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lundi 28 avril 2014

Cloud Atlas, de Lana et Andy Wachowski et Tom Tykwer (2012)

Sous certains angles, Cloud Atlas a tout pour déplaire : le spectateur paresseux se plaindra de la multiplicité des intrigues et de la complexité du scénario (plusieurs récits se déroulant à différentes époques sont montrés en alternance, les mêmes acteurs jouent différents personnages...) ; les critiques déploreront une métaphysique simpliste (apologie de la résistance de l'individu face à des systèmes oppressants), une esthétique et un discours parfois grandiloquents et des astuces scénaristiques faciles. Résultat : le film, à ma connaissance, n'a eu aucun succès, malgré la notoriété des réalisateurs (Lana et Andy Wachowski, réalisateurs de Matrix, et Tom Tykwer) et des acteurs (Tom Hanks, Halle Berry, Hugh Grant, Susan Sarandon...).

Ceci étant dit, qu'en ai-je pensé ? Au-delà des critiques exprimées ci-dessus, pour la plupart au moins partiellement fondées, je dois bien avouer que j'ai été littéralement happé par le flux de ce film, ses intrigues parallèles et ses nombreuses péripéties, son suspense. J'ai ressenti de l'empathie pour ses nombreux personnages en passe d’être broyés par des systèmes plus forts qu'eux (système de classes sociales enrichies grâce à l'esclavage, système industriel et financier, dictature technologique, système redevenu primitif et revenu aux aléas de la force brutale...). J'ai été captivé par ce film original et passionnant.

Les auteurs de ce film ont, à mon sens, réussi à assembler leur matériel de départ, riche et disparate, en un grand moment de cinéma, plein de bruit et de fureur, d'émotion et de liberté.

Et merci à Fabrice Neaud : c'est lui qui m'a donné envie de voir ce film, après m'en avoir dit beaucoup de bien, lorsqu'il évoquait avec moi certaines des influences de sa saga Nu-Men.

lundi 20 janvier 2014

Joseph Anton, par Salman Rushdie (2012)

Après onze romans, dont le trop fameux Versets Sataniques (ou Shalimar le clown, dont j'ai parlé ici), Salman Rushdie a publié, avec Joseph Anton, ses mémoires. Il disait depuis des années que, si quelqu'un devait écrire son histoire, il préférait que ce soit lui. C'est maintenant chose faite. Et nul n'aurait pu le faire mieux que lui.

Il faut le rappeler : avant d'être celui par qui le scandale arrive, la cible de la folie meurtrière de fondamentalistes, puis le porte parole de la liberté d'expression opposée aux intégrismes religieux, Salman Rushdie est avant tout un très grand écrivain, probablement un des plus grands auteurs contemporains. 

Comme Joseph Conrad, comme Milan Kundera et beaucoup d'autres, il tire de ses multiples racines une œuvre forte, à la croisée des cultures. Issu d'une famille musulmane indienne, progressivement devenue athée, ayant vécu majoritairement en Grande-Bretagne depuis son adolescence, il a su tirer parti des différents mondes dont il vient pour produire une œuvre unique aux résonances à la fois très spécifiques (on sent, on voit, on entend, on goûte l'Inde dans de très nombreuses pages de ses romans) et universelles (sa foi dans la force de la fiction, celle des conteurs traditionnels comme celle des romanciers modernes ; sa défense de l'esprit critique contre le fondamentalisme ; son combat en faveur de la liberté d'expression).

Dans Joseph Anton, Salman Rushdie raconte donc son existence. Il ne s'agit pas réellement de toute sa vie. En effet le récit se concentre essentiellement sur les treize ans pendant lesquels il était condamné à mort par la fatwa de l'ayatollah Khomeini. Joseph Anton est le nom de code qu'il lui avait fallu adopter dans sa vie semi-clandestine. Il l'avait choisi lui-même, accolant les prénoms de deux auteurs qu'il apprécie : Joseph Conrad et Anton Tchekov. 

Après la publication des Versets Sataniques et la fatwa, on suit donc les craintes de Salman Rushdie, les problèmes quotidiens de sécurité, l'impact que cela a sur son moral et sur la vie de ses proches. On découvre les arcanes politiques et médiatiques de ses défenseurs et de ceux qui l'attaquent. On prend mieux conscience de la fragilité de la liberté d'expression, même dans nos sociétés contemporaines où elle peut pourtant sembler acquise. C'est également un très beau récit sur la nature et les relations humaines : la difficile situation de Salman Rushdie oblige les gens qui l'entourent à se montrer sous un jour nouveau, parfois décevant, souvent positif.

On retrouve dans Joseph Anton, la force du style habituel de Salman Rushdie, son foisonnement et sa richesse. On ne peut s'empêcher de tourner les pages de ce récit autobiographique aussi vite que les plus prenant des récits d'aventure. Sauf que ces aventures ont réellement eu lieu, juste à côté de nous. Une grande œuvre littéraire et un passionnant témoignage.

jeudi 14 mars 2013

Susceptible, de Geneviève Castrée (2012)

J'avais acheté Susceptible, de Geneviève Castrée, quasiment dès sa sortie. Cet album paraissait dans un contexte particulier : il s'agissait en effet du premier livre publié par L’Apocalypse, la nouvelle maison d'édition fondée par Jean-Christophe Menu après son départ de L’Association. Pour diverses raisons, le livre est resté sur une pile pendant plusieurs mois et je viens à peine de le lire.

Comme souvent avec ce type d'ouvrage autobiographique, je ne peux m'empêcher de m'interroger, probablement un peu vainement, sur ce qui m'y plaît : est-ce une réelle valeur esthétique, ou bien avant tout une qualité de témoignage ? Mais dans quelle mesure cette question est-elle réellement pertinente ? Quoi qu'il en soit, cet album m'a vraiment séduit. La narratrice relate son enfance et son adolescence québécoise, entre sa mère, avec qui elle vit près de Montréal, et son père, qui vit à moitié reclus en Colombie britannique et dont, enfant, elle ne parlait même pas la langue (elle étant francophone, lui anglophone). Elle évoque ses racines familiales, sa relation intime mais difficile avec une mère qui n'est pas toujours la plus adulte des deux, ses difficultés avec les amants de sa mère, etc.

Le ton est suffisamment distant pour montrer que de l'eau a passé sous les ponts et pour ne pas tomber dans le mélo, mais assez proche pour que l'on puisse partager ses tourments. Le dessin est sensible et élégant. Les chroniques autobiographiques en bande dessinée fleurissent depuis quelques années ; peu ont la subtilité de celle-ci.

vendredi 15 février 2013

Big Questions, d'Anders Nilsen (2011)

Big Questions frappe d'abord par son ambition : un pavé de plus de 500 pages, réalisé en une quinzaine d'années (comme nous l'explique l'auteur dans sa postface) et un sujet inhabituel : les premières pages nous montrent des pinsons (graphiquement tous identiques ou presque, mais dotés de personnalités bien distinctes) qui mangent tout en se posant de grandes questions métaphysiques sur la vie en général et leur existence en particulier.

De ces situations cocasses, l'auteur tire un parti très intéressant pendant quelques pages : le décalage entre la gravité des questions posées et la trivialité des situations a fait naître chez moi un mélange de sourire et de réflexion. Bien vite cependant l'intervention de l'homme vient soutenir l'intrigue : La femme qui vit à proximité des oiseaux meurt, laissant son fils débile sans soutien ; un avion lâche une bombe, qui n'explose pas et qui est considérée comme un oeuf géant, voire un don du ciel par certains oiseaux ; enfin un avion s'écrase sur la maison de la femme et de son fils ; l'aviateur sort indemne de cet accident et est confronté aux comportements primaires du fils et à l'étonnement des oiseaux, tournant chez certains à l'adoration. Une grande partie de ces événements est vue par les yeux des pinsons et de quelques autres animaux, merles, chouettes ou serpents. La communauté des pinsons réagit diversement à ces événements, des clans se forment, des chefs apparaissent. La dimension métaphorique et les rapprochements avec les phénomènes de groupe humains sont évidents.

L'auteur prend son temps, suit le rythme lent et saccadé des sautillements des oiseaux. Il parvient à décrire des interactions entre 'individus' assez complexes alors que ses codes graphiques sont volontairement très limités.

Voici donc un album original, avec des partis pris narratifs intéressants, qui procure une expérience de lecture inhabituelle : je n'ai jamais ressenti autant d'empathie pour des pinsons...

dimanche 23 décembre 2012

Ma sélection de bandes dessinées sorties en 2012

La fin de l'année approche. C'est le bon moment pour en dresser un rapide bilan. Cette année, je vais me plier à l'exercice pour la bande dessinée. Certaines années, c'est un peu difficile de distinguer plusieurs titres qui nous ont marqués parmi les sorties des 12 derniers mois. Ce n'est pas le cas cette fois-ci : l'année 2012 a été riche pour les amateurs de bande dessinée.

Elle fut riche et variée. En effet, nous avons pu découvrir des chefs-d’œuvre de France, du Japon et des États-Unis.

En France sont sortis L'Enfance D'Alan, magnifique album, qui, sous des dehors très simples, est une magnifique réflexion sur l'enfance et la mémoire, et Dali par Baudoin, dans lequel Edmond Baudoin, à 70 ans, parvient encore à se renouveler et à nous surprendre. On peut noter aussi la publication du premier album de Fabrice Neaud en tant qu'auteur complet depuis 10 ans, Nu Men, et les débuts de la nouvelle maison d'édition de Jean-Christophe Menu, L’Apocalypse.

Du Japon, nous avons pu découvrir la fin de la saga Kamui Den, extraordinaire épopée sociale de 6000 pages parue dans les années 1960 au Japon et sortie en France en quatre gros volumes (j'en ai parlé ici, ici, et encore ).

Aux États-Unis, les frères Hernandez ont fêté les 30 ans de Love & Rockets. Ils ont également sorti la cinquième livraison annuelle de Love & Rockets: New Stories. Celui-ci n'a pas atteint les sommets des deux numéros précédents mais n'en reste pas moins d'un excellent niveau. Jaime Hernandez a en outre publié God and Science: Return of the Ti-Girls compilation augmentée d'un récit initialement paru dans les deux premiers numéros de Love & Rockets: New Stories. Quand Jaime Hernandez, pilier de la scène alternative américaine se lance dans le comics de super héros, cela donne des résultats surprenants et fort riches. Enfin Chris Ware a sorti Building Stories, son recueil le plus important depuis Jimmy Corrigan, paru il y a plus de 10 ans. En soi, c'est déjà un événement mais quand, en plus, l'album est aussi réussi que ce dernier opus, on est vraiment face à une œuvre majeure.

Dans les nouvelles plus tristes, on a regretté en 2012 les disparations de Jean Giraud, alias Moebius, et, hors du registre de la bande dessinée, de Maurice Sendak, père des Maximonstres et de Henry Bauchau.

jeudi 20 décembre 2012

Ego et égaux, de Ben et Baudoin (2012)

Edmond Baudoin continue à se confronter à des artistes du XXe siècle. Après Pablo Picasso (dans l'Oeil et le Mot) et Salvador Dali (dans le récent Dali par Baudoin), Baudoin rencontre cette fois un auteur vivant, Ben.

À l'occasion d'une exposition organisée par la galerie Petits Papiers et dont l'objectif est de faire dialoguer, par paires, 40 artistes contemporains et 40 auteurs de bande dessinée, Ben et Baudoin ont décidé de collaborer. Alors que les autres duos choisissaient des œuvres purement picturales, Baudoin a attiré Ben dans le domaine de la bande dessinée : ils signent donc un récit de huit pages à quatre main. Ben dessine Ego qui dialogue avec un personnage représentant Baudoin, dessiné par lui-même. De quoi parlent-ils ? De femmes et d'art ; et l'on sent qu'ils n'ont pas eu de mal à trouver ces deux sujets de réflexion, qui leur tiennent visiblement à coeur à tous les deux.

Ce récit est exposé à l'exposition "Quelques instants plus tard" (après Paris, elle est maintenant visible à Angoulême, puis à Perpignan et à Bruxelles). Pour ceux qui ne peuvent s'y rendre, le magazine dBD le publie en intégralité, accompagné d'un entretien avec le duo d'auteurs.

Ce n'est probablement une œuvre majeure ni pour Ben, ni pour Baudoin, mais cette expérience de collaboration entre deux artistes d'horizons différents est très intéressante.

jeudi 29 novembre 2012

Dali par Baudoin (2012)

Éblouissant. C'est le premier mot qui m'est venu à l'esprit après avoir lu la biographie de Salvador Dali par Edmond Baudoin. C'est également le mot qui m'est revenu lorsque j'ai refermé ce livre magistral.

Baudoin s'était déjà frotté à un grand peintre du XXe siècle, Pablo Picasso, dans l'Oeil et le Mot. Il s'agissait alors d'un ouvrage illustré pour les enfants, effectué dans le cadre des travaux de Baudoin pour une revue artistique destinée aux jeunes, Dada. L'ouvrage était d'ailleurs très réussi, malgré la difficulté de se confronter à un artiste majeur. Cette fois, la biographie de Dali est une collaboration avec le centre Pompidou, en lien avec la grande rétrospective que ce musée consacre au peintre de Figueras.

L'association de Baudoin et de Dali peut surprendre. En tant qu'hommes, en tant qu'artistes, ils semblent très éloignés l'un de l'autre. La modestie et la simplicité de Baudoin sont aux antipodes de la mégalomanie et des extravagances extraverties de Dali ; le trait spontané du premier semble très loin du réalisme quasiment photographique recherché par le second (au moins dans la deuxième partie de sa carrière). Baudoin l'a d'ailleurs confirmé : « Je n’appréciais (...) pas beaucoup sa peinture, ni l’homme a priori, mais à force de l’étudier, je me suis mis à l’aimer. Je suis rentré dans les textes, j’ai lu énormément de choses sur lui, j’ai regardé des films, vu des images, je suis rentré dans son monde, et j’y ai vu un être humain. Et un être humain est toujours touchant, même le plus grand criminel. Dalí, c’est donc avant tout un être humain. C’était quelqu’un qui voulait vivre au-delà de tout, et ce trait de caractère est quelque chose d’extraordinaire."

Baudoin livre une biographie de Dali, certes, mais dans un style unique et délirant. Il parvient à mélanger intimement leurs deux univers. Il recrée à sa façon les œuvres les plus connues de Dali et replace celles-ci dans leur contexte biographique. Une des plus grandes forces du peintre espagnol était probablement de créer des images marquantes (des montres molles au Grand Masturbateur, des images de putréfaction à ses ânes dévorés par les fourmis), le tout dans des tableaux luxuriants, foisonnants de détails et de symboles analysables à l'infini. Baudoin s'approprie ces images, cette luxuriance, ce foisonnement. Il les dessine à sa manière, les mélange à ses propres questionnements, à son propre univers. Cela donne des images saisissantes, mêlant intimement la puissance des images de Dali au trait magnifiques de Baudoin.

Baudoin propose sa propre interprétation de la vie, des actes et des œuvres de Dali. Par la bouche de deux personnages dialoguant, une jeune homme et une jeune femme, il livre ses hypothèses personnelles, ses interprétations de cet artiste si étrange.

Baudoin a toujours fait preuve de grandes liberté et innovation formelles. Là, il se surpasse encore. Il mélange les styles, les techniques (noir et blanc à la plume, couleurs à l'huile, crayon, etc.), les mises en page. On peut d'ailleurs noter que les éditions Dupuis lui offrent des conditions d'impression meilleures que pour nombre de ces ouvrages précédents. Cela permet de profiter beaucoup de ses dégradés de gris, de ses traits de crayon, de ses couleurs magiques. Il met à profit ces variations stylistiques pour souligner certains aspects de son discours ; il insiste ainsi fortement sur l'importance de Gala dans la vie de Dali : celle-ci est le seul personnage en couleurs de l'album, comme si elle était la principale source d'inspiration du peintre (ce que celui-ci mettait lui-même en vant).

Confronter son univers à celui d'un des artistes les plus célèbres et les plus complexes du XXe siècle était un véritable défi pour Baudoin. Il en a profité pour développer et renouveler son propre univers, et nous offrir ainsi une de ses œuvres les plus riches et les plus belles.

vendredi 2 novembre 2012

Building Stories, de Chris Ware (2012)

Ça y est, je viens de terminer la lecture de Building Stories, de ces 14 "objets" si hétéroclites. Je peux donc en compléter les premières impressions que j'avais écrites pour ce blog il y a quelques jours.

Je suis un amateur de longue date de l’œuvre de Chris Ware. Je me précipite pour acheter tous les nouveaux volumes de l' Acme Novelty Library depuis plus de 10 ans ; je considère Jimmy Corrigan comme l'une des œuvres phares de la bande dessinée mondiale des 20 dernières années ; j'ai déjà écrit dans ce blog le bien que je pensais de ses dernières parutions, Lint ou autres. J'ai donc conscience de l'immense talent de cet auteur hors norme. Et pourtant, je dois avouer avoir été très surpris par Building Stories : c'est encore mieux que ce à quoi je m'attendais, mieux que ce à quoi Chris Ware nous avait habitué jusque là (ce qui n'est pas peu dire), mieux que son précédent opus magnus, Jimmy Corrigan. Non que Chris Ware ait radicalement modifié son approche ou ses techniques. Les thèmes abordés et les façons de raconter et de mettre en page sont dans la parfaite continuité des récits antérieurs. Mais l'analyse psychologique des personnages est devenue plus riche (Jimmy Corrigan relevait davantage de l'archétype, celui de l'inapte absolu aux relations sociales, que d'un personnage réellement cohérent d'un point de vue psychologique), les dessins plus élégants (Branford l'abeille, successeur de Quimby la souris, voit ainsi ses mésaventures traitées de façon visuellement plus achevées que celles de la souris) et les couleurs plus subtiles (il y aurait beaucoup à dire sur les couleurs chez Chris Ware, digne héritier de Hergé et de son studio dans la subtilité et la richesse de la palette qu'il emploie).

Les personnages principaux sont regroupés en cinq cercles. Tout d'abord l'immeuble centenaire de trois étages, qui aime se souvenir de ses nombreux occupants. La propriétaire de l'immeuble, vieille femme solitaire. Une jeune femme amputée d'une demi-jambe, un jeune couple et Branford, une abeille. D'autres personnages secondaires gravitent autour de ces premiers rôles : nous découvrons ainsi les parents de la vieille dame et quelques jeunes hommes qui l'ont courtisée ; les parents de la jeune femme, son premier amant, sa copine Stephanie, son mari et sa femme ; la femme et les enfants de Branford ainsi que ses compagnons de ruche...

À la lecture de Building Stories, on peut penser à d'autres œuvres sommes qui cherchent à faire le bilan d'un bâtiment ou d'une vie. La première comparaison qui vient à l'esprit est celle avec La Vie, Mode d'emploi, de Georges Perec, roman qui décrit un immeuble et ses habitants. J'aurais également tendance à rapprocher, par certains aspects, Building Stories de La Recherche du temps perdu. Dans ces deux livres, des événements en apparence minimes peuvent faire naitre chez le narrateur de longues digressions et lui faire revivre de vieux souvenirs enfouis. Cependant, alors que chez Proust ces expériences (la fameuse Madeleine, les pavés de la place Saint-Marc à Venise, etc.) sont à la base de l'expérience artistique et constituent des sources de joie intense, pour les personnages de Chris Ware, se remémorer ces souvenirs est plutôt angoissant, c'est l'occasion de se demander si un autre choix, une autre bifurcation de son existence, ne lui aurait pas permis de vivre plus heureuse (la jeune femme aurait-elle pu être heureuse avec Lance, son premier amant, si elle avait agi un différemment ? La propriétaire aurait-elle pu épouser un homme bon si elle avait été plus attentive aux avances de quelques jeunes locataires de l'immeuble ?)

Nous sommes d'ailleurs au cœur d'un des thèmes principaux de Building Stories : le bonheur est-il possible et de quoi dépend-il ? Quels choix, dans une vie, ont assez d'importance pour orienter significativement celle-ci et décider du bonheur ou du malheur d'une existence ? Dans quelle mesure le bonheur dépend-il de ces choix ou surtout d'une attitude de tous les jours face aux contrariétés et aux monotonies de l'existence ? Nous retrouvons bien évidemment d'autres thèmes chers à Chris Ware : la solitude, la difficile intégration d'un individu dans un groupe, les difficultés à communiquer. Pour ce dernier sujet, Chris Ware le traite dans ses spécificités modernes : l'irruption de téléphones et des ordinateurs portables au cœur même de notre quotidien est ainsi particulièrement bien mis en scène.

J'ai déjà parlé de la diversité des formes physiques employées par Chris Ware. Les modes de narration sont également très variés. Dans certains passages, le temps est extrêmement dilaté et un micro-instant s'étire sur de nombreuses cases ; à d'autres moments, une vie entière se déroule sous nos yeux en quelques dessins. Un des livres contenus dans le coffret a 24 pages, chacune correspondant à une heure de la journée du 23 septembre 2000 (avec tout de même une entorse à cette règle narrative). Dans un autre objet du coffret, une page représente les escaliers de l'immeuble ; la propriétaire vieillit au fur et à mesure qu'elle les descend, retraçant ainsi toute sa vie en une seule page. Plusieurs autres pages sont des diagrammes (toujours ces diagrammes si riches chers à Chris Ware...) représentant l'immeuble dans son ensemble avec un certain nombre de dessins pointant vers différentes pièces du bâtiment et narrant des événements s'étant déroulé pendant des durées variables. Cette variété de formes physiques ou narratives n'est en rien gratuite. Ces différentes approches permettent en effet d'aborder les vies et les sentiments des différents personnages sous des angles complémentaires, allant de l'instantané d'une réflexion soudaine à la durée d'une vie. Chris Ware aborde des thèmes rarement traités avec une telle subtilité en bande dessinée (la possibilité du bonheur, la solitude, l'incommunicabilité entre les individus) et il le fait avec des techniques toujours renouvelées et des moyens toujours plus et parfaitement adaptés à son propos.

Building Stories appartient à ces rares œuvres sommes qui repoussent les limites de la bande dessinée et qui, plus généralement encore, peuvent provoquer chez leurs lecteurs une réflexion profonde et subtile sur notre condition de vie dans la société actuelle. La lecture n'en est pas forcément aisée au début (c'est rarement facile de se plonger dans une œuvre si atypique ; en outre certains lecteurs auront probablement besoin de se munir d'une loupe pour lire certains passages) mais pour les lecteurs qui accepteront de plonger dans ce monument, il s'agira très certainement d'une lecture marquante.

dimanche 21 octobre 2012

Sibylline, intégrale volume 4, de Raymond Macherot (1982-1985 ; 2012)

Je lisais parfois le magazine de Spirou dans les années 1980 (décennie qui compte probablement, soit dit en passant, parmi les plus riches de son existence). J'y ai donc lu quelques récits de Sibylline de l'époque. Je dois avouer que je n'avais guère apprécié, comme la majorité des lecteurs de l'hebdomadaire d'ailleurs : les soi-disant héros de la série, Sibylline et Taboum, n'apparaissaient que très sporadiquement (voire pas du tout dans certaines histoires) et de façon tout à fait marginale ; les péripétie relevaient d'un fantastique très inhabituel ; bref, le jeune lecteur que j'étais ne retrouvait pas du tout ses marques dans cette Sibylline qui n'avait plus grand-chose à voir avec la gentille série animalière qu'elle avait été.

Je fus donc intrigué, bien des année plus tard, à la lecture d'articles (de David Turgeon pour la plupart), dans du9 et dans Bananas qui vantait les histoires de Sibylline des années 1980, regroupées sous le titre global de Grand Récit Fantastique, comme d'une grande aventure absolument hors norme. Mais, dans la mesure où la majeure partie de ces quelques 450 pages de bande dessinée n'avaient jamais été éditées en album par Dupuis, elles étaient inaccessibles depuis longtemps. Je n'avais donc pas pu me rendre compte par moi-même de leur intérêt.

La réédition de l'intégrale de Sibylline par les éditions Casterman permet maintenant de découvrir enfin l'ensemble de ces récits dans l'ordre chronologique.

Je me suis donc plongé dans les quelques 200 pages de bande dessinée du quatrième volume de l'intégrale avec une grande curiosité. Ce volume couvre les années 1982 à 1985 et ces pages sont majoritairement inédites en album. Nous sommes bien loin de la Sibylline des débuts. Les récits se déroulent dans des paysages inquiétants, loin du monde des hommes, très souvent de nuit. Les personnages positifs, tels que Sibylline et Taboum, sont presque absents. Nous découvrons donc au fil des pages des carnivores sanguinaires (Croque Monsieur en tête), des ahuris (le journaliste Patakès) et, surtout, de nombreux personnages maléfiques qui s'opposent et cherchent à imposer leurs vues et leurs ambitions à coup de magie noire : sorcière, magicien, monstres divers, fleur aquatique magique, etc. La galerie de personnages est d'une grande richesse. Les rebondissements se succèdent rapidement, sans aucun souci de rationalité. De tout cela se dégage une grande poésie, très bien mise en valeur par le trait simple (Macherot a toujours été un adepte du dessin efficace et limité à l'essentiel, mais à la fin de sa carrière, il avait encore simplifié son style) et efficace : les personnages sont typés et expressifs, les paysages participent pleinement à l'ambiance des histoires. Une lecture qui nous emmène loin, très loin de notre quotidien, dans un monde original et attachant, malgré toutes les vilenies qui y prennent place...

vendredi 12 octobre 2012

Building Stories, Chris Ware (2012), premières impressions

Chaque publication de Chris Ware est importante. Mais lorsqu'il s'agit d'une somme de travaux effectués pendant une période d'une décennie, sa compilation la plus conséquente depuis Jimmy Corrigan, il s'agit d'un événement de tout premier ordre.

Ce recueil contient des planches parues dans différents magazines prestigieux, The New Yorker, The New York Times, McSweeney's Quarterly Concern, auxquelles viennent s'ajouter de nombreuses planches inédites. Soit un total de 260 pages. Certaines d'entre elles avaient déjà été reprises dans les numéros 16 à 19 de l'Acme Novelty Library (le 20ème, Lint étant un récit complet à part, magnifique d'ailleurs). C'est d'ailleurs un fonctionnement classique pour Chris Ware (Jimmy Corrigan, notamment, avait été conçu de façon similaire) : les pages sont initialement publiées en revue, puis compilées une première fois dans les volumes de l'Acme Novelty Library, avant d'être reprises dans un recueil définitif. À chaque fois les pages sont retravaillées, changeant souvent de format.

Une fois n'est pas coutume, parlons un peu de ce recueil en tant qu'objet. Il faut bien admettre que celui-ci est complètement atypique, imposant et plutôt beau. Il s'agit en fait d'un grand coffret (42 cm x 30 cm x 5 cm, 2,8 kg) qui contient 14 objets plus petits. Chacun d'entre eux contient une bande dessinée. Les formats sont variés : de la simple bande de papier au fascicule géant (format de quotidien nord-américain) en passant par une sorte de plateau de jeu ou par des livres cartonnés. Ces différentes bandes dessinées relatent les (més)aventures de deux personnages principaux : une jeune femme unijambiste et une abeille aux formes géométriques ("Branford, the best bee in the world"), digne successeur de Quimby the Mouse. Au-delà de la simple question de format, la lecture est rendue inhabituelle par le fait qu'il n'y a pas d'indication claire quant à l'ordre de lecture des récits (pour certains d'entre eux, simples bandes de papier dessiné des deux cotés, il n'est pas facile de savoir par quel coté en commencer la lecture). Les histoires de la jeune femme couvrent une grande période de temps : nous la suivons étudiante, mariée, puis avec une fille qui grandit à son tour. Le lecteur découvre ces différentes tranches de vie dans le désordre ; il se raccroche donc au récit d'ensemble plus par des éléments qu'il retrouve d'une histoire à l'autre (un ancien copain, une robe confectionnée pour la petite fille), que par une chronologie rigoureuse (peut-on évoquer ici un type de tressage, mécanisme narratif spécifique à la bande dessinée, théorisé par Thierry Groensteen ?).

Nous retrouvons également, bien entendu, les techniques narratives chères à Chris Ware : mises en page extrêmement travaillées, avec alternance de cases minuscules et de grands dessins, importance de la voix off, alternance de passages au texte très dense et de passages entièrement muets, rigueur du dessin, allant parfois presque jusqu'à une certaine abstraction géométrique, grande attention portée aux lettrages et aux couleurs.

J'ai beaucoup parlé de la forme de ce livre jusqu'à maintenant. Mais ne s'agit-il pas d'un exercice de style un peu vain, d'une excentricité servant à l'auteur pour se distinguer ? Pas du tout. Rien n'est jamais vain chez Chris Ware. Car que nous raconte Building Stories, finalement, à travers l'histoire de cette jeune femme ordinaire, menant une vie ordinaire ? Probablement rien d'autre que la simplicité et les petits riens qui composent l'existence de chacun ; rien d'autre que le temps qui passe, la vie qui est rarement à la hauteur de nos attentes, les petites joies et les désillusions du quotidien ; rien d'autre que l'éternelle question du bonheur : est-il possible d'être heureux ? comment ? avec qui ? En se baladant ainsi parmi les différentes tranches de vie relatées par ces objets si divers, un peu comme on pourrait feuilleter un album souvenirs ou retrouver des vieux objets amassés tout au long d'une existence, le lecteur a une impression d'instantanés pris au hasard, d'un kaléidoscope de sensations à la fois futiles et capitales qui construisent peu à peu l'existence telle qu'elle est perçue par la jeune héroïne de Chris Ware. J'ai rarement autant eu, dans une bande dessinée, le sentiment du temps qui passe et des minuscules riens qui composent une vie ordinaire que dans Building Stories...

Je dois avouer que je n'ai pas encore tout lu dans ce bel et étrange objet. Les quelques lignes qui précèdent ne sont donc que des premières impressions (comme l'indiquait d'ailleurs le titre de ce message). Je reviendrai donc très probablement sur cette bande dessinée hors norme dans les prochains jours...

P.S. : Un bref entretien avec Chris Ware (en anglais) est disponible sur le site du Comics Journal.

P.P.S. du 2 novembre 2012 : Je viens de terminer la lecture de Building Stories. Une chronique complète est disponible ici.

lundi 1 octobre 2012

L'Enfance d'Alan, d'Emmanuel Guibert (2012)

For English-speaking readers, an update of this post is available in English here.

Dans La Guerre d'Alan, Emmanuel Guibert avait mis en image les souvenirs de guerre d'Alan Cope, Américain venu se battre en France pendant la Seconde Guerre Mondiale. Au fil de leurs conversations, les deux hommes avaient sympathisé. C'est maintenant l'enfance de cet Alan Cope, décédé depuis, qu'Emmanuel Guibert a transcrit en bande dessinée. Ces souvenirs ne sortent pas réellement de l'ordinaire. Ils ne sont pas inintéressants (la Californie des années 1930 est suffisamment loin de nous pour que ces anecdotes nous semblent très dépaysantes), ne sont pas dépourvus de petites joies et de grands drames (quelle vie n'en est pas remplie ?), ne contiennent pas de péripétie haletantes, ne mettent pas en scène de personnage hors du commun. Nous avons affaire, avec l'enfance d'Alan, a une succession de souvenirs ordinaires, à une succession de tranches de vie sans caractère exceptionnel (à part le drame fermant l'album, sans doute).

La réussite de cet album, elle, n'en est que plus extraordinaire. Il est fantastique de voir comment, à partir d'un matériau si commun, Alan Cope et Emmanuel Guibert sont parvenus à créer une œuvre si riche, sublimant véritablement un quotidien ordinaire en une bande dessinée extraordinaire d'humanisme et de beauté.

Chaque souvenir est raconté de façon très simple, sans pathos et avec juste ce qu'il faut de nostalgie. Le regard porté sur les personnes qui ont croisé la route d'Alan enfant, parents et grands-parents, oncles et cousins, voisins et amis, est toujours bienveillant.

Le plus marquant est l'art avec lequel Emmanuel Guibert agence tout ceci. Deux éléments m'ont particulièrement frappé :
- Tout d'abord, la beauté des dessins. Emmanuel Guibert a toujours fait preuve d'une virtuosité discrète. Il ne la met pas en avant, mais elle lui permet de tout dessiner avec un classicisme irréprochable. Ses techniques d'encrage, si particulières, ajoutent à son dessin un cachet un peu daté, tout à fait en phase avec le récit.
- L'autre aspect si marquant est l'équilibre extrêmement subtil qu'Emmanuel Guibert parvient à trouver entre les textes et les dessins d'une part, entre textes et dessins et virginité de la planche d'autre part. Il alterne voix off et phylactères, textes longs et considérations laconiques, décors détaillés et personnages qui se détachent sur un fond vierge, dessins à peine légendés et mots isolés dans des cases sans dessin. Nous sommes ici au cœur de ce qu'est la bande dessinée (entre autres), à savoir un subtil mélange de texte et d'image. Emmanuel Guibert ne se contente pas d'une vision rebattue de ce mélange ; bien au contraire il cherche à tout instant à trouver le bon équilibre entre texte et dessin, entre noir et blanc, entre lavis et couleurs. Cette recherche incessante est ici invariablement au service du récit, le but étant de mettre le mieux possible en valeur ces tranches de vies, d'en tirer la substantifique moelle, de tirer de ces anecdotes banales des leçons de vie universelles.

L'Enfance d'Alan est donc une exceptionnelle réussite, un exemple marquant de transfiguration d'éléments communs d'un quotidien banal en œuvre extraordinaire.

mercredi 26 septembre 2012

Love and Rockets: New Stories, n°5, Jaime et Gilbert Hernandez (2012)

Après les sommets atteints par Jaime Hernandez dans les deux précédents numéros de Love and Rockets: New Stories, il lui était forcément difficile de rester au même niveau. Il a donc choisi de nous offrir des récits très différents des précédents. Loin de l'intensité dramatique des retrouvailles contrariées de Maggie et Ray, loi de l'extraordinaire charge émotionnelle du passé de Maggie et de sa famille, Jaime Hernandez adopte ici un ton beaucoup plus léger, change d'approche et, partiellement, de personnages. Il n'est guère question ici de Maggie et Ray, pas du tout de Hopey : Seules quelques pages racontent les relations entre Ray et son ami Doyle (ce récit est traité, comme la plupart du temps lorsqu'une histoire est centrée sur le personnage de Ray, en caméra subjective et en voix off). Les deux principaux récits de ce cinquième Love and Rockets: New Stories racontent les déboires de Viv, alias "Frogmouth" et de Tonta, sa demi-sœur. Viv a déjà souvent croisé les chemins de Maggie et Ray mais Tonta, sauf oubli de ma part (oubli toujours possible tant est riche la galerie de personnages créés par Jaime), est une nouvelle venue. Nous sommes presque ici dans le domaine de la comédie. Les préoccupations de Tonta tourne essentiellement autour de son béguin pour un chanteur d'un groupe de rock local, de ses tentatives pour se faire raccompagner en voiture par le bon garçon et des soirées auxquelles elle participe. Son personnage est résolument caricatural, tant dans son caractère (tête de linotte et excitée) que dans son dessin (Jaime la dessine souvent dans un style résolument "cartoon"). On retrouve un peu le ton de la série lorsqu'elle contait les aventures de Maggie et Hopey tout juste sorties de l'adolescence, jeunes punkettes qui vivaient à fond l'instant présent, sans guère de considération ni pour la plupart des personnes qui les entouraient, ni pour leur propre futur. Ces pages légères, toujours magistralement dessinées, semblent illustrer la volonté de Jaime Hernandez de marquer une pause après l'intense tension dramatique des derniers épisodes. Il effectue ici un pas de côté, délaisse (provisoirement ?) ses personnages principaux, pour s'offrir (et nous offrir) une récréation extrêmement agréable.

Gilbert Hernandez nous épargne, pour une fois, les récits gore (violence et sexe extrêmes) dont il nous a souvent gratifiés depuis quelques années. Il nous ramène à Palomar, cité d'Amérique latine qui avait été le théâtre de ses récits pendant une dizaine d'années, avant qu'il ne fasse émigrer ses personnages aux États-Unis. Nous n'assistons cependant pas à un retour à l’identique, loin de là : les personnages ont vieilli, Pipo a maintenant des cheveux blancs et s'est offert une villa sur les hauteurs du village ; de jeunes personnages découvrent Palomar, comme Killer, petite-fille de Luba, maintenant une belle jeune fille ; Palomar est même devenu un lieu de tournage, où une équipe de cinéma vient réaliser un film qui mêle plusieurs fils narratifs des histoires de Gilbert Hernandez. Comme souvent chez les frères Hernandez, ce récit est beaucoup plus riche qu'il ne semble au premier abord. La confrontation de personnages venant de lieux et d'époques différents, le mélange au sein de ce récit fictionnel d'éléments réels (réels pour ce monde fictionnel) et imaginaires (imaginaires pour ce monde fictionnel) produisent une histoire puissante qui offre de nombreuses occasions de laisser aller son imagination se perdre dans des méandres d'un espace et d'un temps imaginaires, certes, mais si proches de nous...

mardi 18 septembre 2012

La Grande Odalisque, Alix Senator, Texas Cowboy et autres lectures de rentrée

Après un bilan de quelques-unes de mes lectures estivales dans mon message précédent, voici donc un point sur certaines bandes dessinées publiées cette rentrée...

Jusqu'à aujourd'hui, ce que j'ai lu de mieux en cette rentrée, en termes de bande dessinée, ce sont les pages du Journal Direct (2003-2004) publiées sur le site d'Ego comme X. Je sais, pour l'instant seules huit pages sont disponibles (en espérant la suite rapidement...) ; je sais, Fabrice Neaud lui-même affirme que ces pages sont beaucoup moins exigeantes que celles du Journal proprement dit. Malgré cela, ces quelques pages sont d'excellente qualité et démontrent une fois de plus l'immense talent de Fabrice Neaud.

Soyons clair : La Grande Odalisque, de Bastien Vivès, Florent Ruppert et Jérôme Mulot, est un ouvrage de pur divertissement, hommage à certains dessins animés japonais (Cat's Eye) ou au cinéma d'action. On pouvait se demander ce qu'allait donner cette coopération entre Bastien Vivès, nouvelle coqueluche des média spécialisés, dessinateur virtuose et peintre des émois post-adolescents, et le duo Ruppert & Mulot, lancés par Jean-Christophe Menu comme la relève de l'Association, adeptes d'innovations formelles originales. La Grande Odalisque parvient à conjuguer la capacité de Bastien Vivès à dessiner de charmantes jeunes filles et l'attention aux décors de Ruppert & Mulot, l'humour absurde de ceux-ci et le comique de mœurs de celui-là (notamment lorsque l'une des héroïnes se fait larguer par SMS en plein cambriolage. Cela produit un récit complètement invraisemblable aux péripéties rivalisant de rocambolesque (des vols de tableaux célèbres dans les plus grands musées parisiens à la conquête d'un cartel de drogue mexicain). Le tout est vif, assez plaisant, très léger...

Texas Cowboy, de Lewis Trondheim et Matthieu Bonhomme, permet encore une fois de mettre en valeur le grand talent de dessinateur de Matthieu Bonhomme. Celui-ci n'a pas toujours illustré des scénarios à la hauteur de ce talent (la plus notable exception étant les solides récits imaginés par Fabien Vehlmann pour la série Le Marquis d'Anaon). Le scénario de Lewis Trondheim pour Texas Cowboy, avec des personnages très typés, une accumulation étudiée de poncifs des westerns et sa construction fondée sur de nombreux retours en arrière, est très distrayant.

Les Aigles de sang, premier tome d'Alix Senator, de Valérie Mangin et Thierry Demarez, est une habile déclinaison des aventures d'Alix, personnage créé par Jacques Martin il y a près de 65 ans. Valérie Mangin nous offre un scénario astucieux mêlant d'anciens éléments de la série à des événements historiques ayant secoué le règne d'Auguste. À mon avis, le meilleur Alix depuis que Jacques Martin avait arrêté de dessiner la série (ce qui n'est pas forcément très difficile, il faut bien le dire).

Cette rentrée voit également les débuts attendus de l'Apocalypse, nouvelle structure éditoriale de Jean-Christophe Menu, après son départ de l'Association. J'ai feuilleté très rapidement le premier livre publié par ce nouvel éditeur, Susceptible, par Geneviève Castrée. Il s'agit de tranches de vie autobiographiques d'une trentenaire québécoise et cela m'a semblé pas mal du tout. J'attends les prochains livres avec impatience, tout spécialement Meta Mune comix, recueil n° 23, de Jean-Christophe Menu, annoncé en novembre 2012.

J'ai reçu hier le cinquième numéro de Love and Rockets: New Series, des frères Hernandez. je vous en parlerai sans aucun doute plus longuement dès que je l'aurai lu, ce qui ne saurait tarder. Pepito, de Luciano Bottaro, m'attend également, depuis quelques jours, sur ma table de nuit.

Enfin, dans les prochaines semaines, j'attends avec une très grande impatience Building Stories de l'immense Chris Ware (annoncé en octobre 2012), ainsi que les prochains livres d'Edmond Baudoin (dont l'un, consacré à Salvador Dali, est annoncé pour début novembre 2012).

lundi 17 septembre 2012

Barbarella, Kamui-Den, Au Travail, bilan des lectures estivales

La rentrée est déjà bien avancée mais tant pis, je ne peux résister à l'envie de partager avec vous quelques lectures estivales.

Commençons par quelques livres qui ne sont pas forcément d'actualité (à moins d'estimer que les chefs-d’œuvres sont toujours d'actualité...) : J'ai profite de l'été pour relire les trois premiers tomes de Barbarella. Je ne m'en lasse décidément pas. À chaque fois je suis stupéfait par l'art de Jean-Claude Forest, l'inventivité apparemment sans limite des péripéties (si l'imagination a été quelque part au pouvoir a la fin des années 1960, c'est bien dans l'univers de Barbarella), la poésie des textes, la liberté et la beauté des dessins... Et dire que ces chefs-d'œuvre sont épuises depuis des années en France ! (Heureusement que l'Association a au moins réédité les trois Hypocrite et Mystérieuse, matin, midi et soir, autres chefs-d'œuvre de Forest.)

Ta Mère la Pute est un poignant témoignage sur la vie dans une "cité" et, plus généralement sur l'absurdité et la fragilité de toute vie humaine

J'ai déjà écrit, longuement (ici et , voire ici pour les anglophones), le bien que je pensais de Kamui-Den. Mon enthousiasme n'a pas diminué a la lecture du quatrième et dernier tome, au bout de 6 000 pages passionnantes. Cette superbe saga s'achève dans les cris et les larmes, la révolte et le sang. Au fond, ce n'est pas très étonnant dans la mesure où l'auteur cherche avant tout a montrer l'injustice et le caractère oppressif du système social de l'époque. Je connais extrêmement peu d’œuvres (à part peut-être La Porte du Paradis, de Michael Cimino, au cinéma, ou Germinal, d'Émile Zola, en littérature) qui parviennent ainsi à critiquer un système social en mettant en scène une galerie nombreuse de personnages doués d'une personnalité a la fois individuellement et collectivement. Bref une épopée sociale absolument unique.

Au Travail, d'Olivier Josso, a bénéficie d'un excellent accueil critique. Il a été beaucoup écrit qu'il renouvelait l'autobiographie en bande dessinée. Si c'est le cas, ce n'est pas au niveau du récit ; la trame d'Au Travail est très classique : angoisses enfantines, perte d'un parent, redécouverte de souvenirs longtemps enfouis lorsqu'il faut trier l'habitation d'une grand-mère qui vient de disparaitre... L'originalité vient bien davantage de la forme. Le narrateur était, depuis ses plus jeunes, très amateur de bande dessinée. Tout le livre reprend des dessins de classiques franco-belges, Lucky Luke, Astérix et, surtout, La Mauvaise Tête, d'André Franquin, et en offre une relecture très personnelle. Le papier orange (souvenir de celui qu'Olivier Josso utilisait dans son enfance, l'omission fréquente des bordures des cases, un dessin souvent flou (comme pour faire percevoir l'effacement progressif de la mémoire), parfois a la limite de l'abstraction, contribuent également a faire d'Au Travail une œuvre autobiographique originale et attachante.

L'été est vraiment fini. Je vous retrouve donc dans quelques jours pour évoquer quelques lectures de la rentrée...

mardi 4 septembre 2012

Le retour du Journal de Fabrice Neaud : Blog en ligne "Journal direct (2003-2004)"

Depuis une bonne dizaine d'années, Fabrice Neaud avait entrepris de dessiner un « Journal direct ». Plusieurs dizaines de pages étaient prêtes. Mais il gardait tout dans ses cartons.

Et aujourd'hui, quelle heureuse surprise ! Ego comme X met enfin en ligne (après l'avoir évoqué) des extraits du Journal direct des années 2003-2004, parmi ses autres blogs dessinés (dont j'ai déjà parlé ici, ici ou ). Depuis 2002 et la publication des Riches heures, quatrième volume de son Journal, Fabrice Neaud ne livre des extraits de celui-ci qu'avec parcimonie : quelques récits de une à cinq pages dans des magazines, 12 pages dans le neaud squarzoni mussat publié pour les 10 ans d'Ego comme X, quelques courts reportages dans Beaux Arts Magazine en 2005, 20 pages dans le collectif Japon la même année, 58 nouvelles pages dans l'édition augmentée du Journal (3) en 2010... La publication de pages inédites du Journal sont donc un événement. Pour cette première livraison (il est annoncé une livraison par semaine), nous découvrons 8 pages datées de juillet 2003. Soit 7 ans après les riches heures heures, 5 ans après de le début de Émile – du printemps 1998 à aujourd'hui (histoire en cours), un an avant le passage publié dans Japon. L'histoire avec Antoine/Émile est alors en cours...

Que signifie « Journal direct » pour Fabrice Neaud ? 40 pages d'une « Première tentative de journal direct » avaient été publiées dans le cinquième numéro de la revue Ego comme X en 1997. Alors que les quatre volumes du Journal ont été dessinées des années après les faits, ce qui a souvent permis de créer un découpage de la vie du narrateur en épisodes relativement délimités, avec des « péripéties » et un rythme très savamment dosés, le « Journal direct » est, d'après ce que j'ai compris, dessiné au plus près des faits racontés. L'auteur est donc immergé dans son récit et n'est pas en mesure de prévoir les événements futurs de la vie du narrateur. Il n'est pas question cependant pour Fabrice Neaud de livrer des pages insuffisamment travaillées. Pas de pages griffonnées à la va-vite dans un carnet ici...

Qu'avons-nous, plus précisément, dans ces huit premières pages ? Du très bon, comme il fallait s'y attendre avec Fabrice Neaud. De beaux dessins, navigant entre réalisme et caricature, le récit de virées diurnes ou nocturnes, quelques réflexions sur la littérature (Léon Bloy) et la société contemporaine, un superbe portrait d'Antoine... J'attends la suite avec beaucoup d'impatience !

lundi 23 juillet 2012

God and Science, Return of the Ti-Girls de Jaime Hernandez (2012)

For English-speaking readers, a translated version of this review is available here, on the English adaptation of this blog.

God and Science est la compilation des récits de Jaime Hernandez publiés dans les deux premiers numéros de Love and Rockets: New Stories, augmentés de 30 nouvelles pages. Lorsque je l'avais découvert lors de sa publication initiale en feuilleton, je n'avais pas été pleinement convaincu. Mais en le lisant de nouveau, dans cette nouvelle version augmentée, j'ai dû me rendre à l'évidence : ce récit, comme très souvent chez les frères Hernandez, est beaucoup plus riche qu'une apparente simplicité pourrait le laisser penser ; encore une fois Jaime Hernandez a réussi à me surprendre et à livrer un excellent livre. Il nous offre un récit en mille-feuilles, chaque couche en cachant une autre, plus savoureuse encore...

Ce récit de super-héroïnes est clairement pour Jaime l'occasion de rendre hommage à des comics qui l'ont fortement influencé et de dessiner des corps féminins en action, notamment au cours de nombreuses scènes de lutte. Comme dans Whoa, Nellie! qui se déroulait dans le monde de la lutte féminine, Jaime donne libre cours à son envie de dessiner des corps féminins courant, volant, tombant, donnant des coups, luttant au corps à corps, etc.

Au-delà d'un simili remake de Whoa, Nellie! une douzaine d'années après, God and Science est un récit de super-héros complexe et bien mené. Comme Alan Moore dans Supreme, Jaime Hernandez multiplie les flashbacks pour donner vie à tout un monde de super-héros, avec super-vilains à foison, super-héroïnes variées aux pouvoirs et aux psychologies divers, ayant vécu des aventures extraordinaires, dans des camps identiques ou opposés. Ces super-héroïnes qui ne vivront probablement pas de nouvelles aventures au-delà de celles contenues dans cet album d'une centaine de pages, nous avons pourtant l'impression que nous leur connaissons des péripéties et des mésaventures sans nombre et que leur univers est aussi riche que bien d'autres super-héros crées il y a plusieurs décennies (le simple fait d'appeler cet album Return of the Ti-Girls, alors qu'il s'agit de leur première apparition dans un comics du monde "réel", mais non leur première apparition dans un comics du monde des Locas, reflète bien ce cette mise en abyme)...

Ces super-héroïnes vivent donc une aventure passionnante avec tous les charmes que ce genre peut nous offrir : aventures cosmiques et danger menaçant l'existence de mondes entiers, voyages temporels et pouvoirs immenses, retournements d'alliances et doutes existentiels. Jaime Hernandez connaît les comics de super-héros et sait mettre en avant les charmes du genre.

God and Science est également une part intégrante de l'univers habituel de Jaime, celui de Locas. Nous retrouvons donc avec plaisir Maggie, responsable d'appartements, fan de comics (c'est d'ailleurs cet aspect qui justifie son inclusion dans l'histoire : Maggie lit les aventures des super-héroïnes qu'elle rencontre et peut ainsi les renseigner sur les forces et faiblesses de leurs ennemis) et acceptant peu à peu sa vie de quadragénaire rangée. Angel, une de ses nouvelles amies, est au centre du récit. Mais, surtout, God and Science est la conclusion des tribulations d'un des personnages majeurs de la saga Locas, Penny Century. Comme il l'avait fait avec le personnage d'Izzy dans Ghosts of Hoppers, Jaime apporte ici un terme aux nombreuses tribulations de Penny Century, dont les quêtes, souvent compliquées, semblent trouver un aboutissement ici.

Et ce n'est pas encore tout. Je ne serai pas complet si j'oubliais de souligner que cette bande dessinée est également une superbe démonstration de l'art de Jaime de dessiner conversations intimes, sentiments mêlés et doutes existentiels. Il faut voir les regards de ses personnages, les expressions de leur visage, leurs mouvements corporels pour de rendre compte à quel point la bande dessinée est un médium riche pour décrire la psychologie de personnages complexes ! L'épilogue, notamment, met en scène de façon extrêmement subtile trois personnages féminins, une femme mûre, une jeune femme et une enfant. Nous assistons à un jeu de secrets murmurés, entendus, cachés ou divulgués... Après quelques cases de regards entr'aperçus, de moments d'intimité partagés, plus personne ne sait exactement qui sait quoi... Une seule certitude : Jaime Hernandez est vraiment un des plus grands artistes de la bande dessinée.

mardi 3 juillet 2012

Blogs Ego comme X : La fantasiologie de Lucas Méthé

J'avais lu, il y a quelques jours, une nouvelle qui m'avait alléché sur le site d'Ego comme X : en plus des blogs déjà en ligne, on nous annonçait la prochaine mise en ligne de blogs de Fabrice Neaud et de Lucas Méthé ! Je viens de découvrir aujourd'hui les trois premières livraisons du blog de Lucas Méthé, intitulé La Fantasiologie. 11 pages en sont déjà disponibles.

Ce récit joyeusement délirant fait suite à Spirou et Fantasio au musée des pipes, autre récit inédit et disponible uniquement sur le site d'Ego comme X. On retrouve donc dans La Fantasiologie Spirou, Fantasio et Spip tels que les voit Lucas Méthé. L'auteur ayant œuvré sur ces célèbres personnages dont Lucas Méthé se rapproche le plus, tant pour la psychologie des personnages que pour le dessin, est très certainement Jijé : Fantasio est un doux rêveur fantaisiste, voire complètement foldingue, Spirou est souvent désemparé devant les élucubrations de son ami, Spip râle... Le tout est raconté avec un dessin très vif, très enlevé, parfois à la limite du croquis.

Loin de son image d'auteur intellectuel, voire parfois un peu aride, qu'ont pu contribuer à véhiculer les exigeants, et excellents, Ça va aller et L'Apprenti, Lucas Méthé nous montre qu'il est également capable de nous offrir une joyeuse et vive pochade. Le propos n'est cependant pas aussi anodin qu'il peut sembler au premier abord. Dans ces fantasques démêlés de Fantasio pour trouver un mode de vie en ligne avec ses aspirations, transparaît une interrogation sur la difficile adéquation entre le souhait idéaliste de vivre en conformité avec ses principes et la dure réalité du monde actuel et de nos propres capacités.

Après ce blog très agréable, il ne nous reste plus qu'à espérer la prochaine mise en ligne de celui de Fabrice Neaud. Celui a de très nombreuses pages disponibles dans ses cartons, extraites de son Journal direct ou de potentiels futurs volumes de son Journal. Je souhaite vivement qu'il en partage quelques-unes avec nous sur le site d'Ego comme X.

mercredi 9 mai 2012

Maurice Sendak est mort, les maximonstres sont en deuil

Maurice Sendak (1928-2012), illustrateur et auteur de livres pour enfants, vient de mourir à l'âge de 83 ans. Il était surtout connu pour Max et les Maximonstres (dont le titre original est Where the Wild Things Are), publié en 1963. Les dessins fins et expressifs de ce grand dessinateur, associés à une histoire drôle et subtile, ont fait de ce livre un des plus grands classiques de la littérature enfantine. L'auteur y joue avec beaucoup de finesse sur les fantasmes des enfants, leurs craintes et leur besoin de tendresse. L'ouvrage fut adapté au cinéma en 2009.

En plus de son très grand succès public, il était largement reconnu par ses pairs. On peut notamment lire dans MetaMaus une savoureuse bande dessinée réalisée à quatre mains par Art Spiegelman et Maurice Sendak dans laquelle ces deux auteurs se mettent en scène en train de discuter de leur art et de ce qu'il est possible raconter aux enfants...

mardi 17 avril 2012

Travers Coda, Index et Divers, de Renaud Camus (2012)

Je souhaitais revenir sur Travers Coda, Index et Divers, maintenant que je l'ai presque terminé (il me reste quelques pages d'index à lire). Je commencerai par un avertissement, en paraphrasant Renaud Cammus lui-même : ne lisez pas ce livre, si vous n'avez pas encore lu les cinq précédentes Églogues. En effet Travers Coda, Index et Divers conclut ce cycle romanesque et n'est guère comprénsible, ou au moins appréciable (tant le terme "compréhensible" peut sembler inadéquat dans le cas présent...) sans une grande familiarité avec les volumes antérieurs (voire avec l'ensemble de l'oeuvre de Renaud camus...).

J'ai déjà abordé les Églogues dans ce blog. Comme je l'ai déjà écrit, j'ai tendance à considérer ces livres comme des romans dans lesquels les personnages seraient remplacés par des groupes de phrases (citations plus ou moins tronquées, plus ou moins trafiquées, tirées d'autres romans, d'essais, de films, voire de journaux de Renaud Camus, Le Journal de Travers (tomes 1 et 2) notamment) : ces groupes de phrases apparaissent à de nombreuses reprises, disparaissent pendant un certain temps, reviennent au premier plan ou en tant que personnages secondaires. Le plus souvent, l'on passe d'un groupe de phrases à l'autre en s'appuyant sur deux mots qui lient ces deux éléments de sens successifs ; ces deux mots peuvent être des homonymes, deux termes dont une lettre est modfiée, des anagrammes, voire des termes s'appelant "naturellement" l'un l'autre... Dans Travers Coda, comme souvent dans les conclusions de longs cycles romanesques, un grand nombre de personnages des livres antérieurs reviennent sur le devant de la scène, comme pour un salut final. Les groupes de phrases indépendants sont donc très nombreux, généralement constitués d'une phrase à peine, et encore, pas toujours complète. La confusion serait donc grande pour tout lecteur qui ne serait pas familier de tous ces groupes de phrase / "personnages"...

Travers Coda conclut donc la tétralogie de Travers mais n'occupe qu'une centaine de pages (ce qui, je dois bien l'avouer, m'a déçu au premier feuilletage de l'ouvrage). Le livre contient également deux autres courtes églogues (d'une quinzaine de pages chacun) parues dans des revues et un index de plus de 600 pages... Le plus surprenant est que la lecture de cet index, partie d'un ouvrage qui généralement peut être consultée rapidement mais non lue, est tout à fait intéressante. L'index récapitule en effet de nombreux mots charnières de l'oeuvre. Sa lecture, dans le cas des Églogues, permet donc de voir à découvert ces termes qui constituent la colonne vertébrale du cycle. De nombreux liens entre ces mots sont explicités, ce qui permet également de mieux appréhender les mécanismes utilisés par l'auteur pour passer d'un groupe de phrases à l'autre. Cet index aide donc les lecteurs passionés des Églogues, dont, vous l'aurez compris, je fais partie, à apprivoiser davantage cet Objet littéraire non identifié. Cela donne d'ailleurs l'envie de se replonger dans les premiers volumes, pour les relire avec un oeil neuf, plus averti.


Pour ceux qui apprécient les Églogues et qui ont envie de creuser un peu le sujet, je recommande chaudement l'impressionant blog de Véhesse. Les sources et citations de Renaud Camus sont recensées, mises en perspective, étudiées avec une belle obstination.

mercredi 4 avril 2012

Deux nouvelles concernant Renaud Camus : une bonne et une mauvaise

L'actualité de Renaud Camus comporte deux nouvelles importantes.

La première est d'ordre littéraire. Le sixième volume des Églogues, intitulé Travers Coda, Index et Divers, vient de sortir.

La deuxième nouvelle est d'ordre politique : Renaud Camus, président du parti de l'In-nocence qu'il a fondé il y a quelques années, s'était porté candidat à la Présidence de la République. N'ayant pas rassemblé les 500 signatures nécessaires, il s'est rallié à Marine Le Pen.

La première est d'une importance littéraire capitale : Les Églogues sont probablement un des cycles romanesques les plus passionnants dela littérature francophone de ces 50 dernières années (j'en ai déjà parlé ici) : richesse du style, originalité de l'innovation, beauté formelle... Imaginez un roman où les personnages principaux seraient, non des personnages traditionnels, mais des phrases, des paragraphes, qui réapparaîtraient à intervalles plus ou moins réguliers, que l'on retrouverait au fil des pages, toujours plus ou moins les mêmes, toujours un peu différents... Citations tronquées, allusions dissimulées, les mots deviennent des personnages récurrents, vivant leur vie, évoluant selon des lois qui leur semblent propres... Les Églogues ne ressemblent à rien de connu (elles me font parfois penser, certes lointainement, à la Sinfonia de Berio, avec son cortège de citations musicales) et Travers Coda, Index et Divers conclut (quasiment puisqu'un septième volume, Lecture, sur leur processus d'élaboration, est annoncé) richement ce cycle.

La seconde nouvelle est, d'un point de vue politique, très anecdotique : Le parti de l'In-nocence ne représente quasiment personne à part Renaud Camus lui-même, la non-obtention des 500 signatures par Renaud Camus n'est pas une surprise, il n'est donc qu'une des nombreuses personnes (environ 15 % des Français tout de même) qui s'apprêtent à voter pour Marine Le Pen.

Et pourtant, une seule de ces deux nouvelles est relayée par la critique littéraire. Sur Travers Coda, Index et Divers, le silence est aussi assourdissant que pour tous les précédents chefs-d’œuvre de Renaud Camus, Du Sens, L’Inauguration de la salle des vents ou L’Amour l'automne. En revanche, pour le ralliement au Front national, l'ensemble de la critique littéraire se réveille comme un seul homme : les "on l'avait bien dit" fleurissent partout. On rappelle l'antisémitisme présumé, soi-disant révélé par la parution de La Campagne de France il y a quelques d'années (qu'apparemment aucun des critiques en question n'a réellement lu pour faire un tel contre-sens), on déplore son talent si vite disparu (il était plus facile de l'apprécier lorsqu'il restait dans son rôle bien encadré d'écrivain gay de service), on moque sa prolixité...

Que les choses soient claires, je ne partage du tout les positions politiques de Renaud Camus. Mais je considère que la seule question qui vaille à leur sujet est la suivante : l'empêchent-t-elles d'être un écrivain génial ? La réponse est clairement négative. De la même manière que les délires antisémites de Céline ne l'ont pas empêché d'être un styliste sans pareil, que ses appels au meurtre du bourgeois n'ont pas empêché Sartre d'écrire quelques livres remarquables.

Dans Du Sens, L’Inauguration de la salle des vents ou les Églogues, les positions politiques de Renaud Camus ne transparaissent pas réellement. Dans son Journal, en revanche, elles sont visibles. Mais pas du tout sous la même forme que dans ses déclarations ou ses ouvrages politiques (que je ne lis plus depuis longtemps). En effet, dans son œuvre littéraire, ses opinions sur l'actualité apparaissent comme de la mélancolie ("c'était mieux avant"), ce qui est un sentiment qui a toujours eu une forte puissance poétique (toutes Les Mémoires d'outre-tombe sont fondées sur des sentiments de cet ordre). En outre, les opinions exprimées dans son Journal le sont toujours avec force repentirs et détours : chaque avis exprimé est aussitôt corrigé par une opinion partiellement contraire, la pensée est en mouvement continuel, jamais figée. Dans ses déclarations politiques, le mélancolique devient réactionnaire, la pensée pensante et repentante se fait dogmatique. Et, au final, la tonalité en est fondamentalement transformée. Celui qui fournit dans son Journal un puissant aiguillon de réflexion sur nos sociétés contemporaines, mais une réflexion sans arrêt renouvelée et toujours ouverte, devient, dans ses ouvrages politiques, un extrémiste de plus.

Pour moi, cette nouvelle affaire Camus confirme deux choses :

  • un écrivain peut être génial quelles que soient ses positions politiques ;
  • la critique littéraire francophone est beaucoup plus douée pour sacrifier d'un seul mouvement un écrivain sur l'autel de la bien-pensance que pour déceler un talent réel et original.