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samedi 7 novembre 2015

Mort de René Girard

René Girard vient de mourir (le 4 novembre), à 91 ans.

J'ai écrit à plusieurs reprises dans ce blog toute l'admiration que je portais à ce penseur extraordinaire. J'avais notamment cherché à en introduire très brièvement la pensée et les principaux concepts : le désir mimétique (chacun désire ce que désire son voisin), l'emballement et la crise mimétique (ce phénomène de désir mimétique entraîne une violence toujours plus importante, et débouche finalement sur une crise généralisée), le phénomène du bouc émissaire (pour sortir de cette crise, la foule se concentre sur un individu, le bouc émissaire, dont la mort, bien qu'arbitraire, permet de calmer la violence et de sortir de la crise) et la naissance du sacré (ce bouc émissaire, après sa mort, devient vénéré comme une divinité qui a permis la fin de la crise).

Sa pensée a progressivement évolué, au fur et à mesure que son intuition initiale se développait. On peut d'ailleurs suivre cette évolution en lisant les trois œuvres maîtresses de René Girard : Mensonge romantique et vérité romanesque (1961), son premier ouvrage, dans lequel il commence à explorer le désir mimétique en analysant quelques grands textes de la littérature (Stendhal, de Proust ou Dostoïevski) ; La Violence et le sacré (1972), où, plus de 10 ans après, il pose les bases de son système de façon plus structurée et plus globale ; Je vois Satan tomber comme l'éclair (1999), dans lequel il achève de construire sa pensée, avec une relecture de la révélation chrétienne à la lumière des thèses girardiennes (et vice-versa). Il est intéressant de voir ainsi, en plein XXème siècle, un philosophe arriver progressivement au christianisme en s'appuyant sur la force de son raisonnement intellectuelle.

René Girard est probablement l'un des anthropologues et philosophes les plus puissants (intellectuellement parlant, il va sans dire) et les plus éclairants de la période contemporaine. Son système, fondé sur quelques intuitions relativement simples mais prodigieusement fécondes, jette des lumières nouvelles sur notre histoire et nos sociétés actuelles comme bien peu d'auteurs l'ont fait avant lui.

Il fut relativement mal accepté par ses pairs, au moins en France (c'est sans doute notamment pour cela qu'il était parti s'installer aux États-Unis il y a des années) et abondamment critiqué (individu trop arrogant, système trop totalisateur, pensée trop chrétienne, etc.).

Sa pensée est l'une de celles qui m'ont le plus apporté pour comprendre l'Homme, la religion et le monde et elle m'accompagnera encore longtemps. Merci, Monsieur Girard.

dimanche 18 octobre 2015

Transperceneige, tome 4, Terminus, de Jean-Marc Rochette et Olivier Bocquet (2015)

Le Transperceneige, ce train qui jamais ne s'arrête, transportant les derniers survivants de l'humanité au milieu d'une terre dévastée par une glaciation soudaine, a parcouru bien du chemin depuis sa première apparition dans les pages de la revue À Suivre en 1982. Le premier tome a été scénarisé par Jacques Lob, qui pensait le faire dessiner par Alexis. Après le décès de celui-ci en 1977, le dessin fut confié à Jean-Marc Rochette, alors jeune dessinateur.

Cette première aventure eut immédiatement un grand succès, notamment grâce à la force de l'idée de départ.

Jacques Lob mourut à son tour en 1990 et Jean-Marc Rochette décida de dessiner une suite en deux albums, avec l'aide du scénariste Benjamin Legrand (en 1999 et 2000). Bien qu'excellente, cette suite eut moins de succès. Le scénario en était pourtant solide et le dessin de Rochette avait énormément évolué. Il était passé d'un dessin réaliste flirtant parfois avec un certain académisme à un style plus dépouillé, plus organique, plus vivant.

L'affaire aurait pu en rester là. Une adaptation cinématographique à succès relança la machine. Rochette décida donc de redémarrer la locomotive. Il avait des idées et des images très fortes en tête pour une nouvelle suite. Avec l'aide d'un nouveau scénariste, Olivier Bocquet, il se lança donc dans l'aventure de Terminus.

Le voyage en vaut largement la peine. Les deux auteurs nous livrent un album puissant, dans la lignée des trois tomes précédents mais sans aucune redondance et d'une très grande beauté.

Nous retrouvons donc Puig, Val et tous les passagers du train là où nous les avions laissés : attirés par de la musique, ils ont traversé un océan gelé avec le train pour trouver un émetteur apparemment abandonné. Malgré le désespoir qui les guette, Puig et quelques autres s'enfoncent dans les profondeurs de la neige pour chercher la source d'énergie qui alimente l'appareil diffusant la musique. Ils vont découvrir bien des choses auxquelles ils ne s'attendaient pas, et le lecteur non plus.

Les péripéties et les surprises s'enchaînent. Plusieurs visions de l'existence et de la liberté s'affrontent. Confrontés au problème de la survie même de l'humanité, nos héros font face à des choix difficiles. Comme dans la plupart des bons récits de science-fiction, tous ces périples nous renvoient intelligemment à nos choix de société actuels.

J'ai jusqu'ici assez peu parlé du dessin de Jean-Marc Rochette. Avec les années, il devient de plus en plus dépouillé, de plus en plus efficace. Loin du réalisme appliqué de ses débuts, Rochette ne garde que les traits et les à-plats noirs qui servent le plus efficacement le récit. Dès l'étape du story-board, il raisonne par grande masse pour chaque planche, afin de privilégier lisibilité, efficacité et émotion. Certaines scènes, comme par exemple celle de lynchage des pages 58 et 60 sont, malgré la très grande sobriété du dessin, d'une force et d'une violence rarement vues en bande dessinée. En outre, Rochette est un très grand amateur de montagnes et ses planches de paysages enneigés sont magnifiques et procurent au lecteur une réelle sensation d'immensité glaciale. (D'ailleurs, ne pourrait-on pas décrire partiellement Rochette en disant qu'il est un digne héritier d'Alex Toth nourri au vent des montagnes ?)

Les trois premiers tomes étaient en noir et blanc. Celui-ci est en couleurs. Cela ne procède pas d'un choix marketing mais d'une décision des auteurs pour qui la couleur, dans cette album, était une nécessité narrative. Après lecture de Terminus, je ne peux que leur donner raison. Rochette manie la couleur comme le trait : avec parcimonie et efficacité. Le récit commence en nuances de gris et la couleur fait son apparition progressivement, toujours en fonction d'impératifs narratifs. Il ne s'agit pas d'un coloriage précis et détaillé : les couleurs sont utilisées par grandes masses de rouge, de bleu, de vert, d'orange, de jaune, pour accompagner le récit. Et ce, jusqu'à la dernière page...

Peu d'auteurs de bande dessinée utilisent comme Jean-Marc Rochette les possibilités expressives et émotives du dessin et de la couleur. Avec ce nouveau récit, il nous en apporte encore une éclatante démonstration.

mercredi 16 septembre 2015

Edmond, un portrait de Baudoin, le film, sort en salles le 30 septembre 2015

Je vous ai déjà parlé du très beau long-métrage documentaire que Laetitia Carton a consacré à l'auteur de bande dessinée Edmond Baudoin. J'avais eu la chance de le voir en DVD et j'avais écrit dans ce blog tout le bien que j'en pensait. Et bien ce film sort enfin en salles le 30 septembre ! Vu la beauté de certaines images (des superbes paysages autour de Villars-sur-Var, le village de son enfance, dans lesquels Baudoin aime se promener, à ses dessins, que nous le voyons en train de réaliser), voir ce film sur grand écran sera probablement une très bonne façon d'en profiter au mieux.

Rendez-vous dans les salles obscures dans quelques jours !

mercredi 15 juillet 2015

Modeste et Pompon, intégrale (1955-1959, 2015), par André Franquin et quelques autres

André Franquin est largement reconnu (à juste titre à mon avis) comme un des plus grands auteurs de bande dessinée francophone de la deuxième moitié du XXe siècle. Et pourtant, une de ses œuvres importantes, Modeste et Pompon, était épuisée depuis des années. Elle avait fait l’objet de trois albums au Lombard peu après sa publication dans Tintin (en 1958, 1959, puis un album complémentaire en 1973), puis d’une réédition en quatre albums chez Glénat à la fin des années 1980. Tous étaient très difficilement trouvables depuis plusieurs années. Le Lombard a enfin eu la bonne idée de combler ce vide en éditant l’ensemble des gags en un seul album, accompagnés de quelques textes éditoriaux instructifs. On peut juste regretter qu’un nombre trop réduit des nombreux dessins que Franquin réalisa pour accompagner les albums (couvertures, quatrièmes de couverture et autres dessins promotionnels) soit inclus dans ce volume.

Petit rappel des faits : en 1955, alors qu’il était la star du journal de Spirou (dessinant pour celui-ci les aventures du célèbre groom éponyme et de nombreux dessins pour animer l’hebdomadaire), Franquin se brouille avec son éditeur pour une histoire de contrats (peut-on y voir la malédiction qui pèsera sur les contrats quelques années plus tard dans Gaston ?). Il décide alors de passer à la concurrence et propose ses services à Raymond Leblanc, éditeur du journal Tintin. Celui-ci saute sur l’occasion et l’accueille dans les pages de son journal. M. Dupuis, fort marri de ce départ, fit acte de repentance et, en jouant sur la corde sensible (très importante pour André Franquin) convainquit son auteur vedette de revenir chez lui. Résultat : en plus des deux pages hebdomadaires de Spirou et des dessins d’accompagnement pour l’hebdomadaire du même nom, Franquin dut réaliser en outre pendant plusieurs années une planche hebdomadaire de Modeste et Pompon.

Cette nouvelle série devint bientôt un pensum, au moins partiellement, pour Franquin surchargé. Il disait également que, faute de temps pour s’y consacrer autant qu’il aurait été pertinent, il ne développa qu’assez peu les caractères des personnages principaux. Des années après, il regrettait ainsi la psychologie un peu sommaire de Modeste, le bourgeois aisé, imaginatif et vantard, et de Pompon, la jeune fille rangée, douce et bien éduquée.

Je n’avais pas lu ces planches depuis près de 20 ans… J’étais donc curieux de les redécouvrir. Etait-ce vraiment une série faite dans la précipitation, une parenthèse mineure dans l’œuvre du maître de Marcinelle ? Et bien pas du tout ; encore une fois Franquin se montrait trop modeste (sans jeu de mot). Cette série éphémère a toute sa place dans le panthéon des œuvres de Franquin, qui y dévoile des facettes de son talent encore différentes de celles dont il faisait preuve par ailleurs.

Modeste et Pompon est la première expérience notable de Franquin de série de gags. Elle fut en effet créée quelques années avant Gaston. Si ce type de série est aujourd’hui largement représenté dans la bande dessinée, ce n’était pas du tout le cas à l’époque et si Franquin pouvait trouver des références, c’était essentiellement de l’autre côté de l’Atlantique (notamment la série Blondie de Chic Young, célébrissime à l’époque). On peut relever deux différences notables par rapport aux premiers Gaston : Jidéhem étant resté chez Dupuis, Franquin ne put s’appuyer sur lui comme il le fit pour Gaston (et pour Spirou). Le dessin de Modeste et Pompon est donc du pur Franquin, bien supérieur à celui des très nombreux gags de Gaston dessinés pour une grande part par Jidéhem. Franquin a déjà atteint une grande maturité dans son dessin, il a trouvé un style original (qui sera énormément copié) et son trait est particulièrement sûr. Pressé par le temps, il doit aller à l’essentiel. Le style adopté pour Modeste et Pompon est donc précis, élégant et sans fioriture. Une sorte de ligne claire franquinienne, en quelque sorte,

L’autre différence majeure avec Gaston est que Franquin délègue ne grande partie le scénario. Une bonne partie des gags sont scénarisés par quelques scénaristes réguliers (les jeunes René Goscinny et Greg, alors bien loin de la célébrité qu’ils acquirent ensuite) et d’autres plus occasionnels (Peyo, Tibet, etc.). Cependant, Franquin choisit (et adapte probablement) avec suffisamment de soin les scénarios qui lui sont proposés pour que la série reste parfaitement homogène.

Quant à la psychologie sommaire dont s’accusait Franquin, je ne la trouve pas si dommageable. Modeste et Pompon sont deux personnages en phase avec leur époque ; deux bourgeois aisés, soucieux d’accompagner la modernité des années 1950. 60 ans après, le sens de l’observation et du détail qui fait mouche de Franquin permet à cette série d’être un passionnant reflet d’une époque qui nous apparaît aujourd’hui à la fois bien loin et très proche.

Loin d’être une série mineure, Modeste et Pompon est donc une série fort drôle, pleine de tendresse, très élégamment dessinée, et qui nous offre un passionnant aperçu des années 1950 en Belgique.

lundi 25 mai 2015

La Nouvelle Encyclopédie de Masse, de Francis Masse (2014-2015)

Francis Masse est un auteur fascinant et unique. Je ne viens pas de le découvrir mais la lecture de La Nouvelle Encyclopedie de Masse (deux tomes publiés chez Glénat en 2014 et 2015) vient de me faire prendre conscience une nouvelle fois de l'immense talent de cet auteur trop méconnu.

Cette Nouvelle Encyclopédie est une version largement augmentée de L'Encyclopédie de Masse parue chez les Humanoïdes Associés en 1982. Elle reprend les planches initiales, datant majoritairement des années 1974 à 1978 (et parfois mise a jour pour cette nouvelle édition), ajoute notamment des récits publiés dans À Suivre dans les années 1985 à 1988 (et déjà partiellement compilés dans le recueil L'Art Attentat en 2007), ainsi que quelques planches inédites dessinées en 2014 et des photographies de sculptures (Francis Masse se consacre beaucoup à la sculpture depuis qu'il s'est plus ou moins retiré de la bande dessinée à la fin des années 1980.)

Il est passionnant de mettre ainsi en parallèle les œuvres dessinées pendant ces trois grandes périodes : le milieu des années 1970, le milieu des années 1980, puis l'année 2014. Entre les deux premières périodes, Francis Masse continuait à se consacrer à la bande dessinée, mais pour des récits de plus longue haleine publiés par ailleurs (On m'appelle l'Avalanche publié en 1983, Les Deux du balcon en 1985, La Mare aux pirates en 1987). Entre les années 1980 et maintenant, en revanche, Masse avait délaissé la bande dessinée pour se consacrer à d'autres activités, de la sculpture notamment. Il avait été découragé par le manque de succès qui entourait ses livres, pourtant (à mon avis) géniaux et uniques. J'ai découvert Masse en lisant Les Deux du balcon : je me suis alors rendu compte qu'il était possible de présenter certaines découvertes pointues de la mécanique quantique en vulgarisant intelligemment par le biais d'un court récit désopilant se déroulant dans une Venise fantasmatique ; je dois avouer que je ne me suis toujours pas remis d'une telle découverte. Malheureusement, trop peu de lecteurs partagèrent mon émerveillement. Trop complexe, trop verbeux, cela ne convient pas du tout aux lecteur habituels de bande dessinée, furent, semblent-il, les critiques subies par Masse suite à ses tentatives intempestives d'élargir les limites du médium. Grâce notamment à l'éditeur Glénat, Masse est revenu progressivement à la bande dessinée depuis plusieurs années ; d'abord en rééditant quelques-uns de ses chefs-d'œuvre, puis en rassemblant dans L'Art Attentat quelques récits publiés dans À Suivre. Il nous avait offert l'année dernière un récit inédit, Elle, qui ne ressemblait à rien de connu, ni en bande dessinée, ni même dans l'œuvre de Masse. Et voilà qu'en 2014, il revient au court récit absurde, qui l'a fait connaître dans les années 1970, lorsqu'il publiait dans Actuel, L'Écho des savanes, Fluide Glacial, Métal Hurlant et autre magazines d'avant-garde.

Comment caractériser en quelques mots l'art de Masse ? Il y a bien des façons de le faire. les deux points qui me marquent le plus sont probablement son sens de l'absurde et l'originalité des sujets qu'il aborde. Non seulement son esprit "nonsensique" lui permet de créer des situations délirantes et désopilantes, mais il s'en sert pour aborder de très nombreux sujets, souvent sérieux, rarement abordés en bande dessinée. Cela va du changement climatique (La Catastrophe du Titanic, 2014) à la situation de l'art contemporain et des critiques associés (L'art attentat, 1987), en passant par la résistance au changement de nos sociétés (vers la ligne 12, 1975) ou la crise du spectacle vivant Spectacle à petit budget, 1974). À chaque fois, l'humour absurde permet d'accompagner de façon drôle et légère une réflexion passionnante sur bien des sujets d'actualité.

Qu'il faille acheter et lire cette Encyclopédie me semble être une évidence, que l'on aime ou pas la bande dessinée. La seconde question qui peut venir à l'esprit est celle-ci : cela vaut-il le coupe d'acheter cette Nouvelle Encyclopédie pour ceux qui possèdent déjà les autres albums de Masse, L'Encyclopédie initiale et L'Art Attentat notamment ? Clairement oui. Quelques chiffres : cette Nouvelle Encyclopédie regroupe environ 270 pages des années 1974-1978 (déjà regroupées dans la première Encyclopédie), dont quelques-unes mises à jour en 2014, environ 115 pages des années 1983-1987 (dont 5 du recueil d'illustrations Les Dessous de la ville et environ 80 déjà parues dans L'Art Attentat, un récit de 15 pages de 1990, 58 pages de photographies de sculpture, 18 pages sur "L'après 68" ou l'évolution de la société pendant les dernières décennies et 58 pages inédites de 2014. Bref, une véritable somme, qui peut séduire les anciens amateurs de Masse comme les nouveaux !

mercredi 8 avril 2015

Les Rêveurs Lunaires, de Cédric Villani et Edmond Baudoin (2015)

Edmond Baudoin a plus de 70 ans ; il a publié plusieurs dizaines d'albums, que j'ai tous lus, depuis près de 35 ans. Et, pourtant, il parvient encore à me surprendre. Son dernier ouvrage, Les Rêveurs Lunaires, réalisé en coopération avec Cédric Villani, est une grande réussite, d'une surprenante évidence.

Edmond Baudoin a multiplié les collaborations variées tout au long de sa carrière. Une de ses principales motivations pour développer ainsi les coopérations avec des partenaires variés réside dans sa peur de se répéter. Il a parfois l'impression d'avoir déjà exprimé tout ce qu'il avait à dire. S'appuyer sur les propos d'un autre, ou tout simplement réaliser un ouvrage à quatre mains, le force à sortir de sa zone de confort, l'oblige à explorer de nouvelles voies, de nouveaux discours. Il semblerait que ce soit Cédric Villani qui soit à l'origine de la présente collaboration ; il n'empêche qu'elle s'inscrit dans la lignée de celles qui l'ont précédée, tout en étant hautement originale. Il ne s'agit pas ici d'une collaboration avec un scénariste professionnel (comme Lob) ou un autre dessinateur (comme Céline Wagner ou Troubs), ou l'adaptation d'un roman un texte littéraire (comme ceux de Charles Perrault, Fred Vargas ou Bénédicte Heim). L'alliance entre Edmond Baudoin, qui a quitté l'école à 16 ans, et Cédric Villani, un des plus brillants scientifiques français, lauréat de la médaille Fields (l'équivalent du Prix Nobel pour les mathématiques) à 37 ans, séparés par plus d'une génération, n'était pas forcément évidente. Pourtant ces deux humanistes ont l'air d'être parfaitement en phase.

Les deux auteurs se mettent en scène pour discuter des questions morales que peut soulever la science et illustrent cette problématique en racontant un moment clé tiré de la vie de quatre génies qui ont eu un rôle déterminant lors de la deuxième guerre mondiale : Werner Heisenberg, Alan Turing, Leo Szilard et Hugh Dowding.

Ce livre n'est pas forcément facile d'accès. Les deux auteurs ont clairement choisi de faire confiance à l'intelligence et à la curiosité de leurs lecteurs. Les pavés de texte occupent une bonne partie des pages ; ces textes contiennent de nombreuses explications physiques mathématiques complexes et cette suite d'équations pourraient rebuter quelques-uns des nombreux lecteurs qui n'y comprendraient rien ; enfin Baudoin n'a pas choisi son dessin le plus "aimable", le plus "joli", ce qui est normal vu le sujet abordé (la deuxième Guerre Mondiale et les bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki). Pour décrire ces débats intérieurs, ces décisions qui ont conduit à des centaines de milliers de morts et ont eu une influence déterminante sur l'issue de la guerre, il adopte son style le plus sombre, tout en multipliant, comme il le fait souvent, différentes techniques de dessin.

L'alchimie prend : le texte est passionnant, mettant en lumière des aspects peu connus, mais déterminants, de la deuxième Guerre Mondiale. Cédric Villani nous fait partager à la fois l'enthousiasme de ces savants pour quelques équations qui ont changé le monde, et leurs questionnements intérieurs. Chacun des quatre chapitres nous fait partager les doutes et les fiertés d'un de ces quatre génies, saisi à un moment clé de son existence. L'ouvrage s'enrichit en outre de récits secondaires tressés d'un chapitre à l'autre : certains personnages sont cités dans plusieurs chapitres, certains événements clés apparaissent à plusieurs reprises. Enfin, Baudoin parvient à mettre son dessin au service de cette matière si riche. Il n'est pas facile d'illustrer pendant des pages le questionnement intérieur d'un scientifique seul dans sa chambre. Le risque est grand de tomber dans la métaphysique de bazar ou le didactisme verbeux. Ce livre évite magistralement ces écueils. Baudoin sait composer des pages qui ne sont pas écrasées par le texte, malgré l’abondance de celui-ci. Il utilise toute la puissance de son imagination pour enrichir la narration de nombreuses métaphores, puissantes et évocatrices. L'exemple qui m'a le plus marqué se situe dans le premier chapitre : Werner Heisenberg monte dans sa chambre. Il vient d'apprendre que les Américains ont lâché une bombe atomique sur Hiroshima. Il fait partie de ceux qui ont réfléchi pendant des années à la création d'un tel monstre. Et lorsqu'il arrive dans son bureau, les ombres nocturnes font apparaître l'image du monstre de Frankestein...

Edmond Baudoin et Cédric Villani défriche magistralement des sentiers très peu explorés en bande dessinée (ou même au cinéma ou en romans). Ils parviennent à rendre vivants et passionnants les moments d'angoisse et de doute de trois scientifiques et d'un militaire méconnus.

mardi 10 février 2015

Ici, de Richard McGuire (2015)

J'ai évoqué, il y a peu, Here, le récit publié il y a 26 ans dans Raw par Richard McGuire. Un quart de siècle plus tard, l'auteur a décidé d'étendre son récit, passant de 6 pages à près de 300.

Le livre vient d'être publié en français, quelques mois seulement après la publication aux États-Unis. L'ouvrage est très proche du récit originel de 1989 dans la mesure où il reprend le même principe : chaque page décrit exactement le même endroit (le Ici du titre), occupé en ce début de 21ème siècle par le coin d'une pièce, avec le même angle de vue, mais à des époques différentes, séparées par des années, voire des siècles ou des millénaires (de l'apparition de la Terre à un futur lointain, en passant par la préhistoire, la vie d'Amérindiens, les colons, la construction de l'habitation contemporaine, en place du début du 20ème siècle au début du 21ème, puis sa disparition et l'apparition d'un monde nouveau). À l'intérieur de cette case-page, l'auteur insère des vignettes qui dépeignent exactement le même lieu que la part de la case où elles sont placées, mais à une époque différente.

Le principe était intellectuellement très attirant pour un récit court. Mais le risque était a priori élevé de déboucher sur un exercice de style un peu froid lorsque ce même principe de base est décliné sur plusieurs centaines de pages. Il n'en est heureusement rien. Les deux différences majeures entre le récit de 1979 et celui de 2015 sont la longueur, comme je l'ai déjà dit, et le passage du noir a blanc à la couleur.

La longueur accrue permet de donner plus de profondeur au passage du temps. Les personnages récurrents prennent plus d'épaisseur, nous imaginons un peu mieux certains pans de leur existence. L'attention portée aux détails de design, des papiers peints au mobilier en passant par les vêtements, permet de donner davantage de corps au flux des années.

La couleur apporte également un plus considérable. Entre Edward Hopper et Chris Ware (qui est l'un des plus grands admirateurs de Here et qui se réclame ouvertement de son influence), Richard McGuire prouve à chaque page ses talents de coloriste. Les couleurs sont relativement douces et apportent leur part de mélancolie à l'ensemble. Le jeu sur la lumière et la juxtaposition de cases dépeignant le même lieu mais à des périodes différentes permettent de riches jeux de couleurs.

Comme n'ont pas manqué de le signaler déjà quelques lecteurs, Ici place dès le début de l'année la barre très haut : Richard McGuire nous livre en effet un ouvrage qui, en plus d'être absolument hors norme et de renouveler très significativement le langage de la bande dessinée (même si ses innovations ont déjà été diffusées par certains des admirateurs du récit publié en 1989, Chris Ware en tête), nous offre une œuvre magistrale, à la fois recueil de tableaux d'une grande beauté, peinture socio-historique et magnifique évocation poétique du temps qui passe. Ne cherchez plus le Grand Roman Américain, il est Ici.

mercredi 4 février 2015

Festival d'Angoulême 2015

Le festival international de la bande dessinée d'Angoulême vient de s'achever.

Parlons tout d'abord de la récompense la plus prestigieuse, le grand prix du festival d'Angoulême, qui récompense un auteur pour l'ensemble de son œuvre. On se souvient peut-être que le mode d'élection de ce grand prix a évolué récemment (j'en parlai en 2013 et en 2014 déjà) : auparavant coopté par l'académie des grands prix, constituée de tous les lauréats des années précédentes, il est maintenant élu par l'ensemble des auteurs. Et cela change bien des choses. Pendant des années, les grands prix étaient choisis très majoritairement dans un cercle de dessinateurs français se connaissant relativement bien. L'année dernière, à l'issue d'un scrutin mixte (mélangeant vote des auteurs et de l'académie), deux prix furent attribués, dont un prix spécial du 40e anniversaire a Akira Toriyama, auteur de Dragon Ball. Cette année, seuls les auteurs votèrent. Les trois finalistes furent un scénariste britannique, Alan Moore, un Belge, Hermann, et un autre Japonais, Katsuhiro Ōtomo. Cela change des palmarès précédents, le grand prix n'ayant jamais été attribué à un scénariste ou un Japonais et très majoritairement à des Français.

Katsuhiro Ōtomo mérite clairement ce grand prix. Ses œuvres majeures en bande dessinée, Domu et surtout Akira, ont fortement marqué le monde de la bande dessinée, aussi bien au Japon qu'en Europe ou ailleurs. Son style hyper réaliste, la violence et la puissance de ses scènes d'action (des poursuites à moto aux destructions de quartiers entiers) sont extraordinaires. Il a très significativement contribué à faire apprécier les mangas en France et a beaucoup marqué certains auteurs francophones majeurs, de Frank Pé à Moebius (voici au moins un membre de l'Académie des grands prix qui aurait soutenu le choix de cette année...).

Quant aux Fauves... Le prix spécial du jury pour Building Stories, de Chris Ware, qui dominait largement le reste de la sélection, est bien entendu amplement mérité. Je ne lis plus depuis des années les livres de Riad Sattouf (avec une exception pour Pascal Brutal, sauvé d'une certaine manière par son humour excessif et son outrance délibérée) et n'ai donc pas d'opinion très arrêtée sur l'Arabe du futur, lauréat du Fauve d'or. Avec le Fauve de la série attribué à Last Man, pastiche français de manga, le jury récompense une série résolument populaire ; pourquoi pas ?

Il faut également relever le prix Charlie Hebdo de la liberté d'expression, attribué à Charb, Wolinski, Cabu, Tignous, Honoré, récemment assassinés...

Le palmarès complet est disponible ici.

mercredi 21 janvier 2015

Les Aventures, planches à la première personne, de Jimmy Beaulieu (2015)

Les Aventures, planches à la première personne compile l'ensemble des planches autobiographiques de Jimmy Beaulieu, dont plusieurs dizaines d'inédites (sauf celles dont il a honte, d'après l'auteur lui-même...).

Il s'agit en fait de l'édition française, publié par Les Impressions Nouvelles, de Non-Aventures, publié au Québec en 2013. La couverture et le titre ont néanmoins été modifiés.

Puisqu'il s'agit (quasiment) du même livre, je me permets de recopier ici tout le bien que j'avais écrit de Non-Aventures il y a quelques mois :

Les Aventures, planches à la première personne regroupe l'ensemble des bandes dessinées autobiographiques de Jimmy Beaulieu, auteur québecois. Ces œuvres ont déjà fait l'objet de trois recueils : Quelques Pelures, Le Moral des troupes et Le Roi Cafard. À ma connaissance, seuls les deux premiers ont été publiés en France. D'après ce que j'ai compris, les deux premiers recueils ont été modifiés pour cette reprise en intégrale. Je ne sais pas si une édition française de Non-Aventures est prévue. La plupart de ces récits ont été dessinés au tournant des années 2000) ; le dernier dresse un bilan, forcément provisoire, 10 ans après, en 2013. Les dates ne sont pas anodines : la première période correspond à la fin d'un âge d'or de la bande dessinée autobiographique francophone ; Fabrice Neaud publie son Journal, David B L'Ascension du Haut Mal, etc. 10 ans après, les choses ont bien changé (comme je l'ai déjà écrit plusieurs fois dans ce blog, notamment ici ou ) : les pionniers publient moins (même si la publication de Carnation, de Xavier Mussat, en 2014, vient de contredire partiellement cette affirmation) ; en revanche, une génération d'auteurs dessinent dans leurs blogs ou carnets des récits censément autobiographiques où ils mettent en scène un moi archétypal, impliqués dans des saynètes où l'autodérision est le plus souvent le moteur principal.

Les récits de Jimmy Beaulieu ne relatent pas des drames personnels comme on peut en lire dans les volumes 1 et 3 du Journal de Fabrice Neaud ou dans L'Ascension du Haut Mal. Ils ne tombent pas non plus dans les travers des récits "sympas" où l'auteur fait sourire (ou pas) de travers générationnels. Jimmy Beaulieu parvient à trouver le ton juste pour relater des événements simples , des états d'âme, des doutes : mal-être dû au célibat, interrogations avant un déménagement de Québec vers Montréal, joie de voir arriver le printemps, doutes sur l'intérêt de poursuivre son travail de dessinateur, retrouvailles familiales, temps qui passe dans son quartier, etc. À chaque fois, il parvient en quelques pages à planter une situation et à nous faire partager ses sentiments.

Jimmy Beaulieu est également un excellent dessinateur. Son style, très "croquis", est plein de vie. Qu'il décrive un paysage sous la neige ou une rue de Montréal, quelques traits lui permettent de planter très efficacement le décor.  Enfin (et surtout ?), son dessin est d'une grande sensualité. Il aime croquer de jolies, il le fait avec beaucoup de tendresse et un grand talent.

Je ne peux donc que vous conseiller chaudement de partager ces quelques tranches de vie avec Jimmy Beaulieu. On s'y sent bien comme auprès d'un bon feu lors d'un froid hiver québécois...

vendredi 7 novembre 2014

Bill Watterson, l'auteur de Calvin et Hobbes, revient à la bande dessinée pour dessiner l'affiche du festival d'Angoulême

Bill Watterson peut être considérée comme une légende dans le monde de la bande dessinée. Il débarque compètement inconnu dans le monde des strips quotidiens en 1985 avec Calvin et Hobbes. Cette série va très vite s'imposer comme un des strips les plus populaires aux États-Unis et dans le monde. Malgré cette popularité sans cesse croissante et les nombreuses sollicitations, Bill Watterson refusera toujours tout merchandising : Calvin et Hobbes ne seront repris sur aucun T-shirt, aucun bol, aucun paquet de céréale. Cela faisait déjà de cet auteur quelqu'un d'inhabituel. Puis, au bout de 10 ans, en 1995, au faîte de sa gloire, il dessine d'arrêter Calvin et Hobbes et même la bande dessinée. En grande partie par peur de se répéter (il est efectivement très difficile de se renouveler sans cesse au bout de dix ans de strips quotidiens, accompagnés des planches dominicales hebdomadaires). Avant lui, Quino avait également arrête Mafalda au bout de 10 ans ; mais lui n'avait pas mis fin à sa carrière.

Depuis 1995, Bill Watterson s'était donc complètement retiré du monde de la bande dessinée, pour se consacrer notamment au vélo et à la peinture... Il avait bien dessiné quelques personnages dans le strip d'un ami il y a quelques mois. Mais en 20 ans, c'est bien peu. Et, en 2014, il fut élu Grand Prix de la ville d'Angoulême. À ce titre, il était invité à dessiner l'affiche du festival d'Angulême 2015 et à présider cette édition du Festival. Il ne viendra probablement pas en France pour endosser ses habits de président mais il a réalisé l'affiche et nous offre ainsi sa première planche de bande dessinée depuis l'arrêt de Calvin et Hobbes, il y a presque 20 ans ! Il suffisait d'être patient...

Reste maintenant la question suivante : cette planche, à mon sens très réussie, est-elle un cas isolé ou marque-t-elle un retour de ce grand auteur à la bande dessinée ?