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jeudi 24 mars 2016

Quelques réflexions sur l'affiche du festival de Cannes 2016

Le festival de Cannes vient de révéler l'affiche de son édition 2016. A l'opposé des gros plans sur des visages d'actrices les années précédentes, elle montre Michel Piccoli, en tout petit, gravissant des escaliers donnant vers le ciel et l'immensité de la mer.

Cette photographie provient des photomontages effectués pour Le Mépris, de Jean-Luc Godard. Après le prix de consolation accordé à L'Adieu au langage lors du dernier festival, il s'agit là d'une nouvelle étape, positive, des relations compliquées entre le cinéaste et le festival depuis plus de 50 ans.

En tout cas, ce choix me plaît beaucoup. Non seulement l'affiche est très esthétique mais elle rend hommage à un superbe film, lui-même hommage à une certaine vision du cinéma. Le Mépris est un des plus beaux films de Jean-Luc Godard (sa construction relativement traditionnelle en fait en tout cas l'un des plus faciles d'accès et l'un des plus appréciés), un magnifique film sur le cinéma et un des plus grands chefs-d'œuvre de l'histoire du 7e art de façon générale.

C'est également un très bel hommage à un cinéma international et riche d'influences. Co-production franco-italienne, il met en scène l'une des plus grandes stars françaises à l'international, Brigitte Bardot, alors à somment de sa gloire, un grand acteur français habitué des grandes productions franco-italiennes, Michel Piccoli, un grand réalisateur allemand longtemps exilé aux États-Unis, Fritz Lang, et un célèbre acteur américain de séries B, Jack Palance. Le tout sur fond de récits tirés d'Homère et de magnifiques vues de la mer Méditerranée, respectivement berceaux littéraire et géographique de la culture européenne.

Cependant, juste après avoir découvert cette belle affiche, je lisais un article alarmiste dans Le Monde ("Le blues des films art et essai, célébrés mais peu diffusés", daté du 22 mars), soulignant à quel point les films dits "d'auteurs", quel que soit leur succès en festivals et auprès de la critique, étaient de plus en plus difficilement programmés en salles, ce qui les coupaient de facto encore davantage du grand public.

Le cinéma, un bel héritage en difficulté, particulièrement en Europe ?

mercredi 16 septembre 2015

Edmond, un portrait de Baudoin, le film, sort en salles le 30 septembre 2015

Je vous ai déjà parlé du très beau long-métrage documentaire que Laetitia Carton a consacré à l'auteur de bande dessinée Edmond Baudoin. J'avais eu la chance de le voir en DVD et j'avais écrit dans ce blog tout le bien que j'en pensait. Et bien ce film sort enfin en salles le 30 septembre ! Vu la beauté de certaines images (des superbes paysages autour de Villars-sur-Var, le village de son enfance, dans lesquels Baudoin aime se promener, à ses dessins, que nous le voyons en train de réaliser), voir ce film sur grand écran sera probablement une très bonne façon d'en profiter au mieux.

Rendez-vous dans les salles obscures dans quelques jours !

lundi 19 janvier 2015

Être musulman aux Etats-Unis à l'heure du Patriot Act, vu de Bollywood

Après l'émotion suscitée par l'attentat contre Charlie Hebdo et la formidable mobilisation nationale qui a suivi, vient l'heure des débats, souvent éminemment complexes.

Parmi les principaux d'entre eux, on peut évoquer l'épineuse question de l'équilibre à trouver entre sécurité, fermeté, justice, respect des libertés individuelles et de la présomption d'innocence et refus des amalgames.

A l'heure où des voix réclament la mise en place d'un Patriot Act à la française, je ne peux m'empêcher de penser à deux beaux films qui traitent de la vie des musulmans aux Etats-Unis après le 11 septembre. Tous deux viennent de Bollywood et mettent en scène des musulmans d'origine du sous-continent indien. Je ne sais pas si des films équivalents ont été tournés à Hollywood (je dois avouer que je n'ai pas particulièrement cherché). Ces deux films sont en tout cas beaucoup plus subtils ce que pourrait laisser penser la caricature véhiculée par les médias occidentaux sur les films grand public indiens. Ils abordent en tout cas un sujet d'actualité capital : comment peut-on être muslman aux Etats-Unis après le 11 septembre ?

J'ai déjà parlé du premier sur ce blog. My name is Khan (en Inde, Khan est un nom typiquement musulman), film de 2010 rassemble une nouvelle fois le couple le plus célèbre de Bollywood, Shah Rukh Khan et Kajol, et relate les drames auxquels est confrontée une famille musulmane d'origine indienne aux Etats-Unis, face au rejet du reste de la population qui la considère comme de potentiels terroristes. Le film est parfois à la limite du pathos, mais il est souvent capable de susciter une émotion et une empathie pour ces personnages qui rencontrent des difficultés que nous avons souvent du mal à imaginer.

L'autre film se situe à un niveau moins intimiste, plus politique. Dans New York, un jeune Indien est contraint par le FBI à devenir un indicateur pour savoir si un de ses anciens amis de faculté est devenu un terroriste (ce qui est considéré comme certain par le FBI). La femme de cet ami fait partie d'une association d'aide aux personnes ayant fait l'objet d'une détention abusive dans le cadre du Patriot Act, notamment pour obtenir justice et se réinsérer dans le société après les traumatismes psychologiques qu'ils ont subis. Non-respect de la présomption d'innocence, arrestation non justifiée, détention arbitraire, chantage... La face sombre du Patriot Act est bien montré. Le film ne tombe néanmoins pas dans le manichéisme : le personnage principal a une volonté farouche de s'intégrer à la vie américaine malgré tout ; et l'agent du FBI auquel il est confronté n'est pas un Américain obtus, mais est également d'origine indienne, tiraillé entre le devoir de protéger son pays d'accueil et la compassion à l'égard des autres membres de la diaspora indienne.

Deux films qui peuvent nous aider à mieux prendre conscience de certains aspects du Patriot Act.

dimanche 28 septembre 2014

Edmond, un portrait de Baudoin, film documentaire de Laetitia Carton (2014)

Edmond est un long-métrage documentaire consacré à Edmond Baudoin. Lætitia Carton, la réalisatrice, l'a construit comme un dialogue entre elle et lui. Edmond Baudoin a toujours apprécié ce format, la discussion entre lui, ou un personnage dans lequel il met beaucoup de lui-même, et une jeune femme. C'est notamment la forme qu'il a adoptée pour Le Portrait, Les Yeux dans le mur, L'Arleri et quelques passage ses autres livres. Cette fois, le dialogue n'est pas dessiné mais filmé. Il s'ouvre sur Baudoin dessinant Lætitia Carton qui le filme...

Pendant plus d'une heure, nous suivons cet auteur de bande dessinée dans sa vie quotidienne, notamment à Vilars-sur-Var, le village de son enfance dans lequel il revient régulièrement passer des vacances. Nous le voyons se promener sur son chemin de Saint-Jean, dont il a tant parlé. Nous le regardons dessiner à même le sol sur du goudron avec le l'eau, en duo avec Carol Vanni qui improvise des pas de danse. Nous l'écoutons parler de son œuvre, de ses recherches, de la vie et de l'amour.

Ceux qui connaissent bien son œuvre seront en territoire connu : il a déjà abordé ces sujets maintes et maintes fois tout au long de son œuvre (anecdote de l'orage dans Terrains Vagues, vision de l'amour dans l'Arleri, relations avec Étienne Robial, son éditeur chez Futuropolis, dans plusieurs entretiens, etc.). Mais c'est intéressant de découvrir tout cela dans un film ; de voir des images du chemin de Saint Jean et de Vilars sur Var, lieux si importants pour lui ; de découvrir le vrai visage de Carol Vanni, muse et modèle du personnage principal du Portrait ; de la voir danser, elle dont l'art de la danse contemporaine a tant apporté à Baudoin ; de regarder dessiner cet artiste ; de le voir travailler un mur de pierre comme il a raconte que le lui avait appris son grand-père (dans Couma Acò) ; de l'entendre exposer ses idées sur l'amour, ce qu'il avait fait magistralement dans l'Arleri, mais cette fois de vive voix et sans le masque du vieux peintre dont il avait affublé le personnage principal de cet album, etc.

Ceux qui ne connaissent pas, ou peu, Edmond Baudoin pourront découvrir dans ce film un personnage humble et attachant, un artiste toujours en quête, cherchant sans cesse comment représenter la vie dans ses œuvres. Ils le regarderont peindre et auront ainsi un petit aperçu de son immense talent.

Voici donc un film intéressant et plaisant que je recommanderais à tous ceux qui sont curieux d'art et d'humanisme, et qui souhaitent passer plus d'un heure en compagnie d'Edmond, artiste plein d'expérience et au talent immense.

Personnellement, ce film m'a donné très envie de relire certains livres de Baudoin. Rien que pour cela, je suis ravi de l'avoir vu.

(P.S. : Deux autres points à noter : 1) ce film a été rendu possible grâce à un financement participatif ; merci à tous les souscripteurs ! 2) Le film sera projeté en avant -première, le samedi 4 octobre à 10h, pendant le festival du livre de Mouans Sartoux, dans les Alpes Maritimes. Edmond Baudoin et Lætitia y seront.

vendredi 8 août 2014

Jean-Luc Godard épistolier, les arts du récit et les genres négligés

Cette année, pour annoncer qu’il ne viendrait pas au festival de Cannes pour défendre L’Adieu au langage, Jean-Luc Godard a envoyé une lettre à Gilles Jacob et Thierry Frémaux. Bien entendu, venant de lui, ce fut une lettre filmée. Et, de même que les grands écrivains considèrent les lettres comme un genre littéraire à part entière, Jean-Luc Godard nous a montré qu’il considère les lettres comme un genre cinématographique à part entière. Sa lettre, intitulée « KHAN KHANNE sélection naturelle » est en effet un grand moment de cinéma, à la fois pour sa valeur intrinsèque et pour tous les chemins encore inexplorés qu’elle montre aux autres réalisateurs.

On n’attend pas d’une lettre de vérités définitives, un essai clairement argumenté, débouchant sur des conclusions claires et univoques. Une lettre, et celle de Godard comme les autres, est comme un moment de conversation cristallisée. Deux personnes (ou plus), surtout quand elles se connaissent comme c’est le cas ici avec Godard, Gilles Jacob et Thierry Frémaux, poursuivent une conversation, commencée parfois longtemps auparavant, et rarement conclue par la présente lettre. Celui qui écrit la lettre pose des questions, répond à d’autres. Plus les deux personnes se connaissent, plus le message peut être chargé d’émotion. La lettre de Godard en est rempli, d’autant plus qu’elle aborde un sujet, le cinéma, qui est très cher à son destinataire comme à son expéditeur.

Ces quelques minutes de cinéma constituent donc, à mon avis, à la fois une grande réussite cinématographique et une lettre qui peut être comparée à certains des sommets de l’art épistolier… Mais, devant la grande réussite de Godard avec ce court-métrage, je n’ai pu m’empêcher de m’interroger : pourquoi un genre comme la lettre est-il si peu abordé au cinéma ? D’autant plus qu’avec la généralisation de la vidéo sur smartphone, les difficultés techniques n’entrent même plus en ligne de jeu… Et je me suis fait la réflexion que le cinéma, comme la bande dessinée, souffrait d’être cantonné, quasiment depuis sa création, à un nombre fort réduit de genres…

Le cinéma et la bande dessinée sont essentiellement considérés comme des arts du récit : il faut une trame narrative, des personnages (parfois un seul) qui parlent, qui narrent une histoire, par leur parole ou leur actes. Ces deux arts se sont donc spécialisés dans les récits, qu’il s’agisse de récits de fiction, ou de récits véridiques (histoire, biographies). Le cinéma a également, depuis longtemps, investi le champ du reportage. La bande dessinée s’y est mis aussi, plus récemment (et pas forcément de façon très adéquate, mais c’est un autre débat). Mais encore une fois, il s’agit d’un récit : le journaliste raconte ce qu’il voit, et fait parer des personnes qui racontent une partie de leur histoire.

À côté de cela, que de genres inviolés, que de champs inexplorés ! Pourquoi le cinéma et la bande dessinée n’ont-ils pas davantage investi le domaine de l’essai (hormis les récits historiques dont je parlais plus haut ; essai didactique, réflexion philosophique), de la lettre ou de la poésie, par exemple ? Bien évidemment, il y a quelques exceptions, parfois d’éclatantes réussites, même. Mais ces exceptions sont bien rares.

L’essai didactique est apparu depuis longtemps comme une des potentialités de la bande dessinée. Will Eisner a abandonné le récit d’aventure, et son magnifique Spirit, au début des années 1950 pour développer la bande dessinée didactique, notamment à destination de revues militaires. Plus récemment L’Art Invisible, de Scott McCloud, a connu un grand retentissement. Au-delà des thèses avancées, plus ou moins discutables, il eut le grand mérite de montrer que l’on pouvait parler de bande dessinée en bande dessinée. Les deux volumes suivants (Réinventer la bande dessiné et Faire de la bande dessinée) présentaient un intérêt bien inférieur ; faiblesse des idées que l’auteur mettait en image ou incapacité intrinsèque de la bande à développer des idées abstraites de façon didactique et rationnelle ? Je penche pour la première hypothèse mais le doute est permis. Philippe Squarzoni s’est fait une spécialité de dessiner des albums explicitant les thèses sous-tendant son engagement politique (Garduno, en temps de paix, Zapata, en temps de guerre, Torture Blanche). Mais le récit à la première personne restait au premier plan ; c’est au sein d’un récit de vie que s’inscrivent les arguments didactiques ; nous restons donc, au moins partiellement dans des livres ou le récit prime. Fabrice Neaud a réussi quelques courts essais dessinés (J’appelle à un octobre rouge, publié dans un hors-série de Beaux-Arts magazine en 2004, notamment). Mais ils relèvent plus du pamphlet, très critique, que de l’argumentation posée (j’ai d’ailleurs consacré un article, disponible ici, à ces essais dessinés).

Je connais moins les tentatives similaires au cinéma. Il me faut au moins signaler une rare mais éclatante réussite, celle de des Histoire(s) du cinéma de Godard (encore lui…). C’est une histoire, me direz-vous, nous restons donc dans le récit, récit historique sur l’art, certes, mais récit tout de même. Et bien pas du tout. Ces huit moyens métrages ne sont nullement une histoire chronologique du cinéma mais un assemblage d’aphorismes, de sons et d’images (certaines provenant de films, d’autres non) qui constitue une réflexion très personnelle et particulièrement poétique de Godard sur la vie, l’art et le cinéma. Mais je ne m’étendrai pas plus longuement aujourd’hui sur ces Histoire(s), cela nous mènerait trop loin…

Edmond Baudoin a publié une correspondance dessinée, La Diagonale des jours. Mais, comme il me le disait un jour, il regrettait lui-même que des tentatives similaires à la sienne ne soient pas plus nombreuses. Au cinéma, je ne connaissais pas d’exemple de lettre filmée avant celle de Godard, mais il en existe sûrement quelques-unes.

Quant à la poésie, elle n’est bien évidemment pas absente du cinéma ou de la bande dessinée. De nombreuses œuvres peuvent être considérées comme ayant un contenu poétique très fort, des films d’Ozu à ceux d’Antonioni, des bandes dessinées de George Herriman (Krazy Kat) à celles d’Edmond Baudoin (notamment Le Chant des baleines ou Les Essuie-glaces. Mais en existe-t-il beaucoup qui, comme de nombreux poèmes, ne racontent pas une histoire, mais cherche à dépeindre une sensation, un simple moment, une émotion ? qui tentent de capter un moment de pure beauté en convoquant une impression fugitive et la force d’évocation de mots choisis ? Encore une fois, il faut bien admettre que peu d’œuvres de cinéma ou de bande dessinée s’émancipent ainsi du récit…

Certaines histoires de Moebius, dessinées sous l’emprise de la drogue dans les années 1970 relèvent davantage de l’écriture automatique chère aux surréalistes que des récits traditionnels de l’école franco-belge dominants à l’époque. Au cinéma, certaines œuvres de Michelangelo peuvent parfois s'approcher davantage d'un poème filmé que d'un récit solidement construit sur le plan narratif (on peut penser au Désert Rouge notamment) ; certains films récents de Terrence Malick s’éloignent parfois de la narration pour se rapprocher de la contemplation (je pense notamment à Tree of Life où le récit, souvent flou, s’estompe en grande partie pour se fondre dans une évocation abstraite de la beauté de la vie).

Que conclure de tout cela ? D’une part, que le cinéma et la bande dessinée, après plus d’un siècle d’existence, ont encore de nombreux champs à explorer. D’autre part, qu’un jeune homme de 84 ans, Jean-Luc Godard, nous ouvre encore certains sentiers inconnus…

samedi 24 mai 2014

Adieu au langage, de Jean-Luc Godard, prix du jury à Cannes

Le palmarès du festival de Cannes 2014 vient de tomber. J'étais assez curieux de voir si Adieu au langage, de Jean-Luc Godard, allait repartir avec un prix.

L'histoire de Godard et du festival est complexe, parfois même légendaire : de la signature du contrat avec Georges de Beauregard pour À bout de souffle sur un bout de nappe de restaurant lors du festival de Cannes 1959 à ses nombreuses conférences de presse à sensations, en passant par l'interruption du festival de Cannes 1968, en solidarité avec les manifestations étudiantes...

Au-delà de la légende, Cannes et Godard, c'est aussi l’histoire d'occasions manquées en ce qui concerne le palmarès. Aucun film de Godard n'a été sélectionné à Cannes pendant la première partie de sa carrière, celle qui va de À bout de souffle en 1960 à Week end en 1967, lorsque le cinéaste était à la pointe de la Nouvelle Vague. Lorsqu’il revient sur le devant de la scène médiatique en 1979, avec Sauve qui peut (la vie), on lui reprochera souvent de ne plus être à la hauteur de ses glorieuses années 1960. Sept de ses films furent néanmoins sélectionnés à Cannes, de Sauve qui peut (la vie) à Adieu au langage. Malgré cela, il ne reçut aucun prix. En revanche, il donna de nombreuses conférences qui firent sensation, loin des habitudes de cet exercice habituellement si convenu. En 2010, il ne se rendit pas à Cannes pour soutenir Film Socialisme. Il justifia son absence par "un problème de type grec"... je ne suis toujours pas sûr d'avoir compris ce qu'il voulait dire par là. Mais, de la part de Godard, ce n'est guère étonnant.

Cette année, il a finalement reçu un prix, mais cela ressemble fort à un prix de consolation. Ce n'est pas la Palme d'Or (attribuée à Winter Sleep de Nuri Bilge Ceylan), ni le Grand prix du jury (attribué à Les merveilles d'Alice Rohrwacher). Adieu au langage a reçu le Prix du jury, en même temps que Mommy de Xavier Dolan.

Ah, cette année, il y eut aussi une lettre adressée par Godard aux responsables du festival. Mais j'en reparlerai...

lundi 28 avril 2014

Cloud Atlas, de Lana et Andy Wachowski et Tom Tykwer (2012)

Sous certains angles, Cloud Atlas a tout pour déplaire : le spectateur paresseux se plaindra de la multiplicité des intrigues et de la complexité du scénario (plusieurs récits se déroulant à différentes époques sont montrés en alternance, les mêmes acteurs jouent différents personnages...) ; les critiques déploreront une métaphysique simpliste (apologie de la résistance de l'individu face à des systèmes oppressants), une esthétique et un discours parfois grandiloquents et des astuces scénaristiques faciles. Résultat : le film, à ma connaissance, n'a eu aucun succès, malgré la notoriété des réalisateurs (Lana et Andy Wachowski, réalisateurs de Matrix, et Tom Tykwer) et des acteurs (Tom Hanks, Halle Berry, Hugh Grant, Susan Sarandon...).

Ceci étant dit, qu'en ai-je pensé ? Au-delà des critiques exprimées ci-dessus, pour la plupart au moins partiellement fondées, je dois bien avouer que j'ai été littéralement happé par le flux de ce film, ses intrigues parallèles et ses nombreuses péripéties, son suspense. J'ai ressenti de l'empathie pour ses nombreux personnages en passe d’être broyés par des systèmes plus forts qu'eux (système de classes sociales enrichies grâce à l'esclavage, système industriel et financier, dictature technologique, système redevenu primitif et revenu aux aléas de la force brutale...). J'ai été captivé par ce film original et passionnant.

Les auteurs de ce film ont, à mon sens, réussi à assembler leur matériel de départ, riche et disparate, en un grand moment de cinéma, plein de bruit et de fureur, d'émotion et de liberté.

Et merci à Fabrice Neaud : c'est lui qui m'a donné envie de voir ce film, après m'en avoir dit beaucoup de bien, lorsqu'il évoquait avec moi certaines des influences de sa saga Nu-Men.

dimanche 9 mars 2014

Mort d'Alain Resnais (1922-2014)

Alain Resnais, un des plus grands réalisateurs français, est mort le 1er mars, à 91 ans.

Je vais commencer par un aspect un peu secondaire de la vie de ce cinéaste, sa passion pour la bande dessinée. Alain Resnais a en effet toujours été passionné par les classiques de la bande dessinée et des comics trios américains. Il fut un des premiers intellectuels à s'intéresser à cet auteur alors bien peu considéré ; il fut ainsi membre du CELEG, club de bande dessinée créé dès 1962. Il fit dessiner les affiches de ses films par Enki Bilal, Floch, Blutch. Il demanda au très grand auteur de bande dessinée américain (et compagnon de route de Will Eisner), Jules Feiffer, de lui scénariser un film (I want to go home).

Mais ce n'est pas le plus important. Personnellement deux éléments me marquent plus particulièrement dans son œuvre. Le premier est qu'il s'entoura de scénaristes à la personnalité artistique extrêmement forte sans que cela ne l'empêche de réaliser à chaque fois des films très personnels. Hiroshima mon amour est clairement une œuvre de Marguerite Duras, L'Année dernière à Marienbad est très caractéristique de l'imaginaire d'Alain Robbe-Grillet, La Guerre est finie reprend les thèmes fétiches de Jorge Semprun. Pourtant, avec chacun de ces films, et tous les autres, Alain Resnais créait une œuvre extrêmement personnelle. Une œuvre à la fois très spécifique, reflétant sa personnalité unique, et très variée, grace à la grande diversité des scénaristes avec lesquels il a travaillé.

Le second point qui m'a particulièrement marqué dans les films d'Alain Resnais est son inlassable recherche formelle. Comme si chaque film devait répondre à une nouvelle contrainte formelle et devenir ainsi un objet non identifié, jamais réellement vu auparavant. La singularité des scénarios d'Hiroshima mon amour et de L’Année dernière à Marienbad suffisait pour en faire des films formellement uniques. Puis les contraintes que s'imposait le réalisateur furent très diverses : insertion de commentaires scientifiques dans Mon oncle d’Amérique, irruption de phylactères dans I want to go home, théâtre filmé dans Melo (alors que la plupart des adaptations de pièces de théâtre au cinéma recherchent à s'éloigner formellement du théâtre, en ajoutant notamment des décors et des personnages plus varies qu'est ns la lice d'origine, Alain Resnais cherche au contraire à coller à un style de théâtre filme dans Melo : il ne garde que les décors et les personnages d'origine, renforce le caractère artificiel des décors, etc.), multiplication des univers possibles en fonction des choix, souvent d'apparence mineurs, des personnages dans le diptyque Smoking et No Smoking, adaptation de formes surannées comme une opérette des années 1920 dans Pas sur la bouche, etc.

Un grand cinéaste vient de s'éteindre. Tous ses films ne m'ont pas touché avec la même intensité mais dans chacun d'entre eux, j'ai trouvé suffisamment de la singularité de ce réalisateur et de diversité formelle pour vivre une expérience passionnante en les voyant...

vendredi 31 janvier 2014

Edmond, un portrait de Baudoin, film documentaire projeté en avant-première à Angoulême

Je vous avais parlé il y a plus d'un an d'un projet de film consacré à Edmond Baudoin, alors intitulé Éloge de l'impuissance. Le projet a bien avancé : le film est terminé, il s'appelle maintenant Edmond, un portrait de Baudoin et devrait être distribué dans les salles cette année (l'équipe du film cherche actuellement un distributeur). En attendant, il sera projeté en avant-première lors du Festival d'Angoulême, le 1er février 2014. Une occasion à ne pas manquer pour tous ceux qui sont sur place !

dimanche 24 février 2013

Michelangelo Antonioni et la critique

Michelangelo Antonioni est considéré depuis les années 1960 comme un des principaux représentants du cinéma moderne européen (avec Alain Resnais, Jean-Luc Godard et quelques autres). Son œuvre des années 1960, de L'Avventura au Désert Rouge, notamment, a particulièrement marqué les esprits. Fort de cette reconnaissance, et craignant de se répéter, il a donc filmé quelques films très différents après ces chefs-d’œuvre de la première moitié des années 1960.

Cependant la critique n'a pas forcement apprécié ce renouvellement de l'œuvre à sa juste valeur et son appréciation de l'ensemble de l’œuvre est restée en très grande part, encore maintenant, focalisée sur les qualités les plus marquantes des films jusqu'à L'Eclipse, passant très souvent à côté des qualités non moins marquantes qu'Antonioni a développées ensuite.

Je viens ainsi de terminer un livre, par ailleurs assez intéressant, sur l’œuvre d'Antonioni. L'auteur évoque longuement le grand talent du cinéaste, en abordant notamment ses mouvements d'appareil longs et complexes et son mode de narration inhabituelle (Antonioni aborde souvent rapidement, voire omet complètement les événements qui seraient les points forts chez un autre cinéaste : pourquoi Anna a disparu dans L'Avventura, quelle est l'explication des intrigues pseudo-policières de Blow-Up ou d' Identification d'une femme, etc.). Le livre décrit également la vision d'Antonioni du sentiment amoureux, éphémère et instable ; sa psychologie phénoménologique (les personnages sont surtout connus par leur comportement, plus que par des explications psychologiques) ; les difficultés de communication entre les personnages, etc.

Tout cela est fort intéressant, bien entendu. Mais ne faudrait-il pas ajouter qu'Antonioni a ensuite délaissé les riches bourgeois italiens (avant de les retrouver 18 ans plus tard dans Identification d'une femme) pour décrire l'élan de la jeunesse mondiale de la fin des années 1960, notamment dans Blow-Up et surtout dans Zabriskie Point, qui est à mon avis un des films qui dépeint le mieux les déchirures de la jeunesse américaine de l'époque, entre pacifisme et révolte violente, entre consumérisme et rêve d'absolu ? Qui mieux que lui (et que Jean-Luc Godard dans La Chinoise) a réussi à dépeindre cet état d'esprit si profond mais caché aux yeux de l'Histoire derrière quelques manifestations extérieures particulièrement visibles, comme Mai 68 en France ?

Pour cette exploration d'un monde nouveau pour lieu, la jeunesse, le monde hors de l'Italie, Antonioni a utilisé de nouveaux moyens. Il a notamment donné plus de place à la musique, peu mise en avant dans ses films précédents. Dans Blow-Up, Herbie Hancock fournit la bande originale et le personnage principal assiste à un concert des Yardbirds, avec Jeff Beck à la guitare. Et, surtout, Zabriskie Point est un film avec une des meilleures bandes originales de l'histoire du cinéma (avec notamment 2001, Odyssée de l'espace). Pas parce que la musique est une des plus esthétiques en soi ; mais parce que la musique d'un film a rarement été mieux adaptée au récit, n'a quasiment jamais aussi bien soutenu le propos du réalisateur. Il faut revoir le ballet de la voiture et de l'avion dans le désert, la scène d'amour dans le désert, l'explosion fantasmée de la villa. Dans ces trois scènes, parmi d'autres, la musique renforce et soutient la narration de façon extraordinaire (il y a bien un chapitre sur les bandes sons d'Antonioni dans le livre que je viens de lire ; mais Zabriskie Point n'y est même pas abordé...). Il est intéressant d'ailleurs, de lire comment les Pink Floyd, qui ont écrit une grande partie de cette bande son, ont vécu l'expérience. Ils ont trouvé les directives d'Antonioni obscures ; ils l'ont ensuite observé monté leur musique, la modifiant donc, de façon unilatérale ; ils n'ont pas réellement perçu à quel point Antonioni partait de leurs compositions comme matière première pour en tirer une bande son parfaitement adaptée à son film... Sans être aussi marquante, la musique électronique d'Identification d'une femme vient soutenir la froideur des rapports humains, avec les lumières blafardes et le brouillard...

Dans tous ces films, Antonioni parvient de manière exemplaire à capter l'air du temps, mais sans sacrifier a la mode. Blow-Up et Zabriskie Point sont à la fois parfaitement datés et localisés mais n'ont pas pris une ride. Antonioni y a gravé la quintessence d'une époque sans sacrifier à des phénomènes de mode éphémères qui auraient été si vite dépassés. Après les difficultés de communication dans les couples de bourgeois italiens, Michelangelo Antonioni s'est réinventé au contact de la jeunesse mondiale. Il est dommage que relativement peu de critiques s'en soient rendu compte...

dimanche 9 décembre 2012

Chris Ware et Yasujirō Ozu

Je connaissais quelques affiches ou couvertures (notamment celles pour le New Yorker, dont j'ai déjà parlé) dessinées par Chris Ware. Je viens d'en découvrir une autre, réalisée pour un festival de cinéma consacré en 2008 au réalisateur japonais, Yasujirō Ozu.

Encore une fois, je suis très impressionné par l'immense talent de Chris Ware. Je trouve en effet cette affiche extrêmement réussie pour plusieurs raisons : tout d'abord, elle est très esthétique ; ensuite elle est très fidèle à l'art de Yasujirō Ozu, par ses cadrages, son thème, le silence et la mélancolie qui s'en dégagent ; enfin, en trois images, Chris Ware parvient à ouvrir la possibilité d'innombrables histoires : on peut imaginer, devant cette affiche, de nombreux récits, de nombreuses tranches de vie ; que s'est-il passé entre le premier et le troisième dessins ? la femme est-elle morte ? ou bien s'est-elle juste éclipsée à la cuisine lorsque la nuit a commencé à tomber ? comme à son habitude, Chris Ware parvient à raconter énormément de choses en peu de dessins...

Combiner tant de réussites en une seule affiche est l'apanage des plus grands. Chris Ware en fait partie...

mercredi 28 novembre 2012

Nouvelles du film consacré à Baudoin, Eloge de l'impuissance

Je vous avais parlé d'un projet de ligne consacré à Edmond Baudoin (et co-écrit par lui), Éloge de l'impuissance. je viens de recevoir des nouvelles à son sujet et je ne peux m'empêcher de les partager avec vous.

Après une interruption de quelques semaines, le montage du film a repris. Le montage devrait être fini d’ici la fin de l’année et le film pourrait être terminé dans les premiers mois de 2013. En parallèle, Edmond Baudoin travaille en ce moment à un livre, en collaboration avec la réalisatrice du film, dans lequel ils poursuivent leur dialogue et qui s’intitulera aussi Éloge de l’impuissance. Le livre devrait être disponible l’année prochaine, sans doute en même temps que le film.

Comme d'habitude, Baudoin ne chôme guère : il vient de sortir sa biographie de Salvador Dali (dont je vous parlerai probablement prochainement) et il continue à travailler activement...

mardi 3 juillet 2012

Participez au financement d'un film documentaire sur Edmond Baudoin, Eloge de l'impuissance

J'ai reçu tout à l'heure un mail me parlant d'un projet de long métrage documentaire consacré à Edmond Baudoin, Éloge de l'impuissance. Ce film, en cours de réalisation, semble être une sorte de portrait de cet auteur, entre son village, Villars-sur-Var, Nice et son atelier parisien. Un portrait effectué apparemment par petites touches, à la recherche de l'humanité de son modèle, un peu similaire à ce que Baudoin a fait dans quelques-uns de ses albums, Couma Acò et Piero notamment. L'objectif de sa réalisatrice serait de sortir ce film en salles en 2013. Pour cela, il lui faut trouver un complément de financement. Une campagne de financement participatif a donc été lancée pour financer une partie des frais de montage image et de la musique. Une belle présentation du film et les détails pratiques sont disponibles sur ce site.

En 2010, Baudoin m'avait fait la joie d'accepter de passer du temps avec moi pour un entretien. J'ai également eu le plaisir de le rencontrer plusieurs fois en dédicace. Je peux donc vous assurer que c'est toujours un immense plaisir de l'entendre parler et de le voir dessiner. Voilà pourquoi je recommande chaudement à tous les amateurs de ce grand auteur d'aider à la réalisation de ce film que j'ai hâte de découvrir...

lundi 25 juin 2012

La Princesse de Montpensier, de Bertrand Tavernier (2010)‏

Bertrand Tavernier n'est sans doute pas un artiste génial et ses films ne révolutionnent probablement pas le 9e Art. Il n'en demeure pas moins un excellent artisan qui, à l'image des grands réalisateurs de l'âge d'or d'Hollywood qu'il affectionne, tourne de très bons films avec beaucoup de métier. Scénario et dialogues, choix et direction d'acteurs, Photographie, musique, tout est travaillé et agencé avec un grand professionnalisme et beaucoup de goût. De la chronique sociale (L627, Ça commence aujourd'hui) au polar poisseux du Sud des États-Unis (Dans la brume électrique), de la comédie historique (La Fille de d'Artagnan) au polar contemporain (L’Horloger de Saint Paul), tous les genres sont traités avec le même talent.

Adapter un roman ou une nouvelle de Mme de Lafayette au cinéma n'est pas forcément facile. Les sentiments évoluent au cours du récit, sont souvent ambigus, toujours subtils ; en outre les conceptions de l'amour et de l'honneur en vigueur à l'époque sont parfois très éloignées des conceptions actuelles. Si Manoel de Oliveira était parvenu, dans La Lettre, à offrir une magnifique mise à jour contemporaine de La Princesse de Clèves, Christophe Honoré s'était cassé les dents sur ce roman dans La Belle Personne. Bertrand Tavernier s'est attaqué à un texte moins célèbre de Mme de Lafayette, La Princesse de Montpensier. Cette nouvelle relate les amours compliquées de Marie de Mézières avec quatre jeunes hommes de grande qualité et très différents, le duc d'Anjou, frère du roi Charles IX, futur roi de Pologne et de France, le duc de Guise, chef du parti catholique, le prince de Montpensier, qu'elle a épousé, et le comte de Chabannes, savant précepteur de son mari puis d'elle. Ces quatre hommes représentent quatre versants différents de la masculinité ; très différents les uns des autres, ils offrent à Marie des charmes réels et divers. Une des principales forces du film de Bertrand Tavernier réside dans le choix des acteurs. Lambert Wilson est parfait dans le rôle du savant et réfléchi comte de Chabannes ; les quatre jeunes acteurs choisis pour jouer les rôles de Marie et de ses trois autres prétendants ont été très judicieusement sélectionnés. Ils permettent de personnifier, au sens premier du terme, le conflit entre les différents idéaux masculins qui se disputent le cœur de Marie et les conflits moraux déchirant tous ces personnages en ces temps historiques particulièrement troublés.

Les autres éléments du film mettent très bien en valeur ces deux éléments clés que sont l'intrigue initiale fournie par la nouvelle de Mme de Lafayette et le jeu des acteurs : reconstitution historique soignée, dialogues ciselés, costumes et décors travaillés, photographie esthétique, musique agréable et efficace, etc.

Tout cela fait de La Princesse de Montpensier un excellent film, passionnant sur le plan romanesque, très intéressant d'un point de vue historique.

mardi 12 juin 2012

Jimmy Beaulieu, Lewis Trondheim, le choix d'un titre et l'ambition des auteurs

J'ai lu dans l'entretien entre Évariste Blanchet et Jimmy Beaulieu, dans le quatrième numéro de la toujours instructive revue Bananas, que la Comédie sentimentale pornographique, de Jimmy Beaulieu, publiée dans la collection Shampoing des éditions Delcourt, aurait dû s'intituler À la faveur de la nuit (j'ai appris par la suite qu'en fait ce titre était celui de l'ensemble du projet regroupant Comédie sentimentale pornographique et l'album effectivement intitulé À la faveur de la nuit, publié aux Impressions Nouvelles ; il n'est pas neutre d'ailleurs que, lorsque la collection Shampoing et les Impressions Nouvelles publient deux livres très proches, l'un soit intitulé Comédie sentimentale pornographique, l'autre À la faveur de la nuit). Lewis Trondheim, directeur de la collection Shampoing, a trouvé cela trop ambitieux et a proposé ce qui est devenu le titre définitif. Cela ne m'étonne pas du tout de Lewis Trondheim : il a toujours eu peur de se prendre au sérieux, il a toujours préféré se placer au second degré. Cela a parfois débouché sur de bons livres, Approximativement notamment ; malheureusement cette tendance conduit surtout depuis une dizaine d'années à pléthore de récits nombrilistes par de très nombreux épigones, sans ambition et sans guère d'intérêt. À force de ne pas vouloir prendre la tête, les récits perdent toute ambition ; le second degré systématique empêche l'apparition du moindre discours un peu constructif, quelle que soit la gravité des sujets abordés.

Je ne lis pas du tout dans le même état d'esprit un livre qui s'appelle À la faveur de la nuit et un album intitulé Comédie sentimentale et pornographique. Dans le premier, je trouverai probablement davantage de poésie ; à la faveur de la nuit, il peut se passer bien des choses, délires oniriques, rêveries amoureuses, actes de tendresse et d'amour, ouvertures vers des mondes étranges, réels ou fantasmés. Dans une Comédie sentimentale pornographique, je m'attends à trouver une pochade sans prétention, avec quelques épanchements sentimentaux et plusieurs scènes un peu crues... Ma lecture du meme album, selon qu'il portera le premier ou le second de ces deux titres, sera en tout cas certainement différente. Le livre de Jimmy Beaulieu n'est peut-être pas toujours à la hauteur d'un titre comme À la faveur de la nuit, mais il a beaucoup plus à offrir que ne peut le laisser penser son titre définitif. En abaissant l'ambition du titre, c'est l'ambition de tout l'album que l'on a diminué ; et c'est fort dommage.

La bande dessinée souffre actuellement beaucoup de ce second degré systématique. Comment peut-elle être prise au sérieux, par les lecteurs, par les médias, si les auteurs eux-mêmes répètent à l'envi qu'ils ne sont que d'aimables amuseurs, qu'il ne faut surtout pas les prendre au sérieux et qu'il serait ridicule de se prendre la tête en lisant leurs dessins ?

Le contraste avec le monde du cinema est saisissant et instructif. Là, nous sommes dans le sérieux, le cinéma est un art, il a acquis le droit de s'emparer des problèmes du monde avec tout le sérieux possible. Le moindre cinéaste trentenaire qui sort un premier film sur ses émois de jeunesse se prend pour le nouveau Bergman. Woody Allen est encensé comme un grand Artiste alors que la plupart de ses films sont d'amusantes pochades, parfois très distrayantes, certes.

De nombreux auteurs de bande dessinée, de Jean-Claude Forest à Chris Ware, de Fabrice Neaud à Jaime Hernandez, d'Edmond Baudoin à Lucas Méthé, publient des oeuvres nous offrant un regard sur le monde aussi riche que les plus grands cinéastes contemporains. Leur œuvre mérite mieux que d'être considérée comme un divertissement sans prétention.

Quant à vous, Messieurs les auteurs, n'hésitez pas à avoir de l'ambition ; et si vous en avez, n'ayez pas peur de l'afficher clairement ! Relisez donc le texte manifeste publié par Lucas Méthé dans le troisième numéro de l'Éprouvette, "Noyer la "BD indé molle" qui est en soi", qui fixe une ligne artistique fondée sur l'exigence et l'ambition...

mardi 29 mai 2012

Bollywood, festival de Cannes et poncifs

Trois films indiens étaient présentés au festival de Cannes cette année. Ce fut l’occasion pour nombre de journalistes d’avouer leur manque de connaissance du pléthorique cinéma indien, voire d’aligner les poncifs sur Bollywood.

Or le cinéma indien vaut beaucoup mieux que ces poncifs. Je connais peu le cinéma indien indépendant (exception faite des magnifiques films de Satyajit Ray, déjà anciens). En revanche, j’ai vu un grand nombre de films de Bollywood. Et, parmi eux, j’ai pu découvrir de très nombreux excellents films, à défaut, probablement, de réels chefs-d’œuvre. Certes, la majeure partie de la production est fondée sur des situations stéréotypées, une esthétique kitsch et des chansons répétitives. Mais que m’importe cette majorité si je parviens à voir quelques films qui s’élèvent loin au-dessus du lot ? Je dois avouer en préambule que j’ai, de façon générale, une très grande attirance pour l’Inde, sa culture, son mode de vie. Regarder des films bollywoodiens me permet de me replonger dans les ambiances si particulières de ce pays. Je ne pense cependant pas que cela annihile entièrement mon sens critique ni que cela décrédibilise complètement les quelques remarques qui vont suivre.

Il faut tout d’abord noter que les caractéristiques principales du cinéma bollywoodien, souvent considérées comme des facteurs à charge, peuvent, lorsqu’elles sont bien employées, constituer de réelles forces.

Premier poncif : Ces films sont longs, approchant souvent les trois heures, avec un entracte à mi-parcours. Ceci leur permet de développer davantage leurs intrigues. Cela peut se faire notamment en ajoutant des digressions (les numéros chantés sont les plus courants, j’y reviendrai) ou en multipliant les registres : il n’est pas rare, dans un même film de passer du comique le plus burlesque au drame le plus larmoyant, du suspens le plus haletant à la comédie romantique. Cette utilisation concomitante de registres divers, lorsqu’elle est utilisée à bon escient, ajoute une touche d’humanité aux intrigues. Une autre façon de tirer parti de cette durée de trois heures et de cet entracte est de changer de registre, plus ou moins radicalement, avant et après l’entracte : Ainsi Fanaa est une comédie romantique avant l’entracte et un film d’action après ; de même Ghajini est une comédie romantique avant l’entracte et un thriller après ; Saathiya présente un autre cas intéressant : la première partie du film est une comédie romantique qui se conclut par le mariage des deux jeunes premiers, la seconde partie s’intéresse à ce que l’on nous montre trop rarement, ce qui se passe après le mariage, lorsque l’amour est confronté à la réalité du quotidien.

Deuxième poncif : L’esthétique est kitsch. Les Indiens aiment généralement les couleurs ; pour s’en convaincre, il suffit de voir la beauté colorée des saris ou leur affection pour Diwali, la fête des couleurs. Les films de Bollywood profitent de cette richesse colorée pour offrir des images chromatiquement très riches. Ils tirent également parti de la beauté des paysages et des monuments indiens pour proposer des images parfois kitsch, certes, mais souvent magnifiques. Dans Fanaa, par exemple, la grâce multiséculaire des plus beaux monuments de Delhi (du Qutub Minar au tombeau d’Humayun) et les blanches immensités du Cachemire nous offrent des images magnifiques et variées de l’Inde.

Troisième poncif : De nombreuses chansons ralentissent l’action. Certes, il s’agit de comédies musicales, genre roi à Hollywood il y a un demi-siècle, moins bien considéré depuis. À ; Bollywood, les chansons sont rarement pleinement intégrées à l’action, il s’agit davantage de rêves, de variations autour des pensées les plus intimes des protagonistes. Et les compositeurs travaillant actuellement à Bollywood sont parfois très bons. Il faut notamment citer A.R. Rahman, probablement un des meilleurs compositeurs de musique populaire dans le monde à l’heure actuelle (il a notamment été rendu populaire en Occident pour sa B.O. de Slumdog Millionaire, qui n’est pourtant pas du tout ce qu’il a composé de plus intéressant). Ses morceaux ont su intégrer les apports de la musique occidentale sans renier les riches traditions musicales du sous-continent indien.

Quatrième poncif : L’histoire est toujours la même. Ce poncif est peut-être celui qui est le plus reproché à la production bollywoodienne. Or il est clairement erroné. Traditionnellement, les thèmes dominants sont ceux de la comédie romantique, les conflits entre les mariages arrangés par la famille et les histoires d’amour. Le cinéma bollywoodien a d’ailleurs produit quelques-unes des meilleures comédies romantiques que je connaisse (Dil To Pagal Hai, Kuch Kuch Hotai Hai notamment). Mais le cinéma bollywoodien ne peut se résumer à cela. Il a déjà produit de très nombreux films de genre : films de gangsters, de science-fiction, films historiques (parmi lesquels on peut citer les excellents Jodha Akbar, sur l’amour entre Akbar, le grand empereur Moghol musulman, et Jodha, sa femme, princesse Rajput hindoue, ou Mangal Pandey: The Rising sur la révolte de 1856 contre l’occupant anglais, sanglante et vite réprimée). Et, surtout, il aborde parfois frontalement de nombreux thèmes très prégnants dans la société indienne contemporaine : les tensions communautaires, principalement entre Hindous et Musulmans (Delhi 6 avec son récit si girardien : un individu tente de réconcilier deux communautés en créant un bouc émissaire ; la rivalité mimétique entre les deux communautés conduit à une crise mimétique de plus en plus violente où l’indifférenciation va croissant et qui aboutit à la mise à mort du bouc émissaire, puis à la réconciliation de tous autour du corps inanimé de celui-ci), le terrorisme et les affrontements armés actuellement en cours au Cachemire (Fanaa) ou dans les territoires du Nord-Est (Dil Se), la corruption des élites (Rang de Basanti), la difficile montée en puissance économique des classes sociales les moins favorisées (Guru), l’ostracisme des États-Unis vis-à-vis des Musulmans et des Orientaux en général depuis le 11 septembre 2011 (My Name is Khan), l’aide au développement que peut apporter un ingénieur Indien éduqué aux États-Unis dans un village indien rural (Swades), etc. Les films de Bollywood se montrent extrêmement fiers de l’Inde, de sa culture, de sa beauté, de son développement, tout en étant très critiques sur les principaux maux actuels de la société indienne.

Les bons films bollywoodiens peuvent être excellents, et n’ont clairement pas à rougir devant les blockbusters d’Hollywood ou les grands succès du cinéma français. Ils présentent des caractéristiques marquées, qui leur permettent de conserver une identité nationale forte (évitant ainsi de se fondre dans la soupe culturelle mondialisée qui se répand de plus en plus) et qui, bien employées, permettent de contribuer à produire des films très agréables et de réintroduire dans le cinéma des notions de détente, de merveilleux, de glamour et de rêve qui ont été la marque de fabrique de l’Hollywood des années 1940 à 1960 mais qui semblent parfois bien loin aujourd’hui.

Je précise encore une fois, que les films dont je parle aujourd’hui ne sont par forcément des chefs-d’œuvre immortels du 7e Art (je répète toutefois que je ne connais pas le cinéma indien indépendant contemporain). Mais ils offrent aux passionnés de cinéma un continent à découvrir, qui vaut beaucoup mieux que les poncifs répétés à son sujet…

dimanche 27 mai 2012

Festivals, d’Angoulême à Cannes

Le festival de Cannes bat son plein. Comme tous les ans, la presse en parle longuement et quotidiennement. Le Monde, par exemple, y consacre plusieurs pages par jour.

Quel contraste avec le festival d’Angoulême ! Certes lorsque celui-ci se déroule, quelques journaux et magazines, de Libération à Beaux Arts magazine saisissent l’occasion pour sortir un hors-série consacré à la bande dessinée, mais c’est pour mieux se dédouaner de n’en parler quasiment pas le reste de l’année (même s’il faut bien saluer l’évolution très positive de Beaux Arts magazine dans son traitement de la bande dessinée depuis les années 1990). Le Monde y consacre au moins quelques pages, mais une seule fois, dans son supplément littéraire.

Pourquoi une telle différence de traitement ? Le cinéma et la bande dessinée, tous deux un peu plus que centenaires, tous deux longtemps considérés comme des divertissements populaires beaucoup plus que comme des expressions artistiques, ont des points en commun. Pourquoi une attention médiatique et une reconnaissance médiatique si différentes entre ces deux médias ? Le Monde ou Télérama chroniquent chaque semaine tous les films qui sortent en France alors qu’ils n’évoquent rapidement qu’un livre de bande dessinée, rarement deux. Tout « honnête homme » français, se prétendant un tant soit peu cultivé, connaît, au moins de nom, les réalisateurs les mieux reçus par la critique. Pour la bande dessinée, si Art Spiegelman est généralement connu du grand public cultivé, essayez de parler autour de vous de Chris Ware. Et ne parlons pas de Baudoin ou de Fabrice Neaud. Vous rencontrerez très probablement un silence poli.

Certes la bande dessinée francophone a mis du temps à s’extraire de son public enfantin (et masculin) ; au XXe siècle la bande dessinée francophone a commencé à produire de façon significative des œuvres notables destinées à un public adulte dans les années 1960, voire les années 1970 (mais les quotidiens publiaient depuis les années 1920 des strips destinés aux adultes, de Krazy Kat à Terry and the pirates en passant par Gasoline Alley et Polly and her pals). Mais cela fait des années que certains auteurs ont publié des œuvres qui, par la richesse des thèmes évoqués, leur complexité tant formelle que narrative, leur attention aux problèmes les plus contemporains et leurs qualités artistiques (de Jean-Claude Forest à Fabrice Neaud, de Frank King à Chris Ware), n’ont rien à envier aux plus grands films.

Non, décidément, je ne parviens pas à comprendre ce qui fait du festival de Cannes un événement qui occupe la Une des médias pendant toute sa durée alors que le festival d’Angoulême est relégué à quelques pages d’un supplément. En France, dans les années 1950, les critiques des Cahiers du cinéma (ceux-là mêmes qui, devenus réalisateurs, fondèrent plus tard la Nouvelle Vague, Jean-Luc Godard et François Truffaut, Éric Rohmer et Claude Chabrol, etc.) ont fortement contribué à la reconnaissance du cinéma, mettant en avant l’importance des réalisateurs, considérés comme les véritables « auteurs » des films, et n’hésitant jamais à comparer les films qu’ils admiraient aux plus grands chefs-d’œuvre de la littérature. Ils avaient notamment pour eux leur grand enthousiasme et leur grand talent de cinéastes, qu’ils ont amplement montré par la suite. Se pourrait-il que la bande dessinée continue à souffrir avant tout du manque de critiques talentueux et pertinents ?

jeudi 12 janvier 2012

Godard au travail, les années 60, d'Alain Bergala (2006)

Dans cet ouvrage passionnant, Alain Bergala relate le déroulement du tournage de tous les longs-métrages de Jean-Luc Godard, lors de sa première période à l'intérieur du circuit commercial traditionnel, soit d' À bout de souffle à Week end (qui marqua, pour le réalisateur la « fin de cinéma », comme je le rappelai dans un message en 2010...).

Ce livre m'a appris, ou m'a confirmé, de nombreuses anecdotes, m'a remémoré maints passages marquants de ces films et m'a éclairé, très partiellement bien évidemment, sur le processus créatif du cinéaste suisse.

J'ai ainsi appris que, loin de l'image du réalisateur génial et mégalomane qui fait le désespoir de ses producteurs en explosant les budgets, Jean-Luc Godard, bien au contraire, terminait tous ses films dans les délais et avec un budget inférieur aux prévisions. Cela était notamment rendu possible par un plan de travail précis et respecté d'assez prêt. En effet, contrairement à la légende qu'il s'est efforcé de créer, Godard n'improvisait pas ses films ; les principales séquences étaient programmées et il suivait son plan de travail. Cela ne l'empêchait cependant pas de laisser ses acteurs dans le flou, de ne leur donner leurs dialogues qu'au dernier moment, voire de les laisser improviser (ah, le fantastique « je sais pas quoi faire, j'ai rien à faire... » d'Anna Karina dans Pierrot le fou) ou de leur dicter leurs paroles directement pendant le tournage (grâce à un système d'oreillettes). Toujours inquiet de ne parvenir à avoir suffisamment de film (pour atteindre la durée traditionnelle d'une heure et demie), il se laissait également toujours la possibilité de tourner des scènes de digression, plus ou moins improvisées, reliées de façon souvent lâche à l'intrigue principale, qui peuvent sembler être là pour « meubler » mais qui apportent en fait énormément au charme de ses films (je viens de voir Bande à part dans lequel c'est particulièrement frappant : les scènes de la danse dans le bar, de la course au Louvre ou de la minute de silence, bien qu'éloignées de l'intrigue principale, sont de superbes moments de cinéma...).

Qu'ai-je découvert d'autre ? L'influence sur Godard d’œuvres comme le Voyage en Italie de Rossellini (comment tourner un film avec guère plus qu'un couple et une voiture) ou Le Désert Rouge d'Antonioni, notamment pour l'utilisation de la couleur (ce qui se comprend aisément...) ; l'inventivité de Godard pour surmonter les contraintes techniques rencontrées et en tirer des opportunités artistiques nouvelles (du manque de place pour tourner aux problèmes de pellicules...), et bien d'autres choses encore.

Une passionnante porte ouverte sur le processus créatif d'un des plus grands cinéastes francophones.

jeudi 9 juin 2011

Hergé et le MacGuffin hitchcockien

J’ai déjà parlé, dans deux messages antérieurs (consacrés à ce que j’ai appelé l’anti-trilogie hergéenne et sur la première page de Coke en stock), de la césure forte que j’identifie dans l’œuvre d’Hergé entre L’Affaire Tournesol et Coke en stock. pour résumer ces précédents messages, je dirai juste que jusqu’à L’Affaire Tournesol, Hergé perfectionne son art et ses méthodes de travail ; à partir de Coke en stock, sa technique bien au point, ses collaborateurs parfaitement rodés, il joue avec sa famille de papier et avec les codes qu’il a lui-même patiemment mis en place.

Je vais revenir aujourd’hui sur cette césure en effectuant une comparaison avec l’œuvre d’Alfred Hitchcock.

On a comparé plus d’une fois Hergé et Hitchcock. Tous deux ont connu un énorme succès public tout en étant respectés par leurs pairs et loués par la critique. Ils ont tous deux développé un art de la narration extrêmement au point qu’ils ont mis au service d’intrigues bien huilées ; mais jamais cet art n’était mis en avant, la primauté était toujours donné à la lisibilité / intelligibilité du récit ; leur art subtil était d’une grande discrétion et il a parfois fallu des années pour que la critique prenne conscience du talent de ces deux auteurs, au-delà de leur succès public si apparent (à ce titre, l’équipe des Cahiers du cinéma, François Truffaut et Jean-Luc Godard en tête, et notamment le livre d’entretiens entre Truffaut et Hitchcock, a joué un rôle déterminant dans la reconnaissance d’Hitchcock).

On pourrait dresser de nombreux autres parallèles entre ces deux auteurs. Je souhaite aujourd’hui revenir sur un procédé narratif cher à Hitchock, le « MacGuffin ».

Qu’est-ce qu’un « MacGuffin » ? Pour Hitchcock, « c'est l'élément moteur qui apparaît dans n'importe quel scénario. Dans les histoires de voleurs c'est presque toujours le collier, et dans les histoires d'espionnage c'est fatalement le document. » (extrait d'une conférence donnée en 1939 à l'université Columbia). C'est souvent un élément qui sert à lancer l'intrigue, qui la justifie souvent mais qui se révèle anecdotique dans le déroulement de l'intrigue.

On peut lire l’évolution de l’art narratif d’Hergé en utilisant le prisme du MacGuffin (il est bien évident que ce n’est qu’une lecture parmi une multitude d’autres et qu’elle n’offre qu’une vision très réductrice de l’œuvre d’Hergé).

Les premières aventures de Tintin n’étaient qu’une suite de rebondissements sans queue ni tête qui n’avaient guère pour point commun qu’un cadre géographique vaguement défini (la Russie soviétique, le Congo belge, les États-Unis d’Amérique). C’est notamment en utilisant des MacGuffin qu’Hergé a structuré les aventures suivantes du jeune reporter pour produire des récits plus aboutis : il s’agit notamment des cigares et du signe de Kih Osh dans Les Cigares du Pharaon et de la statuette de L’Oreille Cassée.

Après ces premiers albums, Hergé a perfectionné ses techniques de narration. Les tribulations anarchiques des premières aventures ont été remplacées par des intrigues parfaitement maîtrisées. L’utilisation des MacGuffin n’était cependant pas abandonnée : on peut citer les boîtes de conserve du Crabe aux pinces d’or ou les modèles réduits du Secret de la Licorne.

J’en arrive maintenant à l’album que je citais dans mon introduction, L’Affaire Tournesol. Il est considéré par Benoît Peeters comme l’album le plus hitchcockien des aventures de Tintin (personnellement, je pense qu’il peut partager ce titre avec L’Ile Noire, qui m’a toujours beaucoup fait penser aux Trente-neuf marches). À mon avis, l’aspect le plus hitchcockien de cet album est sa construction, fondée presque exclusivement sur la recherche d’un MacGuffin. Les protagonistes de cette histoire courent en effet pendant tout l’album après les plans de l’arme mise au point par Tournesol, dissimulés par celui-ci dans son parapluie (au moins le croit-il). Ces plans n’ont finalement qu’une importance secondaire dans le récit. L’essentiel réside dans cette folle course poursuite, de Moulinsart en Bordurie, que mènent en parallèle Tintin et Haddock, les services syldaves et les agents bordures. Nous avons donc là un récit très classique, linéaire, tournant autour d’un principe unique et simple, un MacGuffin. Hergé nous montre ici toute la maîtrise qu’il a acquise dans la conduite d’un récit d’aventure traditionnel.

Tout change avec Coke en stock. J’ai déjà abordé certains aspects de ce changement dans un post précédent. Ce que je voudrais mettre en lumière ici, c’est la fin de l’utilisation d’un MacGuffin classique. Alors que dans L’Affaire Tournesol, le MacGuffin était relativement clair (les plans d’une arme de destruction massive) et bien en ligne avec les pages introductives de l’album (qui met en scène des destructions inexpliquées). Rien de tout cela dans Coke en stock : les objectifs de nos héros fluctuent sans cesse, il n’y a plus ici un MacGuffin unique mais une multitude d’objectifs évolutifs et parfois flous. Tintin enquête d’abord sur un trafic d’armes ; il se rend ensuite au Khemed pour aider Ben Kalish Ezab qui a été renversé par des rebelles ; le récit continue avec la lutte contre des marchands d’esclave ; elle se conclut par l’arraisonnement du yacht de Rastapopoulos. Hergé parvient à mêler tous ces fils narratifs sans se mélanger les pinceaux et parvient à nous livrer une aventure cohérente à partir de cette matière première apparemment anarchique. Il atteint ici un point limite dans la narration, poussant au maximum la complexité de son matériau de base sans tomber dans l’éclatement de son intrigue. Hergé a toujours fait de la lisibilité un de ses objectifs premiers. Jusqu’à L’Affaire Tournesol, pour garantir cette lisibilité, il privilégiait des intrigues relativement linéaires, au fil narratif relativement simple, par exemple en recourant à un MacGuffin. Dans Coke en stock, il teste les limites de son système narratif et voit jusqu’à quel point il peut éclater son intrigue en de multiples fils sans en perdre la lisibilité.

On peut conclure en disant qu’Hergé n’utilisera plus qu’une fois un MacGuffin dans les aventures de Tintin : il s’agit des bijoux de la Castafiore, dans l’album du même nom (la recherche de Tchang ne me semble pas pouvoir être considérée comme un MacGuffin dans la mesure où l’on ne peut en aucune façon parler dans ce cas d’un objet relativement indifférent ; la personne de Tchang est chargée d’une charge émotionnelle très forte). Mais nous ne sommes plus dans le monde narratif simple d’avant Coke en stock et le fonctionnement du récit est biaisé : il s’agit en effet d’un faux MacGuffin : pendant la majeure partie de l’album les bijoux ne disparaissent par vraiment ; et lorsqu’ils le font, ils sont en fait volés par une pie. Le MacGuffin ici n’est plus qu’un prétexte fallacieux destiné à faire courir les personnages et l’imagination des lecteurs. Mais tous courent en rond et en vain. Hergé reprend des principes narratifs qu’il a rodés pendant des années, jusqu’à L’Affaire Tournesol, mais il les détourne de leurs objectifs initiaux et, à l’intérieur des frontières rigides qu’il a fixées à son univers de papier, repousse encore les limites de son système.

jeudi 2 juin 2011

The Tree of life, de Terence Mallick (2011)

The Tree of life est-il le film qui méritait le mieux la Palme d'or ? est-il un des plus grands films de la décennie, comme certains l'espéraient avant sa sortie ? Je ne saurais dire. Ce que je peux affirmer en revanche, c'est qu'il s'agit, à mon avis, d'un excellent film. J'ai passé, en le voyant, un très bon moment (et, pour répondre d'emblée à certaines critiques, je ne me suis pas ennuyé un instant, j'ai même trouvé qu'il aurait pu durer un peu plus longtemps). En outre, il explore des chemins trop rarement exploré au cinéma.

C'est tout d'abord un film de toute beauté : les images sont magnifiques, la musique est très bien choisie et superbe. Le film tourne, notamment, autour du thème de la perte d'un être cher, un fils et un frère en l'occurence. À partir de cet événement tragique, à peine montré, il soulève de nombreuses questions tant relationnelles (les relations entre frères, entre le père et ses fils...), psychologiques (la force du souvenir), que métaphysiques (l'existence de Dieu, la Vie et la Grâce, le sens de la vie, etc.). Exposé comme ceci, cela peut sembler grandiloquent, pédant. Mais c'est fait de façon très subtile : le film n'impose rien, toutes les questions sont laissées ouvertes. C'est plutôt une porte grande ouverte sur la méditation et la rêverie.

Le film alterne les passages sur la naissance de l'univers et de la vie, la vie de Jack avec ses deux frères et ses parents (Brad Pitt jouant le rôle du père, Mr. O'Brien) dans les années 1950 et les rêveries de Jack adulte (Sean Penn) de nos jours. Ces trois types de séquences, chacun dans leur genre, sont très réussies : les passage sur la naissance de la vie (soutenus parfois par une voix off évoquant le sens de l'existence) sont très esthétiques ; la description de la vie familiale des O'Brien est finement analysée ; enfin Sean Penn crève l'écran lorsqu'il rêve au milieu des gratte-ciels.

Comme je le disais en introduction, ce film parcourt des chemins trop rarement fréquentés par le cinéma. Je considère depuis longtemps qu'il est dommage de construire tous les films d'abord et avant sur un scénario clair. Par l'alliance entre l'image et le son, le cinéma offre des possibilités esthétiques, émotionnelles et poétiques trop rarement exploitées. On observe ainsi une dichotomie entre des films de cinéma avec une 'histoire' claire d'une part, et des vidéo considérées comme des 'oeuvres d'art' produites par des artistes contemporains et exposées dans les galeries et les musées d'autre part. N'est-il pas possible de créer un continuum entre ces deux formes d'expression et d'introduire dans les films de cinéma des passages qui échappent à la linéarité d'un scénario bien balisé ? The Tree of life explore ainsi des voies métaphysiques et poétiques bien trop rarement vues au cinéma.

En lisant quelques critiques ce ce film, dans Le Monde, Télérama ou sur Internet, j'ai été frappé par les avis extrêmement réducteurs portés sur ce film. Alors que Terence Mallick nous offre une oeuvre ouverte, posant des questions mais sans imposer aucune réponse, les critiques du film ont cru bon d'apporter des interprétations définitives et particulièrement réductrices. Ainsi, au début du film, la voix off oppose la "vie" et la "grâce". Le critique du Monde s'empresse alors d'assimiler le père à la "grâce" et la mère à la "vie", nous imposant alors une vision réductice, voire un contre-sens complet. De même le critique de Télérama assimile les images finales du film à une vision de l'au-delà. Ne peuvent-elles pas plutôt représenter un rêve de Jack adulte ? Je pourrais multiplier de tels exemples à l'envi. Comme si tous ces critiques avisés, professionnels ou amateurs, ne supportaient pas la riche polysémie de ce beau film et cherchaient à en réduire au maximum l'infinité de sens possibles, au prix d'interprétations personnelles et limitées...

Un superbe film, à voir et revoir, à contempler et méditer...