma et la bande dessinée, tous deux un peu plus que centenaires, tous deux longtemps considérés comme des divertissements populaires beaucoup plus que comme des expressions artistiques, ont des points en commun. Pourquoi une attention médiatique et une reconnaissance médiatique si différentes entre ces deux médias ? Le Monde ou Télérama chroniquent chaque semaine tous les films qui sortent en France alors qu’ils n’évoquent rapidement qu’un livre de bande dessinée, rarement deux. Tout « honnête homme » français, se prétendant un tant soit peu cultivé, connaît, au moins de nom, les réalisateurs les mieux reçus par la critique. Pour la bande dessinée, si Art Spiegelman est généralement connu du grand public cultivé, essayez de parler autour de vous de Chris Ware. Et ne parlons pas de Baudoin ou de Fabrice Neaud. Vous rencontrerez très probablement un silence poli.

Certes la bande dessinée francophone a mis du temps à s’extraire de son public enfantin (et masculin) ; au XXe siècle la bande dessinée francophone a commencé à produire de façon significative des œuvres notables destinées à un public adulte dans les années 1960, voire les années 1970 (mais les quotidiens publiaient depuis les années 1920 des strips destinés aux adultes, de Krazy Kat à Terry and the pirates en passant par Gasoline Alley et Polly and her pals). Mais cela fait des années que certains auteurs ont publié des œuvres qui, par la richesse des thèmes évoqués, leur complexité tant formelle que narrative, leur attention aux problèmes les plus contemporains et leurs qualités artistiques (de Jean-Claude Forest à Fabrice Neaud, de Frank King à Chris Ware), n’ont rien à envier aux plus grands films.

Non, décidément, je ne parviens pas à comprendre ce qui fait du festival de Cannes un événement qui occupe la Une des médias pendant toute sa durée alors que le festival d’Angoulême est relégué à quelques pages d’un supplément. En France, dans les années 1950, les critiques des Cahiers du cinéma (ceux-là mêmes qui, devenus réalisateurs, fondèrent plus tard la Nouvelle Vague, Jean-Luc Godard et François Truffaut, Éric Rohmer et Claude Chabrol, etc.) ont fortement contribué à la reconnaissance du cinéma, mettant en avant l’importance des réalisateurs, considérés comme les véritables « auteurs » des films, et n’hésitant jamais à comparer les films qu’ils admiraient aux plus grands chefs-d’œuvre de la littérature. Ils avaient notamment pour eux leur grand enthousiasme et leur grand talent de cinéastes, qu’ils ont amplement montré par la suite. Se pourrait-il que la bande dessinée continue à souffrir avant tout du manque de critiques talentueux et pertinents ?

lundi 19 mars 2012

Les futurs grands prix d'Angoulême, vus de l'autre côté de l'Atlantique

L'élection du grand prix de la ville d'Angoulême est, chaque année, un événement attendu dans le monde de la bande dessinée, y compris de l'autre côté de l'Atlantique. Cette année, peu après le festival d'Angoulême, le webzine The Comics Reporter a eu la bonne idée de demander à une quinzaine de spécialistes (enfin, je suppose que ce sont des spécialistes, la plupart des noms m'étant inconnus) de "nommer cinq auteurs de bande dessiné qu'ils aimeraient voir recevoir le Grand prix à Angoulême dans les quinze prochaines années". Sans avoir la prétention d'être représentatif de quoi que ce soit, ce sondage donne cependant une petite idée des auteurs que des Américains considèrent comme dignes d'être récompensés par ce prix prestigieux. Cela change un peu des pronostics franco-français qui fleurissent tous les années à longueur de blogs (je dois d'ailleurs avouer que je me suis plié à l'exercice il y a deux ans), de forums et de revues spécialisés.

Je dois avouer que certains résultats m'ont étonné. Bien entendu, le poids des auteurs américains, mais aussi japonais, est nettement plus important que lorsque les pronostics sont effectuées chez nous. Mais, alors que j'imaginais que Chris Ware et Alan Moore feraient partie du peloton de tête, le premier n'a été cité qu'une seule fois, le second trois fois (contre sept pour les deux auteurs les plus souvent nommés). Et Dan Clowes, par exemple n'a pas été nommé une seule fois.

Les deux auteurs les plus souvent cités (sept fois chacun) sont Jason et Chester Brown... Jason n'est pas américain mais européen. Pourtant il est rarement cité en France parmi les favoris pour le Grand prix. Son style minimaliste (tant par l'apparente simplicité du graphisme que par le laconisme du texte, voire l'absence totale de celui-ci) semble donc séduire particulièrement chez nos amis anglophones. Quant à Chester Brown (Le Playboy, Je ne t'ai jamais aimé, etc.), son style autobiographique, d'une grande sensibilité, tout en retenue et en émotion, est effectivement perçu comme une influence majeure en Amérique du Nord.

Viennent ensuite, avec trois citations chacun, Alan Moore et Eddie Campbell. Le premier, par l'influence qu'eurent nombre de ses scénarios magistraux, mériterait en effet amplement le Grand prix. Je connais moins le second. Pour tout dire, jusqu'à il y a quelques jours, je ne le connaissais que comme dessinateur de From Hell. Dans les pays anglophones, il a une excellente réputation, acquise avec son comics autobiographique Alec. J'ai récemment lu Alec, comment devenir un artiste, que j'ai beaucoup apprécié.

Avec deux citations, on trouve trois Japonais, Yoshihiro Tatsumi, Taiyo Matsumoto et Yuichi Yokoyama, un Italien, Vittorio Giardino, et quelques anglo-saxons, Seth, Brian Talbot, Gilbert Hernandez (son frère, Jaime Hernandez, étant nommé une fois), Linda Barry et Dave Sim. Yoshihiro Tatsumi commence à être reconnu des deux côtés de l'Atlantique, avec ses histoires courtes désabusées et son autobiographie, Une Vie dans les marges. Taiyo Matsumoto (Amer Béton, Ping Pong, Number 5 et, plus récemment, Le Samouraï Bambou) est un dessinateur exceptionnel et très original mais ses scénarios sont rarement à la hauteur de son immense talent. Vittorio Giardino est un très bon dessinateur "ligne claire", bien édité en France mais ses scénarios ne m'ont jamais enthousiasmé. Seth, son trait élégant, ses histoires mélancoliques, ont beaucoup d'amateurs. Brian Talbot ne m'a jamais attiré (je n'ai pas spécialement apprécié son dessin dans les histoires de Sandman qu'il a illustrées) mais il jouit plutôt d'une bonne réputation, notamment grâce à son Histoire d'un vilain rat. Le talent de Dave Sim, auteur du monumental Cerebus (300 épisodes, répartis ensuite en "romans"), est controversé ; il a ses détracteurs et ses farouches partisans. Personnellement je n'ia jamais eu le courage de me lancer dans la lecture de Cerebus : le dessin et les mises en page, très (trop ?) travaillées, m'ont toujours rebuté. J'ai déjà écrit maintes fois tout le bien que je pensais des frères Hernandez et de leur génial Love and Rockets. Enfin, je ne connais ni Yuichi Yokoyama, ni Linda Barry.

Puis viennent tous ceux qui n'ont été cités qu'une fois. Pour certains d'entre eux, je m'attendais à plus de citations : Joost Swarte (son œuvre est quantitativement limitée, quelques albums, mais son influence considérable, notamment sur Yves Chaland et Chris Ware), Chris Ware (probablement l'un des cinq auteurs vivants les plus importants), Bill Waterson (son exigence artistique, son humour tendre et délirant, son dessin très sûr lui auraient en effet fait mériter le Grand prix). Quelques auteurs francophones, issus pour la plupart de ce qui fut parfois appelé la "nouvelle génération" : David B, Emmanuel Guibert, Christophe Blain et Riad Sattouf ; ansi que Serge Le Tendre (nommé peut-être pour la Quête de l'oiseau du temps ?). Deux dessinateurs exceptionnels, ni francophones, ni anglophones : Carlos Nine et Lorenzo Mattotti. Quelques auteurs aux œuvres notables sans être exceptionnelles : Posy Simmonds (son mélange de dessins et de textes est souvent intéressant), Jordi Bernet (excellent dessinateur, virtuose du noir et blanc), Naoki Urasawa (bon feuilletoniste). Quelques auteurs réputés que je connais assez mal : Jim Woodring (un album de sa série Frank vient d'être récompensé à Angoulême), Ben Katchor, Carlos Gimenéz. Trois auteurs à mon avis surcotés et que je ne considère pas du tout comme pertinents pour le Grand prix : Jill Thompson, Igort, Alejandro Jodorowsky. Quelques auteurs que je ne connais que par quelques dessins mais qui ne m'attirent pas spécialement : Alison Bechdel, Sergio Aragones, Darwyn Cooke, Stan Sakai, Walt Simonson. Kevin O'Neill, dont la prestation sur La Ligue des gentlemen extraordinaires ne m'a pas déplu mais ne m'a pas pleinement convaincu non plus. Enfin, une série d'auteurs que je ne connais pas du tout : Baku Yumemakura, Naif Al-Mutawa, Moto Hagio, Lat, Woodrow Phoenix, Pat Mills, Monkey Punch, Alex Nino, CF, Atsushi Kanedo, Tom Kaczinski.

De nombreuses idées pour les jurés du Grand prix s'ils souhaitent sortir du milieu franco-français...