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jeudi 6 août 2015

Sorcière !?, de Venko Andonovski (2007-2014)

C’est un article dithyrambique de Milan Kundera (dans Le Monde des livres, je crois) qui a attiré mon attention sur Sorcière !? de Venko Andonovski. Milan Kundera m’a déjà fait découvrir quelques romanciers majeurs du XXème siècle, tels Carlos Fuentes ou Hermann Broch. C’est donc avec une grande curiosité que j’ai commencé à lire ce roman traduit du macédonien, q (je dois avouer que je n’avais très probablement jamais lu de livre traduit du macédonien jusqu’à maintenant), défini sur sa couverture comme « un cahier d’écrivain ».

Milan Kundera, dans sa préface, définit Sorcière !? comme un « roman du troisième temps ». Il considère en effet que le premier temps de l’histoire du roman est la « période qui va de Rabelais jusqu’au commencement du dix-neuvième siècle », que le deuxième temps est celui du « grand roman réaliste » et que le troisième temps « arrive vers le commencement du vingtième siècle », notamment avec Franz Kafka et Hermann Broch (et probablement, suis-je tenté d’ajoute, avec Marcel Proust, Musil et James Joyce). Les romanciers de ce troisième temps refusent « d’obéir à la forme traditionnelle du roman comme à une nécessité ». Il ne s’agit plus seulement de « décrire un milieu et la vie d’un personnage », mais de « saisir l’insaisissable ». Pour cela, ces romanciers font exploser les formes traditionnelles et varient à l’envi les procédés narratifs employés, mélangeant allègrement récit et essai, prose et poésie, etc.

Vendo Andonovski part d’un drame qui a ensanglanté l’Europe entre le Xe et le XVIIIe siècles : le meurtre de près d’un demi-million de femmes considérées comme des sorcières. En 1633, en pleine Renaissance, alors que les Lumières ne sont pas loin (au moins à Paris et dans quelques capitales), ce massacre bat son plein. Le Padre Benjamin, théologien reconnu, ami du pape, de Galilée et de Descartes, est envoyé dans sa Croatie natale et se retrouve confronté à de tels crimes.

Dans cette Europe balkanique, loin des centres de décision européens, tiraillée entre Occident et Orient, où des hérétiques bogomiles peuvent se cacher derrière les masques plus officiels du catholicisme et de l’orthodoxie, le padre Benjamin va retrouver des aspects marquants de son passé (avant qu’il ne devienne un prêtre brillant à Rome) et va devoir remettre en question ses certitudes : les frontières entre le bien et le mal, entre Dieu et Satan, entre la chair et l’esprit, ne sont pas toujours aussi claires que ce qu’il pensait jusqu’alors. En confrontant ses certitudes théologiques à des cauchemars issus de son passé, à la réalité du mal, à la sensualité d’une jeune femme poursuivie par l’Inquisition et aux interrogations métaphysiques d’un vieil homme étrange, il sera obligé de se remettre radicalement en cause…

L’auteur entretient ce flou en multipliant les procédés et les points de vue narratifs. Le récit du padre Benjamin est relaté sous différents angles et avec différents styles, du procès-verbal de l’Inquisition à la poésie métaphysique. À ce premier récit s’en mêle d’autres, contemporains cette fois : un soi-disant auteur intervient dans la narration et dialogue avec un/le lecteur. Deux jeunes femmes détaillent de mystérieuses rencontres amoureuses. Tous ces fils narratifs s’entremêlent et le frontières se brouillent bien vite : qui écrit ? qui lit ? qui commente ? Au sein même de chaque fil narratif, où se termine la « réalité » et où commence le « récit » ?

Avec ce « cahier d’écrivain » aux multiples ressorts narratifs, Venko Andonovski aborde de manière originale et très vivante, voire dérangeante, le drame des sorcières et, plus généralement, bien des aspects de notre civilisation européenne, tiraillée depuis des siècles entre soif de justice et procès inquisitoriaux, entre attrait des lumières et irrationnel. Ce « roman » original et stimulant est une bien belle découverte.

lundi 25 mai 2015

La Nouvelle Encyclopédie de Masse, de Francis Masse (2014-2015)

Francis Masse est un auteur fascinant et unique. Je ne viens pas de le découvrir mais la lecture de La Nouvelle Encyclopedie de Masse (deux tomes publiés chez Glénat en 2014 et 2015) vient de me faire prendre conscience une nouvelle fois de l'immense talent de cet auteur trop méconnu.

Cette Nouvelle Encyclopédie est une version largement augmentée de L'Encyclopédie de Masse parue chez les Humanoïdes Associés en 1982. Elle reprend les planches initiales, datant majoritairement des années 1974 à 1978 (et parfois mise a jour pour cette nouvelle édition), ajoute notamment des récits publiés dans À Suivre dans les années 1985 à 1988 (et déjà partiellement compilés dans le recueil L'Art Attentat en 2007), ainsi que quelques planches inédites dessinées en 2014 et des photographies de sculptures (Francis Masse se consacre beaucoup à la sculpture depuis qu'il s'est plus ou moins retiré de la bande dessinée à la fin des années 1980.)

Il est passionnant de mettre ainsi en parallèle les œuvres dessinées pendant ces trois grandes périodes : le milieu des années 1970, le milieu des années 1980, puis l'année 2014. Entre les deux premières périodes, Francis Masse continuait à se consacrer à la bande dessinée, mais pour des récits de plus longue haleine publiés par ailleurs (On m'appelle l'Avalanche publié en 1983, Les Deux du balcon en 1985, La Mare aux pirates en 1987). Entre les années 1980 et maintenant, en revanche, Masse avait délaissé la bande dessinée pour se consacrer à d'autres activités, de la sculpture notamment. Il avait été découragé par le manque de succès qui entourait ses livres, pourtant (à mon avis) géniaux et uniques. J'ai découvert Masse en lisant Les Deux du balcon : je me suis alors rendu compte qu'il était possible de présenter certaines découvertes pointues de la mécanique quantique en vulgarisant intelligemment par le biais d'un court récit désopilant se déroulant dans une Venise fantasmatique ; je dois avouer que je ne me suis toujours pas remis d'une telle découverte. Malheureusement, trop peu de lecteurs partagèrent mon émerveillement. Trop complexe, trop verbeux, cela ne convient pas du tout aux lecteur habituels de bande dessinée, furent, semblent-il, les critiques subies par Masse suite à ses tentatives intempestives d'élargir les limites du médium. Grâce notamment à l'éditeur Glénat, Masse est revenu progressivement à la bande dessinée depuis plusieurs années ; d'abord en rééditant quelques-uns de ses chefs-d'œuvre, puis en rassemblant dans L'Art Attentat quelques récits publiés dans À Suivre. Il nous avait offert l'année dernière un récit inédit, Elle, qui ne ressemblait à rien de connu, ni en bande dessinée, ni même dans l'œuvre de Masse. Et voilà qu'en 2014, il revient au court récit absurde, qui l'a fait connaître dans les années 1970, lorsqu'il publiait dans Actuel, L'Écho des savanes, Fluide Glacial, Métal Hurlant et autre magazines d'avant-garde.

Comment caractériser en quelques mots l'art de Masse ? Il y a bien des façons de le faire. les deux points qui me marquent le plus sont probablement son sens de l'absurde et l'originalité des sujets qu'il aborde. Non seulement son esprit "nonsensique" lui permet de créer des situations délirantes et désopilantes, mais il s'en sert pour aborder de très nombreux sujets, souvent sérieux, rarement abordés en bande dessinée. Cela va du changement climatique (La Catastrophe du Titanic, 2014) à la situation de l'art contemporain et des critiques associés (L'art attentat, 1987), en passant par la résistance au changement de nos sociétés (vers la ligne 12, 1975) ou la crise du spectacle vivant Spectacle à petit budget, 1974). À chaque fois, l'humour absurde permet d'accompagner de façon drôle et légère une réflexion passionnante sur bien des sujets d'actualité.

Qu'il faille acheter et lire cette Encyclopédie me semble être une évidence, que l'on aime ou pas la bande dessinée. La seconde question qui peut venir à l'esprit est celle-ci : cela vaut-il le coupe d'acheter cette Nouvelle Encyclopédie pour ceux qui possèdent déjà les autres albums de Masse, L'Encyclopédie initiale et L'Art Attentat notamment ? Clairement oui. Quelques chiffres : cette Nouvelle Encyclopédie regroupe environ 270 pages des années 1974-1978 (déjà regroupées dans la première Encyclopédie), dont quelques-unes mises à jour en 2014, environ 115 pages des années 1983-1987 (dont 5 du recueil d'illustrations Les Dessous de la ville et environ 80 déjà parues dans L'Art Attentat, un récit de 15 pages de 1990, 58 pages de photographies de sculpture, 18 pages sur "L'après 68" ou l'évolution de la société pendant les dernières décennies et 58 pages inédites de 2014. Bref, une véritable somme, qui peut séduire les anciens amateurs de Masse comme les nouveaux !

lundi 19 janvier 2015

Être musulman aux Etats-Unis à l'heure du Patriot Act, vu de Bollywood

Après l'émotion suscitée par l'attentat contre Charlie Hebdo et la formidable mobilisation nationale qui a suivi, vient l'heure des débats, souvent éminemment complexes.

Parmi les principaux d'entre eux, on peut évoquer l'épineuse question de l'équilibre à trouver entre sécurité, fermeté, justice, respect des libertés individuelles et de la présomption d'innocence et refus des amalgames.

A l'heure où des voix réclament la mise en place d'un Patriot Act à la française, je ne peux m'empêcher de penser à deux beaux films qui traitent de la vie des musulmans aux Etats-Unis après le 11 septembre. Tous deux viennent de Bollywood et mettent en scène des musulmans d'origine du sous-continent indien. Je ne sais pas si des films équivalents ont été tournés à Hollywood (je dois avouer que je n'ai pas particulièrement cherché). Ces deux films sont en tout cas beaucoup plus subtils ce que pourrait laisser penser la caricature véhiculée par les médias occidentaux sur les films grand public indiens. Ils abordent en tout cas un sujet d'actualité capital : comment peut-on être muslman aux Etats-Unis après le 11 septembre ?

J'ai déjà parlé du premier sur ce blog. My name is Khan (en Inde, Khan est un nom typiquement musulman), film de 2010 rassemble une nouvelle fois le couple le plus célèbre de Bollywood, Shah Rukh Khan et Kajol, et relate les drames auxquels est confrontée une famille musulmane d'origine indienne aux Etats-Unis, face au rejet du reste de la population qui la considère comme de potentiels terroristes. Le film est parfois à la limite du pathos, mais il est souvent capable de susciter une émotion et une empathie pour ces personnages qui rencontrent des difficultés que nous avons souvent du mal à imaginer.

L'autre film se situe à un niveau moins intimiste, plus politique. Dans New York, un jeune Indien est contraint par le FBI à devenir un indicateur pour savoir si un de ses anciens amis de faculté est devenu un terroriste (ce qui est considéré comme certain par le FBI). La femme de cet ami fait partie d'une association d'aide aux personnes ayant fait l'objet d'une détention abusive dans le cadre du Patriot Act, notamment pour obtenir justice et se réinsérer dans le société après les traumatismes psychologiques qu'ils ont subis. Non-respect de la présomption d'innocence, arrestation non justifiée, détention arbitraire, chantage... La face sombre du Patriot Act est bien montré. Le film ne tombe néanmoins pas dans le manichéisme : le personnage principal a une volonté farouche de s'intégrer à la vie américaine malgré tout ; et l'agent du FBI auquel il est confronté n'est pas un Américain obtus, mais est également d'origine indienne, tiraillé entre le devoir de protéger son pays d'accueil et la compassion à l'égard des autres membres de la diaspora indienne.

Deux films qui peuvent nous aider à mieux prendre conscience de certains aspects du Patriot Act.

mardi 11 novembre 2014

The Last Saturday, de Chris Ware, en prépublication dans The Guardian (2014)

Chris Ware publie actuellement dans The Guardian sa dernière bande dessinée, intitulée The Last Saturday, à raison de deux pages par semaine. C'est disponible en ligne ici.

Il s'agit cette fois d'une histoire narrée à hauteur d'enfants, de façon encore plus nette que ce qu'il a pu faire dans le passé (ses récits impliquant des enfants effectuaient généralement plus de va-et-vient entre le point de vue des adultes et celui des enfants).

À découvrir, comme tous les récits de ce grand auteur.

dimanche 2 novembre 2014

Building Stories, de Chris Ware, en version française (2014)

Deux ans après la publication de ce chef-d’œuvre de Chris Ware en anglais, Building Stories est enfin publié en français. Il faut bien avouer que traduire intégralement un tel ouvrage nécessite forcément un temps certain. J'avais chroniqué cet objet (le terme de livre n'est pas totalement adéquat dans la mesure où il s'agit en fait d'un gigantesque coffret contenant 14 livres de format et de taille très différents les uns des autres) dans deux messages, à l'époque de sa sortie : ici et .

Avec deux ans de recul, je ne peux que confirmer ce que je pensais et écrivais à l'époque : Building Stories est une œuvre extraordinaire, d'une richesse et d'une beauté inouïes. Chris Ware invente des formes sans cesse renouvelées, tout en mettant cette invention constante au service de ses récits. Il nous offre des tranches de vie apparemment séparées mais en fait profondément interconnectées. En utilisant ainsi des formes éparses, il parvient à cerner de façon particulièrement fine les existences de plusieurs personnes traversant la société contemporain.

Je vais maintenant tricher et recopier ce que j'écrivais en 2012 : "Building Stories appartient à ces rares œuvres sommes qui repoussent les limites de la bande dessinée et qui, plus généralement encore, peuvent provoquer chez leurs lecteurs une réflexion profonde et subtile sur notre condition de vie dans la société actuelle. La lecture n'en est pas forcément aisée au début (c'est rarement facile de se plonger dans une œuvre si atypique ; en outre certains lecteurs auront probablement besoin de se munir d'une loupe pour lire certains passages) mais pour les lecteurs qui accepteront de plonger dans ce monument, il s'agira très certainement d'une lecture marquante." Pour plus de détails, n'hésitez pas (re)lire mes chroniques de 2012...

Universal War Two, tome 2, La Terre Promise, par Denis Bajram (2014)

Ces temps-ci, je laisse, à regret, ce blog un peu de côté. Résultat, je n'ai toujours rien écrit sur le deuxième tome d' Universal War Two alors que je l'ai acheté et dévoré avec plaisir le jour de sa sortie. Je termine seulement aujourd'hui cette chronique que j'avais commencée il y a maintenant plus d'un mois.

Voici donc La Terre Promise, deuxième tome d'Universal War Two, deuxième cycle du grand œuvre de Denis Bajram. Nous reprenons la situation catastrophique de la fin du tome 1 : des triangles incompréhensibles ont fait disparaître le soleil. Le peuple de Canaan, c'est-à-dire la civilisation éclairée, fondée par Kalish, héros du premier cycle, Universal War One, il y a plusieurs siècles, ont évacué en catastrophe le système solaire, laissant les habitants de celui-ci sans défense...

Comme le premier tome, ce second tome débute par quelques pages muettes mettant en scène une civilisation extraterrestre, probablement à l'origine des attaques contre le système solaire. Cela enchaîne ensuite avec des scènes de paix apparente à Canaan (apparentes car, très loin de Canaan, la situation du système solaire semble critique). Petit rappel, Canaan est la société "éclairée" que Kalish avait créée à la fin du premier cycle pour mettre fin à la première guerre universelle. Cette civilisation nous avait été dépeinte à la fin d' Universal War One comme un monde idéal, fondé sur les principes de paix et de raison légués par Kalish. Nous avions vu, dès le premier tome du deuxième cycle qui se déroulait sur Mars, Le Temps du désert, que la situation était plus complexe : les soldats de Canaan, malgré toute leur bonne volonté et leurs grands principes, étaient considérés par bien des habitants du système solaire comme une armée d'occupation. Le deuxième volume se déroule, comme son nom, La Terre Promise, le laissait supposer, sur Canaan même, planète aux confins de la galaxie où Kalish était venu avec ses fidèles à la fin (façon de parler, cet ordre étant celui du récit, pas celui de la chronologie historique) de la première guerre universelle. La civilisation rêvée par Kalish apparaît comme moins parfaite qu'espérée en son centre même... Les failles de cette société vont être particulièrement mises en lumière suite aux débuts de la deuxième guerre universelle : les extraterrestres ayant attaqué le système solaire dans le premier tome s'en prennent maintenant à Canaan...

Dans La Terre Promise, les enjeux se précisent, les caractères des personnages principaux s'affinent. L'affrontement entre Théa, la rebelle, et son cousin Vidon, le partisan de l'ordre établi, se poursuit. Un personnage inattendu, potentiel deus ex machina, fait son apparition à la fin du volume et la tension monte tout au long des pages.

Avec Universal War Two, Denis Bajram est confronté à un paradoxe (mais ce n'est pas le premier paradoxe, et il a l'air d'aimer ça...). Il offre à ses lecteurs une œuvre dans la lignée du premier cycle, dans des cadres qu'il a bien balisés : un cycle en six albums ; un découpage en chapitres rythmés par des extraits de La Bible de Canaan, très inspirée de celle que nous connaissons ; un récit aux enjeux universels (la survie du système solaire dans le premier cycle, de l'humanité entière dans le second) mais centré sur un petit nombre de personnages aux motivations clairement individualisées ; un mélange de très grand spectacle et de réflexions sur certaines des dérives de nos sociétés actuelles et accentuées dans les mondes futuristes qu'il dépeint ; des péripéties de science-fiction qui s'appuient sur les avancées les plus récentes de la science actuelle; une montée en puissance progressive, etc. Le lecteur est donc en terrain relativement connu. Mais en même temps, Denis Bajram met un point d'honneur à surprendre constamment son lecteur, ce qui a d'ailleurs fait une très grande partie du succès Universal War One. Il doit donc renouveler la surprise au sein d'un cadre relativement balisé...

Pour l'instant, le contrat est rempli : la lecture de cet album est captivante de bout en bout et donne très envie de découvrir la poursuite des aventures de Théa, Malik, Vidon et tous les autres !...

mercredi 1 octobre 2014

Elle, de Francis Masse (2014)

Affirmer que j'ai été entièrement convaincu par le dernier livre de Francis Masse, Elle, ne serait pas tout à fait exact. Mais il est tout à fait possible que ce soit dû à moi plutôt qu'à lui.

Elle est un livre particulièrement étrange (mais n'est-ce pas la norme avec les ouvrages de Francis Masse ?). Un prologue non dessiné donne le contexte en deux pages : un individu est accusé du meurtre d'une femme, "Elle". Il a été arrêté et est maintenant en prison. Fou amoureux d' "Elle", il l'attend.

Lorsque l'on découvre les pages de bande dessinée qui suivent, on s'aperçoit que les choses sont encore moins simples qu'il ne semble. L'album se compose de courtes saynètes en une page. Elles mettent en scène un homme dans une prison représentée par un simple fauteuil. Il discute tout seul ou avec son gardien, qu'il appelle "chef" et dont on ne voit que les yeux à travers une ouverture dans le fauteuil... Le langage utilisé est réduit à sa plus simple expression. Le vocabulaire est limité à un nombre de mots limités (elle, café, cigarette, sucre, etc.) ; les pronoms personnels et adjectifs possessifs sont réduits à "elle", "me" et "te" (voire "nous" pour agréger "me" et "elle", dans les grands moments d'optimisme). La prison se transforme en océan, en voir ferrée ou en volcan. Nous sommes dans le domaine de l'absurde. Ce n'est pas inhabituel chez Masse. Mais là où il nous avait habitué à une grande luxuriance (décors surchargés, textes très longs et élaborés, jusqu'au cas limite atteint dans On m'appelle l'avalanche), il nous livre ici un récit au minimalisme radical : simplicité des situations, du trait, du décor, du texte, du vocabulaire... L'expérience stylistique la plus proche que je puisse rapprocher de ce minimalisme expressif serait à chercher du côté du Nouveau Roman et de certaines œuvres de Marguerite Duras (voire de Nathalie Sarraute), notamment lorsque ses personnages étaient réduits à "elle" et "lui" et son vocabulaire simplifié à l'extrême.

L'humour est moins marquant qu'il a pu l'être dans le passé chez Masse. Mais ce n'est pas ici le plus important. Tout en restant dans le domaine de l'absurde, Masse introduit une dimension sentimentale beaucoup plus marquée que dans ses œuvres antérieures. Surtout, après 40 ans de carrière, il se renouvelle encore une fois significativement au point de vue formel, et nous livre un album qui ne ressemble véritablement à rien d'autre.

dimanche 28 septembre 2014

Edmond, un portrait de Baudoin, film documentaire de Laetitia Carton (2014)

Edmond est un long-métrage documentaire consacré à Edmond Baudoin. Lætitia Carton, la réalisatrice, l'a construit comme un dialogue entre elle et lui. Edmond Baudoin a toujours apprécié ce format, la discussion entre lui, ou un personnage dans lequel il met beaucoup de lui-même, et une jeune femme. C'est notamment la forme qu'il a adoptée pour Le Portrait, Les Yeux dans le mur, L'Arleri et quelques passage ses autres livres. Cette fois, le dialogue n'est pas dessiné mais filmé. Il s'ouvre sur Baudoin dessinant Lætitia Carton qui le filme...

Pendant plus d'une heure, nous suivons cet auteur de bande dessinée dans sa vie quotidienne, notamment à Vilars-sur-Var, le village de son enfance dans lequel il revient régulièrement passer des vacances. Nous le voyons se promener sur son chemin de Saint-Jean, dont il a tant parlé. Nous le regardons dessiner à même le sol sur du goudron avec le l'eau, en duo avec Carol Vanni qui improvise des pas de danse. Nous l'écoutons parler de son œuvre, de ses recherches, de la vie et de l'amour.

Ceux qui connaissent bien son œuvre seront en territoire connu : il a déjà abordé ces sujets maintes et maintes fois tout au long de son œuvre (anecdote de l'orage dans Terrains Vagues, vision de l'amour dans l'Arleri, relations avec Étienne Robial, son éditeur chez Futuropolis, dans plusieurs entretiens, etc.). Mais c'est intéressant de découvrir tout cela dans un film ; de voir des images du chemin de Saint Jean et de Vilars sur Var, lieux si importants pour lui ; de découvrir le vrai visage de Carol Vanni, muse et modèle du personnage principal du Portrait ; de la voir danser, elle dont l'art de la danse contemporaine a tant apporté à Baudoin ; de regarder dessiner cet artiste ; de le voir travailler un mur de pierre comme il a raconte que le lui avait appris son grand-père (dans Couma Acò) ; de l'entendre exposer ses idées sur l'amour, ce qu'il avait fait magistralement dans l'Arleri, mais cette fois de vive voix et sans le masque du vieux peintre dont il avait affublé le personnage principal de cet album, etc.

Ceux qui ne connaissent pas, ou peu, Edmond Baudoin pourront découvrir dans ce film un personnage humble et attachant, un artiste toujours en quête, cherchant sans cesse comment représenter la vie dans ses œuvres. Ils le regarderont peindre et auront ainsi un petit aperçu de son immense talent.

Voici donc un film intéressant et plaisant que je recommanderais à tous ceux qui sont curieux d'art et d'humanisme, et qui souhaitent passer plus d'un heure en compagnie d'Edmond, artiste plein d'expérience et au talent immense.

Personnellement, ce film m'a donné très envie de relire certains livres de Baudoin. Rien que pour cela, je suis ravi de l'avoir vu.

(P.S. : Deux autres points à noter : 1) ce film a été rendu possible grâce à un financement participatif ; merci à tous les souscripteurs ! 2) Le film sera projeté en avant -première, le samedi 4 octobre à 10h, pendant le festival du livre de Mouans Sartoux, dans les Alpes Maritimes. Edmond Baudoin et Lætitia y seront.

vendredi 8 août 2014

Jean-Luc Godard épistolier, les arts du récit et les genres négligés

Cette année, pour annoncer qu’il ne viendrait pas au festival de Cannes pour défendre L’Adieu au langage, Jean-Luc Godard a envoyé une lettre à Gilles Jacob et Thierry Frémaux. Bien entendu, venant de lui, ce fut une lettre filmée. Et, de même que les grands écrivains considèrent les lettres comme un genre littéraire à part entière, Jean-Luc Godard nous a montré qu’il considère les lettres comme un genre cinématographique à part entière. Sa lettre, intitulée « KHAN KHANNE sélection naturelle » est en effet un grand moment de cinéma, à la fois pour sa valeur intrinsèque et pour tous les chemins encore inexplorés qu’elle montre aux autres réalisateurs.

On n’attend pas d’une lettre de vérités définitives, un essai clairement argumenté, débouchant sur des conclusions claires et univoques. Une lettre, et celle de Godard comme les autres, est comme un moment de conversation cristallisée. Deux personnes (ou plus), surtout quand elles se connaissent comme c’est le cas ici avec Godard, Gilles Jacob et Thierry Frémaux, poursuivent une conversation, commencée parfois longtemps auparavant, et rarement conclue par la présente lettre. Celui qui écrit la lettre pose des questions, répond à d’autres. Plus les deux personnes se connaissent, plus le message peut être chargé d’émotion. La lettre de Godard en est rempli, d’autant plus qu’elle aborde un sujet, le cinéma, qui est très cher à son destinataire comme à son expéditeur.

Ces quelques minutes de cinéma constituent donc, à mon avis, à la fois une grande réussite cinématographique et une lettre qui peut être comparée à certains des sommets de l’art épistolier… Mais, devant la grande réussite de Godard avec ce court-métrage, je n’ai pu m’empêcher de m’interroger : pourquoi un genre comme la lettre est-il si peu abordé au cinéma ? D’autant plus qu’avec la généralisation de la vidéo sur smartphone, les difficultés techniques n’entrent même plus en ligne de jeu… Et je me suis fait la réflexion que le cinéma, comme la bande dessinée, souffrait d’être cantonné, quasiment depuis sa création, à un nombre fort réduit de genres…

Le cinéma et la bande dessinée sont essentiellement considérés comme des arts du récit : il faut une trame narrative, des personnages (parfois un seul) qui parlent, qui narrent une histoire, par leur parole ou leur actes. Ces deux arts se sont donc spécialisés dans les récits, qu’il s’agisse de récits de fiction, ou de récits véridiques (histoire, biographies). Le cinéma a également, depuis longtemps, investi le champ du reportage. La bande dessinée s’y est mis aussi, plus récemment (et pas forcément de façon très adéquate, mais c’est un autre débat). Mais encore une fois, il s’agit d’un récit : le journaliste raconte ce qu’il voit, et fait parer des personnes qui racontent une partie de leur histoire.

À côté de cela, que de genres inviolés, que de champs inexplorés ! Pourquoi le cinéma et la bande dessinée n’ont-ils pas davantage investi le domaine de l’essai (hormis les récits historiques dont je parlais plus haut ; essai didactique, réflexion philosophique), de la lettre ou de la poésie, par exemple ? Bien évidemment, il y a quelques exceptions, parfois d’éclatantes réussites, même. Mais ces exceptions sont bien rares.

L’essai didactique est apparu depuis longtemps comme une des potentialités de la bande dessinée. Will Eisner a abandonné le récit d’aventure, et son magnifique Spirit, au début des années 1950 pour développer la bande dessinée didactique, notamment à destination de revues militaires. Plus récemment L’Art Invisible, de Scott McCloud, a connu un grand retentissement. Au-delà des thèses avancées, plus ou moins discutables, il eut le grand mérite de montrer que l’on pouvait parler de bande dessinée en bande dessinée. Les deux volumes suivants (Réinventer la bande dessiné et Faire de la bande dessinée) présentaient un intérêt bien inférieur ; faiblesse des idées que l’auteur mettait en image ou incapacité intrinsèque de la bande à développer des idées abstraites de façon didactique et rationnelle ? Je penche pour la première hypothèse mais le doute est permis. Philippe Squarzoni s’est fait une spécialité de dessiner des albums explicitant les thèses sous-tendant son engagement politique (Garduno, en temps de paix, Zapata, en temps de guerre, Torture Blanche). Mais le récit à la première personne restait au premier plan ; c’est au sein d’un récit de vie que s’inscrivent les arguments didactiques ; nous restons donc, au moins partiellement dans des livres ou le récit prime. Fabrice Neaud a réussi quelques courts essais dessinés (J’appelle à un octobre rouge, publié dans un hors-série de Beaux-Arts magazine en 2004, notamment). Mais ils relèvent plus du pamphlet, très critique, que de l’argumentation posée (j’ai d’ailleurs consacré un article, disponible ici, à ces essais dessinés).

Je connais moins les tentatives similaires au cinéma. Il me faut au moins signaler une rare mais éclatante réussite, celle de des Histoire(s) du cinéma de Godard (encore lui…). C’est une histoire, me direz-vous, nous restons donc dans le récit, récit historique sur l’art, certes, mais récit tout de même. Et bien pas du tout. Ces huit moyens métrages ne sont nullement une histoire chronologique du cinéma mais un assemblage d’aphorismes, de sons et d’images (certaines provenant de films, d’autres non) qui constitue une réflexion très personnelle et particulièrement poétique de Godard sur la vie, l’art et le cinéma. Mais je ne m’étendrai pas plus longuement aujourd’hui sur ces Histoire(s), cela nous mènerait trop loin…

Edmond Baudoin a publié une correspondance dessinée, La Diagonale des jours. Mais, comme il me le disait un jour, il regrettait lui-même que des tentatives similaires à la sienne ne soient pas plus nombreuses. Au cinéma, je ne connaissais pas d’exemple de lettre filmée avant celle de Godard, mais il en existe sûrement quelques-unes.

Quant à la poésie, elle n’est bien évidemment pas absente du cinéma ou de la bande dessinée. De nombreuses œuvres peuvent être considérées comme ayant un contenu poétique très fort, des films d’Ozu à ceux d’Antonioni, des bandes dessinées de George Herriman (Krazy Kat) à celles d’Edmond Baudoin (notamment Le Chant des baleines ou Les Essuie-glaces. Mais en existe-t-il beaucoup qui, comme de nombreux poèmes, ne racontent pas une histoire, mais cherche à dépeindre une sensation, un simple moment, une émotion ? qui tentent de capter un moment de pure beauté en convoquant une impression fugitive et la force d’évocation de mots choisis ? Encore une fois, il faut bien admettre que peu d’œuvres de cinéma ou de bande dessinée s’émancipent ainsi du récit…

Certaines histoires de Moebius, dessinées sous l’emprise de la drogue dans les années 1970 relèvent davantage de l’écriture automatique chère aux surréalistes que des récits traditionnels de l’école franco-belge dominants à l’époque. Au cinéma, certaines œuvres de Michelangelo peuvent parfois s'approcher davantage d'un poème filmé que d'un récit solidement construit sur le plan narratif (on peut penser au Désert Rouge notamment) ; certains films récents de Terrence Malick s’éloignent parfois de la narration pour se rapprocher de la contemplation (je pense notamment à Tree of Life où le récit, souvent flou, s’estompe en grande partie pour se fondre dans une évocation abstraite de la beauté de la vie).

Que conclure de tout cela ? D’une part, que le cinéma et la bande dessinée, après plus d’un siècle d’existence, ont encore de nombreux champs à explorer. D’autre part, qu’un jeune homme de 84 ans, Jean-Luc Godard, nous ouvre encore certains sentiers inconnus…

dimanche 22 juin 2014

Carnation, de Xavier Mussat (2014)

L'autobiographie en bande dessinée a connu un âge d'or pendant une dizaine d'années, du début des années 1990 aux débuts des années 2000. Depuis, à quelques notables exceptions près, une tendance que l'on pourrait qualifier rapidement de "blog BD" s'est imposée, se transformant rapidement en mode. Et la plupart des auteurs créant des œuvres autobiographiques riches et profondes ont, pour des raisons diverses, réduit leur production (Fabrice Neaud, Mattt Konture), sont passés à autre chose (David B, Dupuy et Berbérian), etc. J'en ai déjà parlé dans ce blog, je ne m'y étendrai pas davantage aujourd'hui.

Ce qui m'intéresse aujourd'hui, c'est le retour si longtemps espéré, au milieu du morne paysage actuel de l'autobiographie dans la bande dessinée francophone, d'un des acteurs phares de  l'âge d'or dont je parlais plus haut : Xavier Mussat, un des cofondateurs de la maison d'édition Ego comme X spécialisée dans l'autobiographie, un important contributeur de la revue éponyme et l'auteur d'une œuvre autobiographique magistrale, Sainte Famille, publiée en 2002, il y a déjà 12 ans.

Il revient cette année avec le superbe Carnation et, d'une certaine façon, il reprend les choses où il les avait laissées dans Sainte Famille. Dans cet album, il nous avait parlé de ses relations avec sa famille et des impacts qu'avait eus sur lui le divorce de ses parents. Dans Carnation, il traite d'un nouvel épisode de sa vie, qui a également été très difficile à vivre, sa relation compliquée et destructrice avec une jeune femme pendant plusieurs années. Il continue ainsi sa description approfondie de son développement psychologique et de l'histoire de ses relations avec ses proches. Je me sens obligé de citer ici une tarte à la crème de nombreux articles sur l'autobiographie : c'est souvent dans la description des événements les plus personnels et spécifiques de leur vie que les auteurs tendent le plus à l'universel (au contraire des auteurs de "blogs BD" qui, à trop vouloir se présenter sur papier comme des êtres "représentatifs" et gommant par-là les spécificités et tous les aspects véritablement personnels de leur existence, arrivent seulement à donner une image très datée d'un milieu socio-culturel presque complètement identique d'un "blog BD" à l'autre, autour de "personnages" plus stéréotypés et caricaturaux que véritablement représentatifs de quoi que ce soit). Xavier Mussat prend son temps, tout au long des 250 pages de Carnation, pour développer son récit. Les prémisses de la relation amoureuse sont longuement décrites, ainsi que ses conséquences. Pour comprendre comment le narrateur est tombé et s'est retrouvé emprisonné dans une relation comme celle-ci, il est en effet important de relater également les faits antérieurs qui ont pu l'y conduire.

Ce qui marque globalement, c'est la relecture "au scalpel" de plusieurs années de sa vie qu'effectue Xavier Mussat. Il va probablement encore plus loin dans l'analyse sans concession que dans Sainte Famille. Il ne condamne pas, il ne juge pas ; il ne donne de toute façon pas suffisamment d'éléments sur les autres "personnages" pour que le lecteur puisse analyser froidement les caractères de ceux-ci. Son sujet d'analyse est lui-même : d'où il vient, comment il évolue au contact du monde et des autres, comment il s'enferre dans une situation longtemps sans issue, avant d'en sortir finalement au bout de quelques années.

Très peu d'auteurs sont allés aussi loin dans l'auto-analyse ; et ceux qui sont allés aussi loin l'ont fait différemment (Edmond Baudoin se cachant souvent derrière un filtre frictionnel plus ou moins transparent, Robert Crumb jouant la carte de l'humour et de l'autodérision, Fabrice Neaud replaçant davantage son récit au sein de la société qui l'entoure, Jean-Cristophe Menu introduisant davantage de distanciation, notamment en jouant avec ses multiples avatars, etc.).

Une telle innovation narrative s'accompagne ici d'une grande innovation formelle (mais les deux ne vont-elles pas toujours, ou presque, de pair ? N'est-il pas nécessaire d'inventer des formes nouvelles pour aborder des terrains narratifs nouveaux ?). Au niveau formel également, Carnation poursuit et approfondit la voie tracée dans Sainte Famille. Deux éléments me marquent particulièrement dans le style de Xavier Mussat : son style de dessin, inhabituel dans ce genre de récit, et l'importance des récitatifs.

Après avoir cherché son style pendant quelques années, comme le montrent ses récits publiés dans la revue ego comme x, où le dessin oscillaient entre réalisme et héritage de Jean-Claude Götting, Xavier Mussat a finalement adopté un style qui mêle des éléments généralement considérés comme peu compatibles : un tracé des personnages dans une esthétiques "gros nez" souvent associée à la bande dessinée d'humour franco-belge traditionnelle, et des hachures, d'habitude plutôt associées à un dessin plus réalistes. Cette tension du dessin reflète parfaitement celle du récit, conciliant une stylisation et une schématisation rendues nécessaires par le fait de condenser en quelques pages plusieurs années d'une vie et l'analyse détaillée, "au scalpel", dont je parlai plus haut.

Je me méfie souvent de l'usage important des récitatifs, en bande dessinée comme au cinéma. C'est souvent un palliatif pour des auteurs qui ne parviennent pas à tirer suffisamment parti des images et de la richesse narrative qui peut naître d'une interaction maîtrisée entre image et texte.

Comme je l'écrivais plus haut, Xavier Mussat va plus loin dans l'auto-analyse que la plupart de ses prédécesseurs et contemporains. Ses nombreux récitatifs relatent les événements, les analysent, les dissèquent... Mais s'il a tant besoin du texte, pourquoi n'écrit-il pas un roman ? pourriez-vous me demander... Justement parce que son texte est enrichi par ses dessins, qui vont bien au-delà du rôle d'illustration redondante auxquelles ils sont trop souvent cantonnés. Ils offrent ici un contrepoint constant aux analyses des récitatifs. Ils mettent en lumière les rêves et les angoisses du narrateur. Araignées et ruines participent ainsi à la sensation de vie détruite, au sentiment d'être pris au piège et dévore lentement... C'est probablement dans l'œuvre de Fabrice Neaud, les deux auteurs étant très proches, que l'on peut retrouver un emploi relativement similaire des métaphores visuelles, ces métaphores pouvant être filées tout au long de l'ouvrage, offrant ainsi un tressage (au sens de "structuration additionnelle et remarquable, qui définit des séries à l'intérieur de la trame séquentielle", selon la définition de Thierry Groensteen) constant entre angoisses récurrentes exprimées par les récitatifs et force des symboles visuels.

Entre Sainte Famille et Carnation, il s'est passé 12 ans. Pendant ces 12 années, il est paru extrêmement peu d'ouvrages aussi riches et innovants que ces deux-là.

samedi 24 mai 2014

Adieu au langage, de Jean-Luc Godard, prix du jury à Cannes

Le palmarès du festival de Cannes 2014 vient de tomber. J'étais assez curieux de voir si Adieu au langage, de Jean-Luc Godard, allait repartir avec un prix.

L'histoire de Godard et du festival est complexe, parfois même légendaire : de la signature du contrat avec Georges de Beauregard pour À bout de souffle sur un bout de nappe de restaurant lors du festival de Cannes 1959 à ses nombreuses conférences de presse à sensations, en passant par l'interruption du festival de Cannes 1968, en solidarité avec les manifestations étudiantes...

Au-delà de la légende, Cannes et Godard, c'est aussi l’histoire d'occasions manquées en ce qui concerne le palmarès. Aucun film de Godard n'a été sélectionné à Cannes pendant la première partie de sa carrière, celle qui va de À bout de souffle en 1960 à Week end en 1967, lorsque le cinéaste était à la pointe de la Nouvelle Vague. Lorsqu’il revient sur le devant de la scène médiatique en 1979, avec Sauve qui peut (la vie), on lui reprochera souvent de ne plus être à la hauteur de ses glorieuses années 1960. Sept de ses films furent néanmoins sélectionnés à Cannes, de Sauve qui peut (la vie) à Adieu au langage. Malgré cela, il ne reçut aucun prix. En revanche, il donna de nombreuses conférences qui firent sensation, loin des habitudes de cet exercice habituellement si convenu. En 2010, il ne se rendit pas à Cannes pour soutenir Film Socialisme. Il justifia son absence par "un problème de type grec"... je ne suis toujours pas sûr d'avoir compris ce qu'il voulait dire par là. Mais, de la part de Godard, ce n'est guère étonnant.

Cette année, il a finalement reçu un prix, mais cela ressemble fort à un prix de consolation. Ce n'est pas la Palme d'Or (attribuée à Winter Sleep de Nuri Bilge Ceylan), ni le Grand prix du jury (attribué à Les merveilles d'Alice Rohrwacher). Adieu au langage a reçu le Prix du jury, en même temps que Mommy de Xavier Dolan.

Ah, cette année, il y eut aussi une lettre adressée par Godard aux responsables du festival. Mais j'en reparlerai...

dimanche 27 avril 2014

Le 6ème numéro de la revue Bananas est sorti (2014)

Comme chaque année, la revue Bananas, toujours menée par Évariste Blanchet, a sorti un numéro en début d'année. Qualité et éclectisme sont encore une fois (la sixième) au rendez-vous : analyses variées ; bilan détaillé de Top Ten d'Alan Moore, avec un passionnant entretien avec les dessinateurs de cette série ; critique de Quanticafrique, de Fabrice Neaud ; bilan des péripéties récentes de la vie de l'Association et bien d'autres choses encore !

vendredi 18 avril 2014

Gabriel Garcia Marquez (1927-2014) est mort

Chronique d'une mort annoncée : Gabriel Garcia Marquez se débattait depuis quelque temps contre la maladie. Il est mort hier, le 17 avril, à l'âge de 87 ans.

C'est l'un des plus grands écrivains du 20ème siècle qui vient de s'éteindre. Son nom est fréquemment associé au "réalisme magique", genre protéiforme qui insère des éléments surnaturels dans des situations se rattachant à un cadre historique et géographique avéré, propice aux situations narratives riches et incitant à la rêverie. Il fut l'une des figures de proue de la riche littérature latino-américaine des dernières décennies, avec Maria Vargas Llosa ou Carlos Fuentes, entre aures.

Initialement, j'avais lu quelques-uns de ses romans en français. Mais c'est en découvrant Cien años de soledad en version originale que j'ai réellement été conquis par son oeuvre. Quel que soit le talent des traducteurs, il est extrêmement difficile (voire impossible ?) de retranscrire à sa juste valeur la puissance du verbe, l'imagination verbale richissime de cet auteur hors norme. Je me suis ensuite plongé dans les méandres vertigineux de El general en su laberinto, El otoño del patriarca et autres romans dans lesquels on plonge, on se perd, on erre dans des mondes imaginaires d'une foisonnante richesse.

Gabriel Garcia Marquez s'est maintenant perdu dans un autre monde, lui qui a si souvent peint avec tendresse et poésie patriarches et vieillards à l'approche de la mort.

dimanche 9 mars 2014

Mort d'Alain Resnais (1922-2014)

Alain Resnais, un des plus grands réalisateurs français, est mort le 1er mars, à 91 ans.

Je vais commencer par un aspect un peu secondaire de la vie de ce cinéaste, sa passion pour la bande dessinée. Alain Resnais a en effet toujours été passionné par les classiques de la bande dessinée et des comics trios américains. Il fut un des premiers intellectuels à s'intéresser à cet auteur alors bien peu considéré ; il fut ainsi membre du CELEG, club de bande dessinée créé dès 1962. Il fit dessiner les affiches de ses films par Enki Bilal, Floch, Blutch. Il demanda au très grand auteur de bande dessinée américain (et compagnon de route de Will Eisner), Jules Feiffer, de lui scénariser un film (I want to go home).

Mais ce n'est pas le plus important. Personnellement deux éléments me marquent plus particulièrement dans son œuvre. Le premier est qu'il s'entoura de scénaristes à la personnalité artistique extrêmement forte sans que cela ne l'empêche de réaliser à chaque fois des films très personnels. Hiroshima mon amour est clairement une œuvre de Marguerite Duras, L'Année dernière à Marienbad est très caractéristique de l'imaginaire d'Alain Robbe-Grillet, La Guerre est finie reprend les thèmes fétiches de Jorge Semprun. Pourtant, avec chacun de ces films, et tous les autres, Alain Resnais créait une œuvre extrêmement personnelle. Une œuvre à la fois très spécifique, reflétant sa personnalité unique, et très variée, grace à la grande diversité des scénaristes avec lesquels il a travaillé.

Le second point qui m'a particulièrement marqué dans les films d'Alain Resnais est son inlassable recherche formelle. Comme si chaque film devait répondre à une nouvelle contrainte formelle et devenir ainsi un objet non identifié, jamais réellement vu auparavant. La singularité des scénarios d'Hiroshima mon amour et de L’Année dernière à Marienbad suffisait pour en faire des films formellement uniques. Puis les contraintes que s'imposait le réalisateur furent très diverses : insertion de commentaires scientifiques dans Mon oncle d’Amérique, irruption de phylactères dans I want to go home, théâtre filmé dans Melo (alors que la plupart des adaptations de pièces de théâtre au cinéma recherchent à s'éloigner formellement du théâtre, en ajoutant notamment des décors et des personnages plus varies qu'est ns la lice d'origine, Alain Resnais cherche au contraire à coller à un style de théâtre filme dans Melo : il ne garde que les décors et les personnages d'origine, renforce le caractère artificiel des décors, etc.), multiplication des univers possibles en fonction des choix, souvent d'apparence mineurs, des personnages dans le diptyque Smoking et No Smoking, adaptation de formes surannées comme une opérette des années 1920 dans Pas sur la bouche, etc.

Un grand cinéaste vient de s'éteindre. Tous ses films ne m'ont pas touché avec la même intensité mais dans chacun d'entre eux, j'ai trouvé suffisamment de la singularité de ce réalisateur et de diversité formelle pour vivre une expérience passionnante en les voyant...

mardi 11 février 2014

journal lapin 2008-2009, de Lucas Méthé (2014)

Ego comme X est un éditeur exceptionnel. Non seulement il publie d'excellents livres (un des derniers en date étant le superbe Histoire d'un couple), mais en plus il en offre certains ! Il y a dix ans, à l'occasion de son dixième anniversaire, il avait offert à certains de ses lecteurs un album regroupant de superbes planches de Fabrice Neaud, Xavier Mussat et Philippe Squarzoni (neaud mussat squarzoni). Cette année, pour ses 20 ans, il offre à tous ceux qui en font la demande un recueil de planches de Lucas Méthé, pour la plupart initialement publiées dans la revue Lapin (tous les détails pratiques ici). J'avais évoqué ces planches avec l'auteur il y a quelque temps et il semblait réticent à les voir publiées en volume. Après les avoir lues, je peux aisément le comprendre : Lucas Méthé est perfectionniste et ces planches sont très imparfaites. Mais attention, ici l'imperfection est une part intégrante de la démarche de Lucas Méthé et elle n'empêche nullement ce journal lapin 2008-2009 d'être un excellent livre.

De quoi Lucas Méthé parle-t-il dans ces planches ? Entre 2008 et 2009, soit entre la fin du travail sur Mon Mignon et pendant une partie de l'écriture de L'Apprenti, Lucas Méthé a publié quelques pages de journal dans la revue Lapin. Dans ces planches, il s'interroge sur les possibilités et les impasses de la bande dessinée et sur ce que lui peut en faire en tant qu'auteur. Lucas Méthé est un dessinateur qui doute ; des potentialités du médium, de ses propres capacités, du bien-fondé de ses travaux en cours, etc. Il ne s'agit pas ici d'un ouvrage théorique sur la bande dessinée, qui pose des questions rhétoriques pour y apporter des réponses théoriques bien charpentées. Non, il soulève beaucoup plus de questions qu'il n'en résout ; Lucas Méthé rend clairement perceptibles ses doutes, ses insatisfactions, ses regrets. Il ne se satisfait pas des pistes de réponse qu'il esquisse et fait part au lecteur de cette profonde insatisfaction. C'est en cela que ce livre est imparfait, comme je l'écrivais plus haut : il laisse le lecteur sur des doutes, des questions irrésolues et des impasses. Mais c'est également ce qui fait sa richesse et sa force : le lecteur est invité à participer à cette réflexion sans fin, avec tout l'inconfort mais toute la potentielle fécondité que cela peut faire naître.

Il est intéressant de noter que peu après ces planches Lucas Méthé publiait L'Apprenti. Cet album est très réussi mais représente probablement une impasse. Pas au sens d'échec, loin s'en faut, mais au sens de point au-delà duquel il n'est pas possible de continuer dans la même direction. Dans L'Apprenti, Lucas Méthé séparait fortement texte et dessin. Au-delà, une telle voie conduisait sans doute à la séparation radicale des deux, vers le journal purement écrit d'une part, vers l'illustration d'autre part. Depuis Lucas Méthé s'est consacré à un autre projet de bande dessinée radicalement différent (au moins en apparence) : un pastiche des aventures de Spirou et Fantasio telles que les dessinait Jijé : vives et délirantes, parfois même carrément foutraques ; un retour à une bande dessinée d'apparence moins réfléchie et plus intuitive, comme un retour à l'insouciante jeunesse de la bande dessinée, loin des questionnements réflexifs d'aujourd'hui...

journal lapin 2008-2009 est donc un nouveau passionnant témoignage de la riche démarche de Lucas Méthé. Et un superbe cadeau pour les 20 ans d'Ego comme X.

vendredi 31 janvier 2014

Edmond, un portrait de Baudoin, film documentaire projeté en avant-première à Angoulême

Je vous avais parlé il y a plus d'un an d'un projet de film consacré à Edmond Baudoin, alors intitulé Éloge de l'impuissance. Le projet a bien avancé : le film est terminé, il s'appelle maintenant Edmond, un portrait de Baudoin et devrait être distribué dans les salles cette année (l'équipe du film cherche actuellement un distributeur). En attendant, il sera projeté en avant-première lors du Festival d'Angoulême, le 1er février 2014. Une occasion à ne pas manquer pour tous ceux qui sont sur place !

jeudi 16 janvier 2014

Élection du grand prix de la ville d'Angoulême : encore du rififi

C'est la saison d'Angoulême. Une fois de plus, le mode d'élection du Grand Prix de la ville d'Angoulême change ; une fois de plus ce changement fait couler beaucoup de salive et d'encre (virtuelle surtout). Comment cela fonctionne-t-il cette année ? Je ne vais pas entrer dans les détails mais en gros il a deux collèges d'électeurs (l'académie des grands prix, c'est-à-dire tous les anciens lauréats du grand prix, d'une part, l'ensemble des auteurs de bande dessinée publiés en France d'autre part) ; une liste d'auteurs éligibles prédéfinie par un groupe d'organisateurs ; une élection à deux tours avec pondération des voix des deux collèges... Certes, cela fait un peu usine à gaz, mais est-ce très important ?

Ce qui est important, si ce grand prix veut rester (ou devenir) une récompense de référence en France, ainsi que dans le monde, c'est que les futurs auteurs récompensés le méritent vraiment et que leur valeur soit reconnue au-delà d'un microcosme français et qu'elle soit durable (par opposition aux effets de mode comme cela à pu être le cas de Lauzier par exemple).

Or si pendant environ la première décennie du festival les auteurs récompensés par le grand prix remplissaient globalement ces conditions (auteurs de plusieurs nationalités, reconnus en France et à l'international : Franquin, Jijé, Eisner, Moebius, Reiser, Fred, Forest, Tardi, Bilall, Druillet, Pratt...), cela a commencé à se gâter à la fin des années 1980. De plus en plus de grands prix, bien que talentueux, ne pouvaient pas du tout prétendre à une quelconque aura au niveau international. Il s'agissait d'auteurs français d'un certain talent, ayant travaillé pour quelques éditeurs ou revues au sein desquels ils s'étaient connus. L'élection fondée sur la valeur de l'œuvre était devenue cooptation d'auteurs qui se connaissaient, voire copinage diront les mauvaises langues... Des auteurs comme Jacques Lob, Martin Veyron, René Petillon, Jean-Claude Denis, Baru, François Schuiten, Zep, par exemple, sont très talentueux et j'apprécie beaucoup leur œuvre mais ils ne peuvent pas, à mon avis, être considérés parmi les meilleurs actuels de la bande dessinée mondiale, ni en termes de valeur artistique, ni en termes d'influence (et je ne parle pas des auteurs dont j'apprécie moins les œuvres et qui me semblent d'une importance secondaire, même dans l'aire francophone, comme Florence Cestac, Régis Loisel ou François Boucq ; et il y eut même Georges Wolinski, dont je n'ai toujours pas compris l'apport à la bande dessinée excepté le fait qu'il a copié la grande revue italienne de bande dessinée, Linus, pour faire le Charlie français).

Certes il y eut encore des grands prix tout à fait pertinents : Art Spiegelman, Robert Crumb, José Munoz, Nikita Mandryka, etc. Mais c'est devenu l'exception plus que la norme.

Il me semble donc sensé, voire nécessaire, de réformer le mode d'élection des grands prix afin que les futurs lauréats donnent une image plus moderne et plus internationale de la richesse de la bande dessinée.

Et ce qui sera retenu de cette élection, ce ne sont pas les querelles qui animent le microcosme de la bande dessinée franco-française (15 grands prix viennent d'annoncer que, pour protester contre ce nouveau mode de scrutin, ils ne voteraient pas cette année), mais la légitimité des futurs lauréats. Messieurs les votants, à vous de jouer...