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dimanche 18 mai 2014

Une chance pour le temps, journal 2007, de Renaud Camus (2010)

Lire le Journal de Renaud Camus est toujours un grand plaisir littéraire. Renaud Camus est un immense styliste, bien ancré dans la grande tradition française, qui va notamment de Saint-Simon à André Gide : clarté et précision de l'expression, équilibre de la phrase, choix attentif des mots (avec le recours régulier à quelques expressions étrangères, tirées de langues qu'il connaît et apprécie, l'italien et l'anglais essentiellement, lorsqu'il leur trouve une saveur particulière), ce qu'il faut d'humour, enfin, pour agrémenter l'ensemble.

Le style n'est pas tout. L'intérêt du Journal de Renaud Camus réside aussi beaucoup sur ses réflexions sur l'art et sur la société. C'est un homme de goût, qui sait très bien parler des œuvres qu'il apprécie, qu'il s'agisse de peintures (avec une affection particulièrement marquée pour certains peintres italiens et français du 17e siècle, ou des artistes contemporains, Marcheschi ou Cy Twombly notamment), d'oeuvres musicales (avec un penchant marqué pour la musique romantique et post-romantique) ou littéraires.

Sur la société, il a des opinions très marquées, souvent très intéressantes, malgré ce que je considère comme de nombreux excès. Pour résumer (au risque bien entendu d'être très réducteur), je dirais qu'il souhaiterait faire revenir l'ensemble de la société française dans le monde de la bourgeoisie de province des années 1950, dans lequel il a été élevé et tel qu'iĺ l'idéalise aujourd'hui. Renaud Camus ne supporte pas le monde d'aujourd'hui et rêverait de vivre isolé au milieu d'une campagne sans voisin, sans grande route, sans publicité, sans industrie, etc. Ce refus de s'adapter va parfois assez loin. Le cas des courriels est un exemple parlant. Il se trouve que l'habitude a fait que les formules de politesse dans les courriels ("Bonjour" pour débuter, "Cordialement" pour conclure) ne soient pas les mêmes que celles couramment admises pour les courriers papiers. Renaud Camus n'accepte pas cet état de fait et refuse même par principe de répondre à un courriel écrit de cette façon. Cela me fait revenir à Saint-Simon, que j'évoquais plus haut. Un des éléments les plus récurrents de ses superbes mémoires est son indignation outragée lorsque certaines traditions, notamment les règles de préséance liées à la noblesse et à la naissance, ne sont pas respectées à la lettre. Ces indignations pour des règles qui sont dépassées depuis plusieurs siècles semblent aujourd'hui bien ridicules à la lecture de l'œuvre de ce grand mémorialiste. La richesse du style et l'attachement à des normes de société au moins partiellement dépassées font que je ne peux m'empêcher de rapprocher ces deux auteurs. Dans les deux cas, je tire un très grand plaisir de lecture de leurs œuvres monumentales.

jeudi 30 août 2012

Pour en finir avec le travail, de Xavier Patier (1992)

Cet été, je me suis replongé dans un court essai vivifiant, Pour en finir avec le travail, de Xaxier Patier. C'était doublement d'actualité, en cette saison de vacances et en cette période de hausse continue du chômage...

Par certains aspects, et malgré d’importantes différences entre ces deux livres et entre ces deux auteurs, cela m'a fait penser à un essai de Renaud Camus consacré à un sujet similaire, Qu'il n'y a pas de problème de l'emploi, publié en 1994.

Il ne s'agit pas d'essais sociologiques solidement étayés scientifiquement, avec force diagrammes et tableaux statistiques, ni de bases pour des programmes politiques (Renaud Camus ne s'était pas encore lancé ouvertement dans une carrière politique discutable). Ces courts essais contiennent quelques idées souvent paradoxales voire provocantes, presque toujours enrichissantes, sur le travail tel qu'il est considéré dans notre société contemporaine. Que l'on ne se méprenne pas : ni Xavier Patier, ni Renaud Camus ne font l'éloge de la paresse ou du ne rien faire. Ils déplorent en revanche la sacralisation du travail (principalement sous sa forme salariée) et la dévalorisation de toute activité non rémunérée, quel que soit l'apport de celle-ci à l'individu ou à la société ; ils protestent contre le dogme du « Hors du travail salarié, point de salut » qui met au ban de la société les chômeurs, voire les femmes au foyer et les retraités (ceux-ci étant tolérés comme consommateurs parfois relativement nantis). Xaxier Patier commence par s'interroger sur l'utilisation qui a été faite des gains de productivité énormes effectués depuis des décennies. En s'appuyant sur quelques anecdotes truculentes et instructives, il critique quelques tendances de la société française qui, notamment en imitant avec trop peu de recul certains modèles étrangers, ont fait évoluer les notions de travail et de loisir pour les encadrer dans des limites rigides et peu épanouissantes pour chaque individu.

Cet essai ne révolutionne pas forcément la métaphysique du travail, il n'apporte pas de solutions immédiates au problème du chômage. Mais, grâce à ses questions bien posées, par ses mises en perspective historiques, à l'aide de ses paradoxes assumés, il permet de réfléchir sur de nouvelles bases à un sujet compliqué et d'une importance capitale pour notre société, celui de l'occupation de chacun de ses membres.

mardi 17 avril 2012

Travers Coda, Index et Divers, de Renaud Camus (2012)

Je souhaitais revenir sur Travers Coda, Index et Divers, maintenant que je l'ai presque terminé (il me reste quelques pages d'index à lire). Je commencerai par un avertissement, en paraphrasant Renaud Cammus lui-même : ne lisez pas ce livre, si vous n'avez pas encore lu les cinq précédentes Églogues. En effet Travers Coda, Index et Divers conclut ce cycle romanesque et n'est guère comprénsible, ou au moins appréciable (tant le terme "compréhensible" peut sembler inadéquat dans le cas présent...) sans une grande familiarité avec les volumes antérieurs (voire avec l'ensemble de l'oeuvre de Renaud camus...).

J'ai déjà abordé les Églogues dans ce blog. Comme je l'ai déjà écrit, j'ai tendance à considérer ces livres comme des romans dans lesquels les personnages seraient remplacés par des groupes de phrases (citations plus ou moins tronquées, plus ou moins trafiquées, tirées d'autres romans, d'essais, de films, voire de journaux de Renaud Camus, Le Journal de Travers (tomes 1 et 2) notamment) : ces groupes de phrases apparaissent à de nombreuses reprises, disparaissent pendant un certain temps, reviennent au premier plan ou en tant que personnages secondaires. Le plus souvent, l'on passe d'un groupe de phrases à l'autre en s'appuyant sur deux mots qui lient ces deux éléments de sens successifs ; ces deux mots peuvent être des homonymes, deux termes dont une lettre est modfiée, des anagrammes, voire des termes s'appelant "naturellement" l'un l'autre... Dans Travers Coda, comme souvent dans les conclusions de longs cycles romanesques, un grand nombre de personnages des livres antérieurs reviennent sur le devant de la scène, comme pour un salut final. Les groupes de phrases indépendants sont donc très nombreux, généralement constitués d'une phrase à peine, et encore, pas toujours complète. La confusion serait donc grande pour tout lecteur qui ne serait pas familier de tous ces groupes de phrase / "personnages"...

Travers Coda conclut donc la tétralogie de Travers mais n'occupe qu'une centaine de pages (ce qui, je dois bien l'avouer, m'a déçu au premier feuilletage de l'ouvrage). Le livre contient également deux autres courtes églogues (d'une quinzaine de pages chacun) parues dans des revues et un index de plus de 600 pages... Le plus surprenant est que la lecture de cet index, partie d'un ouvrage qui généralement peut être consultée rapidement mais non lue, est tout à fait intéressante. L'index récapitule en effet de nombreux mots charnières de l'oeuvre. Sa lecture, dans le cas des Églogues, permet donc de voir à découvert ces termes qui constituent la colonne vertébrale du cycle. De nombreux liens entre ces mots sont explicités, ce qui permet également de mieux appréhender les mécanismes utilisés par l'auteur pour passer d'un groupe de phrases à l'autre. Cet index aide donc les lecteurs passionés des Églogues, dont, vous l'aurez compris, je fais partie, à apprivoiser davantage cet Objet littéraire non identifié. Cela donne d'ailleurs l'envie de se replonger dans les premiers volumes, pour les relire avec un oeil neuf, plus averti.


Pour ceux qui apprécient les Églogues et qui ont envie de creuser un peu le sujet, je recommande chaudement l'impressionant blog de Véhesse. Les sources et citations de Renaud Camus sont recensées, mises en perspective, étudiées avec une belle obstination.

mercredi 4 avril 2012

Deux nouvelles concernant Renaud Camus : une bonne et une mauvaise

L'actualité de Renaud Camus comporte deux nouvelles importantes.

La première est d'ordre littéraire. Le sixième volume des Églogues, intitulé Travers Coda, Index et Divers, vient de sortir.

La deuxième nouvelle est d'ordre politique : Renaud Camus, président du parti de l'In-nocence qu'il a fondé il y a quelques années, s'était porté candidat à la Présidence de la République. N'ayant pas rassemblé les 500 signatures nécessaires, il s'est rallié à Marine Le Pen.

La première est d'une importance littéraire capitale : Les Églogues sont probablement un des cycles romanesques les plus passionnants dela littérature francophone de ces 50 dernières années (j'en ai déjà parlé ici) : richesse du style, originalité de l'innovation, beauté formelle... Imaginez un roman où les personnages principaux seraient, non des personnages traditionnels, mais des phrases, des paragraphes, qui réapparaîtraient à intervalles plus ou moins réguliers, que l'on retrouverait au fil des pages, toujours plus ou moins les mêmes, toujours un peu différents... Citations tronquées, allusions dissimulées, les mots deviennent des personnages récurrents, vivant leur vie, évoluant selon des lois qui leur semblent propres... Les Églogues ne ressemblent à rien de connu (elles me font parfois penser, certes lointainement, à la Sinfonia de Berio, avec son cortège de citations musicales) et Travers Coda, Index et Divers conclut (quasiment puisqu'un septième volume, Lecture, sur leur processus d'élaboration, est annoncé) richement ce cycle.

La seconde nouvelle est, d'un point de vue politique, très anecdotique : Le parti de l'In-nocence ne représente quasiment personne à part Renaud Camus lui-même, la non-obtention des 500 signatures par Renaud Camus n'est pas une surprise, il n'est donc qu'une des nombreuses personnes (environ 15 % des Français tout de même) qui s'apprêtent à voter pour Marine Le Pen.

Et pourtant, une seule de ces deux nouvelles est relayée par la critique littéraire. Sur Travers Coda, Index et Divers, le silence est aussi assourdissant que pour tous les précédents chefs-d’œuvre de Renaud Camus, Du Sens, L’Inauguration de la salle des vents ou L’Amour l'automne. En revanche, pour le ralliement au Front national, l'ensemble de la critique littéraire se réveille comme un seul homme : les "on l'avait bien dit" fleurissent partout. On rappelle l'antisémitisme présumé, soi-disant révélé par la parution de La Campagne de France il y a quelques d'années (qu'apparemment aucun des critiques en question n'a réellement lu pour faire un tel contre-sens), on déplore son talent si vite disparu (il était plus facile de l'apprécier lorsqu'il restait dans son rôle bien encadré d'écrivain gay de service), on moque sa prolixité...

Que les choses soient claires, je ne partage du tout les positions politiques de Renaud Camus. Mais je considère que la seule question qui vaille à leur sujet est la suivante : l'empêchent-t-elles d'être un écrivain génial ? La réponse est clairement négative. De la même manière que les délires antisémites de Céline ne l'ont pas empêché d'être un styliste sans pareil, que ses appels au meurtre du bourgeois n'ont pas empêché Sartre d'écrire quelques livres remarquables.

Dans Du Sens, L’Inauguration de la salle des vents ou les Églogues, les positions politiques de Renaud Camus ne transparaissent pas réellement. Dans son Journal, en revanche, elles sont visibles. Mais pas du tout sous la même forme que dans ses déclarations ou ses ouvrages politiques (que je ne lis plus depuis longtemps). En effet, dans son œuvre littéraire, ses opinions sur l'actualité apparaissent comme de la mélancolie ("c'était mieux avant"), ce qui est un sentiment qui a toujours eu une forte puissance poétique (toutes Les Mémoires d'outre-tombe sont fondées sur des sentiments de cet ordre). En outre, les opinions exprimées dans son Journal le sont toujours avec force repentirs et détours : chaque avis exprimé est aussitôt corrigé par une opinion partiellement contraire, la pensée est en mouvement continuel, jamais figée. Dans ses déclarations politiques, le mélancolique devient réactionnaire, la pensée pensante et repentante se fait dogmatique. Et, au final, la tonalité en est fondamentalement transformée. Celui qui fournit dans son Journal un puissant aiguillon de réflexion sur nos sociétés contemporaines, mais une réflexion sans arrêt renouvelée et toujours ouverte, devient, dans ses ouvrages politiques, un extrémiste de plus.

Pour moi, cette nouvelle affaire Camus confirme deux choses :

  • un écrivain peut être génial quelles que soient ses positions politiques ;
  • la critique littéraire francophone est beaucoup plus douée pour sacrifier d'un seul mouvement un écrivain sur l'autel de la bien-pensance que pour déceler un talent réel et original.

samedi 28 janvier 2012

Le Rideau, de Milan Kundera (2005)

Dans Le Rideau, Milan Kundera continue avec brio le travail de réflexion qu'il avait entamé dans L'Art du roman. Le roman est toujours pour lui un art de la connaissance, qui permet d'explorer les méandres du réel, de façon complémentaire à la philosophie ou aux sciences humaines. Kundera approfondit également des thèmes qui lui sont chers depuis des années, le kitsch, le sort de l'Europe centrale et des petits pays (un petit pays étant notamment, d'après lui, un pays dont l'existence ne va pas de soi, qui peut disparaître au cours de l'histoire).

Ces réflexions s'appuient sur des exemples tirés d'auteurs dont Kundera ne se lasse pas de parler, Cervantes, Broch, Flaubert, Fuentes, Sterne. Milan Kundera est d'ailleurs très probablement la personne, avec Renaud Camus et Alain Finkielkraut, qui m'a fait découvrir, et grâce à qui j'ai appris à aimer, le plus d'écrivains...

À tous ceux qui ont lu et apprécié L'Art du roman, je leur conseille fortement de lire Le Rideau qui complète richement ce premier essai. Pour les autres, lisez donc d'abord L'Art du roman, probablement le texte le plus riche que j'ai lu sur cette forme artistique, dont Kundera vante si brillamment les mérites.

samedi 15 octobre 2011

Nouveautés annoncées pour Fabrice Neaud et Renaud Camus

Il vient d'être annoncé la publication prochaine de deux livres que j'attends avec beaucoup d'impatience.

Le dernier album dessiné par Fabrice Neaud, Alex et la vie d'après, date de 2008 ; son dernier livre en tant qu'auteur complet est le quatrième volume de son Journal, Les Riches Heures, sorti en 2002. Certes, il a publié une version augmentée du Volume 3 avec 50 pages inédites en 2010 mais cela reste peu. Autant dire que j'attends avec beaucoup d'enthousiasme la sortie du premier tome de sa nouvelle série. Plus question d'autobiographie ici ; il s'agira d'une série d'anticipation, Nu Men, découpée en tomes 48CC (48 pages cartonné en couleurs). Le premier tome, Guerre Urbaine, dont certaines planches furent exposées à Angoulême en 2010, est entièrement dessiné et est actuellement en cours de colorisation. Sa sortie est prévue pour janvier 2012...

Je considère les Églogues comme l'un des sommets de l’œuvre de Renaud Camus et l'une des œuvres les plus riches et les plus innovantes de la littérature francophone de ces cinquante dernières années. Il s'agit d'une série de sept volumes dont le cinquième, L'Amour l'automne, troisième tome de Travers, est sorti en 2007. Cet ouvrage atteignait une richesse, une beauté et une poésie incroyables. Vous comprendrez donc pourquoi j'ai hâte de découvrir Travers, coda, index et divers, dernier volume de Travers et avant-dernier tome des Églogues, annoncé pour novembre 2011.

En revanche, toujours rien d'annoncé comme nouveauté pour Chris Ware... Mais il ne faut pas être trop exigeant non plus...

lundi 19 septembre 2011

Bande dessinée et création artistique (l'érosion progressive des frontières encore...)

J’ai lu, dans je ne sais plus quel ouvrage de Renaud Camus, une remarque générale sur la bande dessinée que je trouve, à la réflexion et malgré son caractère très général justement, fort pertinente : il reprochait à ce médium de se tenir à l’écart des réflexions nombreuses riches et nombreuses secouant le monde de l’art depuis plus d’un siècle (de mémoire, je crois qu’il conservait néanmoins un faible pour Tintin, sans doute en partie par nostalgie, et qu’il avait apprécié quelques oeuvres plus récentes, notamment le Journal de Fabrice Neaud).

Il est facile d’ignorer dédaigneusement ce type de points de vue sans réelle nuance, très globalisants, exprimés par quelqu’un qui connaît très peu la création contemporaine de bande dessinée (et qui ne prétend d'ailleurs pas la connaître outre mesure). Un tel jugement est forcément extrêmement réducteur et laisse de côté bien des richesses de la bande dessinée actuelle.

Il faut bien avouer cependant que la plupart des auteurs de bande dessinée semblent effectivement avoir pour modèles artistiques les romans de Balzac ou de Dumas (voire de Zola pour les plus politiques) du point de vue narratif et les peintures de Meissonier et de ses épigones pompiers sur le plan graphique (au moins pour les dessinateurs réalistes). Ils semblent ignorer très majoritairement les grandes interrogations qui ont parcouru le monde de l’art depuis la fin du XIXe siècle ; très peu paraissent avoir confronté leurs pratiques esthétiques à la remise en cause de la perspective ou des couleurs réalistes avec Cézanne, les Fauves ou les Cubistes, ou au questionnement plus radical touchant la peinture traditionnelle tout au long du XXe ; de même, bien peu de scénaristes semblent avoir pris conscience de la remise en cause de la notion traditionnelle de personnages et de récits des nouveaux romanciers, par exemple. La liste de sujets ainsi ignorés – au moins apparemment - dans leur pratique par les auteurs de bande dessinée pourrait être longue, je laisse d’autres personnes plus motivées et plus qualifiées que moi la dresser.

Certes, et bien heureusement, on peut citer quelques exceptions : au début du siècle dernier Lyonel Feiniger introduisait dans ses planches certaines innovations formelles des peintres avant-gardistes (avant de renoncer à la bande dessinée pour ne plus se consacrer qu'à la peinture...), Benoît Peeters connaît bien le Nouveau Roman, ce qui se voit – un peu – dans certaines de ses Cités obscures ; Edmond Baudoin, largement autodidacte en termes de bande dessinée, ne cesse d’interroger sa pratique à la lumière des œuvres et des théories de Pasolini, des peintres chinois et a même publié un livre dans lequel il confrontait sa pratique de la peinture et du dessin à l’œuvre et à la vie de Picasso (Picasso, l'oeil et le mot). Les éditions FRMK ont également publié des auteurs qui frottaient la bande dessinée aux pratiques artistiques contemporaines. On pourrait certainement citer de nombreuses autres exceptions intéressantes. Mais j’ai bien peur qu’il faille continuer à les considérer comme des exceptions.


Si l’intérêt du monde de la bande dessinée pour celui de l’art contemporain est relativement faible et la méconnaissance de celui-ci par celui-là est grande, il faut bien admettre que c’est largement réciproque (malgré de légers, et récents, progrès). Certes, depuis plusieurs décennies, la bande dessinée a fait son apparition dans les expositions et les salles de vente, mais sous quelles formes ? En première approche, je dénombrerai trois approches. Il peut s’agir d’articles de collection, plus marquants par leur rareté et leur importance historique (comme le montrent les records affichés par le numéro d’Action Comics avec la première apparition de Superman ou par l’édition originale de Tintin au pays des Soviets). Le Pop art a largement utilisé la bande dessinée comme source d’inspiration, mais il s’agit d’extraire des images sans intérêt esthétique particulier d’une sous-culture bon marché : Andy Warhol peignait des boîtes de soupe Campbell, Roy Lichenstein des comics, la considération esthétique pour les unes et les autres était probablement quasiment la même. Plus récemment, des auteurs ont pu vendre des planches ou des dessins à des prix plus qu’honorables, Enki Bilal en tête. Mais les achateurs sont alors plutôt des amateurs de dessin que rassure l’aspect farouchement réaliste et figuratif de ces illustrations ; et les œuvres les plus prisées sont généralement assez proches des canons de l’art pompier que je citais plus haut ; non seulement elles laissent de côté l’aspect proprement séquentiel de la bande dessinée au profit de son seul aspect pictural et ésthétique mais elles sont en outre assez loin, à mon avis, de ce qui se fait de plus intéressant actuellement, que ce soit dans le monde de l’art ou dans celui de la bande dessinée…


Il y aurait bien évidemment beaucoup d’autres choses passionnaNtes à écrire sur les rapports compliqué entre monde artistique et dans dessinée, de la passion tardive d’Hergé pour l’art contemporain à l’exposition Quintet qui regroupait en 2009 cinq auteurs de bande dessinée ayant pratiqué d’autres formes d’art, Francis Masse, Joost Swarte, Chris Ware, Stéphane Blanquet et Gilbert Shelton, en passant par les réflexions de Fabrice Neaud sur la création artistique contemporaine, notamment dans le quatrième volume de son Journal... Cela n'empêche pas que, malgré d'énormes avancées depuis des années, ces deux mondes sont encore fort éloignés l'un de l'autre, alors qu'un rapprochement serait probablement source d'enrichissement mutuel...

lundi 18 avril 2011

Critique de la critique (bis)

Le débat sur les prescripteurs pour les achats artistiques et sur le rôle des critiques « traditionnels » (entendez : ceux de la presse écrite), auquel j'ai modestement contribué avec mon message « Critique de la critique », continue.

Dans un message intitulé « Qui sont les prescripteurs de bandes dessinées ? », le blog Bédérama a repris quelques points de mon message évoqué plus haut et y a apporté de très intéressants compléments.

Esprit du temps ? coïncidence ? peu après la publication de mon message, Pierre Assouline a également intitulé son billet hebdomadaire du Monde des Livres du 25 février 2011 « Critique de la critique ». Ce billet a été republié sur son blog le 15 mars 2011 sous le titre « Funérailles annoncées du critique olympien ». J'y ai trouvé la phrase suivante : « Certains sont d’avis que le critique traditionnel se maintiendra tant qu’il se fera fort de repérer avec les armes qui sont les siennes (culture, jugement, analyse) les grandes œuvres invisibles dans l’immense tout-venant de la production éditoriale. » Je suis tout à fait d'accord pour voir là la mission, théorique, du critique. Mais je considère justement que les critiques traditionnels, dans leur immense majorité (il y a toujours des exceptions), n'ont pas rempli, ne remplissent pas, ne peuvent pas remplir cette noble tâche. Pourquoi ? J'ai cherché à l'expliquer dans mon message cité plus haut par différentes raisons, liées à la façon d'exercer le métier de critique : manque de recul, focus permanent sur l'actualité, accent mis sur la multitude d'œuvres contemporaines au détriment d'œuvres moins récentes mais plus essentielles. Résultat : une foule de notices critiques qui ne dépassent guère la copie du dossier de presse (les critiques les plus sérieux l'étofferont un peu avec un résumé plus détaillé de l'œuvre et une liste des thèmes abordés) agrémentée d'un « j'aime / j'aime pas » (d'habitude plutôt associé aux commentaires publié sur Internet) dans laquelle les œuvres vraiment marquantes ne se détachent pas.

« Repérer (...) les grandes œuvres invisibles dans l’immense tout-venant de la production éditoriale » ? Les critiques de la presse papier généraliste (ou culturelle non spécialisée en bande dessinée) en ont toujours été incapables dans le domaine de la bande dessinée. Heureusement que Francis Masse, Edmond Baudoin ou Fabrice Neaud n'ont pas attendu le « critique olympien » pour voir célébrer leur œuvre. Plus récemment, il n'y a qu'à comparer la faible couverture par la presse d'un livre majeur tel que L'Apprenti de Lucas Méthé et le battage médiatique, le plus souvent très élogieux, qui entoure la moindre sortie des bien falotes livraisons récentes des aventures de Blake et Mortimer, pour constater que, dans le discours du critique traditionnel, les « grandes œuvres invisibles » restent noyées dans « l’immense tout-venant de la production éditoriale ». Dans le domaine de la littérature, l'assourdissant silence entourant la sortie des œuvres majeures de Renaud Camus (Du Sens, L'Inauguration de la salle des vents, L'Amour l'automne) vient confirmer qu'ils sont bien rares (voire inexistants) les « critiques olympiens » à la hauteur de leur grande mission...


(Bien sûr, on peut citer des exceptions, des magazines rédigés par des passionnés, indifférents à la pression de l'actualité. Je pourrais citer par exemple Muziq dans le domaine de la musique et Bananas dans celui de la bande dessinée. Malheureusement, en plus des qualités que je viens de citer, ces deux magazines partagent la triste caractéristique d'avoir du mal à survivre et d'avoir une périodicité bien aléatoire...)

mercredi 1 décembre 2010

Critique de la critique

LivresHebdo a récemment publié une étude sur les grands « prescripteurs », établie après consultation de plus de 400 points de vente. Il en ressort notamment la perte d'influence des grands médias dans le domaine de la prescription d'achat d'œuvres culturelles. J'ai découvert cette étude en lisant le blog de Pierre Assouline, qui semble s'inquiéter de ces résultats (si j'étais mauvaise langue à l'encontre de cet ancien responsable du magazine Lire, je parlerais de réflexe corporatiste).

Mais cette perte d'influence des médias institutionnels (presse écrite, télévision, radio) au profit d'Internet (blog, sites de vente en ligne, forums, etc.) est-elle vraiment grave ? Est-elle même dommageable ?

J'ai découvert Edmond Baudoin en lisant un forum Internet sur la bande dessinée ; Fabrice Neaud en prenant son premier livre par hasard dans une bibliothèque ; Aristophane et Renaud Camus en lisant Fabrice Neaud ; je me suis replongé avec attention dans les romans d'Alain Robbe-Grillet et de Nathalie Sarraute grâce à Renaud Camus ; j'ai découvert Hermann Broch en écoutant Alain Finkielkraut et René Girard en écoutant Jean-Pierre Dupuy.

Ai-je découvert des œuvres qui comptent autant à mes yeux en lisant des critiques dans la presse papier ? La réponse est claire : non. Et ce n'est pas faute de lire régulièrement les grands journaux et magazines français, généralistes ou culturels. De toute façon, la probabilité de découvrir Renaud Camus, Edmond Baudoin, Aristophane ou Lucas Méthé, en lisant les critiques de presse est infime, voire nul. À propos de Renaud Camus, l'ostracisme de la critique est quasiment unanime ; et lorsque, par exception, un de ses ouvrages récents est chroniqué, il s'agit le plus souvent d'une de ses œuvres mineures, essai politique ou récit de voyage. Quel critique a vanté dans ses lignes Du Sens, L'Inauguration de la salle des vents ou L'Amour l'automne, trois chefs-d'œuvre ne connaissant guère d'équivalent dans la littérature francophone contemporaine ? Edmond Baudoin publie, comme Renaud Camus, plusieurs livres par an ; mais, comme dans le cas de Renaud Camus également, ce n'est pas suffisant pour qu'il attire l'attention de la critique, bien qu'il soit considéré comme une référence par toute une génération d'auteurs plus jeunes, qui, eux, ont les faveurs des journalistes. Un exemple récent à ce sujet : Télérama (qui est pourtant un des magazines les plus éclairés en termes de bande dessinée) a récemment publié un article sur les bandes dessinées adaptées de romans ; Edmond Baudoin a publié dans les années 2000 deux adaptations de Fred Vargas, dont une à la rentrée 2010 (Les Quatre Fleuves et Le Marchand d'éponges), une de Charles Perrault (Peau d'Âne), une de Mircea Cartarescu (Travesti). Dans chacun des ses livres, sa façon d'adapter se pliait complètement à l'œuvre originale ; Les Quatre Fleuves est sans doute une des adaptations les plus réussies et les plus innovantes d'un roman policier depuis de nombreuses années. Eh bien Télérama a cité bien des adaptations d'auteurs divers, talentueux pour certains (Baru ou Tardi), moins pour d'autres, mais pas un mot sur Baudoin. De même quelle a été la couverture médiatique d'œuvres, certes atypique, mais ô combien riches, telles que L'Apprenti, de Lucas Méthé, ou Faire semblant c'est mentir, de Dominique Goblet ? Pour le premier, je me souviens de deux ou trois articles dans la presse écrite...

Bien sût, quelques magazines, écrits par des passionnés, souvent éphémères, font parfois exception. On peut citer Les Cahiers du cinéma des futurs cinéastes de la Nouvelle Vague pour le cinéma, L'Indispensable, Les Cahiers de la bande dessinée, au moins à certaines époques, ou The Comics Journal pour la bande dessinée, Muziq pour la musique : j'ai ainsi découvert Cages, de Dave MacKean et Amer Béton, de Taiyou Matsumoto grâce à L'Indispensable, Love & Rockets des frères Hernandez grâce au Comics Journal, David Sylvian ou Joe Henry dans les pages de Muziq. Mais toutes ces publications sont malheureusement bien atypiques.

Je ne pense pas que ces défaillances de la critique relèvent du hasard, de l'exception ou d'un défaut passager de nos critiques actuels. À mon sens, ces insuffisances sont intrinsèquement liées à la vision traditionnelle du journaliste critique. Pour expliquer ceci, voyons quel est son rôle principal : rendre compte de l'actualité du média qu'il suit. Chaque semaine, chaque mois, les pages spécialisées d'un hebdomadaire, d'un mensuel rendent compte de ce qui est sorti depuis la dernière livraison du journal ou magazine.

Cela a forcément les conséquences suivantes :

  • Le critique se concentre sur l'actualité, quel que soit l'intérêt de celle-ci ; en gros que soient publiés six chefs-d'œuvre le même mois ou trois en cinq ans, il disposera peu ou prou du même nombre de pages par semaine. En outre, un auteur exigeant qui publie peu sera forcément défavorisé par rapport à un auteur moyennement talentueux qui publie son roman annuel lors de toutes les rentrées littéraires...

  • Le critique doit rendre compte compte d'une part importante de la production. Il doit donc lire un grand nombre des centaines de romans publiés lors de la rentrée littéraire, des milliers de bandes dessinées sorties chaque années, voir la dizaine de films arrivant chaque semaine sur les écrans. Peut-il ainsi consacrer suffisamment de temps pour apprécier des œuvres exigeantes qui nécessiteraient une attention particulière, plus soutenue ? En outre, à force de lire, voir ou écouter plusieurs centaines d'œuvres nouvelles par an, peut-il juger autrement qu'en relatif ? Il appréciera non plus l'œuvre rare vraiment originale, mais celle qui est légèrement meilleure que le reste de la production. Il aimera le roman qui ressemble aux autres, mais en un peu mieux, le film qui a quelques qualités le distinguant un peu du reste de la production, mais pas trop pour ne pas bouleverser les repères esthétiques. Et, malheureusement, l'œuvre vraiment différente, le roman génial ou le disque extraordinaire verront leurs singularités, ce qui les distingue du commun de la production, traitées comme autant de défauts.

Que résulte-t-il de cet état de fait ? Une concentration excessive sur l'actualité, un manque de recul par rapport au gros de la production et la mise en avant du meilleur du « mainstream » au détriment des œuvres vraiment à part, l'éloge des auteurs talentueux au détriment des auteurs géniaux. J'appellerais cela le syndrome des « Pompiers contre les Impressionnistes ». On cite en effet souvent la fin du XIXème comme une période où les critiques ne juraient que par les peintres académiques du « Salon », parfois qualifiés de peintres « pompiers », alors qu'à la même époque naissait l'impressionnisme, dans un dédain quasi général de la critique. Plus d'un siècle après, alors que Monet triomphe au Grand Palais et que les œuvres de Van Gogh sont présentes partout, des calendriers des postes aux tasses à thé, il est facile de se gausser de ces critiques à courte vue. Mais ne nous leurrons pas : la situation est aujourd'hui la même. De nos jours encore, les Pompiers contemporains tiennent le haut du pavé alors que les Impressionnistes d'aujourd'hui œuvrent dans l'ombre.

Quelle que soit l'époque, la critique privilégie le sommet du mainstream au détriment des auteurs géniaux, Meissonier et Cabanel au détriment de Manet et Monet, Joann Sfar et Christophe Blain au détriment d'Edmond Baudoin et de Fabrice Neaud, Amélie Nothomb et Jean d'Ormesson au détriment de Renaud Camus, Bernard-Henri Lévy et Michel Serres au détriment de René Girard.

Non que les premiers de cette liste n'aient aucun talent. Très loin de moi cette idée ; Meissonier et Cabanel, Joann Sfar et Christophe Blain, Amélie Nothomb et Jean d'Ormesson, Bernard-Henri Lévy et Michel Serres ont du talent. Ils sont peut-être même parmi les meilleurs représentants de leur génération d'auteurs. Mais ils restent dans le peloton, pour passer à une métaphore sportive ; ce sont les meilleurs des auteurs qui ne dérangent pas, les plus doués des artistes qui tracent leur chemin sans trop s'écarter des sentiers défrichés par leurs aînés. Ils n'ont ni le génie ni les capacités d'innovation de Manet ou Monet, Edmond Baudoin ou Fabrice Neaud, Renaud Camus, René Girard...

Alors, comment découvrir les œuvres vraiment marquantes d'hier ou aujourd'hui ? On peut, comme je le suggérais en introduction, s'appuyer sur les avis de personnes qui s'expriment lorsqu'elles ont vraiment une œuvre à défendre, un coup de cœur à partager. Il peut s'agir d'un romancier évoquant les chefs-d'œuvre littéraires qui l'ont marqué, d'un blogueur passionné qui vient de dénicher une nouvelle perle, d'internautes partageant leurs dernières découvertes sur un forum. Bien entendu, cela réclame préalablement d'effectuer un tri, de repérer les cercles, virtuels ou réels, de bon conseil. Mais cela en vaut la peine...

mercredi 17 novembre 2010

Les romans de Renaud Camus

J'aurais beaucoup aimé connaître déjà l'œuvre de Renaud Camus et les amateurs de celle-ci en 1983, quand est sorti Roman Roi.

En effet, j'imagine que l'effet de surprise fut bien grand, alors. Replaçons-nous dans le contexte de l'époque : Renaud Camus était un jeune auteur, salué par Roland Barthes notamment ; il avait publié quatre « églogues », ouvrages complexes que l'on pourrait assimiler à des romans (et que j'ai évoqué sur ce blog il y a quelques mois) et qui avaient l'ambition, entre autres, de continuer le Nouveau Roman en dépassant les entreprises de celui-ci, un court ouvrage qui développait le concept de « bathmologie » imaginé par Roland Barthes et quelques chroniques homosexuelles (ou « achriennes » selon ses propres termes). Il s'agissait donc d'un auteur ambitieux et difficile, à la pointe de l'avant-garde littéraire de l'époque.

Et en 1983, Roman Roi. Un roman simili-historique qui se déroule pendant la première moitié du XXe siècle, dans un pays imaginaire d'Europe centrale, la Caronie. À première vue, un roman des plus traditionnels : une intrigue amoureuse vécue sur fond d'Histoire (la 2ème Guerre mondiale), une narration et un style parfaitement classiques, des personnages et des analyses psychologiques tout ce qu'il y a de plus « réaliste », au sens le plus balzacien du terme.

Était-ce lié à la volonté de Renaud Camus d'atteindre un public plus large ? de continuer ses recherches littéraires, mais de façon moins frontale ? de développer des thèmes qui lui sont chers (il n'a jamais caché son goût pour les monarchies finissantes, tout spécialement celles d'Europe orientale) ? Probablement un peu de tout cela. Quoi qu'il en soit, Roman Roi inaugurait le versant romanesque de l'œuvre de Renaud Camus. Celui-ci allait en effet continuer à écrire régulièrement des romans, en parallèle aux Églogues et aux chroniques autobiographiques, notamment. Si je veux continuer dans la taxonomie, je pourrais diviser cette œuvre romanesque en trois pans : les romans « romaniens », les « petits » romans (si ma mémoire ne me joue pas de tours, ce sont les termes utilisés pour les qualifier par Flatters, un proche de Renaud Camus) et les romans plus ambitieux.

Renaud Camus a écrit deux romans ayant pour centre le personnage de Roman, roi de Caronie : Roman Roi en 1983 et Roman Furieux en 1987. Ils sont tous deux beaucoup plus riches que ma première description sommaire ne le laissait supposer : sous des abords très classiques, ils continuent à creuser certaines recherches littéraires (le titre du premier l'annonce d'une certaine façon : donner à son premier roman classique, à une époque où certains annonçaient la mort du roman, le titre de Roman Roi, c'est déjà tout un programme), notamment sur le personnage du narrateur dans Roman Furieux ; la langue est, comme d'habitude chez Renaud Camus, exquise ; enfin cela aborde avec beaucoup de subtilité les dilemmes vécus par ces pays d'Europe de l'Est pendant la 2ème Guerre mondiale, alors qu'il fallait choisir son camp entre la Russie de Staline ou l'Allemagne de Hitler... Malheureusement ces deux livres ne permirent aucunement à Renaud Camus d'atteindre un public plus large. Roman Furieux n'eut quasiment aucun écho à sa sortie. Je crois qu'un troisième volume avait été envisagé. Est-ce le cas ? si oui, sortira-t-il un jour ? Je n'en sais rien.

Puis parurent Voyageur en automne en 1992, Le Chasseur de lumières en 1993, L’Épuisant Désir de ces choses (quel titre magnifique...) en 1995 et Loin en 2009 (déjà évoqué ici). Ces romans peuvent offrir une première ouverture vers l'œuvre de Renaud Camus. Agréables et faciles à lire, ils nous offrent une prose de très grande qualité et de nombreuses touches d'humour. Les sujets abordés sont intéressants mais sont abordés de façon moins riche, moins approfondie que dans d'autres ouvrages de l'auteur, son Journal notamment. J'ai tendance à penser qu'ils sont trop inhabituels pour plaire réellement à un vaste public, mais pas assez ambitieux pour constituer des œuvres majeures de Renaud Camus.

En 2003 cependant Renaud Camus a publié un roman capital, L’Inauguration de la salle des Vents. Capital car, cette fois-ci, très ambitieux et totalement original. Il est classé comme roman alors que les récits relatés sont (presque ?) tous des épisodes réels de la vie de l'auteur ; le travail romanesque se situe en fait au niveau de l'agencement de ces épisodes : douze lignes de récits ; onze styles ; chaque paragraphe n’a qu’une seule phrase, qui peut avoir une ligne ou plusieurs pages. Roman extraordinaire, d'une folle originalité, dont de nombreuses lectures ne révèlent pas toutes les richesses...

mardi 15 juin 2010

Loin, de Renaud Camus (2009)

Renaud Camus publie beaucoup. Et, comme la plupart des grands auteurs, on retrouve dans tous ses livres, qu'il s'agisse d'essais, de volumes de son journal, ou, comme c'est le cas ici, de romans, les mêmes thèmes, les mêmes fixations.

On retrouve effectivement dans Loin, le dernier roman de Renaud Camus, son regret d'un monde passé, ses critiques sur le grignotage progressif de espaces de liberté par la société actuelle (aussi bien dans le domaine de l'aménagement du territoire que dans celui des libertés individuelles) , son goût de la dissertation sur les formes disparues de savoir-vivre, son jeu sur les différents niveaux de langage en usage dans nos sociétés, du plus recherché au plus décontracté.

Plus que dans ses essais ou son journal, il peut donner livre court à son talent de la description : les paysages défilent, faisant jouer les reliefs et les couleurs, bien sûr, mais également les transparences de l'air, les ambiances.

Le personnage principal ressemble très fortement à celui de son précédent roman non expérimental, L'Épuisant désir de ces choses (je mets à part L'Amour l'automne, 5ème volume des Églogues, et L'Inauguration de la salle des vents, ouvrages plus novateurs et, à mon humble avis, plus riches que ses romans plus faciles d'accès). Les thèmes, déjà traités dans son journal, sont presque les mêmes que ceux du Chasseur de lumière et de L'Épuisant désir de ces choses.

Ce qui distingue cet ouvrage des opus cités ci-dessus et ce qui m'a frappé davantage est le fil conducteur du livre, parfaitement, et très succinctement, résumé en 4ème de couverture : "Un homme s'éloigne". C'est bien de cela qu'il s'agit, et l'on retrouve ici un thème déjà magnifiquement traité dans Roman Furieux : l'éloignement progressif d'un individu vis-à-vis du monde, envers ses semblables. Certes, Roman était isolé des autres par son destin de roi déchu, alors que Jean ne l'est que par goût et volonté ; l'éloignement de Roman était subi, tragique, concrétisé dans sa séparation d'avec Diane, sa femme, et dans son effondrement dans la folie, alors que celui de Jean est volontaire, décrit avec une certaine distanciation et une bonne dose d'humour. Il n'empêche. Dans ces deux romans, nous assistons à un éloignement progressif : les personnages principaux, Roman et Jean, sont totalement inadaptés au monde dans lequel ils vivent et la distance entre ce monde et eux s'accroît tout au long du roman.

On peut voir dans cet éloignement au monde un idéal de vie ou, au contraire, un tragique échec. Quelle que soit notre vision d'un tel destin, il est difficile de rester indifférent à la peinture puissante qu'en offrent ces deux romans.

mardi 6 avril 2010

Pourquoi un tel silence sur Renaud Camus ?

Le Monde des livres a dressé, dans une de ses dernières livraisons, un bref panorama des 30 dernières années de littérature française. Il a donné à cette occasion une liste des 30 romans français les plus marquants, à son avis, de ces 30 années.

Et, encore une fois, mais ce n'est plus vraiment une surprise, aucune mention de Renaud Camus. Comme à chaque fois dans ce type d'occasions, je ne peux m'empêcher de me demander pourquoi un auteur d'une telle importance, au talent si grand et si original est à ce point ignoré des médias. Ses premiers romans ont fait l'objet de quelques articles notables, notamment grâce à Roland Barthes. Mais, depuis la fin des années 1970, plus rien ou presque, exceptées quelques invitations à des émissions de France Culture.

Pourtant, je suis intimement persuadé qu'il écrit mieux, qu'il est plus profond et plus novateur que la (quasi-)totalité des auteurs français contemporains, en tout cas parmi ceux que j'ai lus.

On peut par exemple le comparer à quelques-uns des auteurs cités par Le Monde des livres. Certes Pascal Quignard ou J.-M.-G. Le Clézio (par respect pour le comité Nobel) sont également deux auteurs de très grand talent. Certes Claude Simon est également un romancier de tout premier ordre, mais il appartient à la génération précédente (on peut noter en passant que les deux seuls auteurs proche du Nouveau Roman cités dans cette liste sont Claude Simon, grâce à son prix Nobel, et Marguerite Duras, grâce au succès public de L'Amant ; ne sont cités ni Alain Robbe-Grillet, qui a pourtant publié au cours des 30 dernières années des chefs-d'œuvre tels que ses Romanesques ou La Reprise, ni Nathalie Sarraute...).

Mais que dire des 27 autres choix du Monde des livres ? J'ai lu avec beaucoup de plaisir la saga des Mallaussène de Daniel Pennac, mais comparer celui-ci à Renaud Camus me paraît grotesque. Philippe Sollers a été relativement innovant à une époque, mais probablement pas plus que Renaud Camus ; en outre son style me semble moins riche et sa superficialité revendiquée ne le rend pas particulièrement intéressant à mes yeux. Michel Houellebecq a publié quelques romans apportant sur nos sociétés modernes un éclairage unique mais son œuvre n'a, pour l'instant, pas du tout l'ampleur de celle de l'auteur des Églogues. Jean-Philippe Toussaint ou Jean Echenoz ont tous deux un réel talent d'écriture, mais peut-être pas suffisamment pour faire de leurs livres de grands chefs-d'œuvre. Et je pourrais continuer la liste ainsi...

Fort de ce constat, j'en reviens à mon interrogation initiale : Pourquoi Renaud Camus est-il ignoré à ce point par les médias ? Comment peut-on expliquer que la quasi-totalité des grands organes de presse respectent un silence presque unanime à la sortie des chefs-d'œuvre de Renaud Camus, de Du Sens à L'Inauguration de la salle de vents en passant par Rannoch Moor et L'Amour l'automne, pour ne citer que quelques titres récents ?


Plusieurs tentatives d'explication me viennent à l'esprit...

Il est souvent trop innovant. Il a commencé sa carrière en publiant les premiers volumes des Églogues, œuvres qui cherchaient notamment à poursuivre certains chemins ouverts par le Nouveau Roman. Or celui-ci a déjà eu beaucoup de mal à se faire un petit peu accepter par la critique (je parle ici de la critique francophone, pas du monde universitaire ou des pays anglo-saxon). Alors vous pensez, un jeune auteur qui écrit des livres encore moins 'lisibles' que Claude Simon, Nathalie Sarraute, Alain Robbe-Grillet, Marguerite Duras !

Son œuvre est trop polymorphe. Les Églogues étaient des ouvrages difficiles, déroutants. Mais il a probablement été encore plus déroutant, pour un lecteur qui commençait à s'habituer à ces œuvres inclassables, de découvrir que Renaud Camus délassait celles-ci pour publier en 1983 Roman Roi, roman de facture apparemment très classique. Les changements (apparents) de direction ont continué à parsemer la carrière de Renaud Camus, laissant probablement sur le bord du chemin maints lecteurs insuffisamment curieux.

Enfin il est 'réactionnaire', au sens où il regrette souvent le monde d'hier et les mœurs passées. A priori, cela ne semble pas rédhibitoire en littérature. La nostalgie est habituellement un sentiment qui passe très bien en littérature, Les Mémoires d'outre-tombe de Chateaubriand n'en sont pas la moindre preuve. Mais notre société n'accepte plus guère que les chantres du progrès. Et si le succès permet à Houellebecq ou Dantec de sortir du politiquement correct, Renaud Camus, lui, est généralement condamné par tous les biens-pensants sans même avoir été lu...


Heureusement pour les quelques lecteurs fidèles, tous ces déboires n'ont jamais découragé Renaud Camus d'écrire...

mercredi 17 février 2010

Les Églogues, de Renaud Camus

Résumer le projet des Églogues de Renaud Camus est une tâche ardue (j'envisageais déjà de le faire dans mon message du 1er décembre...). Commencée à la fin des années 1970, cette « trilogie en quatre livres et sept volumes » (5 volumes sont déjà parus), est une entreprise véritablement hors normes et dont je ne prétends nullement avoir pleinement saisi les tenants et aboutissants. A l'origine, une des motivations de l'auteur était de tenter de répondre à la question « Comment écrire un roman après le Nouveau Roman » ? Est-il possible de retrouver le plaisir du texte après la déstructuration du roman opérée par les « nouveaux romanciers », et notamment par certains des théoriciens les plus radicaux, tels Jean Ricardou ?

Pour aborder certains aspects des Églogues, je vais commencer en essayant de comparer ces livres à des romans, au sens commun du terme. En simplifiant beaucoup (je ne cherche pas ici à dresser une théorie du genre romanesque, mais seulement à décrire brièvement les Églogues...), on peut considérer qu'un roman traditionnel est constitué de fragments de texte (chapitres, paragraphes ou phrases) qui s'enchaînent les uns aux autres pour former un récit, ou parfois la description de personnages (dans un romain psychologique par exemple) : l'enchaînement des idées se fait pour suivre un récit ou une description.

Dans les Églogues, nous avons également des fragments de (chapitres, paragraphes ou phrases) qui s'enchaînent les uns aux autres, mais cet enchaînement n'est plus guidé par le fond (récit ou description) mais par la forme (sonorité, mots, enchaînement libre d'idées). Présenté comme cela, cela peut ressembler à un exercice de style un peu vain ; pourtant il se dégage de ces romans (plutôt à la 2ème, voire 3ème, lecture qu'à la première, il faut bien l'avouer) une poésie captivante.
Les différents volumes des Églogues sont constituées de citations, non identifiées comme telles, en diverses langues, soit d'auteurs variés (citons en vrac et au hasard George Sand, Alain Robbe-Grillet, Virginia Woolf, Marguerite Duras, Marcel Proust, Raymond Roussel, Roland Barthes, etc., voir notamment ici), soit « d'écrits antérieurs » de Renaud Camus lui-même. Ces citations s'enchaînent au gré d'associations verbales de toutes sortes (dont de nombreux exemples sont explicitées dans Le Journal de Travers).
Mais, me direz-vous, quel plaisir peut retirer d'un tel ouvrage, qui ne « raconte » rien, dont les paragraphes s'enchaînent sans souci de continuité narrative, constitué de fragments épars ?

Eh bien, tout d'abord, comme dans les autres ouvrages de Renaud Camus, le plaisir que procurent un superbe style (Renaud Camus écrit dans un superbe style classique et les citations externes sont très bien sélectionnées) et des idées intéressantes (l'auteur nous livre de ci de là, maintes réflexions passionnantes).

De façon plus anecdotique, on peut également apprécier un aspect ludique : il peut être amusant d'essayer de deviner de qui provient tel ou tel passage.

Une autre source de plaisir est l'accoutumance qui se crée progressivement, tout au long de la lecture. L'auteur reprend maintes fois au fil des pages les mêmes phrases, ou des passages proches. Ces éléments de discours, qu'ils soient de sa plume ou extraits d'autres oeuvres, reviennent au long des pages des Églogues, associées à d'autres citations ; le contexte changeant, l'éclairage de ces passages change aussi. Peu à peu, nous nous familiarisons avec ces phrases que nous avons pu lire dans d'autres livres, qui vont et viennent ici et là dans les Églogues, qui sont parfois légèrement modifiés, qui finissent même souvent à se fondre les uns dans les autres.


Mon volume préféré des Églogues est le dernier paru, L'Amour l'automne, que j'ai dévoré en une traite dès sa parution (est-ce Renaud Camus qui s'améliore de volume en volume ? la lecture de chaque volume qui s'enrichit de celle des volume précédents ? je ne sais) . Depuis, j'attends avec impatience le suivant. Quelqu'un sait-il ici quand Renaud Camus compte le publier ?

mardi 1 décembre 2009

Renaud Camus, conseils de lecture pour néophytes

L'oeuvre de Renaud Camus, vaste et diverse, truffée d'auto-références, parfois déroutante sur le plan formel, n'est pas forcément très accessible au néophyte. Voici donc quelques pistes, forcément subjectives, pour y pénétrer...

Si vous souhaitez commencer avec un investissement minimal, et si vous n'êtes pas rebutés par la lecture en ligne, je vous conseillerais quelques textes disponibles sur le site de l'auteur ou sur celui de la Société des lecteurs de Renaud Camus :
  • Dans Buena Vista Park, Renaud Camus évoque en une cinquantaine de pages, de courts paragraphes et beaucoup d'humour, la bathmologie. À la suite de Roland Barthes, il décrit dans ce livre cette science des niveaux de langage : des discours en apparence identiques pourront avoir des significations sous-jacentes totalement différentes en fonction des personnes qui les prononcent et de l'état d'esprit de celles-ci. Allez jeter un coup d'oeil à ce court ouvrage, c'est beaucoup plus clair et plus amusant sous la plume de Renaud Camus.

  • Après cette mise en bouche, vous pourrez lire le Journal Romain, récit autobiographique de l'année que l'auteur a passé à la Villa Médicis à Rome. Il s'agit d'une bonne introduction au versant Journal de l'oeuvre de Renaud Camus : on y trouve déjà son superbe style classique, son grand talent d'observateur et bien d'autres choses encore.

  • Vous pourrez ensuite vous lancer dans l'aventure des Vaisseaux Brûlés : En partant de près de 2 000 passages de ses journaux, Renaud Camus nous livre un des premiers « hyperlivres » dignes de ce nom : en utilisant les liens hypertextes rendus possibles par Internet, il relie entre eux de nombreux fragments de textes ; de digression en digression, d'Ulysse à Némo, de Robbe-Grillet à Caron, l'auteur vous baladera au coeur des ses errances pour votre plus grand plaisir (enfin, je vous le souhaite).


Si tout se passe comme je l'espère, vous devriez être bien accrochés après cette introduction... Vous pourrez donc aller voir votre libraire préféré et lire les ouvrages suivants :
  • N'importe quel volume de son Journal : depuis 1987 et Vigiles (si nous excluons le Journal de Travers et le Journal Romain), Renaud Camus écrit chaque année un volume de Journal.

  • Son essai Du Sens. Renaud Camus nous y rappelle utilement, en ses temps de prêt-à-penser pré-mâché par la grande presse et la vox populi, que la vérité est beaucoup plus complexe que l'on veut bien nous le laisser entendre ; elle se laisse rarement enfermer en quelques slogans simplistes et requiert d'être recherchée sans fin dans les recoins et digressions d'une pensée toujours en recherche. Renaud Camus, en 500 pages et d'innombrables digressions, les plus nombreuses tournant autour des relations entre l'Europe et la Turquie, entre la chose et le mot qui la nomme ou évoquant l' « Affaire Camus », cabale dont il a été victime pour de mauvais prétextes, de la part de personnes qui le jugeaient sans l'avoir lu, réussit dans ce livre un double exploit : écrire un essai passionnant et très stimulant pour l'esprit de ses lecteurs d'une part, écrire un essai dont la forme (tout en digressions et errances) est parfaitement en adéquation avec le fond (et la nature toujours fuyante de la vérité) d'autre part.

  • Ses romans 'faciles' (c'est-à-dire exception faite de L'Inauguration de la salle des vents). Je vous en reparlerai bientôt.

  • Ensuite les Églogues et L'Inauguration de la salle des vents, romans extraordinaires, formellement passionnants et toujours plus fascinants lecture après lecture. Je vous en parlerai plus longuement dans un prochain message...

Si vous en voulez encore, vous pourrez alors vous plonger dans ses charmantes élégies, ses éloges ou ses chroniques, ses essais, son théâtre, ses récits de voyage et ses écrits politiques, ses manuels ou ses entretiens...

J'espère que de longues heures de passionnantes lectures s'ouvrent maintenant à vous !

mercredi 4 novembre 2009

Renaud Camus, le secret le mieux gardé de la littérature française contemporaine


On vous dira probablement que Renaud Camus est raciste, antisémite, réactionnaire, que sais-je encore... Réactionnaire peut-être... Je dirais plutôt nostalgique ; il ne se cache pas de penser qu'il ne goûte que très modérément bon nombre des évolutions de nos sociétés contemporaines. Pour le reste, il s'agit d'absurdités proférées par quelques intellectuels bien-pensants qui n'ont lu de Renaud Camus que des extraits, souvent tronqués et déformés...

Mais là n'est pas le plus important. Ce que l'on ne vous dira sans doute pas (Renaud Camus est à mon avis le secret le mieux caché de la littérature française contemporaine), c'est que Renaud Camus est un des plus grands (je dirais bien le plus grand mais on dira que je m'emporte...) auteurs français depuis les années 1960. Et on a grand tort de ne pas vous le dire... Renaud Camus est en effet un écrivain d'une richesse et d'une profondeur qui a extrêmement peu d'équivalent dans la littérature actuelle.

Qu'est-ce que j'apprécie particulièrement chez Renaud Camus, au point d'en avoir fait un de mes auteurs favoris ? Soyons brefs aujourd'hui et parlons ici de trois points que je trouve particulièrement remarquables dans son œuvre.
  1. C'est un styliste exceptionnel. Héritier des plus grands prosateurs français, il a un style classique d'une très grande beauté (mais pas uniquement... il excelle également à rendre les bizarreries du français télévisuel contemporain ou à se perdre dans les méandres de phrases sans fin, errant au gré d'infinies digressions).
  2. C'est un grand innovateur (eh oui, écrire des romans formellement innovants, c'est possible, même aujourd'hui). Au début de son œuvre, on aurait pu résumer (même si résumer, c'est trahir...) son dessein à la question suivante : « Comment écrire un roman après le Nouveau Roman » ? Ce mouvement littéraire, on s'en souvient peut-être avait profondément remis en question le récit, les personnages, la psychologie traditionnels.
    Une réponse radicale à cette question se trouve dans les Églogues de Renaud Camus. Il s'agit d'une série de 7 romans (5 sont déjà parus), publiés depuis le milieu des années 1970 qui renouvelle étonnamment et radicalement le genre romanesque. J'y reviendrai dans un prochain message...
  3. C'est un penseur passionnant. Qu'il parle d'art contemporain, des travers de nos sociétés modernes (avec la réserve, déjà évoquée plus haut que l'on pourra certes le trouver réactionnaire ; il avoue d'ailleurs lui-même, de façon plus ou moins détournée, qu'il a tendance à préférer se battre pour des causes déjà complètement perdues) ou des rapports entre vérité et langage, ses idées sont pasionnantes et il les expose avec beaucoup d'art.
    En ce qui concerne nos sociétés modernes, il part en guerre contre ce qu'il appelle « la dictature de la petite bourgeoisie ».
    Lorsqu'il aborde la pensée, il s'attarde à montrer à quel point la vérité est complexe, comment elle peut se cacher dans les replis du discours ; dans « Buena Vista Park », notamment, il développe le concept de bathmologie (la science des niveaux de langage) esquissé par Roland Barthes.

Est-ce un auteur difficile d'accès ? Par certains aspects, oui :
  • Son caractère innovant, notamment dans ses œuvres les plus complexes, comme les Églogues, peut rebuter. Il faut accepter de n'entrer dans son œuvre que progressivement, sans se laisser décourager.
  • Son œuvre est très importante, et comporte un certain nombre de livre mineurs, souvent fruits de commandes.
    (J'ai par exemple tendance à considérer que la plupart de ses essais sont de qualité secondaire par rapport au reste de son œuvre, à part l'immense « Du Sens ». L'essai, avec son mode de pensée discursif, et son enchaînement logique d'idées, correspond mal au cheminement intellectuel privilégié par Renaud Camus, très disgressif et difficile à canaliser sans l'appauvrir. Il exprime généralement ses idées beaucoup mieux dans ses autres livres, notamment dans son Journal, que dans ses essais).
  • Enfin c'est un adepte forcené de l'auto-référence. (« Si on veut se mettre à lire Renaud Camus, par où commencer ? — Pour commencer à lire Renaud Camus, il est indispensable d’avoir déjà lu un livre de Renaud Camus. » peut-on lire en quatrième de couverture de « l'Amour l'automne »). Si la première approche est difficile, les lectures suivantes s'enrichissent et sont de plus en plus gratifiantes.
Deux sites très riches :