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mercredi 27 janvier 2016

Hermann, Grand Prix d'Angoulême 2016

Le nom du Grand prix du 43e festival d'Angoulême vient d'être annoncé, après des péripéties qui ont fait débat depuis quelques jours (ce qui est le cas à peu près chaque année, pourriez-vous me faire remarquer à juste titre).

La première péripétie arriva lorsque la liste d'auteurs présélectionnés fut annoncée. Pas une seule femme ne figurait sur la liste. Un collectif d'auteures indignées releva l'affaire. Les autres auteurs, notamment ceux qui étaient présélectionnés, les réseaux sociaux, puis même la presse généraliste s'emparèrent du sujet. L'administration du festival tenta maladroitement de justifier son choix, envisagea de modifier sa liste pour y inclure quelques femmes. Puis, finalement, elle supprima la liste et laissa les votants (l'ensemble des auteurs de bande dessinée) voter pour qui bon leur semblait.

Le premier tour eut lieu et les trois finalistes offrirent un choix très éclectique pour le second tour : Hermann, un dessinateur de bande dessinée franco-belge classique, Alan Moore, un scénariste britannique qui a révolutionné les comics anglo-saxons depuis les années 1980, et Claire Wendling. L'arrivée de celle-ci dans le trio de tête en surprit plus d'un. Son œuvre est en effet quantitativement modeste (guère plus d’une demi-douzaine d'albums de bande dessinée ; son œuvre marquante étant les cinq volumes des Lumières de l'Amalou, parues entre 1990 et 1996, sur un scénario de Christophe Gibelin), ce n'est pas un "auteur complet" (entendez : elle ne scénarise pas elle-même ses histoires), elle est relativement peu connue du grand publique et a arrêté la bande dessinée pour se consacrer à l'illustration il y a plus de 20 ans. « Elle est là juste parce que c'est une femme », avancèrent certains détracteurs. Le choix pouvait effectivement paraître inattendu. Les cinq volumes des Lumières de l'Amalou avaient rencontré un succès significatif dans les années 1990, certes, mais pas exceptionnel non plus. Peu à peu, quelques auteurs ayant voté pour elle explicitèrent leur choix sur les réseaux sociaux. Ils exprimèrent alors combien elle les avait influencés, à quel point, 20 ans après son dernier album de bande dessinée, ils continuaient à puiser de l’inspiration dans ses dessins. Claire Wendling est donc un exemple parfait de l' « artist’s artist » (l'artiste pour artistes), comme disent nos amis anglo-saxons : une artiste un peu méconnue du grand public mais particulièrement appréciée par ses pairs, à l’influence sans commune mesure avec son succès commercial (aux États-Unis, Alex Toth et Noel Sickles, notamment, sont les archétypes de ces artistes pour artistes).

Puis vinrent les résultats du 2e tour et Hermann fut élu. Ce choix était beaucoup plus attendu (ce qui ne signifie pas nécessairement plus justifié) : Hermann était dans la liste des favoris pour le Grand Prix depuis de nombreuses années. Solide dessinateur réaliste, il a offert ses premières grandes réussites, sur d’excellents scénarios de Greg, dans les années 1970. L’alliance des scénarios de Greg, aux multiples rebondissements et aux personnages plus humains que ceux de la plupart des séries contemporaines, et du dessin efficace et extrêmement vivant de Hermann allait donner les meilleurs albums des séries Comanche (entre 1972 et 1983 pour la publication en albums) et Bernard Prince (entre 1969 et 1978), deux fleurons de la bande dessinée franco-belge des années 1970. Hermann décida ensuite de voler de ses propres ailes et créa ses séries, sur des scénarios à lui : Jeremiah, dans un futur proche post-apocalyptique, et Les Tours de Bois-Maury, situées au Moyen-Age. Il s’adjoint plus tard les services d’autres scénaristes, « Morphée » pour la série Nic, Jean Van Hamme pour le one-shot Lune de Guerre et, surtout depuis 2000, Yves H., son fils, qui écrit maintenant la majorité de ses albums. Les dessins étaient toujours excellents, Hermann continuait à se remettre en cause sans cesse, changeant radicalement de technique de dessin à intervalles réguliers, mais les histoires furent alors beaucoup plus inégales. On disait que son caractère un peu revêche et certaines prises de position politiques l’empêchaient d’avoir le Grand Prix. Puis il déclara qu’il n’en voulait pas. Il se ravisa cependant, notamment sous la pression de son ami Boucq. Et celle année, les jurés décidèrent de lui accorder ce Prix, lui de l’accepter…

mercredi 4 février 2015

Festival d'Angoulême 2015

Le festival international de la bande dessinée d'Angoulême vient de s'achever.

Parlons tout d'abord de la récompense la plus prestigieuse, le grand prix du festival d'Angoulême, qui récompense un auteur pour l'ensemble de son œuvre. On se souvient peut-être que le mode d'élection de ce grand prix a évolué récemment (j'en parlai en 2013 et en 2014 déjà) : auparavant coopté par l'académie des grands prix, constituée de tous les lauréats des années précédentes, il est maintenant élu par l'ensemble des auteurs. Et cela change bien des choses. Pendant des années, les grands prix étaient choisis très majoritairement dans un cercle de dessinateurs français se connaissant relativement bien. L'année dernière, à l'issue d'un scrutin mixte (mélangeant vote des auteurs et de l'académie), deux prix furent attribués, dont un prix spécial du 40e anniversaire a Akira Toriyama, auteur de Dragon Ball. Cette année, seuls les auteurs votèrent. Les trois finalistes furent un scénariste britannique, Alan Moore, un Belge, Hermann, et un autre Japonais, Katsuhiro Ōtomo. Cela change des palmarès précédents, le grand prix n'ayant jamais été attribué à un scénariste ou un Japonais et très majoritairement à des Français.

Katsuhiro Ōtomo mérite clairement ce grand prix. Ses œuvres majeures en bande dessinée, Domu et surtout Akira, ont fortement marqué le monde de la bande dessinée, aussi bien au Japon qu'en Europe ou ailleurs. Son style hyper réaliste, la violence et la puissance de ses scènes d'action (des poursuites à moto aux destructions de quartiers entiers) sont extraordinaires. Il a très significativement contribué à faire apprécier les mangas en France et a beaucoup marqué certains auteurs francophones majeurs, de Frank Pé à Moebius (voici au moins un membre de l'Académie des grands prix qui aurait soutenu le choix de cette année...).

Quant aux Fauves... Le prix spécial du jury pour Building Stories, de Chris Ware, qui dominait largement le reste de la sélection, est bien entendu amplement mérité. Je ne lis plus depuis des années les livres de Riad Sattouf (avec une exception pour Pascal Brutal, sauvé d'une certaine manière par son humour excessif et son outrance délibérée) et n'ai donc pas d'opinion très arrêtée sur l'Arabe du futur, lauréat du Fauve d'or. Avec le Fauve de la série attribué à Last Man, pastiche français de manga, le jury récompense une série résolument populaire ; pourquoi pas ?

Il faut également relever le prix Charlie Hebdo de la liberté d'expression, attribué à Charb, Wolinski, Cabu, Tignous, Honoré, récemment assassinés...

Le palmarès complet est disponible ici.

dimanche 27 avril 2014

Le 6ème numéro de la revue Bananas est sorti (2014)

Comme chaque année, la revue Bananas, toujours menée par Évariste Blanchet, a sorti un numéro en début d'année. Qualité et éclectisme sont encore une fois (la sixième) au rendez-vous : analyses variées ; bilan détaillé de Top Ten d'Alan Moore, avec un passionnant entretien avec les dessinateurs de cette série ; critique de Quanticafrique, de Fabrice Neaud ; bilan des péripéties récentes de la vie de l'Association et bien d'autres choses encore !

samedi 22 février 2014

Une histoire de Tom Strong par Alan Moore et Jaime Hernandez !

Le fait m'avait échapé : Alan Moore et Jaime Hernandez ont collaboré pour une histoire de Tom Strong ! Cette histoire, Tesla Time, a été publiée dans Tom Strong’s Terrific Tales #1, en 2002. Pour être franc, il s'agit d'une courte pochade de quatre pages mais cela n'en reste pas moins très plaisant de voir ces deux grands collaborer.

Ce récit est disponible en ligne, avec un grand nombre d'autres récits courts et illustrations rares des frères Hernandez. Une mine à découvrir !

mercredi 6 février 2013

Palmarès du festival d'Angoulême

Comme chaque année, le palmarès du festival d'Angoulême a fait couler beaucoup d'encre (virtuelle ou non) dans les milieux spécialisés (les médias traditionnels se contentant, comme chaque année, d'un service minimum en termes de couverture du festival). Mais, cette fois, plus que le palmarès en lui-même, ce fut le mode de désignation du Grand Prix qui fut abondamment critiqué. Comme je l'écrivais récemment, le mode de désignation a changé en 2013 : le Grand Prix de la ville d'Angoulême n'était plus élu uniquement par l'Académie des anciens Grands Prix mais désigné en trois étapes : sélection de 15 noms par l'équipe du Festival (en gros, les noms qui étaient les plus souvent nommés par l'Académie des Grands Prix les années précédentes, plus quelques femmes et étrangers pour satisfaire aux exigences modernes de diversité) ; élection de cinq finalistes par les auteurs présents au Festival ; sélection finale par l'Académie des Grands Prix. Malheureusement, ce nouveau mode d'élection fut mal et tardivement communiqué, insuffisamment compris par les électeurs potentiels...

Résultat des courses : le nombre d'auteurs participant à l'élection fut faible ; cela aboutit à une liste de cinq noms prestigieux (Chris Ware, Alan Moore, Willem, Akira Toriyama, auteur de Dr. Slump et de Dragon Ball, et Katsuhiro Otomo, auteur d' Akira) ; quatre de ces auteurs était à peu près inconnus de la majorité des anciens Grands Prix, qui élurent donc le seul qu'ils connaissaient bien, Willem. Voyant cela, un prix spécial du quarantenaire du festival fut créé in extremis pour être attribué à l'auteur qui état en tête du vote des auteurs : Akira Toriyama. Un beau micmac...

Ce micmac a-t-il néanmoins conduit à de bons choix ? J'ai un peu du mal à prendre clairement position. Il est bien entendu pour moi que Chris Ware méritait amplement d'avoir le Grand Prix ; c'est réellement un des plus grands auteurs contemporains. Alan Moore a révolutionné les comics mainstream dans les années 1980 et a une influence profonde et durable sur l'ensemble de la bande dessinée mondiale. Il eut donc fait un excellent Grand Prix également.

Je ne connais pas très bien l’œuvre de Willem : je lis régulièrement ses dessins dans la presse, je possède plusieurs de ses albums (dont le 30 x 40 de Futuropolis) ; il a été édité par certains des meilleurs éditeurs français (le premier Futuropolis, Cornélius). Mais je dois avouer que je ne suis pas très sensible à son talent. Peut-être est-il trop trash, trop abrupt, dans son propos comme dans son dessin, pour moi...

Quant à Akira Toriyama, je dois bien admettre que je n'ai rien lu de lui ; c'est d'ailleurs une des premières fois qu'un auteur dont je n'ai rien lu est élu Grand Prix d'Angoulême. Je vais donc probablement me plonger dans Dr. Slump et Dragon Ball pour me faire une idée...

Voici maintenant l'ensemble du palmarès (qui ne récompense qu'un nombre limité d'albums, ce qui est plutôt bien, les palmarès à rallonge étant peu lisibles) : - Grand Prix d’Angoulême : Willem ;
- Fauve d’or du Meilleur album : Quai d’Orsay Chroniques diplomatiques. Tome 2 (Dargaud) de Christophe Blain et Abel Lanzac ;
- Prix spécial du 40e Festival pour l’ensemble de son œuvre : Akira Toriyama ;
- Prix spécial du jury : Le Nao de Brown (Akileos) de Glyn Dillon ;
- Prix de la Série : Aama. Tome 2. La multitude invisible (Gallimard) de Frederik Peeters ;
- Prix Révélation : Automne (Nobrow) de Jon McNaught ;
- Prix du Patrimoine : Krazy Kat. 1925-1929 (Les Rêveurs) de George Herriman ;
- Prix du Public Cultura : Tu mourras moins bête (Ankama) de Marion Montaigne ;
- Fauve du Polar SNCF : Castilla Drive (Actes Sud/L’An 2) d’Anthony Pastor ;
- Fauve Jeunesse : Les Légendaires Origines. Tome 1 (Delcourt) de Sobral et Nadou.

Je ne peux qu'approuver le choix de Quai d'Orsay, dont j'ai écrit beaucoup de bien. Les Rêveurs sont très justement récompensés pour avoir rendu accessible au public francophone ce fantastique chef-d’œuvre qu'est Krazy Kat. Le premier volume d'Aama m'avait plu mais j'ai été déçu par le deuxième : Peeters développe les idées exposées dans le premier mais sans apporter grand chose de nouveau.

lundi 19 mars 2012

Les futurs grands prix d'Angoulême, vus de l'autre côté de l'Atlantique

L'élection du grand prix de la ville d'Angoulême est, chaque année, un événement attendu dans le monde de la bande dessinée, y compris de l'autre côté de l'Atlantique. Cette année, peu après le festival d'Angoulême, le webzine The Comics Reporter a eu la bonne idée de demander à une quinzaine de spécialistes (enfin, je suppose que ce sont des spécialistes, la plupart des noms m'étant inconnus) de "nommer cinq auteurs de bande dessiné qu'ils aimeraient voir recevoir le Grand prix à Angoulême dans les quinze prochaines années". Sans avoir la prétention d'être représentatif de quoi que ce soit, ce sondage donne cependant une petite idée des auteurs que des Américains considèrent comme dignes d'être récompensés par ce prix prestigieux. Cela change un peu des pronostics franco-français qui fleurissent tous les années à longueur de blogs (je dois d'ailleurs avouer que je me suis plié à l'exercice il y a deux ans), de forums et de revues spécialisés.

Je dois avouer que certains résultats m'ont étonné. Bien entendu, le poids des auteurs américains, mais aussi japonais, est nettement plus important que lorsque les pronostics sont effectuées chez nous. Mais, alors que j'imaginais que Chris Ware et Alan Moore feraient partie du peloton de tête, le premier n'a été cité qu'une seule fois, le second trois fois (contre sept pour les deux auteurs les plus souvent nommés). Et Dan Clowes, par exemple n'a pas été nommé une seule fois.

Les deux auteurs les plus souvent cités (sept fois chacun) sont Jason et Chester Brown... Jason n'est pas américain mais européen. Pourtant il est rarement cité en France parmi les favoris pour le Grand prix. Son style minimaliste (tant par l'apparente simplicité du graphisme que par le laconisme du texte, voire l'absence totale de celui-ci) semble donc séduire particulièrement chez nos amis anglophones. Quant à Chester Brown (Le Playboy, Je ne t'ai jamais aimé, etc.), son style autobiographique, d'une grande sensibilité, tout en retenue et en émotion, est effectivement perçu comme une influence majeure en Amérique du Nord.

Viennent ensuite, avec trois citations chacun, Alan Moore et Eddie Campbell. Le premier, par l'influence qu'eurent nombre de ses scénarios magistraux, mériterait en effet amplement le Grand prix. Je connais moins le second. Pour tout dire, jusqu'à il y a quelques jours, je ne le connaissais que comme dessinateur de From Hell. Dans les pays anglophones, il a une excellente réputation, acquise avec son comics autobiographique Alec. J'ai récemment lu Alec, comment devenir un artiste, que j'ai beaucoup apprécié.

Avec deux citations, on trouve trois Japonais, Yoshihiro Tatsumi, Taiyo Matsumoto et Yuichi Yokoyama, un Italien, Vittorio Giardino, et quelques anglo-saxons, Seth, Brian Talbot, Gilbert Hernandez (son frère, Jaime Hernandez, étant nommé une fois), Linda Barry et Dave Sim. Yoshihiro Tatsumi commence à être reconnu des deux côtés de l'Atlantique, avec ses histoires courtes désabusées et son autobiographie, Une Vie dans les marges. Taiyo Matsumoto (Amer Béton, Ping Pong, Number 5 et, plus récemment, Le Samouraï Bambou) est un dessinateur exceptionnel et très original mais ses scénarios sont rarement à la hauteur de son immense talent. Vittorio Giardino est un très bon dessinateur "ligne claire", bien édité en France mais ses scénarios ne m'ont jamais enthousiasmé. Seth, son trait élégant, ses histoires mélancoliques, ont beaucoup d'amateurs. Brian Talbot ne m'a jamais attiré (je n'ai pas spécialement apprécié son dessin dans les histoires de Sandman qu'il a illustrées) mais il jouit plutôt d'une bonne réputation, notamment grâce à son Histoire d'un vilain rat. Le talent de Dave Sim, auteur du monumental Cerebus (300 épisodes, répartis ensuite en "romans"), est controversé ; il a ses détracteurs et ses farouches partisans. Personnellement je n'ia jamais eu le courage de me lancer dans la lecture de Cerebus : le dessin et les mises en page, très (trop ?) travaillées, m'ont toujours rebuté. J'ai déjà écrit maintes fois tout le bien que je pensais des frères Hernandez et de leur génial Love and Rockets. Enfin, je ne connais ni Yuichi Yokoyama, ni Linda Barry.

Puis viennent tous ceux qui n'ont été cités qu'une fois. Pour certains d'entre eux, je m'attendais à plus de citations : Joost Swarte (son œuvre est quantitativement limitée, quelques albums, mais son influence considérable, notamment sur Yves Chaland et Chris Ware), Chris Ware (probablement l'un des cinq auteurs vivants les plus importants), Bill Waterson (son exigence artistique, son humour tendre et délirant, son dessin très sûr lui auraient en effet fait mériter le Grand prix). Quelques auteurs francophones, issus pour la plupart de ce qui fut parfois appelé la "nouvelle génération" : David B, Emmanuel Guibert, Christophe Blain et Riad Sattouf ; ansi que Serge Le Tendre (nommé peut-être pour la Quête de l'oiseau du temps ?). Deux dessinateurs exceptionnels, ni francophones, ni anglophones : Carlos Nine et Lorenzo Mattotti. Quelques auteurs aux œuvres notables sans être exceptionnelles : Posy Simmonds (son mélange de dessins et de textes est souvent intéressant), Jordi Bernet (excellent dessinateur, virtuose du noir et blanc), Naoki Urasawa (bon feuilletoniste). Quelques auteurs réputés que je connais assez mal : Jim Woodring (un album de sa série Frank vient d'être récompensé à Angoulême), Ben Katchor, Carlos Gimenéz. Trois auteurs à mon avis surcotés et que je ne considère pas du tout comme pertinents pour le Grand prix : Jill Thompson, Igort, Alejandro Jodorowsky. Quelques auteurs que je ne connais que par quelques dessins mais qui ne m'attirent pas spécialement : Alison Bechdel, Sergio Aragones, Darwyn Cooke, Stan Sakai, Walt Simonson. Kevin O'Neill, dont la prestation sur La Ligue des gentlemen extraordinaires ne m'a pas déplu mais ne m'a pas pleinement convaincu non plus. Enfin, une série d'auteurs que je ne connais pas du tout : Baku Yumemakura, Naif Al-Mutawa, Moto Hagio, Lat, Woodrow Phoenix, Pat Mills, Monkey Punch, Alex Nino, CF, Atsushi Kanedo, Tom Kaczinski.

De nombreuses idées pour les jurés du Grand prix s'ils souhaitent sortir du milieu franco-français...

jeudi 24 mars 2011

Ma bédéthèque idéale (4) : Années 1980

Années 1980.

Love and Rockets des frères Hernandez (depuis 1982, États-Unis).
Les frères Hernandez nous livre deux soap opéras en parallèle, l'un se déroulant dans une banlieue de Los Angeles(Locas, avec notamment Maggie et Hopey), l'autre prenant majoritairement place dans un village d'Amérique du Sud (Palomar, avec Luba). La finesse psychologique, l'élégance classique du dessin, le sens du rythme de Jaime Hernandez, le souffle épique, l'art de l'ellipse de Gilbert Hernandez font de cette série l'une des plus passionnantes expérience de bande dessinée de ses trente dernières années. Le talent de Gilbert s'est particulièrement illustré dans quelques récits limités dans le temps (Poison River ou Love and Rocket X) et celui de Jaime continue à croître, comme le montre la grande réussite de ses récits les plus récents, publiés dans Love & Rockets: New series # 3.

Aventure en jaune de Yann et Conrad (1982, Belgique).
Yann et Conrad font partie, avec Frank Pé, Hislaire, Cossu, Berthet, de la génération d'auteurs qui ont insufflé un sang neuf dans Spirou dans les années 1980. Le dessin de Conrad est très fidèle à la tradition de ce magazine (mélange de Morris et de Franquin) sans jamais sembler daté. L'humour de Yann, tout en références et en provocation a fait l'effet d'un grand souffle d'air frais dans le vénérable hebdomadaire.

Akira de Katsuhiro Otomo (1982-1990, Japon).
Au bout de quelques péripéties, le scénario de cette série n'est plus guère qu'un prétexte. Mais le dessin est exceptionnel, notamment par son sens du mouvement. Il a grandement participé à la découverte du manga en France et a influencé des auteurs francophones très divers, Frank Pé et Fabrice Neaud notamment.

Calvin and Hobbes de Bill Watterson (1985-1995, États-Unis).
Pendant dix ans, Bill Watterson a imaginé les désopilantes aventures d'un petit garçon qui s'imagine que son tigre en peluche est vivant. Un dessin très vif et une imagination délirante pour une série tendre et drôle. Au bout de dix ans, au faîte de son succès, Bill Watterson a complètement arrêté la bande dessinée pour se consacrer au vélo et à la peinture.

Œuvres d'Edmond Baudoin (à partir d'Un Rubis sur les lèvres, depuis 1986, France).
Après une carrière de comptable, Edmond Baudoin se lance, presque en autodidacte, dans la bande dessinée. Il a besoin de quelques albums pour trouver son style. Mais, à partir d'Un Rubis sur les lèvres, il aligne les chefs d'œuvres (Couma aco, Le Premier Voyage, Le Portrait, Éloge de la poussière, Véro, Le Voyage, Le Chant des baleines, Les Essuie-glaces, L'Arleri, etc.) et repousse les limites de la bande dessinée. Une influence majeure pour les auteurs dits 'indépendants' apparus dans les années 1990.

Batman: The Dark Knight Returns de Frank Miller (1986, États-Unis).
Au même moment qu'Alan Moore, Frank Miller renouvelle profondément l'univers des comics de super héros. Héros névrosés, multiplication des monologues intérieurs, critique de la société du spectacle contemporaine, mise en scène extrêmement innovante. Quelques années plus tard, en 1990, Frank Miller allait encore plus loin avec Elektra Lives Again. Si l'histoire est à peu près incompréhensible pour un non-spécialiste des comics Marvel, il est possible de la lire comme le récit des troubles psychologiques de Matt Murdock après le décès de la femme qu'il aimait. Mise en scène visuelle d'un traumatisme affectif, cet album poursuit magistralement le renouvellement du genre super-héroïque.

The Watchmen d'Alan Moore et Dave Gibbons (1986, Royaume-Uni).
Alan Moore écrit des scénarios complexes à la mise en scène extrêmement réfléchie. Dans Les Gardiens, il met en cène des super héros 'réalistes', en prise avec un monde presque réel.

Le char de l'état dérape sur le sentier de la guerre de F'murrr (1987, France).
Une vision... originale de l'invasion russe en Afghanistan. F'murrr est un de ces grands auteurs, avec notamment Jean-Claude Forest ou Hugo Pratt, à qui À Suivre a ouvert ses portes dès son premier numéro. Pour ce magazine, il dessine quelques albums où son dessin en noir et blanc et son humour délicieusement absurde font merveille.

Au temps de Botchan de Natsuo Sekikawa et Jiro Taniguchi (1987-1996, Japon).
Natsuo Sekikawa part d'épisodes de la vie de Natsume Sōseki, auteur du roman Botchan, pour nous dépeindre, par petites touches, l'ambiance et l'esprit du monde intellectuel japonais pendant la période Meiji. Jiro Taniguchi n'a jamais mieux dessiné.

Le Chemin des trois places de Jean-Claude Götting et François Avril (1989, France).
Un album léger, sur un récit très simple. Götting et Avril annoncent la vague des bandes dessinées du quotidien qui fleuriront dans les années suivantes. Trop en avance, ils n'eurent pas le succès qu'ils méritaient et arrêtèrent tous deux la bande dessinée (provisoirement pour Götting).

lundi 3 mai 2010

Alan Moore, Tom Strong et Supreme

Tom Strong et Supreme font partie du versant 'pastiches' de l'œuvre d'Alan Moore, loin des récits plus politiques, tels que V pour Vendetta, ou ésotériques, tels que From Hell ou Promethea. Tom Strong est très fortement inspiré de l'univers des pulps, de Doc Savage à Tarzan : on y retrouve de bons sauvages et des îles paradisiaques, un père savant génial qui semble tout droit sorti d'un roman de Jules Verne ; Supreme est une copie quasiment conforme de Superman : toute la trame de cette série est un décalque des aventures de l'Homme d'acier : de l'origine des super pouvoirs aux parents adoptifs, de la double vie (superhéros et employé maladroit), de l'opposition entre la campagne où il a été élevé et la mégalopole où il se lance dans sa carrière de sauveur de la Terre (et des environs), etc.

Quel est l'intérêt, me demanderez-vous ? Paradoxalement, moi qui ne suis un grand fan ni de Doc Savage, ni de Superman, je dévore avec délectation Tom Strong et Supreme. Alan Moore parvient dans ces deux séries à condenser en quelques récits tout ce qui faisait le charme des séries dont il s'inspire, tout en y ajoutant un constant second degré qui ne fait qu'ajouter au plaisir de lecture. Il réussit en fait ce qui est pour moi le nec plus ultra du pastiche : il parvient à trouver le délicat équilibre entre le premier degré, pour captiver le lecteur au gré de péripéties abradacabrantesques, et le second degré, par le biais d'une certaine distanciation.

On trouve dans ces deux séries toute la naïveté des récits d'époque, notamment une grande foi dans les potentialités de la science (Tom Strong a obtenu sa force surhumaine car ses parents l'ont élevé dans une chambre avec une gravité renforcée), le caractère de preux chevalier sans peur et sans reproche du héros principal, les ennemis qui ont deux idées fixes, devenir maître du monde et tuer Tom Strong/Supreme, etc. Les péripéties s'enchaînent sans aucun souci de vraisemblance pour le plus grand plaisir du lecteur qui accepte de se faire balader de Charybde en Scylla. Mondes parallèles, galaxies lointaines, peuples disparus, voyages dans le temps, tous les ingrédients traditionnels des récits populaires sont repris et exploités avec imagination et talent.

Mais, loin de se contenter de cette naïveté, Alan Moore met tout son savoir-faire scénaristique au service de ces récits. Si ces histoires ne cherchent pas à briller par leur originalité, c'est la mise en forme de ces successions de clichés par un Alan Moore au meilleur de son talent qui fait de ces deux séries de grandes réussites. L'auteur soutient une trame volontairement simpliste et pleine de clichés avec son exceptionnelle technique narrative. Ainsi, pour donner aux aventures de Supreme et de Tom Strong une densité apparue dans les aventures de Superman au bout de plusieurs dizaines d'années de publication ininterrompues, il multiplie les flash back. Ceux-ci sont confiés à des artistes différents de celui du récit principal et dessinés dans des styles et avec des modes de narration volontairement rétro. On a ainsi l'impression de découvrir en quelques pages une compilation des récits les plus marquants de nos héros, publiés au cours de nombreuses années ; on découvre par exemple les innombrables rencontres entre Tom Strong et son ennemi favori, Paul Saveen, comme si elles avaient été publiées des années 1940 à nos jours.

Le second degré permet en outre d'introduire plus d'humour qu'on en trouve habituellement chez Alan Moore. Ainsi Tom Strong se plaint, à l'arrivée d'un nouvel envahisseur extraterrestre dans sa bonne ville de Millenium : "Encore ? Pourquoi ce genre de chose n'arrive qu'à Millenium ?" C'est l'écho de ces récits où tous les prétendants maîtres du monde se succèdent toujours dans la même ville, Metropolis, cité où habite Superman.

Et j'ai presque oublié de préciser que ces séries sont majoritairement dessinées par Chris Sprouse, talentueux artiste au trait classique et élégant...

En Europe, un tel effort pour revivifier de grands classiques un brin désuet me semble un peu similaire à celui de certains des auteurs ayant repris Spirou récemment : des tentatives pour retrouver aujourd'hui ce qui faisait le charme souvent naïf des grands récits publiés dans les années 1950 et 1960...