Affichage des articles dont le libellé est Cannes. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Cannes. Afficher tous les articles

jeudi 24 mars 2016

Quelques réflexions sur l'affiche du festival de Cannes 2016

Le festival de Cannes vient de révéler l'affiche de son édition 2016. A l'opposé des gros plans sur des visages d'actrices les années précédentes, elle montre Michel Piccoli, en tout petit, gravissant des escaliers donnant vers le ciel et l'immensité de la mer.

Cette photographie provient des photomontages effectués pour Le Mépris, de Jean-Luc Godard. Après le prix de consolation accordé à L'Adieu au langage lors du dernier festival, il s'agit là d'une nouvelle étape, positive, des relations compliquées entre le cinéaste et le festival depuis plus de 50 ans.

En tout cas, ce choix me plaît beaucoup. Non seulement l'affiche est très esthétique mais elle rend hommage à un superbe film, lui-même hommage à une certaine vision du cinéma. Le Mépris est un des plus beaux films de Jean-Luc Godard (sa construction relativement traditionnelle en fait en tout cas l'un des plus faciles d'accès et l'un des plus appréciés), un magnifique film sur le cinéma et un des plus grands chefs-d'œuvre de l'histoire du 7e art de façon générale.

C'est également un très bel hommage à un cinéma international et riche d'influences. Co-production franco-italienne, il met en scène l'une des plus grandes stars françaises à l'international, Brigitte Bardot, alors à somment de sa gloire, un grand acteur français habitué des grandes productions franco-italiennes, Michel Piccoli, un grand réalisateur allemand longtemps exilé aux États-Unis, Fritz Lang, et un célèbre acteur américain de séries B, Jack Palance. Le tout sur fond de récits tirés d'Homère et de magnifiques vues de la mer Méditerranée, respectivement berceaux littéraire et géographique de la culture européenne.

Cependant, juste après avoir découvert cette belle affiche, je lisais un article alarmiste dans Le Monde ("Le blues des films art et essai, célébrés mais peu diffusés", daté du 22 mars), soulignant à quel point les films dits "d'auteurs", quel que soit leur succès en festivals et auprès de la critique, étaient de plus en plus difficilement programmés en salles, ce qui les coupaient de facto encore davantage du grand public.

Le cinéma, un bel héritage en difficulté, particulièrement en Europe ?

vendredi 8 août 2014

Jean-Luc Godard épistolier, les arts du récit et les genres négligés

Cette année, pour annoncer qu’il ne viendrait pas au festival de Cannes pour défendre L’Adieu au langage, Jean-Luc Godard a envoyé une lettre à Gilles Jacob et Thierry Frémaux. Bien entendu, venant de lui, ce fut une lettre filmée. Et, de même que les grands écrivains considèrent les lettres comme un genre littéraire à part entière, Jean-Luc Godard nous a montré qu’il considère les lettres comme un genre cinématographique à part entière. Sa lettre, intitulée « KHAN KHANNE sélection naturelle » est en effet un grand moment de cinéma, à la fois pour sa valeur intrinsèque et pour tous les chemins encore inexplorés qu’elle montre aux autres réalisateurs.

On n’attend pas d’une lettre de vérités définitives, un essai clairement argumenté, débouchant sur des conclusions claires et univoques. Une lettre, et celle de Godard comme les autres, est comme un moment de conversation cristallisée. Deux personnes (ou plus), surtout quand elles se connaissent comme c’est le cas ici avec Godard, Gilles Jacob et Thierry Frémaux, poursuivent une conversation, commencée parfois longtemps auparavant, et rarement conclue par la présente lettre. Celui qui écrit la lettre pose des questions, répond à d’autres. Plus les deux personnes se connaissent, plus le message peut être chargé d’émotion. La lettre de Godard en est rempli, d’autant plus qu’elle aborde un sujet, le cinéma, qui est très cher à son destinataire comme à son expéditeur.

Ces quelques minutes de cinéma constituent donc, à mon avis, à la fois une grande réussite cinématographique et une lettre qui peut être comparée à certains des sommets de l’art épistolier… Mais, devant la grande réussite de Godard avec ce court-métrage, je n’ai pu m’empêcher de m’interroger : pourquoi un genre comme la lettre est-il si peu abordé au cinéma ? D’autant plus qu’avec la généralisation de la vidéo sur smartphone, les difficultés techniques n’entrent même plus en ligne de jeu… Et je me suis fait la réflexion que le cinéma, comme la bande dessinée, souffrait d’être cantonné, quasiment depuis sa création, à un nombre fort réduit de genres…

Le cinéma et la bande dessinée sont essentiellement considérés comme des arts du récit : il faut une trame narrative, des personnages (parfois un seul) qui parlent, qui narrent une histoire, par leur parole ou leur actes. Ces deux arts se sont donc spécialisés dans les récits, qu’il s’agisse de récits de fiction, ou de récits véridiques (histoire, biographies). Le cinéma a également, depuis longtemps, investi le champ du reportage. La bande dessinée s’y est mis aussi, plus récemment (et pas forcément de façon très adéquate, mais c’est un autre débat). Mais encore une fois, il s’agit d’un récit : le journaliste raconte ce qu’il voit, et fait parer des personnes qui racontent une partie de leur histoire.

À côté de cela, que de genres inviolés, que de champs inexplorés ! Pourquoi le cinéma et la bande dessinée n’ont-ils pas davantage investi le domaine de l’essai (hormis les récits historiques dont je parlais plus haut ; essai didactique, réflexion philosophique), de la lettre ou de la poésie, par exemple ? Bien évidemment, il y a quelques exceptions, parfois d’éclatantes réussites, même. Mais ces exceptions sont bien rares.

L’essai didactique est apparu depuis longtemps comme une des potentialités de la bande dessinée. Will Eisner a abandonné le récit d’aventure, et son magnifique Spirit, au début des années 1950 pour développer la bande dessinée didactique, notamment à destination de revues militaires. Plus récemment L’Art Invisible, de Scott McCloud, a connu un grand retentissement. Au-delà des thèses avancées, plus ou moins discutables, il eut le grand mérite de montrer que l’on pouvait parler de bande dessinée en bande dessinée. Les deux volumes suivants (Réinventer la bande dessiné et Faire de la bande dessinée) présentaient un intérêt bien inférieur ; faiblesse des idées que l’auteur mettait en image ou incapacité intrinsèque de la bande à développer des idées abstraites de façon didactique et rationnelle ? Je penche pour la première hypothèse mais le doute est permis. Philippe Squarzoni s’est fait une spécialité de dessiner des albums explicitant les thèses sous-tendant son engagement politique (Garduno, en temps de paix, Zapata, en temps de guerre, Torture Blanche). Mais le récit à la première personne restait au premier plan ; c’est au sein d’un récit de vie que s’inscrivent les arguments didactiques ; nous restons donc, au moins partiellement dans des livres ou le récit prime. Fabrice Neaud a réussi quelques courts essais dessinés (J’appelle à un octobre rouge, publié dans un hors-série de Beaux-Arts magazine en 2004, notamment). Mais ils relèvent plus du pamphlet, très critique, que de l’argumentation posée (j’ai d’ailleurs consacré un article, disponible ici, à ces essais dessinés).

Je connais moins les tentatives similaires au cinéma. Il me faut au moins signaler une rare mais éclatante réussite, celle de des Histoire(s) du cinéma de Godard (encore lui…). C’est une histoire, me direz-vous, nous restons donc dans le récit, récit historique sur l’art, certes, mais récit tout de même. Et bien pas du tout. Ces huit moyens métrages ne sont nullement une histoire chronologique du cinéma mais un assemblage d’aphorismes, de sons et d’images (certaines provenant de films, d’autres non) qui constitue une réflexion très personnelle et particulièrement poétique de Godard sur la vie, l’art et le cinéma. Mais je ne m’étendrai pas plus longuement aujourd’hui sur ces Histoire(s), cela nous mènerait trop loin…

Edmond Baudoin a publié une correspondance dessinée, La Diagonale des jours. Mais, comme il me le disait un jour, il regrettait lui-même que des tentatives similaires à la sienne ne soient pas plus nombreuses. Au cinéma, je ne connaissais pas d’exemple de lettre filmée avant celle de Godard, mais il en existe sûrement quelques-unes.

Quant à la poésie, elle n’est bien évidemment pas absente du cinéma ou de la bande dessinée. De nombreuses œuvres peuvent être considérées comme ayant un contenu poétique très fort, des films d’Ozu à ceux d’Antonioni, des bandes dessinées de George Herriman (Krazy Kat) à celles d’Edmond Baudoin (notamment Le Chant des baleines ou Les Essuie-glaces. Mais en existe-t-il beaucoup qui, comme de nombreux poèmes, ne racontent pas une histoire, mais cherche à dépeindre une sensation, un simple moment, une émotion ? qui tentent de capter un moment de pure beauté en convoquant une impression fugitive et la force d’évocation de mots choisis ? Encore une fois, il faut bien admettre que peu d’œuvres de cinéma ou de bande dessinée s’émancipent ainsi du récit…

Certaines histoires de Moebius, dessinées sous l’emprise de la drogue dans les années 1970 relèvent davantage de l’écriture automatique chère aux surréalistes que des récits traditionnels de l’école franco-belge dominants à l’époque. Au cinéma, certaines œuvres de Michelangelo peuvent parfois s'approcher davantage d'un poème filmé que d'un récit solidement construit sur le plan narratif (on peut penser au Désert Rouge notamment) ; certains films récents de Terrence Malick s’éloignent parfois de la narration pour se rapprocher de la contemplation (je pense notamment à Tree of Life où le récit, souvent flou, s’estompe en grande partie pour se fondre dans une évocation abstraite de la beauté de la vie).

Que conclure de tout cela ? D’une part, que le cinéma et la bande dessinée, après plus d’un siècle d’existence, ont encore de nombreux champs à explorer. D’autre part, qu’un jeune homme de 84 ans, Jean-Luc Godard, nous ouvre encore certains sentiers inconnus…

samedi 24 mai 2014

Adieu au langage, de Jean-Luc Godard, prix du jury à Cannes

Le palmarès du festival de Cannes 2014 vient de tomber. J'étais assez curieux de voir si Adieu au langage, de Jean-Luc Godard, allait repartir avec un prix.

L'histoire de Godard et du festival est complexe, parfois même légendaire : de la signature du contrat avec Georges de Beauregard pour À bout de souffle sur un bout de nappe de restaurant lors du festival de Cannes 1959 à ses nombreuses conférences de presse à sensations, en passant par l'interruption du festival de Cannes 1968, en solidarité avec les manifestations étudiantes...

Au-delà de la légende, Cannes et Godard, c'est aussi l’histoire d'occasions manquées en ce qui concerne le palmarès. Aucun film de Godard n'a été sélectionné à Cannes pendant la première partie de sa carrière, celle qui va de À bout de souffle en 1960 à Week end en 1967, lorsque le cinéaste était à la pointe de la Nouvelle Vague. Lorsqu’il revient sur le devant de la scène médiatique en 1979, avec Sauve qui peut (la vie), on lui reprochera souvent de ne plus être à la hauteur de ses glorieuses années 1960. Sept de ses films furent néanmoins sélectionnés à Cannes, de Sauve qui peut (la vie) à Adieu au langage. Malgré cela, il ne reçut aucun prix. En revanche, il donna de nombreuses conférences qui firent sensation, loin des habitudes de cet exercice habituellement si convenu. En 2010, il ne se rendit pas à Cannes pour soutenir Film Socialisme. Il justifia son absence par "un problème de type grec"... je ne suis toujours pas sûr d'avoir compris ce qu'il voulait dire par là. Mais, de la part de Godard, ce n'est guère étonnant.

Cette année, il a finalement reçu un prix, mais cela ressemble fort à un prix de consolation. Ce n'est pas la Palme d'Or (attribuée à Winter Sleep de Nuri Bilge Ceylan), ni le Grand prix du jury (attribué à Les merveilles d'Alice Rohrwacher). Adieu au langage a reçu le Prix du jury, en même temps que Mommy de Xavier Dolan.

Ah, cette année, il y eut aussi une lettre adressée par Godard aux responsables du festival. Mais j'en reparlerai...

mardi 29 mai 2012

Bollywood, festival de Cannes et poncifs

Trois films indiens étaient présentés au festival de Cannes cette année. Ce fut l’occasion pour nombre de journalistes d’avouer leur manque de connaissance du pléthorique cinéma indien, voire d’aligner les poncifs sur Bollywood.

Or le cinéma indien vaut beaucoup mieux que ces poncifs. Je connais peu le cinéma indien indépendant (exception faite des magnifiques films de Satyajit Ray, déjà anciens). En revanche, j’ai vu un grand nombre de films de Bollywood. Et, parmi eux, j’ai pu découvrir de très nombreux excellents films, à défaut, probablement, de réels chefs-d’œuvre. Certes, la majeure partie de la production est fondée sur des situations stéréotypées, une esthétique kitsch et des chansons répétitives. Mais que m’importe cette majorité si je parviens à voir quelques films qui s’élèvent loin au-dessus du lot ? Je dois avouer en préambule que j’ai, de façon générale, une très grande attirance pour l’Inde, sa culture, son mode de vie. Regarder des films bollywoodiens me permet de me replonger dans les ambiances si particulières de ce pays. Je ne pense cependant pas que cela annihile entièrement mon sens critique ni que cela décrédibilise complètement les quelques remarques qui vont suivre.

Il faut tout d’abord noter que les caractéristiques principales du cinéma bollywoodien, souvent considérées comme des facteurs à charge, peuvent, lorsqu’elles sont bien employées, constituer de réelles forces.

Premier poncif : Ces films sont longs, approchant souvent les trois heures, avec un entracte à mi-parcours. Ceci leur permet de développer davantage leurs intrigues. Cela peut se faire notamment en ajoutant des digressions (les numéros chantés sont les plus courants, j’y reviendrai) ou en multipliant les registres : il n’est pas rare, dans un même film de passer du comique le plus burlesque au drame le plus larmoyant, du suspens le plus haletant à la comédie romantique. Cette utilisation concomitante de registres divers, lorsqu’elle est utilisée à bon escient, ajoute une touche d’humanité aux intrigues. Une autre façon de tirer parti de cette durée de trois heures et de cet entracte est de changer de registre, plus ou moins radicalement, avant et après l’entracte : Ainsi Fanaa est une comédie romantique avant l’entracte et un film d’action après ; de même Ghajini est une comédie romantique avant l’entracte et un thriller après ; Saathiya présente un autre cas intéressant : la première partie du film est une comédie romantique qui se conclut par le mariage des deux jeunes premiers, la seconde partie s’intéresse à ce que l’on nous montre trop rarement, ce qui se passe après le mariage, lorsque l’amour est confronté à la réalité du quotidien.

Deuxième poncif : L’esthétique est kitsch. Les Indiens aiment généralement les couleurs ; pour s’en convaincre, il suffit de voir la beauté colorée des saris ou leur affection pour Diwali, la fête des couleurs. Les films de Bollywood profitent de cette richesse colorée pour offrir des images chromatiquement très riches. Ils tirent également parti de la beauté des paysages et des monuments indiens pour proposer des images parfois kitsch, certes, mais souvent magnifiques. Dans Fanaa, par exemple, la grâce multiséculaire des plus beaux monuments de Delhi (du Qutub Minar au tombeau d’Humayun) et les blanches immensités du Cachemire nous offrent des images magnifiques et variées de l’Inde.

Troisième poncif : De nombreuses chansons ralentissent l’action. Certes, il s’agit de comédies musicales, genre roi à Hollywood il y a un demi-siècle, moins bien considéré depuis. À ; Bollywood, les chansons sont rarement pleinement intégrées à l’action, il s’agit davantage de rêves, de variations autour des pensées les plus intimes des protagonistes. Et les compositeurs travaillant actuellement à Bollywood sont parfois très bons. Il faut notamment citer A.R. Rahman, probablement un des meilleurs compositeurs de musique populaire dans le monde à l’heure actuelle (il a notamment été rendu populaire en Occident pour sa B.O. de Slumdog Millionaire, qui n’est pourtant pas du tout ce qu’il a composé de plus intéressant). Ses morceaux ont su intégrer les apports de la musique occidentale sans renier les riches traditions musicales du sous-continent indien.

Quatrième poncif : L’histoire est toujours la même. Ce poncif est peut-être celui qui est le plus reproché à la production bollywoodienne. Or il est clairement erroné. Traditionnellement, les thèmes dominants sont ceux de la comédie romantique, les conflits entre les mariages arrangés par la famille et les histoires d’amour. Le cinéma bollywoodien a d’ailleurs produit quelques-unes des meilleures comédies romantiques que je connaisse (Dil To Pagal Hai, Kuch Kuch Hotai Hai notamment). Mais le cinéma bollywoodien ne peut se résumer à cela. Il a déjà produit de très nombreux films de genre : films de gangsters, de science-fiction, films historiques (parmi lesquels on peut citer les excellents Jodha Akbar, sur l’amour entre Akbar, le grand empereur Moghol musulman, et Jodha, sa femme, princesse Rajput hindoue, ou Mangal Pandey: The Rising sur la révolte de 1856 contre l’occupant anglais, sanglante et vite réprimée). Et, surtout, il aborde parfois frontalement de nombreux thèmes très prégnants dans la société indienne contemporaine : les tensions communautaires, principalement entre Hindous et Musulmans (Delhi 6 avec son récit si girardien : un individu tente de réconcilier deux communautés en créant un bouc émissaire ; la rivalité mimétique entre les deux communautés conduit à une crise mimétique de plus en plus violente où l’indifférenciation va croissant et qui aboutit à la mise à mort du bouc émissaire, puis à la réconciliation de tous autour du corps inanimé de celui-ci), le terrorisme et les affrontements armés actuellement en cours au Cachemire (Fanaa) ou dans les territoires du Nord-Est (Dil Se), la corruption des élites (Rang de Basanti), la difficile montée en puissance économique des classes sociales les moins favorisées (Guru), l’ostracisme des États-Unis vis-à-vis des Musulmans et des Orientaux en général depuis le 11 septembre 2011 (My Name is Khan), l’aide au développement que peut apporter un ingénieur Indien éduqué aux États-Unis dans un village indien rural (Swades), etc. Les films de Bollywood se montrent extrêmement fiers de l’Inde, de sa culture, de sa beauté, de son développement, tout en étant très critiques sur les principaux maux actuels de la société indienne.

Les bons films bollywoodiens peuvent être excellents, et n’ont clairement pas à rougir devant les blockbusters d’Hollywood ou les grands succès du cinéma français. Ils présentent des caractéristiques marquées, qui leur permettent de conserver une identité nationale forte (évitant ainsi de se fondre dans la soupe culturelle mondialisée qui se répand de plus en plus) et qui, bien employées, permettent de contribuer à produire des films très agréables et de réintroduire dans le cinéma des notions de détente, de merveilleux, de glamour et de rêve qui ont été la marque de fabrique de l’Hollywood des années 1940 à 1960 mais qui semblent parfois bien loin aujourd’hui.

Je précise encore une fois, que les films dont je parle aujourd’hui ne sont par forcément des chefs-d’œuvre immortels du 7e Art (je répète toutefois que je ne connais pas le cinéma indien indépendant contemporain). Mais ils offrent aux passionnés de cinéma un continent à découvrir, qui vaut beaucoup mieux que les poncifs répétés à son sujet…

dimanche 27 mai 2012

Festivals, d’Angoulême à Cannes

Le festival de Cannes bat son plein. Comme tous les ans, la presse en parle longuement et quotidiennement. Le Monde, par exemple, y consacre plusieurs pages par jour.

Quel contraste avec le festival d’Angoulême ! Certes lorsque celui-ci se déroule, quelques journaux et magazines, de Libération à Beaux Arts magazine saisissent l’occasion pour sortir un hors-série consacré à la bande dessinée, mais c’est pour mieux se dédouaner de n’en parler quasiment pas le reste de l’année (même s’il faut bien saluer l’évolution très positive de Beaux Arts magazine dans son traitement de la bande dessinée depuis les années 1990). Le Monde y consacre au moins quelques pages, mais une seule fois, dans son supplément littéraire.

Pourquoi une telle différence de traitement ? Le cinéma et la bande dessinée, tous deux un peu plus que centenaires, tous deux longtemps considérés comme des divertissements populaires beaucoup plus que comme des expressions artistiques, ont des points en commun. Pourquoi une attention médiatique et une reconnaissance médiatique si différentes entre ces deux médias ? Le Monde ou Télérama chroniquent chaque semaine tous les films qui sortent en France alors qu’ils n’évoquent rapidement qu’un livre de bande dessinée, rarement deux. Tout « honnête homme » français, se prétendant un tant soit peu cultivé, connaît, au moins de nom, les réalisateurs les mieux reçus par la critique. Pour la bande dessinée, si Art Spiegelman est généralement connu du grand public cultivé, essayez de parler autour de vous de Chris Ware. Et ne parlons pas de Baudoin ou de Fabrice Neaud. Vous rencontrerez très probablement un silence poli.

Certes la bande dessinée francophone a mis du temps à s’extraire de son public enfantin (et masculin) ; au XXe siècle la bande dessinée francophone a commencé à produire de façon significative des œuvres notables destinées à un public adulte dans les années 1960, voire les années 1970 (mais les quotidiens publiaient depuis les années 1920 des strips destinés aux adultes, de Krazy Kat à Terry and the pirates en passant par Gasoline Alley et Polly and her pals). Mais cela fait des années que certains auteurs ont publié des œuvres qui, par la richesse des thèmes évoqués, leur complexité tant formelle que narrative, leur attention aux problèmes les plus contemporains et leurs qualités artistiques (de Jean-Claude Forest à Fabrice Neaud, de Frank King à Chris Ware), n’ont rien à envier aux plus grands films.

Non, décidément, je ne parviens pas à comprendre ce qui fait du festival de Cannes un événement qui occupe la Une des médias pendant toute sa durée alors que le festival d’Angoulême est relégué à quelques pages d’un supplément. En France, dans les années 1950, les critiques des Cahiers du cinéma (ceux-là mêmes qui, devenus réalisateurs, fondèrent plus tard la Nouvelle Vague, Jean-Luc Godard et François Truffaut, Éric Rohmer et Claude Chabrol, etc.) ont fortement contribué à la reconnaissance du cinéma, mettant en avant l’importance des réalisateurs, considérés comme les véritables « auteurs » des films, et n’hésitant jamais à comparer les films qu’ils admiraient aux plus grands chefs-d’œuvre de la littérature. Ils avaient notamment pour eux leur grand enthousiasme et leur grand talent de cinéastes, qu’ils ont amplement montré par la suite. Se pourrait-il que la bande dessinée continue à souffrir avant tout du manque de critiques talentueux et pertinents ?

jeudi 2 juin 2011

The Tree of life, de Terence Mallick (2011)

The Tree of life est-il le film qui méritait le mieux la Palme d'or ? est-il un des plus grands films de la décennie, comme certains l'espéraient avant sa sortie ? Je ne saurais dire. Ce que je peux affirmer en revanche, c'est qu'il s'agit, à mon avis, d'un excellent film. J'ai passé, en le voyant, un très bon moment (et, pour répondre d'emblée à certaines critiques, je ne me suis pas ennuyé un instant, j'ai même trouvé qu'il aurait pu durer un peu plus longtemps). En outre, il explore des chemins trop rarement exploré au cinéma.

C'est tout d'abord un film de toute beauté : les images sont magnifiques, la musique est très bien choisie et superbe. Le film tourne, notamment, autour du thème de la perte d'un être cher, un fils et un frère en l'occurence. À partir de cet événement tragique, à peine montré, il soulève de nombreuses questions tant relationnelles (les relations entre frères, entre le père et ses fils...), psychologiques (la force du souvenir), que métaphysiques (l'existence de Dieu, la Vie et la Grâce, le sens de la vie, etc.). Exposé comme ceci, cela peut sembler grandiloquent, pédant. Mais c'est fait de façon très subtile : le film n'impose rien, toutes les questions sont laissées ouvertes. C'est plutôt une porte grande ouverte sur la méditation et la rêverie.

Le film alterne les passages sur la naissance de l'univers et de la vie, la vie de Jack avec ses deux frères et ses parents (Brad Pitt jouant le rôle du père, Mr. O'Brien) dans les années 1950 et les rêveries de Jack adulte (Sean Penn) de nos jours. Ces trois types de séquences, chacun dans leur genre, sont très réussies : les passage sur la naissance de la vie (soutenus parfois par une voix off évoquant le sens de l'existence) sont très esthétiques ; la description de la vie familiale des O'Brien est finement analysée ; enfin Sean Penn crève l'écran lorsqu'il rêve au milieu des gratte-ciels.

Comme je le disais en introduction, ce film parcourt des chemins trop rarement fréquentés par le cinéma. Je considère depuis longtemps qu'il est dommage de construire tous les films d'abord et avant sur un scénario clair. Par l'alliance entre l'image et le son, le cinéma offre des possibilités esthétiques, émotionnelles et poétiques trop rarement exploitées. On observe ainsi une dichotomie entre des films de cinéma avec une 'histoire' claire d'une part, et des vidéo considérées comme des 'oeuvres d'art' produites par des artistes contemporains et exposées dans les galeries et les musées d'autre part. N'est-il pas possible de créer un continuum entre ces deux formes d'expression et d'introduire dans les films de cinéma des passages qui échappent à la linéarité d'un scénario bien balisé ? The Tree of life explore ainsi des voies métaphysiques et poétiques bien trop rarement vues au cinéma.

En lisant quelques critiques ce ce film, dans Le Monde, Télérama ou sur Internet, j'ai été frappé par les avis extrêmement réducteurs portés sur ce film. Alors que Terence Mallick nous offre une oeuvre ouverte, posant des questions mais sans imposer aucune réponse, les critiques du film ont cru bon d'apporter des interprétations définitives et particulièrement réductrices. Ainsi, au début du film, la voix off oppose la "vie" et la "grâce". Le critique du Monde s'empresse alors d'assimiler le père à la "grâce" et la mère à la "vie", nous imposant alors une vision réductice, voire un contre-sens complet. De même le critique de Télérama assimile les images finales du film à une vision de l'au-delà. Ne peuvent-elles pas plutôt représenter un rêve de Jack adulte ? Je pourrais multiplier de tels exemples à l'envi. Comme si tous ces critiques avisés, professionnels ou amateurs, ne supportaient pas la riche polysémie de ce beau film et cherchaient à en réduire au maximum l'infinité de sens possibles, au prix d'interprétations personnelles et limitées...

Un superbe film, à voir et revoir, à contempler et méditer...