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lundi 19 janvier 2015

Être musulman aux Etats-Unis à l'heure du Patriot Act, vu de Bollywood

Après l'émotion suscitée par l'attentat contre Charlie Hebdo et la formidable mobilisation nationale qui a suivi, vient l'heure des débats, souvent éminemment complexes.

Parmi les principaux d'entre eux, on peut évoquer l'épineuse question de l'équilibre à trouver entre sécurité, fermeté, justice, respect des libertés individuelles et de la présomption d'innocence et refus des amalgames.

A l'heure où des voix réclament la mise en place d'un Patriot Act à la française, je ne peux m'empêcher de penser à deux beaux films qui traitent de la vie des musulmans aux Etats-Unis après le 11 septembre. Tous deux viennent de Bollywood et mettent en scène des musulmans d'origine du sous-continent indien. Je ne sais pas si des films équivalents ont été tournés à Hollywood (je dois avouer que je n'ai pas particulièrement cherché). Ces deux films sont en tout cas beaucoup plus subtils ce que pourrait laisser penser la caricature véhiculée par les médias occidentaux sur les films grand public indiens. Ils abordent en tout cas un sujet d'actualité capital : comment peut-on être muslman aux Etats-Unis après le 11 septembre ?

J'ai déjà parlé du premier sur ce blog. My name is Khan (en Inde, Khan est un nom typiquement musulman), film de 2010 rassemble une nouvelle fois le couple le plus célèbre de Bollywood, Shah Rukh Khan et Kajol, et relate les drames auxquels est confrontée une famille musulmane d'origine indienne aux Etats-Unis, face au rejet du reste de la population qui la considère comme de potentiels terroristes. Le film est parfois à la limite du pathos, mais il est souvent capable de susciter une émotion et une empathie pour ces personnages qui rencontrent des difficultés que nous avons souvent du mal à imaginer.

L'autre film se situe à un niveau moins intimiste, plus politique. Dans New York, un jeune Indien est contraint par le FBI à devenir un indicateur pour savoir si un de ses anciens amis de faculté est devenu un terroriste (ce qui est considéré comme certain par le FBI). La femme de cet ami fait partie d'une association d'aide aux personnes ayant fait l'objet d'une détention abusive dans le cadre du Patriot Act, notamment pour obtenir justice et se réinsérer dans le société après les traumatismes psychologiques qu'ils ont subis. Non-respect de la présomption d'innocence, arrestation non justifiée, détention arbitraire, chantage... La face sombre du Patriot Act est bien montré. Le film ne tombe néanmoins pas dans le manichéisme : le personnage principal a une volonté farouche de s'intégrer à la vie américaine malgré tout ; et l'agent du FBI auquel il est confronté n'est pas un Américain obtus, mais est également d'origine indienne, tiraillé entre le devoir de protéger son pays d'accueil et la compassion à l'égard des autres membres de la diaspora indienne.

Deux films qui peuvent nous aider à mieux prendre conscience de certains aspects du Patriot Act.

dimanche 18 mai 2014

Une chance pour le temps, journal 2007, de Renaud Camus (2010)

Lire le Journal de Renaud Camus est toujours un grand plaisir littéraire. Renaud Camus est un immense styliste, bien ancré dans la grande tradition française, qui va notamment de Saint-Simon à André Gide : clarté et précision de l'expression, équilibre de la phrase, choix attentif des mots (avec le recours régulier à quelques expressions étrangères, tirées de langues qu'il connaît et apprécie, l'italien et l'anglais essentiellement, lorsqu'il leur trouve une saveur particulière), ce qu'il faut d'humour, enfin, pour agrémenter l'ensemble.

Le style n'est pas tout. L'intérêt du Journal de Renaud Camus réside aussi beaucoup sur ses réflexions sur l'art et sur la société. C'est un homme de goût, qui sait très bien parler des œuvres qu'il apprécie, qu'il s'agisse de peintures (avec une affection particulièrement marquée pour certains peintres italiens et français du 17e siècle, ou des artistes contemporains, Marcheschi ou Cy Twombly notamment), d'oeuvres musicales (avec un penchant marqué pour la musique romantique et post-romantique) ou littéraires.

Sur la société, il a des opinions très marquées, souvent très intéressantes, malgré ce que je considère comme de nombreux excès. Pour résumer (au risque bien entendu d'être très réducteur), je dirais qu'il souhaiterait faire revenir l'ensemble de la société française dans le monde de la bourgeoisie de province des années 1950, dans lequel il a été élevé et tel qu'iĺ l'idéalise aujourd'hui. Renaud Camus ne supporte pas le monde d'aujourd'hui et rêverait de vivre isolé au milieu d'une campagne sans voisin, sans grande route, sans publicité, sans industrie, etc. Ce refus de s'adapter va parfois assez loin. Le cas des courriels est un exemple parlant. Il se trouve que l'habitude a fait que les formules de politesse dans les courriels ("Bonjour" pour débuter, "Cordialement" pour conclure) ne soient pas les mêmes que celles couramment admises pour les courriers papiers. Renaud Camus n'accepte pas cet état de fait et refuse même par principe de répondre à un courriel écrit de cette façon. Cela me fait revenir à Saint-Simon, que j'évoquais plus haut. Un des éléments les plus récurrents de ses superbes mémoires est son indignation outragée lorsque certaines traditions, notamment les règles de préséance liées à la noblesse et à la naissance, ne sont pas respectées à la lettre. Ces indignations pour des règles qui sont dépassées depuis plusieurs siècles semblent aujourd'hui bien ridicules à la lecture de l'œuvre de ce grand mémorialiste. La richesse du style et l'attachement à des normes de société au moins partiellement dépassées font que je ne peux m'empêcher de rapprocher ces deux auteurs. Dans les deux cas, je tire un très grand plaisir de lecture de leurs œuvres monumentales.

lundi 25 juin 2012

La Princesse de Montpensier, de Bertrand Tavernier (2010)‏

Bertrand Tavernier n'est sans doute pas un artiste génial et ses films ne révolutionnent probablement pas le 9e Art. Il n'en demeure pas moins un excellent artisan qui, à l'image des grands réalisateurs de l'âge d'or d'Hollywood qu'il affectionne, tourne de très bons films avec beaucoup de métier. Scénario et dialogues, choix et direction d'acteurs, Photographie, musique, tout est travaillé et agencé avec un grand professionnalisme et beaucoup de goût. De la chronique sociale (L627, Ça commence aujourd'hui) au polar poisseux du Sud des États-Unis (Dans la brume électrique), de la comédie historique (La Fille de d'Artagnan) au polar contemporain (L’Horloger de Saint Paul), tous les genres sont traités avec le même talent.

Adapter un roman ou une nouvelle de Mme de Lafayette au cinéma n'est pas forcément facile. Les sentiments évoluent au cours du récit, sont souvent ambigus, toujours subtils ; en outre les conceptions de l'amour et de l'honneur en vigueur à l'époque sont parfois très éloignées des conceptions actuelles. Si Manoel de Oliveira était parvenu, dans La Lettre, à offrir une magnifique mise à jour contemporaine de La Princesse de Clèves, Christophe Honoré s'était cassé les dents sur ce roman dans La Belle Personne. Bertrand Tavernier s'est attaqué à un texte moins célèbre de Mme de Lafayette, La Princesse de Montpensier. Cette nouvelle relate les amours compliquées de Marie de Mézières avec quatre jeunes hommes de grande qualité et très différents, le duc d'Anjou, frère du roi Charles IX, futur roi de Pologne et de France, le duc de Guise, chef du parti catholique, le prince de Montpensier, qu'elle a épousé, et le comte de Chabannes, savant précepteur de son mari puis d'elle. Ces quatre hommes représentent quatre versants différents de la masculinité ; très différents les uns des autres, ils offrent à Marie des charmes réels et divers. Une des principales forces du film de Bertrand Tavernier réside dans le choix des acteurs. Lambert Wilson est parfait dans le rôle du savant et réfléchi comte de Chabannes ; les quatre jeunes acteurs choisis pour jouer les rôles de Marie et de ses trois autres prétendants ont été très judicieusement sélectionnés. Ils permettent de personnifier, au sens premier du terme, le conflit entre les différents idéaux masculins qui se disputent le cœur de Marie et les conflits moraux déchirant tous ces personnages en ces temps historiques particulièrement troublés.

Les autres éléments du film mettent très bien en valeur ces deux éléments clés que sont l'intrigue initiale fournie par la nouvelle de Mme de Lafayette et le jeu des acteurs : reconstitution historique soignée, dialogues ciselés, costumes et décors travaillés, photographie esthétique, musique agréable et efficace, etc.

Tout cela fait de La Princesse de Montpensier un excellent film, passionnant sur le plan romanesque, très intéressant d'un point de vue historique.

mardi 8 mai 2012

Jean de l'ours, de Mattt Konture et Jacques Velay (2010)

Lorsque j'ai découvert, récemment, Jean de l'ours, cet album a attiré ma curiosité à plus d'un titre. Tout d'abord, cet album avait échappé à mon attention lors de sa publication, je ne l'ai découvert que deux ans après. Exceptionnellement pour Mattt Konture, il ne s'agit pas d'un récit autobiographique ; or, depuis le début des années 1990, il n'avait publié que des récits dans lesquels il se mettait en scène soit directement, soit sous la forme d'un de ses avatars (Ivan Morve, Galopu ou Mysteur Vrö). Enfin le scénario de cet album n'est pas de lui mais de Jacques Velay (que je ne connais mais qui semble avoir participé avec lui à des fanzines montpelliérains).

Cet album est assez surprenant... Il démarre avec un couple qui marche dans les superbes paysages de Lozère (magnifiquement rendus par le dessin de Mattt Konture, très en forme). La femme se fait enlever par un ours et le récit commence à délirer... La femme et l'homme connaîtront chacun quelques péripéties, fortement teintées de fantasmes pour aboutir à une chute originale et ouverte (l'album se clôt avec une "fin de l'épisode", une suite est-elle prévue ?).

La principale force de cet album atypique est le fantastique dessin de Mattt Konture. Celui-ci prend davantage ses aises que dans la plupart de ses comixtures auto-analytiques : les paysages sont superbes, les décors intérieurs sont très travaillés, chaque motif du décor donnant lieu à un travail de texture riche et spécifique, les personnages, en particulier les femmes, sont dessinés avec beaucoup de sensualité.

Un album original, dont le scénario peut surprendre, voire déranger, mais dont les dessins en font une œuvre superbe.

Mattt Konture a publié en 2011 une autre fiction, L'Abbé, que je n'ai pas trouvée en librairie. Quelqu'un l'a-t-il lue et peut-il me dire ce qu'il en a pensé ?

samedi 3 décembre 2011

Le Samouraï Bambou, de Matsumoto Taiyo et Eifuku Issei, volumes 1 à 3 (2009-2010)

L'histoire du Samouraï Bambou n'est pas très originale : dans le Japon de l'époque d'Edo, Soîchirô Senô, un ronin, samouraï sans maître, s'installe dans un quartier populaire. Bien que virtuose du sabre, il a renoncé à la violence et est devenu professeur. Il a même troqué son arme contre un sabre en bambou (c'est d'ailleurs la principale originalité de l'histoire, qui donne son titre à la série). Les anciens maîtres de son père cherchent à le tuer et envoyent un assassin à ses trousses. Je dois avouer que je ne suis pas réellement convaincu par le scénario de cette série : il manque de surprises et tire en longueur à mon goût.

Pourquoi donc en parlé-je aujourd'hui dans ce cas ? Parce qu'il est dessiné par Taiyo Matsumoto, auteur de Amer Béton, Ping Pong ou Number 5, ici au mieux de sa forme. Ce dessinateur exceptionnel a toujours privilégié l'expressivité plutôt que le réalisme académique. Cet expressionnisme a pu donner l'impression, parfois, d'un manque de fini, d'un laisser aller apparent, notamment dans Number 5. Ce n'est plus du tout le cas dans Le Samouraï Bambou, où le dessin de Taiyo Matsumoto trouve un équilibre somptueux. Les personnages sont encore moins réalistes que d'habitude, leurs traits sont déformés, leurs yeux se baladent même parfois hors de leur visage. Les perspectives, les angles de vue, les proportions se déforment allégrement, au service d'une plus grande expressivité, tout particulièrement dans les scènes de combat nocturnes ou les passages oniriques. Nous retrouvons également les mises en page éclatées chères à l'auteur, avec leurs lignes de force diagonales. Dans cette nouvelle série, Taiyo Matsumoto parvient à allier à cet expressionnisme un art de l'équilibre, entre réalisme et déformations, entre noir et blanc, entre saturation et grandes cases aérées, entre mouvement et repos, qui débouche sur des pages absolument somptueuses graphiquement. (En plus, Taiyo Matsumoto dessine magnifiquement les chats qui viennent commenter l'action, ce qui ne gâte rien.)

Bref, à défaut d'un récit palpitant, Taiyo Matsumoto nous offre dans Le Samouraï Bambou un vrai régal visuel.

lundi 11 juillet 2011

Chronographie, de Dominique Goblet et Nikita Fossoul (2010)

Chronographie ne ressemble à rien de ce que je connais. Il a été publié l'année dernière chez l'Association. S'agit-il d'une bande dessinée pour autant (je vous accorde que la question est, de toute façon, un peu vaine) ? Rien n'est moins sûr, à moins de défendre une définition extrêmement large du médium...

Pendant 10 ans, Dominique Goblet (j'ai déjà écrit tout le bien que je pensais de Faire semblant c'est mentir, de la même auteur) et sa fille, Nikita Fossoul, se sont régulièrement retrouvées pour des séances de pose : chacune dessinait alors l'autre. Le livre regroupe ces 273 sessions. Nikita avait 7 ans lors de la première session, 17 lors de la dernière. Chaque double page regroupe deux dessins : un portrait de la mère dessiné par sa fille, un portrait de la fille dessinée par sa mère. Les techniques les plus diverses sont employées (crayon, peinture, collage, dessin d'après des peintures classiques, etc.) mais à chaque session, les deux dessinatrices utilisent la même technique. Quasiment aucun texte ne complète ces portraits.

Plusieurs riches thématiques parcourent cet ouvrage. Les trois plus évidentes sont le passage du temps, la relation mère-fille et l'art du portrait. Dans les dessins réalisés par Dominique, on voit les traits de Nikita évoluer, l'enfant devient jeune fille ; dans les dessins de Nikita, c'est la maîtrise graphique de celle-ci qui progresse alors que le modèle évolue peu. Je pensais d'ailleurs initialement regarder avec plus d'attention les dessins de la main de Dominique Goblet, dans la mesure où il s'agissait d'une artiste confirmée ; en fait, ce sont souvent les dessins de sa fille qui ont le plus retenu mon attention : sa technique qui progresse, l'évolution de la vision qu'elle a de sa mère sont en effet passionnantes.

Voici donc un livre hors norme, pour les lecteurs qui aiment les OGNI (objets graphiques non identifiés) et qui apprécieront de se perdre dans les pages de ce livre, en rêvant au temps qui passe, à l'insaisissable identité des êtres et aux mystères de la relation entre une mère et sa fille...

lundi 6 juin 2011

Liaisons parallèles, d'Edmond Baudoin (2010)

L'année dernière, Edmond Baudoin avait déjà publié Le Marchand d'éponges chez Librio. En sortant cet album dans une collection de poche bon marché, il souhaitait montrer qu'il était possible d'acheter des livres de qualité sans payer des fortunes.

En publiant Liaisons Parallèles uniquement en format numérique, chez Alter Comics, il poursuit sa réflexion sur le format de ses livres. À 68 ans, il est l'un des premiers auteurs majeurs de la bande dessinée francophone à sortir un album uniquement en format numérique. Il n'a pas fini de nous étonner...

Ce livre contient trois récits courts : un premier récit muet de 4 pages qui reprend le thème récurrent des personnages dont la tête est "emprisonnée" dans un cadre (cf. Le Voyage, Vero, etc.) ; "Fog", de 8 pages ; et "Le Jardin du Luxembourg", de 6 pages, dans lequel il revient notamment sur 2666, ce livre de Roberto Bolaño qui l'a beaucoup marqué et qui fut notamment à l'origine de son séjour de deux mois (octobre et novembre 2010) avec Troub's au Mexique, séjour relaté dans Viva la vida, déjà publié au Mexique et en Espagne et attendu à la rentrée à L'Association. Ces récits n'ont pas été conçus spécifiquement pour une lecture numérique (contrairement à Budzee de Lewis Trondheim par exemple) mais semblent avoir été initialement publiés dans des revues.

Ces trois récits, sans bouleverser ma vision du livre numérique ni être fondamentaux dans l’œuvre de Baudoin, sont d'excellente qualité. Et je suis surpris de ne jamais avoir entendu parler de ce livre (il n'est même pas cité sur le site officiel de l'auteur...). Je reviendrai très prochainement sur Edmond Baudoin, dont l'actualité est riche, avec la publication de Tu ne mourras pas ces jours-ci et de Viva la vida en France dans quelques mois...

jeudi 28 avril 2011

The sweeter side of Robert Crumb, de Robert Crumb (2010)

Dans son introduction, très amusante, Robert Crumb essaie d'expliquer pourquoi avoir publié ce livre, essentiellement composé d'illustrations dessinées entre 1969 et 2006 et de quelques pages de comics le montrant avec sa fille : Il s'agit de montrer qu'il n'est pas uniquement le pervers acariâtre et misogyne tel qu'il se décrit habituellement ; il espère également toucher un public plus féminin...

Au-delà de ces prétextes, cet ouvrage permet surtout de se convaincre, ou de se souvenir, à quel point, en plus d'être d'un auteur de bande dessinée génial, Robert Crumb est également un fantastique illustrateur. On trouve dans ce livre quelques rares pages de bande dessinée (Robert Crumb et sa fille, comme je le disais plus haut) et des illustrations de divers types : notamment des portraits de proches, des copies de photographies (datant surtout de la première moitié du siècle dernier, souvent des portraits de musiciens) et des croquis de ruelles ou de sentiers forestiers.

Quel que soit le sujet, le style de Robert Crumb, à base de couches successives de courtes hachures fait merveille : les personnes portraiturées ont une 'présence' folle ; le calme des sentiers de forêts déserts nous enveloppent, les ruelles provençales sont magiques ; les jeux d'ombre et de lumière sont extraordinaires.

Alors, comment est-il Robert Crumb ? So sweeeet !...

mardi 18 janvier 2011

L, de Benoît Jacques (2010)

En général, je ne suis pas un grand amateur de bande dessinée muette. L'absence de mots y est trop souvent considérée par l'auteur comme un manque qu'il faut compenser par des innovations formelles. Cela conduit dans de nombreux cas à des exercices de style, souvent brillants, dont l'inventivité masque la relative pauvreté du fond.

Rien de tel avec L de Benoît Jacques. Ici, nul récit qui aurait pu être plus simplement traité avec des mots. Dans son texte introductif (seul texte de l'œuvre, avec les deux citations mises en exergue, tirées de Robinson Crusoé et de Vendredi ou les limbes du Pacifique, et les dates en guise de titres de chapitres et en bas de chaque page), Benoît Jacques nous précise tout ce que nous avons besoin de savoir pour lire cet ouvrage : « Ce livre est le journal d'une crise. Avant de se manifester par l'émergence d'une passion amoureuse et la rupture d'un couple (...) il s'est agi d'une brèche intérieure, d'une faille. Déchiré par la tempête d'émotions surgie des profondeurs, bouleversé par l'incapacité à la comprendre, il a fallu trouver d'urgence une issue de secours, un exutoire. (...) »

Nous ne sommes nullement dans l'explicitation, la verbalisation. Confronté à des sentiments qu'il ne maîtrise pas, qu'il ne comprend même pas, Benoît Jacques n'a que faire des mots. Pendant près de 250 pages, nous assistons à une éruption, une avalanche de dessins. On reconnaît bien entendu certains motifs qu'il est possible d'interpréter comme des métaphores en lien avec le thème principal : le marin sur un bateau pris dans la tempête, la prison qui est brisée, l'apparition de la femme, l'errance dans la forêt, Robinson Crusoé sur son île, le cheval en liberté, etc. Les dessins oscillent sans arrêt entre la figuration et l'abstraction. Certains motifs picturaux reviennent au fil des pages, se transforment progressivement, envahissent parfois tout l'espace. Leurs métamorphoses progressives permettent d'effectuer des transitions entre les séquences. Comme l'auteur submergé par ses émotions contradictoires, incontrôlables, nous sommes submergés par un flot graphique. Celui-ci, bien mieux que des mots parvient à nous entraîner dans le maelström sentimental de l'auteur.

On pourra trouver cette lecture un peu aride. Mais c'est vraiment réjouissant de découvrir ainsi de temps à autre un album qui ne ressemble à rien de connu et qui semble repousser les limites du média...

dimanche 19 décembre 2010

Lint, Acme Novelty Library # 20, de Chris Ware (2010)

Chris Ware est un de ces rares auteurs qui renouvellent la bande dessinée à chaque album. Son livre le plus récent, Lint, le 20ème volume d'Acme Novelty Library, ne faillit pas à la règle.

Chris Ware continue à dépeindre les existences, dans l'ensemble médiocres, de certains de ses contemporains. Toutefois, Jordan Wellington Lint n'est pas comme Jimy Corrigan, personnage central du premier chef d'oeuvre de Chris Ware, un raté complet ; il mène une vie à peu près normale : il se marie, a des enfants, dirige une entreprise. Le bilan global de son existence est cependant plutôt sombre, de mariage raté en relations filiales conflictuelles.

Alors que dans la plupart de ses albums précédents Chris Ware peignait des épisodes choisis de la vie de ses personnages, en dilatant parfois le temps à l'extrême (certains passages de Jimmy Corrigan dilatent de courts moments, des impressions fugitives, sur de longues pages), on suit dans ce nouvel album la vie de ce Jordan Lint de son début à sa fin, de 1958 à 2023.

Traiter les 'temps longs' en bande dessinée est toujours une gageure ; c'est d'ailleurs également le cas pour les autres formes de récits fondées sur une quasi équivalence du temps du récit et de celui de la lecture/vision, comme le théâtre ou le cinéma. Comment par exemple traduire succinctement une phrase telle que celle-ci : "Ses relations avec sa femme se dégradaient lentement avec les années" ? Si une telle évolution peut être résumée en une ligne dans un roman, elle risque de nécessiter dans un film ou une bande dessinée plusieurs scènes étalées sur des années. Relater un récit s'étalant sur plusieurs décennies, la vie d'un individu par exemple, passe donc souvent, dans ces média, par l'accumulation de scènes charnières, avec toujours les risques d'appuyer trop lourdement le trait dans ces moments clés, ou au contraire d'être trop elliptique et trop explicite pour la bonne compréhension du lecteur/spectateur.


Côté bande dessinée, Will Eisner, avec son récit d'un siècle de la vie d'un quartier, Dropsie Avenue, avait tenté une expérience passionnante dans ce domaine ; les frères Hernandez, dans leur Love and Rockets se sont également fait une spécialité de raconter en quelques cases elliptiques de longues périodes de vie. Dans Lint, Chris Ware repousse encore les limites de la bande dessinée dans ce traitement des 'temps longs'.

Il mèle, comme à son habitude des cases de tailles très différentes, de grandes cases avec des personnages en gros plan ou au contraire des vues d'ensemble, comme des arrêts sur image, ou bien des cases miniscules s'enchaînant très vite. Certains mots, certaines images très schématiques, s'intercalent entre les cases, servant de ponctuation, de rimes ou comme moyen pour expliciter certains sentiments. Chaque page représente un épisode, ou un moment, de la vie de Lint. En quelques dessins et quelques mots, Chris Ware nous dépeint les sentiments, les sensations, les désirs de Lint à l'occasion de la mort de sa mère, de son mariage, de la naissance de son fils. Pour cela, il fait preuve d'une inventivité exceptionnelle et toujours renouvelée.

Résumer Lint à cette mise en image d'un 'temps long' serait réducteur. Comme d'habitude, Chris Ware fait preuve à chaque instant d'une imagination impressionante pour nous conter son récit. Des premiers instants de la vie de Lint en vision subjective (procédé certes déjà utilisé bien des fois en bande dessinée, notamment depuis la Rubrique-à-Brac, mais particulièrement à propos dans Lint), aux récits dessinés du fils de Lint, cet Acme Novelty Library est largement à la hauteur des 19 précédents, ce qui n'est pas peu dire...

mercredi 24 novembre 2010

Love & Rockets: New Stories, n° 3 de Gilbert et Jaime Hernandez (2010)

Le nouveau numéro de Love & Rockets: New Stories, de Gilbert et Jaime Hernandez, vient de paraître, sous une superbe couverture de Jaime (quelle composition !). Comme à chaque fois, c'est une réussite artistique connaissant peu d'équivalent dans la bande dessinée contemporaine.

Le cas des frères Hernandez (Gilbert et Jaime principalement) est exceptionnel à plus d'un titre. Voir ainsi deux frères construire parallèlement, depuis presque 30 ans (le premier numéro de Love & Rockets est sorti en 1982), deux œuvres riches et exigeantes est déjà remarquable ; que ces deux œuvres soient publiées dans le même comics depuis le début de leur carrière l'est au moins autant ; enfin l'alternance, dans ces comics, de pages des deux frères montre à quel point les deux œuvres se complètent et s'équilibrent : les pages de Jaime, au dessin clair et précis et aux récits tout en nuances viennent très efficacement contre-balancer les exubérances de celles de Gilbert, marquées par la violence des récits et les outrances volontaires des dessins. Cet équilibre subtil des récits publiés en alternance, par courtes livraisons de quelques pages, contribue pour une part non négligeable à la qualité des nombreux numéros de Love & Rockets (50 numéros pour le volume 1 entre 1982 et 1996, 20 numéros pour le volume 2 entre 2000 et 2007 et 3 numéros pour le volume 3, en cours de publication depuis 2008) et est malheureusement absente de compilations traduites en français.

Revenons à l'objet de mon post d'aujourd'hui, à savoir la sortie du numéro 3 de Love & Rockets: New Stories, et tout spécialement aux pages de Jaime Hernandez. Celles-ci comprennent un récit 'contemporain' qui relate un événement attendu depuis plus de 15 ans par les lecteurs assidus de Love and Rockets, à savoir les retrouvailles de Maggie et de Ray, et, inséré entre les deux épisodes de ce récit, un souvenir douloureux de la jeunesse de la même Maggie, le déménagement de sa famille et le divorce de ses parents.

On a pu assimiler, pourquoi le nier, Love and Rockets à un 'soap opera'. Les récits de Jaime Hernandez suivent en effet les événements souvent banals de la vie de divers protagonistes, Maggie et Hopey en tête : crises familiales, déchirements amoureux et retrouvailles, deuils et tromperies. Les personnages vieillissent à la même vitesse que dans la vie réelle (adolescentes au début des années 1980, elles approchent maintenant la cinquantaine). Les ingrédients d'un bon 'soap opera' sont bien là. Mais voilà, le talent de Jaime Hernandez est immense et lui permet de transcender allégrement toutes les limites du genre...

Cette dernière livraison (qui a maintenant adopté un rythme annuel), n'échappe pas à la règle et on y retrouve tout l'art de Jaime Hernandez : ellipses parfaitement amenées, maîtrise de l'euphémisme dans le récit, noir et blanc précis. Que ce soit dans le texte ou le dessin, il n'y pas de superflu et tout est parfaitement à sa place. Sous ces dehors classiques, le propos de Jaime Hernandez est extrêmement subtil. On a rarement mieux rendu en bande dessinée les doutes et interrogations d'individus adultes face à des vies banales, les sentiments ambigus mêlant mélancolie face au passé et désir de renouveau.

Maggie retrouve donc Ray. En quelques pages les sentiments complexes de ces deux personnages nous deviennent palpables ; en quelques phrases, tout le poids des événements qu'ils ont vécu depuis leur séparation remonte à la surface. Jaime Hernandez parvient si bien à insuffler de la vie à ses créatures de papier que, pour un lecteur qui a suivi leurs péripéties, les quelques éléments très succincts de ces pages provoquent des émotions très fortes, comme si nous retrouvions de vieux amis avec lesquels nous avons partagé tant de choses. Ce récit contemporain introduit en outre, de façon très elliptique, un personnage nouveau, Calvin, un frère de Maggie. L'épisode de la jeunesse de Maggie, inséré au milieu de ce comics, permet à la fois d'enrichir encore le personnage de Maggie en creusant une de ses failles, la séparation de ses parents, et de donner une grande épaisseur à Calvin. On assiste ainsi à des subtils phénomènes d'échos entre ces deux récits que plus de trente ans séparent.

Un dernier mot pour conclure, à tous ceux qui sont en train de, ou qui vont bientôt, découvrir Jaime Hernandez avec les récentes traductions de Locas en français : Méfiez-vous, cette série est une drogue et l'accoutumance ne fait que croître avec les albums...

lundi 25 octobre 2010

Trois Christs, de Valérie Mangin, Denis Bajram et Fabrice Neaud (2010)

Les publications auxquelles participe Fabrice Neaud sont suffisamment rares pour ne pas en rater une seule.

Vient de paraître chez Quadrants un album original à plus d'un titre, Trois Christs.

Ce livre joua longtemps l'Arlésienne. Annoncé avec quatre dessinateurs pour une publication en 2008, il est finalement sorti ce mois-ci avec deux dessinateurs.

La participation de Fabrice Neaud à un album de 80 pages en couleurs chez Quadrants, maison dépendant de Soleil, a pu en surprendre quelques-uns. Pourtant Fabrice Neaud n'a jamais caché ni son amitié pour Denis Bajram, ni son intérêt marqué pour des formes de bande dessinée apparemment éloignées de l'autobiographie 'indépendante', des comics de super héros à la science fiction.

Valérie Mangin nous a concocté, selon les crédits de l'algum, un "puzzle scénaristique". De quoi s'agit-il ? D'une seule histoire, celle de la redécouverte au Moyen-Âge du Suaire de Turin (le linceul qui aurait enveloppé le Christ après sa mort sur la croix), mais racontée trois fois, selon trois hypothèses, ou 'variations', différentes : "Dieu existe", "Dieu n'existe pas" et "Dieu est radioactif"... Pour Valérie Mangin, il s'agit de "trois histoires différentes se passant au même endroit, en même temps, avec les mêmes personnages, racontant le même événement et… n'ayant quasiment rien à voir les unes avec les autres, tant elles reposent sur des visions du mondes opposées". Pour corser l'affaire, les trois récits utilisent le plus possible les mêmes images et les mêmes textes, mais placés dans des contextes différents.

Denis Bajram dessine l'essentiel de l'album, à savoir ces trois récits (initialement prévus pour trois dessinateurs différents). Il adopte pour cela un dessin en couleurs directes, très éloigné des images sombres de Universal War I. Ce nouveau style lui permet de mettre en scène des jeux de lumière avec beaucoup de talent.

Quant à Fabrice Neaud, il dessine les trois pages du prologue, les trois de l'épilogue et quelques dessins venant en conclusion de chacun des trois chapitres. Ces pages sont purement historiques et récapitule ce que l'on sait vraiment du linceul qui a enveloppé le Christ puis du linge connu sous le nom de Saint Suaire de Turin.

Bref, deux excellents dessinateurs au service d'un scénario habile sur un thème, la mort et la Résurrection (réelle ou imaginaire) du Christ ainsi que les conséquences de celles-ci sur les hommes de toutes les époques, qui n'a pas fini de faire discuter et réfléchir...

lundi 6 septembre 2010

Le Marchand d'éponges, d'Edmond Baudoin et Fred Vargas (2010)

Après Les Quatre Fleuves en 2000, Edmond Baudoin illustre un second texte de Fred Vargas. Encore une fois, Baudoin n'est pas forcément là où on l'attend : Je n'avais guère imaginé le voir publier le premier album de bande dessinée inédit chez Librio, un éditeur plutôt spécialisé dans la publication d'œuvres littéraires ou d'essais en format de poche...

Les Quatre Fleuves avait constitué une expérience exceptionnellement réussie d'adaptation littéraire. Le texte de Fred Vargas était un bon polar contemporain ; le dessin de Baudoin était magistral (comme d'habitude) ; mais, surtout serais-je tenté de dire, le dessinateur avait imaginé de nouvelles formes, à mi-chemin du récit illustré et de la bande dessinée ,pour mettre en scène un récit comptant de nombreuses scènes de dialogues sans en gréver la fluidité.

Le Marchand d'éponges, s'il n'est pas toujours à la hauteur de cet illustre prédécesseur, demeure un très bon album. Certes, 50 pages en format de poche sont un peu courtes pour développer une intrigue policière et la qualité de l'impression ne rend pas justice aux riches nuances du noir et blanc de Baudoin.

Le dessinateur continue à creuser le sillon d'un expressionnisme qui lui est tout personnel. La scène du crime (image ci-dessous), par exemple est d'une force rare.

Cet album nous permet également d'apprécier le dessin de Baudoin dans un contexte urbain, ce qui n'est pas si fréquent. Il parvient, souvent avec beaucoup de réussite, à transcrire les ambiances, les lumières, mais aussi les bruits, voire les odeurs de la ville. Personnellement, dans le case ci-dessous, je parviens presque à entendre le démarrage en trombe de la voiture dans la ville endormie...

Bref, la rentrée bande dessinée commence bien !

lundi 14 juin 2010

Le Parfum des olives, de Hugues et Edmond Baudoin (2010)

Il y a quelques jours, je suis tombé par hasard sur Le parfum des olives de Hugues et Edmond Baudoin, qui venait de paraître aux éditions Six pieds sous terre. Tiens, qui est cet Hugues Baudoin ? Je lis la première page de l'album. Hugues Baudoin est en fait un des fils d'Edmond Baudoin. Homme de théâtre, il est allé en Israël pour interroger des personnes là-bas sur les liens entre gens de théâtre israéliens et palestiniens. Edmond, son père donc, a illustré le journal que Hugues a tenu pendant ce voyage de l'autre côté de la Méditerranée. Bon, probablement un album mineur de Baudoin. Voilà pour la première impression.

Après lecture, cette première impression a-t-elle changé ? Pas complètement, cet album ne compte effectivement pas parmi les chefs-d'œuvre de Baudoin. Mais... Mais même dans un album tel que celui-ci, qui pourrait sembler mineur, Baudoin laisse paraître tout son talent. Au gré des considérations familiales ou artistiques de son fils, Baudoin père parvient à faire ressortir certains thèmes qui parcourent toute son œuvre, les racines méditerranéennes (le grand-père d'Edmond Baudoin, et donc l'arrière-grand-père du narrateur, personnage principal de Couma Aco, fait ici plusieurs apparitions), les rêveuses déambulations, l'idée de quête artistique. Et, surtout, il utilise tout son art pour illustrer le texte de son fils : dessinant un personnage parfois d'après photo, parfois d'après les descriptions de son fils, mettant en image les réflexions de celui-ci ou les lieux visités, Baudoin met, comme à son habitude, de multiples techniques au service du texte.

Bref, dans cet album (peut-on d'ailleurs le qualifier de bande dessinée ? il faudrait approfondir la définition de celle-ci : il s'agit davantage d'un récit illustré, avec peu de cases qui s'enchaînent, très peu de phylactère) relativement mineur dans sa bibliographie, Baudoin met assez de cœur et de talent pour en faire une lecture plus que recommandable...

jeudi 27 mai 2010

L'Apprenti, de Lucas Méthé (2010)

Les « rêves impossibles », pour reprendre un leitmotiv de Baudoin (« Dessiner la vie, le rêve impossible... on ne peut que l'aimer », en coda du Portrait), donnent parfois d'excellentes bandes dessinées. Si le rêve impossible, mais toujours poursuivi, cher à Baudoin est de « dessiner la vie », celui de Lucas Méthé dans son nouvel l'album, semble être de relater sa vie le plus objectivement possible.

Il nous relate dans L'Apprenti un itinéraire (à la fois personnel, sentimental, amical et professionnel) avec la volonté affichée de coller le plus possible aux sentiments qu'il a ressenti à l'époque ; il minimise autant que possible tout effet de mise en scène, évite les codes narratifs habituels. Ce travail d'épure le conduit à raconter son histoire avec une forme très simple : une ou deux grandes cases par pages, pas de bulle, entre un et trois blocs de texte descriptif au-dessus et au-dessous des cases. Alors que dans Ça va aller, son précédent album chez Ego comme X, publié en 2005, Lucas Méthé se mettait en image dans de courtes scènes où les dialogues tenaient une place prééminente, ici il décrit avec un certain recul, en quelques traits choisis, les événements écoulés pendant plusieurs années. Les rapports entre textes et images connaissent de subtiles variations ; les secondes illustrent parfois les premiers, les uns servent parfois de contrepoint aux autres, dans un jeu allant de l'opposition au renforcement mutuel et comprenant tous les intermédiaires. Les images font souvent apparaître une certaine sensualité, en complément de textes narratifs plus secs.

Le personnage de Mélanie était au cœur de Ça va aller. L'Apprenti reprend le récit de la relation entre le narrateur et elle mais élargit le propos : la période de temps couverte par le nouvel album s'étale cette fois sur plusieurs années ; d'autres relations sentimentales sont narrées ; l'évolution professionnelle et amicale du narrateur prend également une grande place dans ces pages. Nous pouvons ainsi suivre l'évolution des liens du narrateur avec Simon et Nathalie ; le récit de son amitié avec ce couple d'artistes, déjà évoquée également dans Ça Va aller, est ici mené jusqu'à son terme. Nous suivons donc l'évolution du narrateur pendant quelques années : les difficultés de son intégration progressive au sein d'une certaine société, l'émotion de ses premiers sentiments amoureux, l'amertume des amitiés interrompues, la satisfaction liée à ses premiers travaux... Tout au long de ses apprentissages, narrés de la façon la plus détachée possible, l'auteur cherche à retrouver ce qu'il pensait vraiment à l'époque et analyse son parcours sans complaisance.

Cet album se démarque clairement, par les partis pris adoptés de la plupart des autres bandes dessinées autobiographiques actuelles. Lucas Méthé se distingue par exemple d'un Fabrice Neaud qui se met souvent en scène, en tant que personnage, dans son Journal ; par son souhait d'explorer le plus profondément possible, parfois avec un soin presque clinique, l'évolution de sa pensée et de ses sentiments, son récit se démarque nettement de la superficialité second degré de la grande majorité des blogs en bandes dessinées et de leurs équivalents papier. On pourrait citer bien d'autres exemples. La voie choisie dans L'Apprenti n'est pas forcément meilleure que les autres mais elle a le mérite d'être originale, dans le paysage bédéistique actuel, et de permettre à Lucas Méthé de nous offrir un excellent album.

Bien sûr, cette démarche d'objectivation, si elle se voulait absolue, relèverait bien d'un rêve impossible : cette mise en scène minimale est encore elle-même une mise en scène. On ne peut revenir avec un complet détachement, plus de cinq ans après, sur des faits que l'on a vécus, parfois passionnément, puis ressassés longuement. Mais qu'importe de ne pas atteindre le but ultime, si la démarche porte de riches fruits comme c'est le cas ici.

Près de 30 ans après Passe le temps d'Edmond Baudoin, près de 20 ans après les premiers Approximate Comics de Lewis Trondheim, plus de 15 ans après les débuts du Journal de Fabrice Neaud, à l'heure ou fleurissent les blogs autobiographiques en bande dessinée, on aurait pu croire que la bande dessinée francophone avait fait le tour des récits du « moi » (autobiographie, autofiction ou que sais-je encore). Ce n'est pas encore le cas, des chemins restent à découvrir et L'Apprenti vient heureusement nous le rappeler.

jeudi 29 avril 2010

"My name is Khan, and I'm not a terrorist"

Un des plus grands succès à Bollywood cette année est marquant à plus d'un titre. My name is Khan, en plus d'être un excellent film bollywoodien (acteurs fantastiques, mélo à souhait, musique excellente), aborde en effet un sujet qui est au cœur de l'Inde contemporaine depuis 1947 et de plus en plus prégnant dans le reste du monde : la cohabitation entre les différentes communautés religieuses et plus précisément entre l'Islam et les autre religions.

Pour les fans, il réunit pour la première fois depuis 2001 le couple le plus glamour de Bollywood, Kajol et Shahrukh Khan. Ceux-ci, comme d'habitude, crèvent l'écran dans ce mélo qui conte une histoire d'amour contrariée par l'Histoire récente des États-Unis.

En effet le thème principal du récit est l'ostracisme que subissent les musulmans, aux États-Unis notamment, depuis les attentats du 11 septembre. Pour un Indien, ce sujet a une double résonance : Shahrukh Khan joue un musulman indien implanté aux États-Unis et amoureux d'une hindoue ; il doit à la fois surmonter la barrière entre hindous et musulmans en Inde et les craintes des Américains envers ces musulmans, tous considérés comme terroristes potentiels (d'où le titre de mon message, constituant l'une des premières phrases du film).

Le tout est d'autant plus marquant que la réalité a rejoint la fiction. L'auteur principal, Shahrukh Khan, plus grande star de Bollywood, est lui-même musulman (comme son nom, Khan, typiquement musulman, l'indique ; il avait d'ailleurs déjà joué, dans Chak de India, un musulman rejeté par tous parce qu'il était soupçonné, à cause de sa religion, d'avoir favorisé la victoire du Pakistan lors d'un match Inde-Pakistan). Or en 2009, considéré comme suspect sur la seule base de son nom, connoté musulman, il a été interrogé par la police pendant plus d'une heure à sa descente d'avion aux États-Unis...

mardi 9 février 2010

Peau d'âne (2010), ou Charles Perrault raconté par Edmond Baudoin

Baudoin vient de publie une adaptation du Peau d'âne de Perrault.


J'ai parfois entendu, au début des années 2000, que Baudoin ne se renouvelait plus, qu'il publiait trop, qu'il ressassait toujours les mêmes thèmes (bref, que c'était mieux avant...). À la décharge de ces critiques, nostalgiques de la période Futuropolis de Baudoin ou de ses premiers albums à l'Association, je veux bien admettre que Les yeux dans le mur ou Araucaria , notamment, bien que très honorables, ne figurent pas au rang des chefs-d'oeuvre de Baudoin.

Il faut de toute façon bien noter que la force de Baudoin ne provient pas en premier lieu de ses récits, ni de son discours. Il traite plus ou moins toujours des mêmes sujets, tournant autour de quelques questions très simples, voire basiques (mais très peu traitées en bande dessinée avant lui) : comment dessiner la vie ? quelle est ma relation à l'Autre, notamment à la (aux) femme(s) aimée(s) ? qu'est-ce que la beauté ? peut-on s'épanouir humainement dans des zones urbaines déshéritées ? comment revenir à une vie plus proche de la nature ? Si l'on se cantonne à juger l'oeuvre de Baudoin en étudiant les sujets qu'il aborde, il peut en effet donner l'impression de tourner parfois en rond.

Mais ce qui rend Baudoin incomparable, c'est son dessin exceptionnel, et, surtout, sa constante et toujours renouvelée recherche de la meilleure adéquation entre ses questions quasi obsessionnelles et la forme de la bande dessinée. Ses sujets ne sont pas forcément originaux (si l'on ne se contente pas de regarder le monde de la bande dessinée) mais la façon dont il les aborde, notamment dans Un Rubis sur les lèvres, Le Portrait, Véro ou L'Arleri, n'a pas d'équivalent dans la bande dessinée francophone par son originalité, sa force narrative et son inventivité formelle.

Cette introduction peut donner l'impression de nous avoir un peu éloigné de mon sujet d'aujourd'hui, le nouvel album de Baudoin. En fait, pas tant que cela... Car encore une fois, Baudoin révèle tout son talent à mettre ses dons de dessinateur et de narrateur au service du récit qu'il narre, les adaptant magistralement à un genre nouveau pour lui, celui du conte de fée...


Baudoin met en scène Peau d'âne, le célèbre conte de Perrault ; ou, plutôt, il met en scène un père narrant, soir après soir, ce conte à sa fille. Après chaque épisode du récit s'intercale un rêve de la fillette, dessiné de façon enfantine, en couleurs directes.

Baudoin réussit ici un album en se renouvelant encore une fois et en adaptant totalement son dessin et sa narration aux impératifs d'un conte de fée. Il joue la carte du féérique jusqu'au bout : la princesse, la plus belle et la plus pure fille du monde, dans un pays merveilleux, avec son beau cheval "Tempête", la sorcière, le prince charmant, etc. Bien, me direz-vous, mais que peut apporter Baudoin à ce style archi-conventionnel ? Eh bien, parler de la plus belle et de la plus pure fille du monde, sur son beau cheval noir, est une chose ; la dessiner en est une autre... Comment faire rêver sans tomber dans le convenu ou le mièvre ? Je ne donnerai qu'un autre exemple : je ne sais pas si vous vous souvenez, mais à un moment du récit, Peau d'âne demande à son père des choses qu'elle pense impossibles : une robe couleur du temps, une autre couleur de soleil et une troisième couleur de lune... Il faut probablement avoir une bonne dose d'inconscience pour oser, comme le fait Baudoin dans cet album, dessiner ces trois robes, censées représenter ce qu'il y a de plus beau et de plus immatériel... en trois pleines pages, nous pouvons admirer ces trois vêtements fabuleux.

Baudoin perfectionne son usage de la couleur depuis Les Yeux dans le mur. Il en montre maintenant toute sa maîtrise : de robes merveilleuses en orageuses nuits de fuite, de clairière enchanteresse en soirs de fêtes, de joies en deuils, la palette de Baudoin est d'une richesse inouïe, les techniques et les ambiances varient sans cesse pour coller au plus près à l'histoire.

Jusqu'à maintenant, un des principaux leitmotives de Baudoin était : "Comment dessiner la vie ?" Dans cet album il va plus loin, et se demande : "Comment dessiner le rêve ?"

dimanche 7 février 2010

Fabrice Neaud, édition augmentée du Journal (3) (2010)

J'ai pu acheter à Angoulême la nouvelle édition du troisième volume du Journal de Fabrice Neaud.

Ce livre était déjà un pavé (plus de 350 pages), il l'est maintenant encore plus (plus de 400 pages).

Au-delà de ces considérations numériques, qu'en dire ? En feuilletant rapidement l'ouvrage à la recherche des pages inédites, j'ai d'abord constaté que le dessin avait beaucoup progressé en 10 ans : il a gagné à la fois en fluidité et en sûreté de trait ; Fabrice Neaud maîtrise beaucoup mieux les hachures et le modelé des volumes (ce qui est particulièrement visible dans la scène dite "du Sergent").

Alors, cette édition augmentée s'imposait-elle ? (Certes cette question est un peu stérile, mais je n'ai rien trouvé de mieux comme transition...) Non, dans la mesure où l'édition originale du Journal (3) se suffisait amplement à elle-même (sauf éventuellement pour l'épisode de la vidéo, difficilement compréhensible dans l'édition de 1999, mais cela n'a pas dû gêner beaucoup de lecteurs). Oui dans la mesure où ces scènes ajoutées ou allongées ajoutent des éléments vraiment nouveaux et viennent enrichir le propos déjà riche et dense de l'édition originale : La scène du Sergent permet de mieux prendre conscience de la misère sexuelle du narrateur à cette époque : la scène de la vidéo permet d'éclaircir un passage auparavant trop elliptique ; la scène avec le professeur permet à l'auteur d'approfondir son propos ; la scène de la fête (shit et jumbé) apporte une nouvelle pièce au dossier.


Mais l'ajout de ces nouvelles scènes n'est, après tout, pas le plus important. Voulant découvrir ces pages inédites dans leur contexte, j'ai relu tout l'album (combien de fois l'avais-je déjà lu ? 4 fois ? 6 fois ? plus ? je ne sais même plus...). Bien que me retrouvant en territoire relativement connu, malgré les années qui ont passé depuis la première publication de ce livre, l'impression générale, l'admiration devant la force de l'ouvrage change peu, si ce n'est pour s'approfondir encore : au cours de ces centaines de pages, l'auteur aborde des thèmes quasiment inconnus en bande dessinée, les traite avec une recherche formelle sans cesse renouvelée mais jamais tape-à-l'œil et nous offre un récit et une réflexion sur le sort du narrateur en particulier et de notre société en général d'une densité, d'une profondeur inouïes.


Bref, il s'agit là, à mon avis, du plus grand chef d'œuvre de la bande dessinée francophone de ces 20 dernières années, avec Le Portrait de Baudoin... Profitez donc de cette nouvelle édition pour (re)découvrir ce livre exceptionnel.