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vendredi 8 mai 2015

Alex Toth, Setting the Standard (1952-1954 ; 2011)

Alex Toth (1928-2006) est sans contexte un "dessinateur pour dessinateurs" (un "artist's artist", comme disent nos amis d'Outre-Atlantique) : pratiquement inconnu du grand public (en tout cas en France) mais particulièrement reconnu par les autres dessinateurs et extrêmement influent, encore aujourd'hui. Les lecteurs francophones ont pu découvrir certains de ses récits dans quelques aventures de Zorro, dans la toute première aventure de Torpedo, avant que Jordi Bernet ne prenne la relève, dans Bravo pour l'aventure publié par Futuropolis en 1981, malheureusement épuisé depuis longtemps, ou dans sa participation à quelques aventures de super-héros (Batman ou X-Men notamment)... Si ses œuvres sont actuellement relativement peu diffusées, son influence se fait en revanche très sensiblement sentir. Ainsi les récits super-héroïques dessinés par David Mazzucchelli (Daredevil - Renaissance et Batman - Année 1, tous deux sur scénario de Frank Miller) sont très proches de ce que dessinait Alex Toth 30 ans plus tôt. Plus récemment, Jean-Marc Rochette, entre autres, dessinateur du Transperceneige, n'hésite pas à rappeler son admiration pour ce grand précurseur.

Qu'a donc apporté Alex Toth pour être si influent plusieurs décennies après, malgré le manque de succès public ? Débutant sa carrière au milieu des années 1940, il n'eut jamais la chance de voir son nom durablement associé à une série marquante ou populaire. La seule exception fut son adaptation de la série télévisée Zorro de Walt Disney en bande dessinée, au milieu des années 1960. Il dessina certes quelques récits de super-héros DC (dont un épisode de Batman), mais ces travaux ne furent pas assez durables pour qu'il puisse bénéficier de la célébrité des dessinateurs de super-héros DC et Marvel de l'âge d'argent des comics (entre 1956 et le début des années 1970). Assez rapidement, il se consacra majoritairement au dessin animé et ne participa donc que très marginalement au boom de Marvel et DC dans ces années-là.

Setting the Standard compile tous les récits dessinés par Alex Toth pour l'éditeur Standard, entre 1952 et 1954. L'auteur est alors en pleine possession de ses moyens. Les histoires semblent aujourd'hui bien datées : il s'agit uniquement de (courts) récits complets. En moins de 10 pages, chaque histoire relate une passion amoureuse avec de multiples rebondissements, une invasion d'extra-terrestres, une aventure criminelle ou que sais-je encore.

Pourtant, à chaque fois, Alex Toth met tout son talent au service du récit. Il élabore attentivement la composition de la page, notamment pour soigner le rythme de son récit, choisit avec soin le moindre cadrage pour accroître la tension émotionnelle : il alterne plans d'ensemble et plans plus rapprochés, apportant notamment un soin particulier aux visages et aux mains de ses personnages en fonction de leurs émotions et de leurs relations entre eux (difficulté de communication ou période de plus grande entente, etc.).

Le maître mot pour Alex Toth est l'efficacité, l'économie de moyen. Dessinateur virtuose, il cherche pourtant à simplifier son dessin pour ne garder que ce qui est réellement efficace, ce qui sert le récit de la façon la plus directe. Et, malgré la simplicité des intrigues, les développements bien trop courts, on est vite captivé par ces intrigues sentimentales stéréotypées et datées, par ces mystères trop vite dévoilés. Alex Toth, en quelques traits bien sentis, nous a pris dans ses filets.

Enfin, ce qui ne gâte rien, l'appareil critique qui accompagne cet ouvrage, sans être particulièrement abondant, est très intéressant : l'ouvrage débute par un entretien avec Alex Toth et comprend quelques paragraphes de commentaires pour chaque récit. Ces textes s'appuient souvent sur des propos de l'auteur qui explicite sa démarche et les techniques qu'il a utilisées pour emporter l'adhésion du lecteur.

Un régal visuel et une superbe leçon de bande dessinée !

vendredi 13 janvier 2012

Robin des Pois à Sherwood, de F'Murr (2011)

Il était paru un album intitulé Robin des boîtes en 1985, aux éditions Futuropolis. Il ne comptait que 22 pages. Ce nouvel album les reprend et en ajoute une soixantaine inédites. Je ne sais pas quand ces dernières ont été dessinées : dans les années 1980, à la suite des 22 premières ? ou bien plus récemment ? Après tout, cela n'a guère d'importance : Dans Robin des Pois à Sherwood / Robin des boîtes, F'Murr, qui se fait bien rare depuis quelques années, est à son meilleur...

Tout l'album est un long délire ininterrompu, un festival de nonsense jouissif. Les héros de la geste de Robin des bois sont ici dépeints sous un jour nouveau : Robin est maladroit, indécis et n'ose pas contredire sa Lady Mariann ; celle-ci est une maîtresse femme qui veut forcer Robin à s'installer chez elle et à « tuer le père », en la personne du roi Richard ; les personnages les plus loufoques font leur apparition (un troupeau de moutons, fans de Robin, une jeune Alice, un dragon...), les situations les plus burlesques s'enchaînent. Chaque case est un condensé de gags et de jeux de mots stupides.

L'ensemble est dessiné avec un trait d'une grande souplesse. F'Murr a un dessin toujours aussi enlevé, aussi vif.

Un grand moment de liberté formelle et de détente !

mardi 13 décembre 2011

Quoi !, par divers piliers de l'Association (2011)

Passons sur le titre, que je ne trouve pas très bon. Cet ouvrage avait été annoncé depuis quelques mois comme une histoire de L'Association par certains de ses fondateurs. Il avait initialement été prévu chez Shampoing, la collection dirigée par Lewis Trondheim chez Delcourt. Il est revenu à L'Association après le retour de la plupart de ses fondateurs.

Plus que d'une histoire de L'Association, éditeur de bande dessinée phare parmi ceux qui furent appelés les indépendants, il s'agit en fait du récit de la crise récente de L'Association, qui a conduit au retour des fondateurs partis au milieu des années 1990, Lewis Trondheim, David B, Killofer, Stanislas (reparti depuis) et au départ de Jean-Christophe Menu. Ce recueil compile donc des récits courts de la plupart des fondateurs (Lewis Trondheim, David B, Killofer, Stanislas, même Mokeït, mais pas Jean-Christophe Menu ni Mattt Konture) et de quelques piliers ou compagnons de route de cette aventure éditoriale : Charles Berbérian, Jean-Louis Gauthey, Jean-Yves Duhoo, etc. La plupart de ces récits couvrent essentiellement trois moments de la vie de L'Association : sa création au début des années 1990, la première crise qui vit le départ de la plupart des fondateurs au milieu des années 2000 et la crise récente qui provoqua leur retour et le départ de Jean-Christophe Menu. Nous avons donc plusieurs versions de ces péripéties, chacun les relatant avec sa sensibilité propre. Un point commun se dégage des souvenirs des fondateurs : tout semble tourner autour de la personne de Jean-Christophe Menu. J'ai eu peur un moment de lire un portrait purement à charge de celui-ci. Ce n'est heureusement pas le cas et l'image de lui qui ressort de cette lecture est plus nuancée que ce que je craignais. Il est impressionant de voir à quel point il a pu marquer ceux qui l'ont approché, avec son charisme et son égocentrisme, son ambition et ses difficultés, parfois, à communiquer...

Ce livre constitue donc un témoignage instructif sur une belle aventure éditoriale et sur les questions personnelles qui ont causé à la fois sa naissance et sa crise. En plus de son intérêt documentaire, plusieurs auteurs de cette compilation, David B et Killofer en tête parviennent, avec leur talent habituel, à dessiner des pages intrinsèquement très réussies.

Bref, un passionnant recueil de témoignages contenant quelques belles pages de bande dessinée...

mardi 15 novembre 2011

MetaMaus, d'Art Spiegelman (2011)

25 ans après la sortie du premier volume de Maus chez Pantheon, Art Spiegelman revient sur son œuvre majeure. Ce qui aurait pu ne constituer qu'un coup marketing pour profiter de 25e anniversaire est en fait un projet passionnant à plus d'un titre intitulé MetaMaus. La genèse de Maus est déjà en soi un sujet intéressant. Comment Art Spiegelman, cet auteur de bande dessinée érudit et underground, qui n'avait publié que des récits courts (rarement plus de quatre pages), très intellectuels et destinés à un public plus que restreint s'est-il lancé dans ce projet de longue haleine qui rencontra un sujet si fulgurant et si important (le prix Pulitzer attribué à une bande dessinée !) ?

Le livre MetaMaus permet de revenir en détails sur cette création. En trois principaux chapitres sous forme d'entretiens, "Why the Holocaust?", "Why Mice?" et "Why Comics?", Art Spiegelman retrace ses motivations, ses doutes, ses repentirs et ses réussites.

La première partie revient donc sur l’Holocauste et le traitement qu’en a fait Art Spiegelman dans Maus. La seconde partie aborde la principale métaphore du livre : l’assimilation de chaque groupe national ou racial à des animaux (les juifs représentés sous l’apparence de souris, les nazis sous celle de chats, les Polonais sous celle de cochons, etc.). La troisième est celle qui m’a le plus intéressé : Art Spiegelman y détaille comment il a transcrit le récit de son père en bande dessinée ; il revient sur ses influences, sur ses premières expériences en bande dessinée (que l’on a pu découvrir récemment dans le recueil Breakdowns : Portrait of the Artist as a young %@*!) et sur les nombreux moyens propres à ce medium qu’il a mis en œuvre dans son livre pour relater l’histoire de sa famille. Art Spiegelman connaît bien l’histoire de son médium, il a beaucoup réfléchi aux potentialités et aux limites de celui-ci et connaître son opinion sur tous ces sujets est passionnant, d’autant plus que l’ouvrage est richement illustré.

En plus du livre qui transcrit principalement quelques heures d’entretien avec Art Spiegelman, le projet MetaMaus propose également un DVD (il paraît que ce DVD reprend et complète un CD-ROM, diffusé dans les années 1990, que je ne connais pas), qui, à ma connaissance, nous offre quelque chose d’inédit dans le monde de la bande dessinée : il comprend de nombreux documents audiovisuels (entretiens avec l’auteur notamment), des articles d’Art Spiegelman ou des critiques parues lors de la publication de Maus, ainsi que d’autres que documents venant enrichir la connaissance du contexte de l’historie de la famille Spiegelman. Mais, surtout, il offre une version intégrale de Maus dans laquelle, pour chaque page et pour la plupart des cases, il est possible, par un simple clic, d’accéder à tous les documents ayant servi à la création de cette page et à tous les travaux préparatoires (esquisses, essais de dialogue, dessins préparatoires, soit quelques 400 pages de carnet et 7 500 dessins préparatoires) ayant précédé la page ou le dessin définitif. Art Spiegelman est un auteur intellectuel plus qu’intuitif : dans Maus, tout est mûrement pensé, longuement mûri. Les mises en page sont travaillées au fil de nombreuses esquisses, le moindre dessin est repris plusieurs fois avant d’être mis au propre. Art Spiegelman dispose donc d’une quantité impressionnante de documents permettant de suivre l’évolution du processus créatif à l’œuvre lors de l’écriture de Maus. Tous les atermoiements, toutes les hésitations peuvent être découverts en quelques clics.

Jamais il n’avait été possible d’aller si loin dans la connaissance de la genèse d’une bande dessinée. Cela m’ a donné une excellente occasion de me replonger dans cette œuvre réellement à part qu’est Maus.

lundi 7 novembre 2011

Chroniques de Jérusalem, de Guy Delisle (2011)

Je ne pense pas que le genre du reportage, ou des chroniques de voyage, permette de déboucher sur des chefs-d’œuvre, que ce soit en littérature ou en bande dessinée : trop anecdotique, trop daté. Mais il peut donner naissance à des livres agréables à lire et fort instructifs. Les Chroniques de Jérusalem, de Guy Delisle, me semblent appartenir à cette catégorie.

On retrouve dans ce nouvel opus les qualités des précédents albums de Delisle (Schenzhen ou PyongYang notamment) : un dessin simple et très plaisant, un sens de l'observation qui sait bien percevoir une certaine absurdité dans les situations que l'auteur rencontre, un humour léger qui amène un peu de légèreté aux événements pourtant graves qu'il traverse. Dans ce nouvel album le narrateur suit sa campagne, travaillant pour MSF, à Jérusalem. Là ils découvrent les différentes communautés cohabitant dans la ville trois fois sainte ; les démarches kafkaïennes pour traverser les nombreusx frontières, limites et autres check-points ; la violence soudaine de l'armée israélienne lors de l'opération Plomb durci. Au milieu de tout cela, Guy Delisle nous montre comment s'adaptent les ONG et les expatriés, navigant entre les heurts violents entre communautés et les petites difficultés de l'existence quotidienne. Ce livre ne permettra sans doute pas de comprendre beaucoup plus clairement les enjeux du conflit israëlo-arabe mais il en donne un éclairage tout autre que celui auxquels les médias nous ont habitué, intimiste et attachant.

samedi 5 novembre 2011

Une Vie Chinoise, de P. Ôtié et Kunwu Li (2009-2011)

Je parlais il y a quelques jours d’autobiographie en bande dessinée. Je ne considère pas Une Vie en Chine comme un chef-d’œuvre du genre mais c’est un excellent témoignage en image. Il s’agit du récit de la vie de Kunwu Li, dessinateur chinois, et de sa famille, depuis le milieu du XXe siècle. P. Ôtié a discuté avec Kunwu Li de la vie de celui-ci et en a tiré un scénario que Kunwu Li a dessiné. L’exercice est réussi : le récit est fluide et clair (alors que la situation du pays ne l’est pas du tout…) et le dessin, dont l’origine chinoise est relativement marquée, est très agréable. Le trait et certains paysages en perspective aérienne, notamment, rappellent un peu (au moins à mes yeux de béotien dans ce domaine) la peinture traditionnelle chinoise, ce qui n'est pas pour me déplaire. On suit les tribulations du père de famille, issu d'une famille bourgeoise rallié au Parti, qui participe à la prise du pouvoir par les communistes mais dont la vie est bouleversée par la Révolution culturelle ; on découvre les péripéties vécues par sa famille, notamment par son fils, Kunwu Li, dessinateur élevé dans le culte de Mao et abordant l'âge mur dans un monde qui vit au rythme de l'accumulation de richesses.

La grande réussite de cette trilogie (Le Temps du père, Le Temps du Parti, Le temps de l'argent) est de parvenir à expliquer à des lecteurs occidentaux un peu de la complexité de l’expérience chinoise de ce dernier demi-siècle.

J'avais déjà lu quelques histoires de la Chine ou des récits couvrant cette période. À chaque fois, bien des éléments m'étaient restés obscurs. Comment appréhender l'évolution si rapide de ce pays, passant en quelques décennies d'une culture traditionnelle plurimillénaire à un régime révolutionnaire faisant délibérément table rase du passé puis à un système au capitalisme débridé ? Comment les individus moyens ont pu traverser des périodes si variées ? dans quelle mesure ont-ils pu s'adapter ? Deux énigmes, principalement, me restaient impénétrables : comment Mao avait-il pu garder une telle aura après ses errements du Grand bond en avant et de la Révolution culturelle et des morts innombrables qui en en découlé ? Et comment imaginer ce que fut la Révolution culturelle ? Une révolution complète et éminemment paradoxale puisqu’elle a renversé le pouvoir en place à tous les échelons, alors qu'elle était lancée par Mao lui-même, dirigeant suprême du pays disposant peu ou prou de tous les pouvoirs ? Qu'avaient vécu ceux qui avaient traversé ces bouleversements sans équivalent connu dans l'Histoire ?

Je ne prétends nullement avoir tout compris après avoir lu ce témoignage. Et il est clair qu'il s'agit du récit d'une personne, qui, même en cherchant à raconter sa vie avec le plus d'objectivité possible, y a forcément introduit une vision subjective. Il n'empêche, Une Vie Chinoise m'a permis de comprendre un peu moins mal ce qu'ont vécu certains Chinois pendant ces décennies passionnantes et extraordinaires. Et, de ce point de vue, c'est une grande réussite.

lundi 24 octobre 2011

La Face Cachée du Z, Spirou tome 52, de Vehlmann et Yoann (2011)

Disons-le tout net : J'ai trouvé que le 52e tome des aventures de Spirou, La Face Cachée du Z, était un excellent album de détente. Le premier élément qui m'a séduit dans cet album, comme dans le précédent, est le dessin de Yoann. Celui-ci parvient à une bonne synthèse de l'ancien et du moderne. Si j’osais (bon, d'accord, j'ose) cela ressemble à du Franquin mâtiné de Blutch et de Winscluss, un mélange de dessin franco-belge traditionnel et de "nouvelle bande dessinée" ; il allie fidélité aux canons du genre, sens du mouvement et modernité du trait.

Le scénario de Vehlmann atteint un équilibre similaire. Tous les personnages récurrents sont parfaitement "dans leur rôle", de Champignac en vieux sage à Zorglub en savant fou, tiraillé entre désir de puissance et souhait de bien faire, encore obsédé par la Lune ; de Fantasio, journaliste en mal de scoop et inventeur loufoque, à Spip, animal de compagnie rebelle ; et, bien sûr, Spirou, sans peur et sans reproche, toujours prêt à rendre service ou à risquer sa vie pour sauver celle de Spip. Dans ce cadre clairement défini, péripéties et gags s'enchaînent. Spip râle, Fantasio cherche un scoop, Zorglub et Champignac s'opposent, de truculents seconds rôles font leur apparition. Pas de nostalgie exacerbée, l'histoire s'inscrit dans le présent : les personnages sont sexués (à part peut-être Spirou, éternel adolescent), des allusions sont faites aux conflits armés les plus récents. Certes les auteurs jouent clairement la carte de l'humour et du second degré, au détriment du suspense. Et l'album est un peu court (il n'a que 48 pages, alors que Les Géants Pétrifiés en comptaient 62 et Alerte aux Zorkons 56). Mais les deux auteurs nous offrent un très agréable moment de lecture.

dimanche 23 octobre 2011

Love & Rockets: New Stories, n° 4, "And Then Reality Kicks In" de Gilbert Hernandez (2011)

Après la longue digression du message précédent sur le dialogue en bande dessinée, revenons à Gilbert Hernandez. J'avais un peu décroché de sa production récente ; ses récits me plaisaient moins depuis qu'il s'était complètement éloigné de Palomar et des personnages qui gravitaient autour, pour se complaire dans des récits de pseudo-série B gores : probablement trop de sexe et de sang pour moi.

Rien de tout cela dans And Then Reality Kicks In. Deux personnages, à la trentaine bien avancée, discutent. Il s'agit de Fritz, ancienne psychanalyste et actuellement star de cinéma de série B, la sœur de Luba, personnage principal de la saga Palomar, et d'un homme que je ne connais pas. Ils ont déjà dépassé l'âge des illusions de jeunesse et sont relativement désabusés. Pas malheureux, cependant. Ils prennent leur vie comme elle vient et essaient d'en profiter. Et nous les voyons discuter.

Pendant les 15 pages du récit, nous lisons donc un dialogue entre deux trentenaires qui s'interrogent, plus ou moins explicitement, sur le sens de l'existence. À la difficulté, dont j'ai parlé dans mon message précédent, de mettre en scène de façon intéressante un dialogue en bande dessinée s'ajoute le défi de ne pas lasser avec des questions existentielles, somme toute très classiques et sans réelle réponse. En variant les mouvements des personnages, leur expressions, leurs mimiques, Gilbert Hernandez parvient littéralement à donner du corps, donner de la chair à leur interrogations abstraites. D'un léger sautillement de Fritz, qui montre notamment l'énergie qu'elle conserve, à un croisement de bras, mettant en lumière une réflexion légèrement désabusée, les propos sont enrichis constamment pas les mouvements corporels. Et nous assistons à une dialogue d'une grande force émotionnelle entre deux personnages qui nous deviennent rapidement très proches.

vendredi 21 octobre 2011

Love & Rockets: New Stories, n° 4, Jaime Hernandez (2011)

« Comme à chaque fois, c'est une réussite artistique connaissant peu d'équivalent dans la bande dessinée contemporaine. » Voilà ce que j'écrivais, à l'automne dernier, pour saluer le troisième numéro de Love and Rockets: New Stories. Comme chaque année à la même période les frères Hernandez viennent de sortir le volume annuel, le numéro 4 donc, de leur périodique. Et je peux reprendre ma phrase de l'année dernière : Encore une fois, Gilbert et Jaime Hernandez ont publié un album remarquable.

Je pourrais reprendre bien d'autres choses de ma chronique de l'année dernière, notamment pour parler des quatre récits de Jaime, d'autant plus que ceux-ci sont la suite, ou au moins la continuation, des récits qu'il a publiés dans le volume 3 : Les parties 3 à 5 de The Love Bunglers poursuivent le récit des retrouvailles entre Maggie et Ray ; Return for me relate, après Browntown un autre épisode marquant de l'adolescence de Maggie. Je peux donc écrire, comme en 2010, qu'il s'agit d'un 'soap opera' extrêmement bien mené (n'hésitez pas à préparer des mouchoirs), aux ellipses parfaitement amenées (le récit se déroule à deux, voire trois, époques relativement espacées dans le temps), avec une grande maîtrise de l'euphémisme dans le récit, et un dessin aux noirs et blancs précis.

Jaime Hernandez continue, au fil des années à tisser la toile de son récit. Les personnages sont communs mais extrêmement attachants, les péripéties ne sortent pas réellement de l'ordinaire. Mais sa maîtrise du récit est telle qu'il nous livre une histoire à la puissance émotionnelle rarissime en bande dessinée. Que dire de plus ? Aujourd'hui, je ne sais pas trop. Vous pouvez également vous reporter à la critique du Comics Journal, plus détaillée et probablement encore plus élogieuse que la mienne...

Je pourrais commenter bien des choses plus en détails : le leitmotiv du téléphone portable, qui en vient à symboliser partiellement la relation entre Maggie et Ray ; les relations entre Maggie, déjà entre deux âges, et Angel, sa colocataire, qui, elle, débute sa vie adulte (elle entre à l'université, se lance dans ses premières aventures amoureuses post-adolescentes), etc. Je me contenterai de reproduire ci-dessous les deux pages qui constituent en quelque sorte le sommet de The Love Bunglers : Dans ces deux pages, en regard l'une de l'autre dans l'album, est retracée toute l'histoire de Maggie et Ray ; tout au long de leur vie, qu'ils soient proches ou moin proches, ils ont échangé des regards. Certaines scènes rappelleront des souvenirs marquants aux lecteurs assidus de Love and Rockets mais là n'est pas le plus important. Jaime Hernandez nous montre encore une fois à quel point il est capable (comme son frère Gilbert d'ailleurs) de condenser en quelques cases des trames narratives complexes.


Ce volume conclut The Love Bunglers mais représente également un aboutissement de presque toute la saga de Maggie : professionnellement, sentimentalement, notre héroïne parvient dans ce récit à rassembler des fils épars depuis près de 20 ans. Que va donc nous offrir Jaime Hernandez l'année prochaine ? J'ai hâte de le découvrir.

dimanche 2 octobre 2011

(vue d'artiste), de Francis Masse (2011)

La carrière de Francis Masse dans la bande dessinée a quelque chose de fulgurant : brève mais intense.

Dans les années 1970 et 1980, les histoires courtes et absurdes de Francis Masse étaient publiées dans toutes les meilleures revues de bande dessinée ‘underground’ : l’Écho des Savanes (celui de Mandryka, qui n’a pas pratiquement rien à voir avec le revue actuelle du même nom), Métal Hurlant, Fluide Glacial, etc. On pouvait même lire ses pages de l’autre côté de l’Atlantique, dans la prestigieuse revue Raw d’Art Spiegelman et Françoise Mouly... L’humour si spécifique de Francis Masse, avec une bonne dose de ‘nonsense’, des ressorts comiques variés, allant des gags muets en une planche en récits plus longs saturés de texte, le dessin en noir et blanc mélangeant ‘gros nez’ contemporains et citations de gravures anciennes (ah, le charme de la "Venise sèche" des Deux du balcon), faisait merveille. Dans les années 1980, cet auteur hors norme s’est stabilisé, éditorialement parlant : il avait trouvé en À suivre un havre accueillant pour ses planches hors normes. Il y a publié en prépublication un de ses plus grands chefs-d’œuvre, Les Deux du balcon (imaginez un couple de Laurel et Hardy dissertant de mécanique quantique et de théorie de l’évolution ou de météorologie planétaire dans une pseudo-Venise de gravure…), La mare aux pirates et de nombreux récits courts. À la fin des années 1990, probablement lassé par l’incompréhension qu’il rencontrait hors d’un cercle réduit d’admirateurs, Francis Masse arrêtait la bande dessinée... En 2007, nous eûmes droit à une bonne surprise : ses récits inédits publiés dans À Suivre furent enfin collectés dans un nouveau recueil, L’Art Attentat.

Cette année, une nouvelle excellente surprise est arrivée : Francis Masse publie en nouvel album, (vue d'artiste) ! Masse est fasciné par la science et ses découvertes les plus récentes. Elle n'est pas, pour lui, une matière aride aux équations absconses mais une source infinie de poésie et de rêveries sans fin. De l'infiniment petit à l'infiniment grand, les mystères de la science constituent pour Masse l'origine d'émerveillements toujours renouvelés... Poète de la science, pourquoi pas ? Mais cet auteur pousse le défi jusqu'à vouloir faire partager ces sentiments en dessinant des bandes dessinées ! Déjà, dans Les Deux du balcon, ses deux personnages dissertaient pendant quelques pages sur certaines théories scientifiques, de la météorologie à la mécanique quantique. Et les découvertes les plus complexes devenaient sources d'éclats de rire !

Dans (vue d'artiste), Francis va encore plus loin : tout l'album relate les mésaventures de deux trous noirs (a-t-on déjà vu plus original, comme personnages de bande dessinée ?) et l'essentiel du discours est consacré à la cosmologie : désaccord de la relativité générale et de la physique quantique, Big Bang, théories des Cordes et des Boucles, etc. En se consacrant ainsi à un sujet unique, Francis Masse laisse une part plus belle aux explications scientifiques et moindre à l'humour : on appréhende mieux les richesses des théories scientifiques abordées, mais on rit probablement moins que dans Les Deux du balcon. Une autre ambition un peu folle de Francis Masse, dans cet album, est de tenter des représentations graphiques de quelques mystères de la science, des "vues d'artistes" (d'où le titre de l'album). Ses dessins (tout l'album est en couleurs directes) de la dualité onde/corpuscule ou de l'opposition entre la théorie des Cordes et celle des Boucles, par exemple, sont tout bonnement fascinants.

Avec cet album que l'on n'attendait plus Francis Masse repousse encore une fois les limites de la bande bande dessinée, tant graphiquement que par le sujet abordé. Il n'élargira, malheureusement, probablement pas beaucoup son lectorat mais nous livre un chef-d’œuvre inclassable et absolument hors norme.

N.B. : Au même moment, Les Deux du balcon sont réédités, chez Glénat, et non pas chez Casterman comme pour l'édition originale. Je ne peux m'empêcher de noter au passage que la "prestigieuse" maison d'édition Casterman, après avoir massacré quelques traductions dans sa collection Eacute;critures, avoir maltraité quelques classiques au gré de rééditions plus que hasardeuses, comme celles des Corto Maltese, abandonne maintenant certains des albums les plus prestigieux de son catalogue...

lundi 29 août 2011

Viva la vida : Los sueños de Ciudad Juarez, d'Edmond Baudoin et Troubs (2011)

Edmond Baudoin m'avait longuement parlé de son projet à Ciudad Juarez, lorsque je l'avais interviewé en septembre 2010. Après plusieurs mois d'attente, j'ai lu aujourd'hui l'album issu de ce projet.

Quelle est la teneur de ce projet ? Ciudad Juarez est une ville mexicaine, située au bord de la frontière avec les États-Unis, en face d'El Paso. Elle est célèbre pour ses maquiladoras, ces usines dans lesquelles de nombreuses entreprises des pays riches produisent divers biens à faible coût, et pour son taux de mortalité criminelle inouï. Depuis le début des années 1990, plusieurs milliers de femmes y ont été assassinées ou y ont disparu sans que l'on découvre pourquoi : crimes sexuels, règlements de comptes entre narcotrafiquants ? Edmond Baudoin a eu l'attention attirée sur cette ville en lisant l'excellent roman de Roberto Bolaño, 2066. Il a décidé d'aller y séjourner deux mois avec Troub's, un ami dessinateur. Là-bas, il proposait aux gens de dessiner leur portrait ; en "échange", il souhaitait savoir quel était leur rêve.

Malgré leurs craintes initiales (dangerosité du lieu, ambition du propos), Baudoin et Troub's ont pu mener leur projet à bien et nous livrent un album original : Celui-ci a été dessiné en direct (chaque matin, ils dessinaient quelques pages correspondant aux événements de la veille) et véritablement à quatre mains (chaque dessinateur intervenait dans les pages, voire dans les cases de l'autre, pour un croquis ou un commentaire en marge...).

L'album commence par quelques pages d'introduction, dessinées séparées par les deux dessinateurs, avant leur départ pour le Mexique. Celles de Baudoin interrogent de façon très poétique la notion de frontières (frontières entre le Nord et le Sud, entre les hommes et les femmes, etc.) et sont absolument magnifiques. Le reste de l'album est donc le récit journalier du séjour des deux auteurs. Portraits nombreux, croquis de paysages, scènes de rues, anecdotes pittoresques constituent un carnet de voyages comme Baudoin et Troub's les font très bien. Mais les situations parfois dramatiques vécues par les personnes qu'ils rencontrent, la situation atroce de Ciudad Juarez aujourd'hui rendent le témoignage particulièrement poignant. Narcotrafic, omniprésence policière pendant la journée, immigration clandestine vers les États-Unis, usines gigantesques, violences - souvent mortelles - envers les femmes : cette ville du Mexique peut apparaître comme une caricature de certains des traits les plus détestables de notre monde actuel...

ici avec l'aide de Troub's, Edmond Baudoin, toujours en mouvement, utilise son dessin si vivant, souvent si beau, pour essayer de comprendre, avec nous, ce qu'il y a derrière le regard des personnes dont il croque le portrait, ce qu'est leur rêve, ce qu'est réellement leur vie...

samedi 20 août 2011

Quai d'Orsay (tome 2), de Blain et Lanzac (2011)

Cet été, la lecture dans le Monde Magazine du tome 2 de Quai d'orsay confirme tout le bien que j'avais pensé de cette série lorsque j'en avais découvert le premier tome.

Blain est à mon avis, avec Blutch et Crécy, un des dessinateurs les plus talentueux de ces quelques personnalités francophones parfois regroupées sous l'appelation de 'nouvelle bande dessinée'. Cependant, malgré toute la virtuosité de ces trois auteurs, je n'ai jamais vraiment réussi à me passionner pour les scénarios qu'ils ont illustrés (exception faite du premier volume de Léon la came dans le cas de Nicolas de Crécy).

Grâce à l'aperçu des coulisses de notre ministère des affaires étrangères, à l'époque d'un ministre qui rappelle furieusement Dominique de Villepin, l'excellent dessin de Blain, tout en expressivité et mouvement, est pour une fois au service d'un texte passionnant. Les tribulations d'Arthur Vlaminck, jeune thésard, travaillant comme plume d'Alexandre Taillard de Worms, ministre des affaires étrangères, nous fait pénétrer dans l'intimité du Quai d'Orsay, du ministre et de son cabinet.

L'on se rend compte, une fois de plus, que les motivations des individus et les jeux de pouvoir sont toujours les mêmes, même lorsque l'on négocie la guerre ou la paix : ce deuxième album relate les différents épisodes des négociations entre la France et les États-Unis à propos d'une résolution devant être votée par l'ONU ; celle-ci concerne le Lousdem, pays très proche de l'Irak ; l'enjeu est donc le déclenchement de la seconde guerre du Golfe. Les vociférations et les disgressions littéraires du ministre, l'art de ses conseillers pour le ramener à des réalités plus terre-à-terre, les crocs-en-jambe que se font les différents conseillers entre eux, tout cela dépeint ce microcosme avec réalisme, subtilité et humour...

mercredi 15 juin 2011

Tu ne mourras pas, d’Edmond Baudoin et Bénédicte Heim (2011)

Tu ne mourras pas est un livre marquant par bien des aspects. Grande réussite sur le plan artistique, adaptation très réussie d'un texte littéraire en bande dessinée, c'est également un récit profondément dérangeant...

Comme il me le disait il y a quelques mois, Edmond Baudoin a peur de se répéter. Adapter des textes écrits par d’autres (que ce soit, parmi ses œuvres les plus récentes, Le Marchand d’éponges de Fred Vargas, Peau d’âne de Charles Perrault, Travesti de Mircea Cartarescu) lui permet de se renouveler, en traitant des sujets qui, tout en étant proches des thèmes qui lui tiennent à cœur, sont différents, ou sont évoqués différemment, de ceux qu’il aborde lorsqu’il écrit lui-même ses textes.

Avec Tu ne mourras pas vient s’ajouter un autre élément à ce désir de renouvellement : Baudoin peut aborder, sans s'exposer directement, un sujet qui l’intéresse, mais qui est particulièrement sensible, l’amour entre un adulte et un enfant et la sexualité des enfants. Il avait déjà évoqué ce thème très brièvement, dans un court récit publié dans Chronique de l’éphémère. Le sujet est abordé ici beaucoup plus frontalement.

C'est d'ailleurs ce qui fait de Tu ne mourras pas un livre éminemment dérangeant. Il parle en effet d'amours interdites, brisant un des tabous les plus forts de notre société : l'amour entre une jeune adulte et un garçon de neuf ans. Il est d'autant plus dérangeant qu'il est extrêmement réussi sur la plan narratif et artistique. On peut à la limite considérer cette histoire comme une métaphore, celle d'un amour pur et fou qui vient se briser contre les diktats d'une société sclérosée (mais je ne suis pas certain que cette lecture soit réellement fidèle à ce qu'ont imaginé les deux auteurs). Il s'agirait alors plus d'un conte que d'une histoire réaliste... Mais sans doute serait-ce un moyen facile d'évacuer la charge explosive contenue dans ce livre si beau et si perturbant...

Du point de vue des techniques de narration, Baudoin continue sa réflexion, amorcée notamment dans Les Quatre Fleuves, sur la façon d’adapter un roman en bande dessinée. Il s'affranchit complètement des codes utilisés habituellement pour les adaptations en bande dessinée d’œuvres littéraires et ne cherche pas à traduire en images l’intégralité du texte ; il recherche avant tout le meilleur équilibre entre texte et dessin. Dans Les Quatre Fleuves, Baudoin traitait ainsi les scènes de dialogues de façon originale : le texte était écrit par Baudoin avec des tirets de dialogue, les visages des personnages n’étaient redessinés qu’en cas de changement d’expression. Dans Tu ne mourras pas, il va plus loin. Des cases, voire des pages, entières contiennent essentiellement du texte ; celui-ci est dactylographié puis raturé, repris au pinceau par Baudoin. Le dessin vient soutenir, enrichir un texte pré-existant. Le dessin n’est pas forcément utile lorsque le texte de Bénédicte Heim se suffit pleinement à lui-même...

Traitant un sujet particulièrement délicat, Baudoin sait également faire preuve de retenue et évite tout voyeurisme. Le niveau de 'crudité' des scènes dépend d'ailleurs de l'état d'esprit des protagonistes : plus les relations sont décrites comme pures, moins elles sont traitées crûment.

Tout au long de l'album, Baudoin fait varier son dessin, du réalisme à une extrême schématisation, du dessin au trait à de lourds à-plats de noir en passant par des croquis au crayon, de pages muettes à des cases saturées de texte. Tout cela pour servir au mieux le récit, pour accroître la charge émotionnelle, la tension dramatique et l'identification aux personnages. Tout concourt à faire de la lecture de ce livre une expérience forte et déstabilisante.

jeudi 2 juin 2011

The Tree of life, de Terence Mallick (2011)

The Tree of life est-il le film qui méritait le mieux la Palme d'or ? est-il un des plus grands films de la décennie, comme certains l'espéraient avant sa sortie ? Je ne saurais dire. Ce que je peux affirmer en revanche, c'est qu'il s'agit, à mon avis, d'un excellent film. J'ai passé, en le voyant, un très bon moment (et, pour répondre d'emblée à certaines critiques, je ne me suis pas ennuyé un instant, j'ai même trouvé qu'il aurait pu durer un peu plus longtemps). En outre, il explore des chemins trop rarement exploré au cinéma.

C'est tout d'abord un film de toute beauté : les images sont magnifiques, la musique est très bien choisie et superbe. Le film tourne, notamment, autour du thème de la perte d'un être cher, un fils et un frère en l'occurence. À partir de cet événement tragique, à peine montré, il soulève de nombreuses questions tant relationnelles (les relations entre frères, entre le père et ses fils...), psychologiques (la force du souvenir), que métaphysiques (l'existence de Dieu, la Vie et la Grâce, le sens de la vie, etc.). Exposé comme ceci, cela peut sembler grandiloquent, pédant. Mais c'est fait de façon très subtile : le film n'impose rien, toutes les questions sont laissées ouvertes. C'est plutôt une porte grande ouverte sur la méditation et la rêverie.

Le film alterne les passages sur la naissance de l'univers et de la vie, la vie de Jack avec ses deux frères et ses parents (Brad Pitt jouant le rôle du père, Mr. O'Brien) dans les années 1950 et les rêveries de Jack adulte (Sean Penn) de nos jours. Ces trois types de séquences, chacun dans leur genre, sont très réussies : les passage sur la naissance de la vie (soutenus parfois par une voix off évoquant le sens de l'existence) sont très esthétiques ; la description de la vie familiale des O'Brien est finement analysée ; enfin Sean Penn crève l'écran lorsqu'il rêve au milieu des gratte-ciels.

Comme je le disais en introduction, ce film parcourt des chemins trop rarement fréquentés par le cinéma. Je considère depuis longtemps qu'il est dommage de construire tous les films d'abord et avant sur un scénario clair. Par l'alliance entre l'image et le son, le cinéma offre des possibilités esthétiques, émotionnelles et poétiques trop rarement exploitées. On observe ainsi une dichotomie entre des films de cinéma avec une 'histoire' claire d'une part, et des vidéo considérées comme des 'oeuvres d'art' produites par des artistes contemporains et exposées dans les galeries et les musées d'autre part. N'est-il pas possible de créer un continuum entre ces deux formes d'expression et d'introduire dans les films de cinéma des passages qui échappent à la linéarité d'un scénario bien balisé ? The Tree of life explore ainsi des voies métaphysiques et poétiques bien trop rarement vues au cinéma.

En lisant quelques critiques ce ce film, dans Le Monde, Télérama ou sur Internet, j'ai été frappé par les avis extrêmement réducteurs portés sur ce film. Alors que Terence Mallick nous offre une oeuvre ouverte, posant des questions mais sans imposer aucune réponse, les critiques du film ont cru bon d'apporter des interprétations définitives et particulièrement réductrices. Ainsi, au début du film, la voix off oppose la "vie" et la "grâce". Le critique du Monde s'empresse alors d'assimiler le père à la "grâce" et la mère à la "vie", nous imposant alors une vision réductice, voire un contre-sens complet. De même le critique de Télérama assimile les images finales du film à une vision de l'au-delà. Ne peuvent-elles pas plutôt représenter un rêve de Jack adulte ? Je pourrais multiplier de tels exemples à l'envi. Comme si tous ces critiques avisés, professionnels ou amateurs, ne supportaient pas la riche polysémie de ce beau film et cherchaient à en réduire au maximum l'infinité de sens possibles, au prix d'interprétations personnelles et limitées...

Un superbe film, à voir et revoir, à contempler et méditer...

lundi 23 mai 2011

Mambo, de Claire Braud (2011)

Je n'avais jamais entendu parler de Claire Braud avant de lire Mambo, paru récemment à L'Association. Et ce livre consitua une très agréable découverte.

Certes, j'ai un peu de mal à apprécier son dessin ; mais cela ne m'a nullement empêché de passer un excellent moment à la lecture de ce récit plus qu'atypique. Il serait vain de vouloir résumer cette histoire abracadabrantesque. On y parle d'amour et de sang, d'un homme nu à cheval, d'un film censément publicitaire, de poursuite en bus et de bien d'autres choses encore. Balloté sans cesse de Charybde en Scylla, le lecteur croisera des personnages picaresques et des animaux extraordinaires, découvrira des situations rocambolesques...

Avec ce récit, Claire Braud fait preuve d'une imagination débordante et réjouissante et de cet album souffle un grand vent neuf et décoiffant. Neuf, ce récit l'est doublement : premièrement par l'inventivité des rebondissements et, deuxièmement, par le fait que ces rebondissements font appel à un imaginaire tout à fait féminin, ce qui est encore trop rare dans le monde si masculin de la bande dessinée. Il existe déjà de nombreux récits oniriques pensés par des hommes, des Philémon de Fred au Vitesse Moderne de Blutch, mais tout ici, de la fantaisie à l'érotisme, se démarque des œuvres masculines précitées par bien des aspects. Bref, un grand bol d'air frais...

mercredi 4 mai 2011

La Bande Dessinée et son Double, de Jean-Christophe Menu (2011)

Si, dans une thèse, vous espérez trouver un travail scientifique particulièrement objectif, passez votre chemin ; la thèse de Jean-Christophe Menu, intitulée La Bande Dessinée et son Double et récemment publiée par L'Association, n'est rien de tout cela. Elle n'en est pas moins passionnante.

Pendant une majeure partie de l'ouvrage, Jean-Christophe Menu ne parle en fait presque de lui et de sa pratique de la bande dessinée, sous quatre aspects au moins. Il évoque ainsi son expérience de lecteur, d'auteur, de critique et d'éditeur. Il met en valeur la façon dont il a toujours cherché à enrichir le médium et à en élargir le champ des possibles : en tant que critique, en vitupérant contre tous ceux qui, à son avis, appauvrissent le médium en l'emprisonnant dans des cadres arbitraires et trop stricts (comme le 48CC, ou album de 48 planches, cartonné, en couleurs) ; en tant qu'éditeur, en publiant des livres atypiques qui ne trouvaient pas leur place ailleurs et en créant des maquettes qui se voulaient plus proches de celles des livres traditionnels que de celles habituellement réservées à la 'BD' ; en tant qu'auteur enfin, en réalisant des bandes dessinées qui exploraient sans cesse de nouveaux horizons, le récit traditionnel, l'autobiographie, la fiction en monde clos (le Mont Vérité et le monde de la Mune), l'hétérotopie' (récit dans lequel se déroulent en parallèle plusieurs fils narratifs différents), retour actuel à l'autobiographie, mais de façon indirecte (avec la série des Lock Groove Comics), etc. Jean-Christophe Menu n'est pas un auteur très prolifique ; il a tendance à se lasser d'une forme dont il a l'impression d'avoir fait, au moins partiellement, le tour ; chacun de ses récits peut alors apparaître comme la nouvelle étape d'une démarche de recherche, un nouveau jalon visant à repousser les limites de la bande dessinée. C'est, à mon sens, l'apport majeur de ce riche ouvrage ; de nombreuses planches, certaines plutôt rares, de l'auteur viennent illustrer fort à propos son argumentation. J'ai ainsi découvert plusieurs récits complets de lui que je ne connaissais pas et que j'ai beaucoup apprécié...

La suite de l'ouvrage, dans laquelle Jean-Christophe Menu s'interroge sur les limites du médium, pour mieux les repousser, m'a moins passionné. Le choix d'exemples instructifs mais disparates et isolés (un bas-relief antique égyptien, un 'livre' du Moyen-Age, une suite de peinture provenant de l'Allemagne de la première moitié du XXe siècle) et le refus par Jean-Christophe Menu de toute systématisation permettent d'entrouvrir des pistes intéressantes mais m'ont un peu laissé sur ma faim.

L'ouvrage dédié à la bande dessinée le plus intéressant que j'ai lu depuis longtemps...

mercredi 27 avril 2011

Mezek, de Yann et André Juillard (2011)

J'avais arrêté de m'intéresser au travail de Yann au début des années 1990. Il avait pourtant été l'un des plus brillants scénaristes des années 1980. Avec son compère Conrad, il avait renouvelé l'humour du très classique magazine Spirou, en introduisant dans les Hauts de page et les Innommables une bonne dose d'irrévérence et de mauvais esprit. Versant réalisme, il avait offert à quelques dessinateurs, notamment à Mitchez avec le premier tome de Tako et à Bernard Yslaire avec les deux premiers volets de Sambre des scénarios sombres et complexes, aux personnages torturés, qui apportaient un sang résolument neuf par rapport à la majeure partie de la production de l'époque. La Comète de Carthage, avec Yves Chaland au dessin, était une relecture subtile et complexe de la bande dessinée franco-belge traditionnelle.

Les albums suivants furent loin d'être aussi convaincants. Certaines de ses innovations (provocation, références nombreuses) tournaient au procédé. Sa reprise du Marsupilami était très premier degré. Ses nouvelles séries, comme Pin Up, tiraient sur le filon érotico-soft-nostalgique pour plaire au plus grand nombre.

J'ai donc été très agréablement surpris par Mezek. Yann nous livre un solide récit classique. Rien ne manque : une intrigue mêlant héroïsme viril, belles mécaniques, intrigues amoureuses et lourds secrets, avec en toile de fond un cadre historique passionnant et très documenté, à savoir la naissance de l'État d'Israël et la vie d'une escadrille de l'armée régulière israélienne, mêlant soldats autochtones et mercenaires internationaux. J'y ai découvert de nombreux éléments que je connaissais pas bien : le blocus sur les armes imposés au jeune État par la communauté internationale ou les luttes fratricides entre plusieurs factions juives, notamment.

Cette intrigue habile est en plus très bien servie par le trait classique toujours aussi élégant d'André Juillard. Bien sûr les défauts de celui-ci sont toujours les mêmes, notamment le manque de variété de ses visages anguleux, mais cela reste secondaire et sa ligne claire est toujours aussi esthétique. On retrouve surtout son goût de l'anatomie et du mouvement, son art de la couleur et de la lumière.

Un album très classique particulièrement réussi.