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lundi 10 avril 2023

Tropikal Mambo, de Carlos Nine (2016)

Carlos Nine était un auteur de bande dessinée relativement rare et assez méconnu. Auteur argentin, né en 1944 et mort en 2016, il était surtout connu dans son pays comme illustrateur. En parallèle de sa carrière d'illustrateur, il a publié une douzaine d'albums de bande dessinée. L'un de ses albums, Le Canard qui aimait les poules a reçu le Fauve d'Or au festival d'Angoulême en 2001 et il a publié en 2004 un tome de la série Donjon, Crève Cœur, sur un scénario de Lewis Trondheim et Joann Sfar. Mais ce ne fut pas suffisant pour lui apporter une notoriété au-delà d'un petit cercle d'initiés. Heureusement les éditions Les Rêveurs publient en France ses différents ouvrages avec beaucoup de soin. Merci à elles !

Tropikal Mambo, publié en version originale un an avant sa mort, est, à ma connaissance, son dernier album de bande dessinée terminé de son vivant. Il s'agissait de sa première création originale en bande dessinée depuis Siboney en 2007 (je vous ai bien dit qu'il s'agissait d'un auteur rare...). Et il conclut son œuvre en beauté. Non seulement, il synthétise et rassemble magnifiquement les traits les plus caractéristiques de son travail, mais c'est également un chef-d’œuvre de plein droit.

L'album est constitué d'histoires courtes mettant en scène le même personnage de détective privé. Ces différents récits se déroulent à Panama et sont reliés entre eux de façon relativement lâche. Carlos Nine a toujours aimé ces pastiches de roman noir, avec détective privé un peu louche, femmes fatales, belles voitures, juges corrompus, danseuses de charme officiant dans des bars interlopes, ambiances enfumées et morts suspectes. Ici, il s'en donne à cœur joie, reprend ces poncifs du roman noir et les étire à l'extrême. Le protagoniste passe de drame familial en meurtre passionnel, empochant un salaire ici et un baiser là. Le récit se joue des codes : le personnage principal interpelle le dessinateur et le lecteur (souvent for impoliment) et finit par s'en prendre violemment à l'auteur.

Graphiquement, Carlos Nine réussit également à rassembler un merveilleux collage de différents moyens d'expression graphiques : superbes dessins en couleurs directes, illustrations au crayon, photographies de sculptures surréalistes... On ne s'ennuie pas. D'autant plus qu'on retrouve l'outrance visuelle propre à l'auteur : les paysages évoluent sans cesse et n'ont en commun que leur aspect délirant, les femmes fatales ont des proportions démesurées, les grosses voitures ont la hauteur d'immeubles de plusieurs étages alors que le véhicule du détective ressemble à une boîte à chaussures... Je ne trouve guère d'équivalent à ces délires graphiques envahissant tout (à part bien sûr dans Krazy Kat de George Herriman, édité en français soit dit en passant, par la même maison d'édition...).

Tropikal Mambo nous offre donc, comme d'autres livres de Carlos Nine, mais sans doute de façon exacerbé, un festival de trouvailles graphiques toujours renouvelées, d'une grande beauté et d'une fantastique imagination, le tout pour illustrer des récits délirants et fort réjouissants. À lire et à relire sans modération.

lundi 9 mai 2011

Ma bédéthèque idéale (7) : Séance de rattrapage

J'ai dressé la liste, dans six messages, de ma « bédéthèque idéale ». Bien entendu, une liste comme celle-ci n'est jamais tout à fait close. J'en ai exclu certains titres après beaucoup d'hésitation. D'autres sont absents tout simplement parce que je ne les connais pas suffisamment ou que je les ai lus il y a trop longtemps pour en conserver une idée précise. Voici aujourd'hui une liste de ces titres laissés pour compte.

Je n'ai pas cité les œuvres de Mattt Konture (depuis 1983, France). Ce disciple français de Crumb nous livre depuis des années une œuvre, majoritairement autobiographique, forte et originale. Essentiellement constituée de courts fragments, en grande partie improvisée, elle nous fait découvrir les angoisses, les déprimes et, plus rarement, les joies de Mattt Konture et de ses multiples avatars, d'Ivan Morve le mort-vivant à Galopu en passant par Mistor Vrö.

J'ai omis également les œuvres de Nikita Mandryka (notamment Le Concombre masqué, depuis 1975, France) et de Claire Brétécher (notamment Les Frustrés, 1975-1980, France) car je les connais assez mal. Je sais cependant que ces deux cofondateurs (avec Marcel Gotlib) de l'Écho des savanes sont des auteurs originaux à la forte personnalité et qu'ils ont tous deux, chacun dans leur style, apporté un souffle résolument nouveau à la bande dessinée francophone, Mandryka avec son humour nonsensique et son tropisme pour la psychanalyse, Brétécher avec ses tranches de vue si bien vues.

Parmi les auteurs pour lesquels j'ai beaucoup de respect mais que je connais mal, je pourrais également citer Reiser ou Gébé.

J'ai cité relativement peu d'auteurs parfois regroupé sous l'appellation de "nouvelle bande dessinée". Si j'avais dressé une liste similaire il y a une dizaine d'années, j'y aurais très probablement inclus La Fille du professeur, de Joann Sfar et Emmanuel Guibert (1997, France), Approximate Continuum Comix, collecté sous le titre d'Approximativement, de Lewis Trondheim (1993-1994, France), ou Léon la came, de Sylvain Chomet et Nicolas de Crécy (1995, France). Avec le recul, ces albums, bien qu'excellents, ne me semblent pas avoir l'importance que je leur accordais à l'époque. En outre, à part les très imaginatifs Lewis Trondheim et Joann Sfar, un certain nombre d'auteurs rassemblés sous cette appellation sont d'excellents dessinateurs mais, à mon sens, n'ont pas grand chose à raconter.

Ordinary Heroes, une aventure des Gen 13, d'Adam Hughes (1996, États-Unis). Je ne sais pas si Adam Hughes a publié d'autres récits en tant qu'auteur complet. En tout cas, il nous fournit ici avec ce double comics une histoire au scénario habile et avec un retournement final bienvenu. Et, surtout, il y a son dessin : fondé sur de bonnes connaissances anatomiques, variant du réalisme quasi-photographique à certains dessins plus 'cartoon', à l'encrage habile donnant du volume aux personnages, c'est un des styles qui ont eu le plus d’influence depuis le milieu des années 1990. Les imitateurs sont nombreux : John Cassaday (Planetary), Bryan Hitch (The Authority), David Mack, etc. Depuis ce récit, Adam Hughes a encore dessiné un ou deux récits et se consacre en fait essentiellement aux dessin de couvertures...

The Life and Times of Scrooge Mc Duck, de Ken Don Rosa (1994, États-Unis). Ken Don Rosa reprend les choses là ou Carl Barks les avait laissé. Il reprend tous les indices parsemés par celui-ci dans ses récits et comble le récit pour nous offrir la jeunesse de Picsou. Par la même occasion, il nous fait parcourir le monde et plus d'un siècle, au gré des aventures truculentes et hautement réjouissantes du canard le plus riche du monde...

Je connais très mal Gasoline Alley, de Frank King (1921-1969, États-Unis), et les bandes dessinées de Jules Feiffer (depuis 1949, États-Unis). Ces œuvres sont souvent citées comme de grands chefs-d’œuvre. Elles sont en cours de réédition aux États-Unis. Je vous en reparlerai peut-être quand j'en aurai lu davantage...

J'ai également hésité à inclure dans ma liste Le Chat du rabbin de Joann Sfar (2002-2006, France), L'Homme qui marche, de Jiro Taniguchi (1990-1991, Japon), Lone Wolf and Cub, de Kazuo Koike et Goseki Kojima (1970-1976, Japon), Demi-tour de Benoît Peeters, Frédéric Boilet et Emmanuel Guibert ( 1997, Belgique-France), Georges et Louis romancier, de Daniel Goossens (depuis 1993, France), Les Cités Obscures, de Benoît Peeters et François Schuiten (depuis 1983, Belgique)...

Avant de conclure (provisoirement ?) sur ce sujet, je souhaite citer deux listes de « bédéthèque idéale » auxquelles j'aime bien me référer : Les 100 comics essentiels du Comics Journal et les « 100 œuvres remarquables de la littérature dessinée parues entre 1732 et 1999 » d'Harry Morgan. La première ne cite que des auteurs anglo-saxons. La seconde est très intéressante pour sa large amplitude chronologique ; elle affiche une préférence marquée pour les œuvres de type feuilletonnesque (on peut ainsi noter que, de Lewis Trondheim, elle cite Les carottes de Patagonie, pastiche de l'héroïc fantasy, très à la mode à la date de publication de ce pavé, plutôt que, par exemple, Approximativement ; et l’œuvre citée de Jacques Tardi est Adèle Blanc Sec, pastiche des romans feuilleton du début du XXe siècle, plutôt que des œuvres plus ambitieuses telles que C'était la guerre des tranchées).

dimanche 17 avril 2011

Divergences chez les fondateurs de l'Association

Je suis d'assez loin les péripéties qui secouent actuellement L'Association, connaissant mal tous les tenants et aboutissants de ces affaires, ignorant notamment presque tout des griefs personnels qui semblent jouer un grand rôle dans ces tristes mésaventures.

J'ai néanmoins noté que la récente assemblée générale de L'Association avait apparemment débouché sur une des moins mauvaises solutions possibles : la désignation, par un vote de cette assemblée générale, des 7 membres fondateurs de L'Association pour trouver une solution au micmac actuel (si j'ai bien compris...).

Cette idyllique solution de retour aux origines (la réunion des 7 fondateurs, qui ont pour la plupart quitté le navire, soit depuis près de 20 ans, dans le cas de Mokeït, soit depuis le milieu des années 2000, dans le cas de David B, Lewis Trondheim, Stanislas et Killofer), me semble malheureusement trompeuse. La situation a en effet énormément changé en 20 ans pour ces différents auteurs (Jean-Christophe Menu et Mattt Konture étant les deux autres fondateurs).

Il y a 20 ans, les 7 fondateurs de l'Association partageaient une communauté d'intérêt : tous, ils voulaient publier des bandes dessinées qui n'intéressaient pas les éditeurs de l'époque ; tous, ils avaient besoin, pour publier les œuvres qu'ils souhaitaient, d'une nouvelle structure d'édition. Ce fut L'Association.

20 ans après, tout a changé. Les éditeurs 'mainstream' se sont rendus compte du potentiel commercial de certains auteurs publiés chez L'Association. Ils ont attiré ces auteurs chez eux, créé des collections pour les accueillir (la plus célèbre étant Poisson pilote chez Dargaud), voire ont même offert à ces auteurs de diriger leur propre collection (Shampoing chez Delcourt pour Trondheim, Bayou chez Gallimard pour Sfar, ce dernier n'étant pas co-fondateur de L'Association mais ayant été un auteur phare de cette structure).

Bref, les co-fondateurs ayant quitté L'Association n'ont plus véritablement besoin de cette structure. Leur volonté d'en reprendre le contrôle peut être dû à un effet madeleine (leur rappelant leurs jeunes années, glorieuses et combatives), à un réflexe de réappropriation (pour empêcher Menu de conduire ce qu'ils considèrent encore comme leur 'bébé' sur des voies qu'ils n'approuvent pas) ou au désir d'entretenir une danseuse (s'offrir le luxe de pouvoir publier à L'Association des ouvrages inacceptables par un autre éditeur).

En revanche, Jean-Christophe Menu et Mattt Konture ont, à mon sens, encore besoin, au sens strict, de L'Association. D'une part parce que leurs œuvres à tous deux me semblent difficilement acceptables par un éditeur mainstream. D'autre part parce qu'elle permet à Menu d'éditer des ouvrages majeurs impubliables ailleurs, ou au moins impubliables dans les mêmes conditions. Je pense notamment aux trois volumes de L'Éprouvette, à Faire semblant, c'est mentir de Dominique Goblet (ce livre aurait peut-être été accepté par un éditeur plus classique, mais je ne pense pas qu'il aurait alors été imprimé avec un tel soin) ou à L de Benoît Jacques.

En d'autres termes, les objectifs que les différents co-fondateurs peuvent maintenant fixer à L'Association ne sont plus forcément convergents, leurs attentes vis-à-vis de cette structure ne sont plus les mêmes. Cela rendra forcément délicate la poursuite de cette belle aventure.

Les éditeurs alternatifs restent, malheureusement, de frêles esquifs. Faire naviguer ce type d'embarcations lorsque tous les membres de l'équipage veulent aller dans la même direction, c'est difficile ; lorsque les membres ont des objectifs divergents, le risque de tangage, au mieux, voire de naufrage, au pire, devient très grand.

Il ne reste qu'à espérer que L'Association saura surmonter ce gros temps et naviguera encore longtemps pour notre plus grand plaisir...

mardi 29 mars 2011

Ma bédéthèque idéale (5) : Années 1990

Années 1990.

Cages de Dave McKean (1990-1996, États-Unis).
Après des années à dessiner dans un style photographique, hyper-réaliste et assez vain, Dave McKean laisse enfin éclater tout son talent. Il parvient dans cette chronique de la vie d'un immeuble à laisser de côté sa virtuosité et nous livre un récit plein d'émotion.

La Vache de Stephen Desberg et Johan de Moor (1992-1999, Belgique).
Une des grandes réussites de la fin du magazine À Suivre. Loin de ses séries réalistes habituelles, Stephen Desberg livre des récits très drôles, avec une critique habile de nos sociétés contemporaines (notamment dans leurs relations avec les anciennes colonies africaines). Johan de Moor illustre le tout avec son dessin plein d'humour et d'une folle inventivité. Une bande dessinée d'humour très imaginative.

Acme Novelty Library de Chris Ware (depuis 1993, États-Unis).
Tout fait œuvre dans un livre de Chris Ware, des publicités au courrier des lecteurs, du format de l'ouvrage à la mise en case. Cet auteur hors du commun met son immense talent de composition des cases et des pages au service de récits souvent déprimants mais extrêmement riches. Son dernier ouvrage Lint, continue à creuser son sillon tout en apportant encore son lot de nouveauté et de surprise.

Journal d'un album de Dupuy et Berbérian (1994, France).
Le récit de l'écriture d'un volume de la série Monsieur Jean. Dans cet ouvrage autobiographie, Dupuy et Berbérian nous livrent un récit plus profond que dans leurs séries de fiction et nous offrent une œuvre phare de l'autobiographie francophone en bande dessinée. Le tout avec un dessin d'une grande élégance.

Dropsie Avenue de Will Eisner (1995, États-Unis).
Plus de 40 ans après le grandes heures du Spirit, une vingtaine après être revenu à la bande dessinée, en pionnier du 'roman graphique', Will Eisner nous livre le chef-d'œuvre de sa deuxième carrière. Dans ce récit relatant 100 ans de la vie d'un quartier, Will Eisner met tout son humanisme et tout son talent de raconteur d'histoires.

Livret de phamille de Jean-Christophe Menu (1995, France).
Une des œuvres phares de l'autobiographie en bande dessinée. Jean-Christophe Menu, également éditeur majeur et théoricien passionnant et polémique, nous livre plusieurs courts récits, dans lesquels il met en scène de multiples 'moi' dans des aventures familiales.

Journal de Fabrice Neaud (depuis 1996, France).
Fabrice Neaud digère les œuvres qu'il apprécie, d'Edmond Baudoin à Marcel Proust, de Cages à Akira, pour nous offrir une autobiographie sans équivalent, à la fois par la pertinence et la profondeur du propos, la richesse des thèmes abordés et l'impressionnante innovation formelle. On attend le volume 5 depuis presque 10 ans...

L'Ascension du Haut-Mal de David B (1996-2003, France).
Le récit poignant d'une famille confrontée à l'épilepsie (le Haut Mal) d'un des enfants. Le narrateur se réfugie dans le dessin et l'imaginaire. Le dessin très personnel de David B (avec un noir et blanc très contrasté et quasiment sans profondeur) rend parfaitement les angoisses de ce petit monde.

Conte Démoniaque d'Aristophane (1996, France).
Le récit d'une guerre entre démons dans les enfers. Un scénario à l'ambition démesurée (comment traiter un tel sujet dans les années 2000 sans tomber dans la parodie ou le grand-guignol) et un dessin très 'organique' parfaitement en phase avec le récit.

Ping Pong de Taiyō Matsumoto (1996-1997, Japon).
Taiyō Matsumoto est un dessinateur exceptionnel, au style d'une folle expressivité mais ses scénarios ne sont pas toujours à la hauteur. Ping Pong est une excellente introduction à son œuvre.

L'Autoroute du soleil de Baru (1996, France-Japon).
Le chef-d'œuvre de Baru, Grand prix à Angoulême en 2010, est le fruit de la commande d'un éditeur japonais. Baru traite dans cet album de thèmes peu fréquents en bande dessinée, le sort des classes populaires dans les régions qui se désindustrialisent, l'immigration, la montée de l'extrême droite. Le tout avec un dessin très personnel, fondé sur le mouvement et l'expressivité des personnages, et une mise en scène très cinématographique.

Universal War 1 de Denis Bajram (1998-2006, France).
Un récit de science fiction au propos très ambitieux. La richesse du récit ne se dévoile que progressivement, au cours des différents volumes (la sage en compte 6). Le dénouement ne déçoit pas (ce qui est malheureusement trop rarement le cas dans les histoires de ce type) et donne surtout envie de reprendre la lecture de l'ensemble de ces albums...

Donjon de Joann Sfar, Lewis Trondheim et al. (depuis 1998, France).
Sfar et Trondheim, tous deux d'une grande inventivité, réinventent le feuilleton populaire, passant de la comédie à la tragédie et faisant travailler sur la série de nombreux dessinateurs, pour la plupart très talentueux.

mercredi 1 décembre 2010

Critique de la critique

LivresHebdo a récemment publié une étude sur les grands « prescripteurs », établie après consultation de plus de 400 points de vente. Il en ressort notamment la perte d'influence des grands médias dans le domaine de la prescription d'achat d'œuvres culturelles. J'ai découvert cette étude en lisant le blog de Pierre Assouline, qui semble s'inquiéter de ces résultats (si j'étais mauvaise langue à l'encontre de cet ancien responsable du magazine Lire, je parlerais de réflexe corporatiste).

Mais cette perte d'influence des médias institutionnels (presse écrite, télévision, radio) au profit d'Internet (blog, sites de vente en ligne, forums, etc.) est-elle vraiment grave ? Est-elle même dommageable ?

J'ai découvert Edmond Baudoin en lisant un forum Internet sur la bande dessinée ; Fabrice Neaud en prenant son premier livre par hasard dans une bibliothèque ; Aristophane et Renaud Camus en lisant Fabrice Neaud ; je me suis replongé avec attention dans les romans d'Alain Robbe-Grillet et de Nathalie Sarraute grâce à Renaud Camus ; j'ai découvert Hermann Broch en écoutant Alain Finkielkraut et René Girard en écoutant Jean-Pierre Dupuy.

Ai-je découvert des œuvres qui comptent autant à mes yeux en lisant des critiques dans la presse papier ? La réponse est claire : non. Et ce n'est pas faute de lire régulièrement les grands journaux et magazines français, généralistes ou culturels. De toute façon, la probabilité de découvrir Renaud Camus, Edmond Baudoin, Aristophane ou Lucas Méthé, en lisant les critiques de presse est infime, voire nul. À propos de Renaud Camus, l'ostracisme de la critique est quasiment unanime ; et lorsque, par exception, un de ses ouvrages récents est chroniqué, il s'agit le plus souvent d'une de ses œuvres mineures, essai politique ou récit de voyage. Quel critique a vanté dans ses lignes Du Sens, L'Inauguration de la salle des vents ou L'Amour l'automne, trois chefs-d'œuvre ne connaissant guère d'équivalent dans la littérature francophone contemporaine ? Edmond Baudoin publie, comme Renaud Camus, plusieurs livres par an ; mais, comme dans le cas de Renaud Camus également, ce n'est pas suffisant pour qu'il attire l'attention de la critique, bien qu'il soit considéré comme une référence par toute une génération d'auteurs plus jeunes, qui, eux, ont les faveurs des journalistes. Un exemple récent à ce sujet : Télérama (qui est pourtant un des magazines les plus éclairés en termes de bande dessinée) a récemment publié un article sur les bandes dessinées adaptées de romans ; Edmond Baudoin a publié dans les années 2000 deux adaptations de Fred Vargas, dont une à la rentrée 2010 (Les Quatre Fleuves et Le Marchand d'éponges), une de Charles Perrault (Peau d'Âne), une de Mircea Cartarescu (Travesti). Dans chacun des ses livres, sa façon d'adapter se pliait complètement à l'œuvre originale ; Les Quatre Fleuves est sans doute une des adaptations les plus réussies et les plus innovantes d'un roman policier depuis de nombreuses années. Eh bien Télérama a cité bien des adaptations d'auteurs divers, talentueux pour certains (Baru ou Tardi), moins pour d'autres, mais pas un mot sur Baudoin. De même quelle a été la couverture médiatique d'œuvres, certes atypique, mais ô combien riches, telles que L'Apprenti, de Lucas Méthé, ou Faire semblant c'est mentir, de Dominique Goblet ? Pour le premier, je me souviens de deux ou trois articles dans la presse écrite...

Bien sût, quelques magazines, écrits par des passionnés, souvent éphémères, font parfois exception. On peut citer Les Cahiers du cinéma des futurs cinéastes de la Nouvelle Vague pour le cinéma, L'Indispensable, Les Cahiers de la bande dessinée, au moins à certaines époques, ou The Comics Journal pour la bande dessinée, Muziq pour la musique : j'ai ainsi découvert Cages, de Dave MacKean et Amer Béton, de Taiyou Matsumoto grâce à L'Indispensable, Love & Rockets des frères Hernandez grâce au Comics Journal, David Sylvian ou Joe Henry dans les pages de Muziq. Mais toutes ces publications sont malheureusement bien atypiques.

Je ne pense pas que ces défaillances de la critique relèvent du hasard, de l'exception ou d'un défaut passager de nos critiques actuels. À mon sens, ces insuffisances sont intrinsèquement liées à la vision traditionnelle du journaliste critique. Pour expliquer ceci, voyons quel est son rôle principal : rendre compte de l'actualité du média qu'il suit. Chaque semaine, chaque mois, les pages spécialisées d'un hebdomadaire, d'un mensuel rendent compte de ce qui est sorti depuis la dernière livraison du journal ou magazine.

Cela a forcément les conséquences suivantes :

  • Le critique se concentre sur l'actualité, quel que soit l'intérêt de celle-ci ; en gros que soient publiés six chefs-d'œuvre le même mois ou trois en cinq ans, il disposera peu ou prou du même nombre de pages par semaine. En outre, un auteur exigeant qui publie peu sera forcément défavorisé par rapport à un auteur moyennement talentueux qui publie son roman annuel lors de toutes les rentrées littéraires...

  • Le critique doit rendre compte compte d'une part importante de la production. Il doit donc lire un grand nombre des centaines de romans publiés lors de la rentrée littéraire, des milliers de bandes dessinées sorties chaque années, voir la dizaine de films arrivant chaque semaine sur les écrans. Peut-il ainsi consacrer suffisamment de temps pour apprécier des œuvres exigeantes qui nécessiteraient une attention particulière, plus soutenue ? En outre, à force de lire, voir ou écouter plusieurs centaines d'œuvres nouvelles par an, peut-il juger autrement qu'en relatif ? Il appréciera non plus l'œuvre rare vraiment originale, mais celle qui est légèrement meilleure que le reste de la production. Il aimera le roman qui ressemble aux autres, mais en un peu mieux, le film qui a quelques qualités le distinguant un peu du reste de la production, mais pas trop pour ne pas bouleverser les repères esthétiques. Et, malheureusement, l'œuvre vraiment différente, le roman génial ou le disque extraordinaire verront leurs singularités, ce qui les distingue du commun de la production, traitées comme autant de défauts.

Que résulte-t-il de cet état de fait ? Une concentration excessive sur l'actualité, un manque de recul par rapport au gros de la production et la mise en avant du meilleur du « mainstream » au détriment des œuvres vraiment à part, l'éloge des auteurs talentueux au détriment des auteurs géniaux. J'appellerais cela le syndrome des « Pompiers contre les Impressionnistes ». On cite en effet souvent la fin du XIXème comme une période où les critiques ne juraient que par les peintres académiques du « Salon », parfois qualifiés de peintres « pompiers », alors qu'à la même époque naissait l'impressionnisme, dans un dédain quasi général de la critique. Plus d'un siècle après, alors que Monet triomphe au Grand Palais et que les œuvres de Van Gogh sont présentes partout, des calendriers des postes aux tasses à thé, il est facile de se gausser de ces critiques à courte vue. Mais ne nous leurrons pas : la situation est aujourd'hui la même. De nos jours encore, les Pompiers contemporains tiennent le haut du pavé alors que les Impressionnistes d'aujourd'hui œuvrent dans l'ombre.

Quelle que soit l'époque, la critique privilégie le sommet du mainstream au détriment des auteurs géniaux, Meissonier et Cabanel au détriment de Manet et Monet, Joann Sfar et Christophe Blain au détriment d'Edmond Baudoin et de Fabrice Neaud, Amélie Nothomb et Jean d'Ormesson au détriment de Renaud Camus, Bernard-Henri Lévy et Michel Serres au détriment de René Girard.

Non que les premiers de cette liste n'aient aucun talent. Très loin de moi cette idée ; Meissonier et Cabanel, Joann Sfar et Christophe Blain, Amélie Nothomb et Jean d'Ormesson, Bernard-Henri Lévy et Michel Serres ont du talent. Ils sont peut-être même parmi les meilleurs représentants de leur génération d'auteurs. Mais ils restent dans le peloton, pour passer à une métaphore sportive ; ce sont les meilleurs des auteurs qui ne dérangent pas, les plus doués des artistes qui tracent leur chemin sans trop s'écarter des sentiers défrichés par leurs aînés. Ils n'ont ni le génie ni les capacités d'innovation de Manet ou Monet, Edmond Baudoin ou Fabrice Neaud, Renaud Camus, René Girard...

Alors, comment découvrir les œuvres vraiment marquantes d'hier ou aujourd'hui ? On peut, comme je le suggérais en introduction, s'appuyer sur les avis de personnes qui s'expriment lorsqu'elles ont vraiment une œuvre à défendre, un coup de cœur à partager. Il peut s'agir d'un romancier évoquant les chefs-d'œuvre littéraires qui l'ont marqué, d'un blogueur passionné qui vient de dénicher une nouvelle perle, d'internautes partageant leurs dernières découvertes sur un forum. Bien entendu, cela réclame préalablement d'effectuer un tri, de repérer les cercles, virtuels ou réels, de bon conseil. Mais cela en vaut la peine...

lundi 15 novembre 2010

Donjon, de Joann Sfar et Lewis Trondheim (1998-...)

Depuis le début des années 1980 (et, notamment, La Quête de l'oiseau du temps), les séries d'héroïc fantasy se sont multipliées dans la bande dessinée francophone.

En 1998, alors que cette vague semblait se perdre dans quelques poncifs éculés, de trolls sanglants et guerrières délurées, une série créée par deux jeunes auteurs venant du monde de la scène dite 'indépendante' a commencé à faire sensation en piochant allégrement dans tous ces poncifs, mais en renouvelant radicalement le genre. Qu’est-ce qui fait de Donjon, puisqu'il s'agit de cela, une série fondamentalement plus riche que la quasi-totalité des autres séries d’heroïc fantasy qui ont fleuri depuis une vingtaine d’années ?

  1. La première force de Donjon est évidente, utilisée constamment dans les bonnes séries télévisées ou dans les comics américains (mais trop souvent négligée dans la bande dessinée d’heroïc fantasy ou de science-fiction francophone, qui a multiplié les cycles interminables), il s’agit de la double temporalité du récit : une temporalité courte, qui permet à chaque album d’être lu comme un récit indépendant, une temporalité longue qui permet au récit d’être continu sur l’ensemble des albums (même si la temporalité s’estompe actuellement dans la série Crépuscule, voire dans la série Zénith depuis le numéro 5 : les différents albums sont de moins en moins indépendants les uns des autres).

  2. Le mélange des genres est roi : On trouve de tout dans Donjon, en fonction des albums et souvent au sein des mêmes albums, beaucoup d’humour (allant du relativement subtil au très potache), de l’aventure, de l’amour, du sexe (traité à la Joann Sfar, c’est-à-dire sans racolage et sans occulter les questions pratiques et existentielles qu’il pose), du tragique, etc.

  3. De nombreux fils narratifs sont mêlés, créant du suspens à de très nombreux niveaux : on suit tout d’abord les transformations du Donjon (de sa construction dans Potron-Minet à sa fin dans Crépuscule, en passant par son apogée dans Zénith) ; on se captive également pour les aventures des principaux personnages (Hyacinthe, Marvin, Herbert, Marvin le Rouge, etc.), les tribulations des objets du Destin, les aventures de certains porteurs de l’Épée du Destin, celles des automates, etc. Tous ces fils narratifs entrelacés tout au long des albums et des époques multiplient les niveaux de suspense et les intrigues.

  4. Les différentes époques sont traitées en parallèle : Il aurait été possible (c’est d’ailleurs l’idée la plus naturelle, la plus logique) de commencer l’histoire à l’époque de Potron-Minet et de la raconter progressivement, dans l’ordre chronologique du récit, arrivant à l’époque Zénith (au bout de 100 albums ?), puis à celle de Crépuscule (au bout de 200 ?). Cela aurait été probablement fastidieux. La méthode choisie (probablement par hasard plus que par réflexion) permet de multiplier les niveaux de lecture, les questions en suspens (comment tel lieu, tel personnage, tel objet passent de telle époque à telle autre), enrichit la lecture de multiples renvois d’une époque à une autre.

  5. La diversité des dessinateurs conviés en fait un who's who d'une certaine bande dessinée contemporaine. En outre certains volumes sont de très belles réussites sur la plan graphique ; je pense notamment à ceux dessinés par Blutch, Bézian, Killoffer, etc.

Enfin, l'ensemble est narré avec le sens du feuilleton et l’imagination débridée, notamment dans le domaine du fantastique, de Joann Sfar et l’humour et la force d’innovation sans frontière de Lewis Trondheim (ou l’inverse, d'ailleurs…).

Tout cela fait de Donjon une série très riche et, surtout, hautement addictive : à chaque lecture on découvre de nouveaux éléments qui renvoient à d’autres albums, que l’on a de ce fait envie de (re)lire et qui nous renverront à leur tour vers d’autres albums…

Malheureusement, ces séries ont connu un ralentissement depuis quelques mois. Christophe Blain passait la main pour Donjon Potron-Minet, Manu Larcenet arrêtait Donjon Parade, Joann Sfar et Lewis Trondheim semblaient accaparés par d'autres projets. En 2010, aucune nouveauté n'est parue (ce qui est, je crois la première fois depuis 1998). Mais Lewis Trondheim a récemment annoncé sur son blog la parution en 2011 de deux nouveaux albums réalisés l'un par Joann Sfar, l'autre par lui. Les séries ne sont toutefois pas précisées. Encore quelques mois à patienter pour en savoir plus...

mardi 6 avril 2010

Les 20 ans de l'Association

L'Association, un des pionniers de la vague d'éditeurs alternatifs qui ont renouvelé radicalement la bande dessinée francophone dans les années 1990 (avec Ego comme X, Fréon, Amok ou Cornélius), fête ses 20 ans... Que dire à cette occasion qui n'ait été dit au moins 20 fois ?

L'Association est d'abord un éditeur qui a permis de s'exprimer à des auteurs extrêmement talentueux et novateurs qui, à l'époque, après la disparition de Futuropolis, n'avait aucun lieu pour publier leurs travaux... Eh oui, il faut se souvenir qu'au début des années 1990, Lewis Trondheim, Mattt Konture, David B, Stanislas, Jean-Christophe Menu, Joann Sfar ne trouvaient pas d'éditeur leur permettant de publier les albums qu'ils souhaitaient...

L'Association est également un éditeur attaché au patrimoine de la bande dessinée et qui n'hésite pas à rééditer de grands chefs-d'œuvre maintenant épuisés, de Baudoin, Jean-Claude Forest ou Gébé.

L'Asociation est aussi un éditeur qui va chercher des auteurs étrangers, méconnus en France, de Chris Ware à Mahler et de Joe Daly à Mattioli.

Enfin, l'Association est un éditeur qui ose afficher un discours critique ambitieux et non consensuel. Des éditoriaux de la revue Lapin aux phénoménaux (tant par la qualité du propos que par le volume) numéros de l'Éprouvette, cet éditeur a réussi à proposer des textes sur le médium sans concession et d'une rare intelligence.

Certes, Jean-Christophe Menu s'est brouillé avec la plupart des autres fondateurs qui ont arrêté l'aventure et sont maintenant publiés chez des éditeurs aux moyens plus importants. Mais qu'importe si celui-là parvient à maintenir le même niveau d'exigence et de qualité chez cet éditeur hors norme ?

Et, quoi qu'il soit, un éditeur qui, en 20 ans d'existence, a publié (éventuellement réédité) Le Portrait et Le Voyage de Baudoin, les trois Hypocrite de Jean-Claude Forest, Le Journal d'un album de Dupuy et Berbérian, le Livret de Phamille et Chroniques du Mont Vérité de Jean-Christophe Menu, L'Ascension du Haut-Mal et Les Incidents de la nuit de David B, Moins d'un quart d'heure pour vivre de Lewis Trondheim et Jean-Christophe Menu, Auto-psy d'un mort-vivant et Les Contures de Mattt Konture, Conte Démoniaque d'Aristophane, Quimby the mouse de Chris Ware, Une plume pour Clovis de Gébé, Le Tricheur de Ruppert et Mulot, Pat Boon de Winschluss, La Guerre d'Alan d'Emmanuel Guibert, Mon mignon, laisse moi te claquer les fesses de Lucas Méthé, La route des Monterias de Vanoli, a d'excellentes raisons d'être extrêmement fier du travail accompli.

Il ne me reste plus qu'à souhaiter à l'Association que les 20 prochaines années soient aussi riches et réussies que les 20 dernières...

mardi 24 novembre 2009

Un nouveau cycle pour l'Association


L’Association a été créée en mai 1990 par Jean-Christophe Menu, Lewis Trondheim, David B., Mattt Konture, Patrice Killoffer, Stanislas et Mokeït, rassemblant des auteurs qui présentaient comme point commun important le fait de ne pas trouver leur place dans les maisons d’édition de l’époque.


Mokeït est très vite parti (il s'en explique un peu au cours d'un entretien passionnant avec Jean-Christophe Menu, dans le troisième numéro de l'Éprouvette). Pendant 15 ans, l’Association sera géré par un comité de rédaction composé des 6 autres membres fondateurs. Mais au printemps 2005, David B. quitte le navire, inaugurant une série de départs : Lewis Trondheim à l'automne 2006, suivi peu après par Stanislas et Killoffer. Par ailleurs, Joann Sfar, qui n'est pas un membre fondateur mais qui, par bien des aspects, était un auteur phare de cette maison d'édition depuis quelques années, annonce qu'il ne publiera plus de livre chez cet éditeur.

Restent Jean-Christophe Menu et Mattt Konture.

Cette séparation peut être lue sous bien des angles. Un des éléments est, à mon avis, que ce qui rassemblait ces auteurs en 1990, à savoir principalement leur inadéquation avec le monde de l'édition de l'époque, a perdu de son importance ; et que, au contraire, ce qui les différenciait, à savoir leur attitude face au récit et à l'innovation, est passé au premier plan.

(Il y a sans doute bien d'autres raisons à ces événements. Je n’entrerai notamment pas dans d’éventuelles questions de personnes qui ont peut-être également joué un rôle mais que je ne prétends pas connaître.)

Déjà à l’époque de la fondation, Jean-Christophe Menu semblait être la cheville ouvrière de l’ensemble, ce groupement d’auteurs étant, au moins partiellement, issu de l’équipe de Labo, publié chez Futuropolis (en passant, on peut note que, jusqu’au bout, Futuropolis a été force d’innovation).

Avec d’autres maisons d’édition (Cornelius, Ego comme X, Freon et Amok, etc.), l’Association a fondamentalement renouvelé le paysage la bande dessinée francophone. Le succès est venu, pour cet éditeur en général et pour certains de ces auteurs plus particulièrement. Certains d’entre eux ont essaimé chez des grands éditeurs, parfois dans des collections ou des filiales dédiées (Poisson pilote notamment, Futuropolis) : d’une certaine façon, ils avaient rempli leurs objectifs : faire accepter au grand public, et donc aux éditeurs grand public, des œuvres différentes du 48 CC (48 planches cartonné couleurs) aux dessins traditionnels (réalisme d’une part, dessin comique traditionnel, du type ‘gros nez’, d’autre part).

En schématisant grossièrement, j'affirmerais qu'une fracture est alors passée au premier plan entre les « conteurs », pour qui primait le récit, et les défricheurs pour qui comptait davantage l'innovation, l'exploration de nouveaux territoires.

Sfar et David B. ne sont pas fondamentalement des innovateurs à tout crin, plutôt des conteurs. Ils sont avant tout guidés par le récit qu’ils veulent raconter. Il se trouve qu’au début des années 1990, la forme sous laquelle ils racontaient leur récit, très originale à l'époque, ne trouvait pas sa place dans le paysage éditorial français. Mais le renouvellement de cette forme n'est probablement pas prioritaire pour eux : elle leur convient telle qu'elle est, leur permettant de narrer leurs récits comme ils le souhaitent.

Le cas de Trondheim me semble un peu différent dans la mesure où il présente les deux aspects. Une partie de son œuvre est principalement fondée sur une logique de récit (les Lapinot, son œuvre autobiographique depuis Approximativement). Mais il a toujours également été attiré par un côté plus purement innovateur, oubapien, de ses récits au nombre de dessins réduits (Moins d’un quart de seconde, Psychanalyse, Monolinguistes, Le Dormeur) à ceux qui obéissent aux contraintes les plus variées (Les Trois chemins, La Nouvelle Pornographie, Bleu, Mister O…).

Jean-Christophe Menu, dans ses bandes dessinées, mais peut-être encore davantage dans ses écrits théoriques et dans son activité d’éditeur, a toujours présenté un tropisme certain pour l’innovation et les défricheurs.


Le caractère innovant des tenants du récit était à mon sens conjoncturel, dû au caractère de non acceptation par le grand public de leurs œuvres à une époque donnée. Au contraire les tenants de l’innovation auront à mon sens tendance à rechercher la nouveauté et le renouvellement en permanence.

(Attention, je ne porte pas de jugement critique a priori sur ces deux tendances, récit ou innovation.)


Au début des années 2000, la situation avait donc fondamentalement changé : pour les tenants du récit, le but était atteint. Par une partie de sa production, l’Association était maintenant concurrencée, plus ou moins bien, par certains éditeurs traditionnels. En revanche pour la publication de certaines œuvres, plus fondamentalement novatrices, l’existence de l’Association et des autres maisons d’édition dites indépendantes restait indispensable. Le retrait de la plupart des fondateurs de l’Association peut être vue comme la normalisation des tenants du récit. Leurs œuvres ont été acceptées par le grand public, les auteurs ont pu rejoindre les éditeurs grand public, revivifiant au passage les œuvres feuilletonesques de ces éditeurs et renouvelant de l'intérieur le « 48 CC » mainstram. L’Association est repartie pour un nouveau cycle, avec de nouveaux auteurs, dont les œuvres semblent actuellement inacceptables par les éditeurs grand public…

mardi 27 octobre 2009

Quelques innovations de Sfar et Trondheim (2/2)


Plusieurs raisons nous donnent envie de tourner la page d'un feuilleton : l'envie de connaître la fin du récit d'une part, l'envie de connaître la suite de l'histoire d'une part (ces deux motivations pouvant bien sûr se compléter mutuellement). Des exemples emblématiques de la première catégorie sont les romans d'Agatha Christie et leur 'whodunnit' (« qui l'a fait ?», au sens de « qui a commis le crime ?»). Une fin décevante et c'est tout le roman qui semble sans valeur. Nous avons tous en tête des exemples de séries de bande dessinée dont les premiers tomes soulevaient d'innombrables questions angoissantes, nous poussant à nous précipiter sur les tomes suivants ; au fil des tomes les réponses étant rares ou insatisfaisantes, toute la série s'en est trouvée dévalorisée à nos yeux. L'exemple typique de la seconde catégorie est le récit à la Milton Caniff, archétype du strip d'aventaire américain. Les aventures de Terry ou de Steve Canyon ne se concluent jamais vraiment, rebondissant toujours vers de nouvelles péripéties ; mais cela importe peu, ce qui nous pousse à tourner avidement les pages n'est pas l'attente du fin mot d'une intrigue qui n'en finit pas (et que nous ne voulons d'ailleurs jamais voir finir) mais le simple désir d'être baladé sans fin de Charybde en Scylla. C'est ce type de récit que Sfar a remis à l'honneur, après des années de séries déclinées en cycle : Nous ne nous soucions guère de savoir vont 'finir' les aventures de Grand Vampire ou du Chat du rabbin. Mais les pages s'enchaînent, l'histoire, ou plutôt les histoires, se poursuivent à notre plus grande satisfaction. Cette forme de récit est, à mon avis, beaucoup plus difficile à conduire : il ne s'agit pas de soulever quelques grandes questions au début du récit (« qui est l'assassin ? », « qu'est devenu le père de N ? », « qui gouverne secrètement la planète P? ») ; il faut, page après page donner au lecteur envie de découvrir la suite du récit, au moyen de trouvailles sans cesse renouvelée, d'une imagination toujours présente...

Depuis les années 1970, le sexe avait fait son apparition dans la bande dessinée européenne. Mais quel sexe ? Ce n'était le plus souvent que prétexte à mettre en scène fantasmes et belle plastique, des délires déclics de Manara aux filles libérées de Bourgeon. Le sexe est très présent dans les récits de Sfar mais il ne s'agit pas là de racolage. L'auteur se pose de nombreuses questions sur la place de chacun vis à vis des autres, sur le sens de l'existence de chacun. C'est dans ces interrogations existentielles qu'apparaît le sexe dans les bandes dessinées de Sfar. Le sexe s'intègre parfaitement aux propos de l'auteur : Grand Vampire s'interroge sans cesse sur l'amour, et le sexe constitue une partie de ces interrogations. Pour Pascin, hédoniste assumé, dessin et sexe sont indissociables.

On me rétorquera, à raison, que les caractéristiques que j'ai mises en avant ne sont pas le seul apanage de ces deux auteurs. Certes non. Sfar et Trondheim ne sont pas forcément plus talentueux ou plus innovants que d'autres auteurs ayant présenté des traits similaires en même temps, voire avant eux. Mais ils sont arrivés au bon moment, ont trouvé leur public et ont pu imposer leurs innovations, les faire accepter par un large public, les grands éditeurs et une bonne partie de la presse 'culturelle'.
Le quotidien le plus banal se rencontrait déjà dans les planches d'un Tito, par exemple. Une certaine métaphysique était déjà apparue dans certaines planches des auteurs de l'Echo des Savanes (le premier, le seul, le vrai), Gotlib ou Mandryka. Baudoin avait déjà abordé le sexe et l'amour, le sens de la vie d'artiste, le vieillissement et la mort des proches ou l'amour. Forest également avait traité du sexe dans ses liens avec l'amour. Mais tous ces auteurs n'ont pas réussi à apporter ces préoccupations devant le public le plus large comme ont pu le faire Sfar ou Trondheim. Forest était trop en avance et ses albums trop rares, Baudoin était trop complexe et trop marginal.

Quelques innovations de Sfar et Trondheim (1/2)

Quelques lignes pour compléter certains aspects du post d'hier...

Le paysage de la bande dessinée francophone a tellement changé depuis le début des années 1990 qu'on a tendance à oublier les innovations majeures apportées par quelques auteurs singuliers il y a un peu moins de 20 ans.

Je vais parler aujourd'hui brièvement de deux de ces auteurs et de l'originalité de certains de leurs récits au sein de la bande dessinée francophone au moment de leur publication.


Trondheim tout d'abord. Il a apporté au sein de la bande dessinée indépendante d'abord, puis grand public également, plusieurs innovations marquantes (sur certains plans, il me semble qu'il y a un 'avant Trondheim' et un 'après Trondheim' dans la bande dessinée francophone). J'en retiendrai deux.

Trondheim a appelé une de ses séries les plus récentes 'Les Petits Riens' (il s'agit en fait d'une publication en format papier de son blog, lisible ici). Mais depuis le début de son œuvre, il prend un malin plaisir à nous relater son quotidien le plus banal. Il faut se souvenir de l'immense originalité d'un récit tel que 'Dans le métro' paru dans le premier numéro de Lapin, ou d' Approximativement un peu après. Très loin des épiques séries d'heroïc fantasy ou d'aventures alors en vogue, Lewis Trondheim faisait triompher dans ses planches le vide événementiel le plus trivial. Ou comment faire rire, ou tenir en haleine, avec rien...

L'autre innovation de Trondheim est l'introduction de préoccupations métaphysiques. Qu'on ne se méprenne pas sur ce terme : Trondheim n'est pas Kant ou Hegel. J'utilise ici le terme métaphysique pour caractériser des questionnements simples : pourquoi je vis ? pourquoi je vais mourir ? que faire de ma vie ?... Les interrogations de Trondheim sont simples, voire simplistes ; il n'apporte aucune réponse. Mais le fait d'introduire ces questionnements partagés par tous introduisait une dimension nouvelle dans la bande dessinée.