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lundi 27 novembre 2023

Le Dernier Sergent (1) - Les Guerres Immobiles, de Fabrice Neaud (2023)

Attention, Fabrice Neaud, cela secoue. Amateurs d'eau tiède et de consensus mou, s'abstenir.

(Commençons par un petit rappel, que les amateurs de l’auteur peuvent passer : Fabrice Neaud est un pionnier de l’autobiographie en bande dessinée. Il a publié aux éditions Ego comme x (malheureusement disparues depuis) quatre volumes de son Journal entre 1996 et 2002. Ceux-ci ont été réédités en trois volumes aux éditions Delcourt en 2022. Il commence aujourd’hui un nouveau cycle autobiographique, prévu en quatre livres, intitulé Le Dernier Sergent. Les Guerres Immobiles en est le premier tome.)

Reprenons. Comme je l’écrivais plus haut, l’œuvre de Fabrice Neaud secoue, ne ménage pas son lecteur.

Certes, l’autobiographie en bande dessinée, nous commençons à y être habitués. Depuis quelques œuvres pionnières dans l’espace francophone, dans les années 1990, c’est devenu un « genre » très courant. On ne compte plus les volumes où des dessinatrices et dessinateurs relatent un événement marquant de leur existence (ou de celle de leurs parents ou grands-parents) avec un dessin stylisé. Les témoignages à vocation pédagogique ou sensibilisatrice, comme les récits de vie amusants ou émouvants, se multiplient sur l’étal des librairies.

Fabrice Neaud, ce n’est pas cela.

Nous sommes loin d'une autobiographie aux dessins stylisés (qui, selon certains poncifs, permettrait une identification plus facile du lecteur) et au discours bien-pensant. Fabrice Neaud bouscule les habitudes, gratte là où cela fait mal, creuse derrière la bonne conscience.

Par rapport au Journal, il aborde nouvellement, ou au moins approfondit significativement, plusieurs thèmes : sa famille et sa prise de conscience politique de l'homophobie. Ces deux sujets viennent nous bousculer au cœur de nos bonnes consciences. Il représente souvent la famille comme un lieu d’agression psychologique, volontaire ou non. Et l’appréhension nouvelle de l’homophobie qu’il subit depuis des dizaines d’années, sans jusque-là avoir pu la nommer (ce qu'il parvient enfin à faire, notamment grâce à la découverte de Guillaume Dustan), lui permet d’interroger nos comportements au-delà de cette vague tolérance tant vantée (et qui avait déjà donné lieu à un passage grandiose du troisième volume du Journal, dans une anticipation de cette prise de conscience politique qui s’exprime maintenant ouvertement dans Les Guerres Immobiles). Il chahute son lecteur, même le plus bien-pensant, en lui montrant à quel point de nombreux comportements, généralement considérés comme anodins, voire comme bienveillants, s’ancrent en fait dans une fréquente homophobie intériorisée.

Ces deux sujets, s’ils prennent davantage d’importance dans Les Guerres Immobiles que dans le Journal, sont loin d’en épuiser le propos. Fabrice Neaud reprend et enrichit de multiples autres thèmes, de l’analyse des lieux de drague homosexuelle à la littérature contemporaine (avec notamment de longs passages sur Houllebecq), de l’amitié à la musique de Mahler… Tout cela passe par la description de multiples anecdotes, presque insignifiantes pour certaines, au moins prises individuellement. Mais, au fil des pages, dans leur singularité, elles concourent à construire un discours, esthétique, sociologique, politique, d’une rare pertinence.

Il ne faudrait pas croire, cependant, à la lecture des lignes qui précèdent, que Fabrice Neaud serait l’auteur de discours engagés un peu abstraits. Bien au contraire, toutes ses pages sont ancrées dans l’humanité la plus singulière de l’ensemble des personnages dépeints, qu’ils reviennent d’un épisode à l’autre, ou qu’ils fassent office de figurants, pour certains très hauts en couleurs, à l’occasion d’une scène unique.

Cette singularité de chaque individu passe notamment par un art du portrait sans guère d'équivalent en bande dessinée (que met très justement en avant Didier Lestrade dans sa préface). Fabrice Neaud ne cherche nullement à styliser son dessin pour chercher à rendre son propos plus « générique ». Bien au contraire, il met en œuvre tout son talent d'observateur et de dessinateur pour rendre compte au mieux des plus subtiles particularités de ses personnages.

C'est particulièrement le cas pour ses amis. Il est impressionnant de voir à quel point il parvient à rendre la ressemblance de ceux-ci, bien au-delà de quelques « caractéristiques » facilement identifiables. La ressemblance en elle-même n’est bien entendu pas le plus important ici ; après tout, le lecteur n’est pas censé croiser ces personnages dans la rue et les reconnaître. Ce qu’il y a d’intéressant dans cette ressemblance est qu’elle provient d’une observation très fine des spécificités de chaque individu. Dans ses portraits comme dans son récit, Fabrice Neaud va au plus spécifique pour élever son propos à quelque chose d’éminemment générique. La justesse de son propos tient notamment à la précision et à la spécificité des personnages et des faits qu’il observe.

Son art du portrait est peut-être encore plus élevé quand Fabrice Neaud dessine les garçons dont il est amoureux. Nous avions eu le droit à de magnifiques portraits de Stéphane et de Dominique, respectivement dans les tomes 1 et 3 du Journal. Fabrice Neaud se dépasse encore avec Antoine, au cœur de ce nouveau cycle. Celui-ci apparaît progressivement au fil des pages. Il semble en prendre peu à peu possession, que ce soit par d’époustouflantes pleines pages ou par des successions de cases à la disposition identique, dans lesquelles l’auteur détaille les plus subtiles de ses expressions corporelles et faciales.

Voici donc un « dernier sergent » que nous aurons un immense plaisir à suivre pendant les quatre albums que Fabrice Neaud a prévu de lui consacrer…

dimanche 1 octobre 2023

Fabrice Neaud : Publication de son nouvel ouvrage autobiographique et mise en ligne d'un entretien à propos de la réédition du Journal

Ca y est ! Après plus de deux décennies d'attente, le nouvel ouvrage autobiographique de Fabrice Neaud vient enfin de sortir ! Les riches heures, le quatrième et dernier volume du Journal de Fabrice Neaud, date de 2002. Et le 27 septembre 2023 viennent de sortir Les guerres immobiles, premier volume d'une nouvelle tétralogie autobiographique, Le dernier sergent. Ce "dernier sergent", c'est Antoine/Émile, personnage déjà évoqué depuis longtemps, notamment dans le récit, chef-d'oeuvre d'émotion, de 32 pages « Émile – du printemps 1998 à aujourd'hui (histoire en cours) » publié en 2000 dans la défunte revue Ego comme x.

Pour être honnête, je n'ai pas encore pris le temps de savourer ce livre en intégralité. J'en connais déjà un certain nombre de pages. En le feuilletant, je peux dresser quelques conclusions très rapides : il est copieux (416 planches ; comme Marcel Proust, Fabrice Neaud construit son oeuvre par accumulation, en ajoutant sans cesse de nouveaux passages ; encore une fois pour ce volume, il a dû se limiter pour ne pas publier un livre démesurément volumineux) et de très nombreuses pages sont magnifiques...

J'ai seulement lu pour l'instant la préface de Didier Lestrade. Celui-ci n'est pas un spécialiste de la bande dessinée ; il n'en écrit pas moins quelques paragraphes extrêmement pertinents sur l'oeuvre de Fabrice Neaud, notamment sur son décalage par rapport à ses contemporains et sur l'importance du portrait (c'est effectivement peut-être dans les portraits des êtres aimés que son oeuvre atteint ses plus hauts sommets...).

En tout cas, je vous en reparlerai quand j'aurai lu tout cela avec attention...

En attendant, je viens de mettre en ligne sur le site qui lui est consacré un long entretien avec Fabrice Neaud à propos de la réédition du Journal aux éditions Delcourt. C'est disponible ici et c'est l'occasion de se replonger dans ces livres magistraux, avant de découvrir Les guerres immobiles...

samedi 16 juillet 2022

Journal 1 & 2 et Journal 3, de Fabrice Neaud (rééditions 2022)

Les éditions Delcourt viennent de rééditer Journal 1 & 2 et Journal 3, de Fabrice Neaud (la réédition de Journal 4, Les Riches Heures est prévue pour septembre). Journal 1 & 2 compile les deux premiers volumes du Journal d'abord publiés séparément en 1996 et 1998, puis regroupés en un seul volume chez Ego comme x. Journal 3 reprend le 3ème volume du Journal, d'abord publié en 1999, puis dans une édition augmentée en 2010, toujours chez Ego comme x. Les deux volumes ont fait l'objet de quelques corrections, dans les textes et les dessins. Une postface dessinée a été ajoutée au Journal 1 & 2, dans laquelle l'auteur dresse un rapide bilan des 20 ans qui se sont déroulées depuis la sortie de Journal 4, à ce jour dernier volume du Journal, explique cette si longue interruption et annonce la publication prochaine de nouveaux tomes. (On peut noter en passant que l'ensemble de l'oeuvre autobiographique de Fabrice Neaud, le Journal mais aussi les prochains livres, est maintenant regroupée sous le titre général d' Esthétique des Brutes.)

J'ai profité de ces rééditions pour relire ces albums que j'avais lus de nombreuses fois, mais pas depuis quelques années (probablement depuis 2010 et la réédition augmentée pour Journal 3, et depuis encore plus longtemps pour Journal 1 & 2). Au moment de commencer ces relectures, je dois avouer que j'ai éprouvé une légère inquiétude : et si j'étais déçu, et si je ne trouvais pas ces albums aussi extraordinaires qu'auparavant ? Après tout, ces récits ont été publiés il y a plus de 20 ans (entre 26 et 23 ans) et relatent des faits advenus il y a presque 30 ans (entre 30 et 27 ans pour être précis). La société a évolué depuis cette époque (Internet et les smartphones n'avaient pas envahi notre quotidien, les appli de drague n'existaient pas encore, c'était à peine 11 ans après la dépénalisation de l'homosexualité en France (pour le début de Journal 1& 2) et bien avant les "péripéties" liées à la loi sur le "mariage pour tous", à une époque où les luttes LGBT+ n'avaient pas la même audience), le monde de la bande dessinée également (ces livres relatent notamment le tout début du mouvement de la bande dessinée "indépendante" des années 1990, au moment de la création de L'Association, de Cornélius et d'Ego comme x ; l'autobiographie en bande dessinée était encore un concept très nouveau, notamment de ce côté de l'Atlantique, où les pionniers du genre, tels Edmond Baudoin, étaient encore rares). Et, bien entendu, j'avais plus de 20 ans de moins, et autant de livres lus, de films vus, d'expériences accumulées.

J'ai bien vite été rassuré : aucune déception à la relecture. Ces livres n'ont pas le même écho aujourd'hui, le temps a passé, mais il n'est nullement amoindri. On est passé d'un récit d'actualité à un témoignage d'une époque parfois révolue ; on peut observer a posteriori l'évolution du style de dessin de Fabrice Neaud. Mais l'immense talent de l'auteur, la fulgurance de certains portraits, la pertinence de la peinture sociologique et psychologique sont toujours là, bien présents, nullement fanés par les deux décennies qui se sont écoulées...

Dès Journal 1 & 2 sont déjà présentes les caractéristiques qui donnent toute sa force et sa qualité unique à l'oeuvre autobiographique de Fabrice Neaud ; dans Journal 3, elles deviennent encore plus fortes et occasionnent de nombreuses pages superbes et bouleversantes : un dessin élégant qui parvient à mettre en avant les particularités les plus singulières des individus (nous sommes loin des caricatures réduisant les personnes à quelques traits marquants) ; un récit qui joint sans cesse les épisodes les plus personnels de la vie du narrateur à des considérations psychologiques et sociologiques beaucoup plus larges ; l'usage habile de métaphores iconiques et d'itérations visuelles, qui permet un constant et fructueux dialogue entre image et texte, même dans certains longs passages plus proches du commentaire social que du récit de vie... Bien sûr l'art de Fabrice Neaud continua à progresser dans les années qui suivirent : l'encrage, et notamment l'usage des hachures, a beaucoup évolué (comme on peut notamment s'en rendre compte dans les planches ajoutées en 2010 dans Journal 3), de superbes paysages naturels prendront plus de place que dans ces deux premiers volumes, essentiellement situés en milieu urbain. Toutefois, l'essentiel est déjà là, dès la fin des années 1990.

Je ne vais pas commenter ici en détails ces deux livres ; je l'ai déjà fait longuement en d'autres lieux (à retrouver là pour Journal 1, Journal 2 et Journal 3 ). En conclusion, est-ce que la relecture de ces oeuvres a changé la vision que j'en avais ? Oui et non. Non, puisque je suis toujours autant ébloui par la qualité littéraire et graphique de ces centaines de pages. Oui, parce que ces livres n'ont plus vraiment le même statut ; en 1996, 1998 et 1999, il s'agissait de livres avant-gardistes, à la pointe de ce qu'on appelait alors la "nouvelle bande dessinée", pionners de l'autobiographie en bande dessinée, dont le récit très contemporain était parfaitement ancré dans son époque ; aujourd'hui, il s'agit de classiques qui affrontent déjà avec succès l'épreuve du temps qui passe.

mercredi 8 décembre 2021

Le retour de Fabrice Neaud à l'autobiographie (enfin !)

Les Riches Heures, quatrième volume du Journal de Fabrice Neaud, est paru en 2002. Presque 20 ans déjà. Les quatre volumes de ce Journal, publiés entre 1996 et 2002, ont eu une très grande influence sur la bande dessinée francophone, de nombreux auteurs, notamment, en ont été profondément marqués. Depuis 2002, Fabrice Neaud a publié quelques pages autobiographiques (notamment dans l'album collectif Japon en 2005, ainsi que 58 pages supplémentaires incluses dans la réédition du volume 3 du Journal en 2010). Mais globalement, on pouvait craindre que les quatre volumes du Journal ne restent à jamais isolés.

Heureusement, cela ne devrait pas être le cas. Fabrice Neaud a en effet non seulement annoncé la réédition de ces quatres livres en trois volumes (les deux premiers volumes du Journal étant maintenant rassemblés en un seul livre) pour avril et la rentrée 2022, mais surtout la publication d'un nouveau cycle autobiographique, intitulé Dernier Sergent, qui tournera notamment autour du personnage d'Antoine, mis en scène (mais sans jamais y apparaître explicitement) dans "Émile – du printemps 1998 à aujourd'hui (histoire en cours)", superbe récit publié en 2000 dans la revue Ego comme x.

La réédition du Journal sera accompagnée d'une postface dessinée, qui replace l'oeuvre dans son contexte et explique certaines des raisons de ce silence éditorial d'une vingtaine d'années, qui touche heureusement à sa fin.

Si ces nouvelles oeuvres sont à la hauteur des premières pages apparues ça et là, nous serons sans aucun doute face à un nouveau chef-d'oeuvre de la bande dessinée francophone...

mercredi 13 septembre 2017

L'Epinard de Yukiko, de Frédéric Boilet (2001, réédition 2017)

L'Epinard de Yukiko fait partout des nombreux chefs-d’œuvre que la disparition des éditions Ego comme x risquait de rendre indisponibles en librairies à court terme. C'est le premier à être heureusement réédité par un autre éditeur, en l’occurrence Les Impressions Nouvelles. Espérons que les nombreux autres livres magnifiques jadis édités par Ego comme x (du Journal de Fabrice Neaud à Histoire d'un couple, de Yeon-Sik Hong, en passant par des ouvrages de Xavier Mussat, Jean Teulé, Lucas Méthé et bien d'autres) seront également repris par d'autres maisons d’édition...

Concentrons-nous aujourd'hui sur L'Epinard de Yukiko qui est donc fraîchement réédité. Son auteur, Frédéric Boilet, est relativement peu prolifique (une petite douzaine d'albums en 34 ans...). Après trois albums "classiques", il opéra un virage radical dès 1987 et fut l'un des premiers auteurs à se consacrer à la "bande dessinée du quotidien", avec notamment Baudoin (Passe le temps est publié en 1982) ou, un cran en-dessous en terme de talent, Tito (dont le premier volume de Tendre Banlieue était publié en 1983). Ses récits n'étaient pas purement autobiographiques mais relevaient de plus en plus de l'autofiction. Et son dessin s'appuyait très fortement sur des photographies. Il devait donc surmonter les deux défis habituels de ce type de livres : comment rendre intéressants des récits soumis à la banalité d'un quotidien parfaitement "normal" ? et quel type d'encrage employer pour personnaliser un dessin s'appuyant sur la copie relativement fidèle de photographies ?

Pendant plusieurs années, Frédéric Boilet fut aidé par Benoît Peeters pour structurer le scénario de ses albums (36 15 code Alexia, Love Hotel, Tokyo est mon jardin, Demi-Tour) même si les péripéties rencontrées par un personnage auquel il donnait son visage s'appuyaient fortement sur des événements qui lui étaient arrivés (notamment sa découverte du Japon).

Dans L'Epinard de Yukiko, Frédéric Boilet est à la fois scénariste et dessinateur et il atteint un équilibre subtil et très réussi tant d'un point de vue graphique qu'au niveau du récit. L'histoire est simple : le personnage principal, qui a les traits de l'auteur, vit au Japon et y tombe amoureux d'une jeune Japonaise ; il décide de dessiner une bande dessinée sur leur histoire d'amour. Mais, en cours de réalisation de l'album, la Japonaise en question le quitte, laissant le personnage/auteur sans modèle. Il va donc devoir continuer le dessin de l'album avec une autre modèle. Cette intrigue simple permet de créer une habile mise en abyme puisque le changement de modèle est effectivement visible en cours d'histoire : un œil attentif s'apercevra ainsi que la Yukiko de la bande dessinée change de traits d'une page à l'autre...

Quant au dessin de Frédéric Boilet, il n'a probablement jamais été aussi réussi que dans cet album. Il abandonne en effet l'encrage épais, parfois un peu lourd de ses albums précédents (au moins jusqu'à Tokyo est mon jardin), pour adopter un encrage très léger, similaire à des traits de crayon, rehaussé de superbes nuances de gris. Le dessin gagne ainsi une grande légèreté, parfaitement adaptée à la description de moments furtifs, d'impressions fugaces et de dialogues primesautiers...

mardi 25 octobre 2016

Ego comme X est mort, vive Ego comme X

En surfant tranquillement sur Internet ce soir, j'ai découvert presque par hasard cette déclaration de Loïc Néhou sur le site d'Ego comme x : « Bon... il est temps d’officialiser les choses : voici 5 ans que je ne me salarie plus (au passage, je ne remercie pas le CENTRE DU LIVRE ET DE LA LECTURE en POITOU-CHARENTES) et 2 ans que j’ai arrêté de publier des livres (je ne remercie pas non plus MAGELIS - POLE IMAGE d’Angoulême), je déclare donc que les ÉDITIONS EGO COMME X cessent désormais leurs activités. »

On voyait bien depuis quelques années qu'Ego comme x ne publiait plus autant de livres qu'avant. Certes, cette maison d'édition n'en avait jamais publié beaucoup, privilégiant toujours la qualité (et quelle qualité !) à la quantité. Certes, cela rejoint les difficultés de l'édition de bandes dessinées en général et des bandes dessinées autobiographiques en particulier (dont j'ai déjà parlé sur ce blog), qui étaient la spécialité d'Ego comme X. Mais voir cela écrit noir sur blanc m'a donné un choc.

Les éditions Ego comme x ont commencé très fort. Créées en 1994, elles révolutionnèrent la bande dessinée francophone, avec, à la même époque, L'Association, Fréon et Amok ou Cornélius. Elles regroupaient dans une revue (du même nom) quelques auteurs débutants mais déjà magistraux, Fabrice Neaud, Xavier Mussat, Vincent Sardon, Frédéric Poincelet, etc. Et, pendant leur première décennie d'existence, elles publièrent certaines des œuvres les plus marquantes de la bande dessinée francophone de ces quarante dernières années : les quatre volumes du Journal de Fabrice Neaud et Sainte Famille de Xavier Mussat. Grâce à ces œuvres et à quelques autres, l'autobiographie en bande dessinée francophone a atteint des sommets extraordinaires.

Les éditions Ego comme x avaient donc commencé très fort en publiant des chefs-d'œuvre marquants et en faisant découvrir certains des auteurs les plus talentueux de la fin du XXème siècle et du début du suivant. Elles n'en sont pas restées là et ont réussi à se renouveler : publication de nouveaux auteurs, soit, comme Jean Teulé et Frédéric Boilet, de grands anciens dont les œuvres étaient peu ou mal rééditées (Frédéric Boilet, en plus de voir ses œuvres rééditées, a aussi publié chez Ego comme x ce qui est à mon sens son meilleur album, L'Épinard de Yukiko), des auteurs étrangers (notamment quelques mangakas majeurs comme Yoshiharu Tsuge et Kazuichi Hanawa) ou bien des auteurs plus jeunes, qui apportaient un sens neuf à la bande dessinée autobiographique, comme Simon Hureau ou Lucas Méthé (avec notamment Ca va aller, L'Apprenti et le Journal Lapin). Depuis quelques années, elles s'étaient lancées dans l'expérience des livres imprimés à la demande, évitant ainsi le gâchis des livres retournés à l'éditeur. En 2012, elles avaient commencé à mettre en ligne les blogs dessinés de certains de leurs auteurs, essayant de montrer qu'un "blog BD" n'était pas condamné à la superficialité. En 2013 encore, j'ai découvert grâce à eux une œuvre coréenne très attachante, Histoire d'un couple, de Yeon-Sik Hong

Ego comme x s'arrête. Mais ses livres restent. Merci Ego comme x, merci Loïc Néhou.

dimanche 22 juin 2014

Carnation, de Xavier Mussat (2014)

L'autobiographie en bande dessinée a connu un âge d'or pendant une dizaine d'années, du début des années 1990 aux débuts des années 2000. Depuis, à quelques notables exceptions près, une tendance que l'on pourrait qualifier rapidement de "blog BD" s'est imposée, se transformant rapidement en mode. Et la plupart des auteurs créant des œuvres autobiographiques riches et profondes ont, pour des raisons diverses, réduit leur production (Fabrice Neaud, Mattt Konture), sont passés à autre chose (David B, Dupuy et Berbérian), etc. J'en ai déjà parlé dans ce blog, je ne m'y étendrai pas davantage aujourd'hui.

Ce qui m'intéresse aujourd'hui, c'est le retour si longtemps espéré, au milieu du morne paysage actuel de l'autobiographie dans la bande dessinée francophone, d'un des acteurs phares de  l'âge d'or dont je parlais plus haut : Xavier Mussat, un des cofondateurs de la maison d'édition Ego comme X spécialisée dans l'autobiographie, un important contributeur de la revue éponyme et l'auteur d'une œuvre autobiographique magistrale, Sainte Famille, publiée en 2002, il y a déjà 12 ans.

Il revient cette année avec le superbe Carnation et, d'une certaine façon, il reprend les choses où il les avait laissées dans Sainte Famille. Dans cet album, il nous avait parlé de ses relations avec sa famille et des impacts qu'avait eus sur lui le divorce de ses parents. Dans Carnation, il traite d'un nouvel épisode de sa vie, qui a également été très difficile à vivre, sa relation compliquée et destructrice avec une jeune femme pendant plusieurs années. Il continue ainsi sa description approfondie de son développement psychologique et de l'histoire de ses relations avec ses proches. Je me sens obligé de citer ici une tarte à la crème de nombreux articles sur l'autobiographie : c'est souvent dans la description des événements les plus personnels et spécifiques de leur vie que les auteurs tendent le plus à l'universel (au contraire des auteurs de "blogs BD" qui, à trop vouloir se présenter sur papier comme des êtres "représentatifs" et gommant par-là les spécificités et tous les aspects véritablement personnels de leur existence, arrivent seulement à donner une image très datée d'un milieu socio-culturel presque complètement identique d'un "blog BD" à l'autre, autour de "personnages" plus stéréotypés et caricaturaux que véritablement représentatifs de quoi que ce soit). Xavier Mussat prend son temps, tout au long des 250 pages de Carnation, pour développer son récit. Les prémisses de la relation amoureuse sont longuement décrites, ainsi que ses conséquences. Pour comprendre comment le narrateur est tombé et s'est retrouvé emprisonné dans une relation comme celle-ci, il est en effet important de relater également les faits antérieurs qui ont pu l'y conduire.

Ce qui marque globalement, c'est la relecture "au scalpel" de plusieurs années de sa vie qu'effectue Xavier Mussat. Il va probablement encore plus loin dans l'analyse sans concession que dans Sainte Famille. Il ne condamne pas, il ne juge pas ; il ne donne de toute façon pas suffisamment d'éléments sur les autres "personnages" pour que le lecteur puisse analyser froidement les caractères de ceux-ci. Son sujet d'analyse est lui-même : d'où il vient, comment il évolue au contact du monde et des autres, comment il s'enferre dans une situation longtemps sans issue, avant d'en sortir finalement au bout de quelques années.

Très peu d'auteurs sont allés aussi loin dans l'auto-analyse ; et ceux qui sont allés aussi loin l'ont fait différemment (Edmond Baudoin se cachant souvent derrière un filtre frictionnel plus ou moins transparent, Robert Crumb jouant la carte de l'humour et de l'autodérision, Fabrice Neaud replaçant davantage son récit au sein de la société qui l'entoure, Jean-Cristophe Menu introduisant davantage de distanciation, notamment en jouant avec ses multiples avatars, etc.).

Une telle innovation narrative s'accompagne ici d'une grande innovation formelle (mais les deux ne vont-elles pas toujours, ou presque, de pair ? N'est-il pas nécessaire d'inventer des formes nouvelles pour aborder des terrains narratifs nouveaux ?). Au niveau formel également, Carnation poursuit et approfondit la voie tracée dans Sainte Famille. Deux éléments me marquent particulièrement dans le style de Xavier Mussat : son style de dessin, inhabituel dans ce genre de récit, et l'importance des récitatifs.

Après avoir cherché son style pendant quelques années, comme le montrent ses récits publiés dans la revue ego comme x, où le dessin oscillaient entre réalisme et héritage de Jean-Claude Götting, Xavier Mussat a finalement adopté un style qui mêle des éléments généralement considérés comme peu compatibles : un tracé des personnages dans une esthétiques "gros nez" souvent associée à la bande dessinée d'humour franco-belge traditionnelle, et des hachures, d'habitude plutôt associées à un dessin plus réalistes. Cette tension du dessin reflète parfaitement celle du récit, conciliant une stylisation et une schématisation rendues nécessaires par le fait de condenser en quelques pages plusieurs années d'une vie et l'analyse détaillée, "au scalpel", dont je parlai plus haut.

Je me méfie souvent de l'usage important des récitatifs, en bande dessinée comme au cinéma. C'est souvent un palliatif pour des auteurs qui ne parviennent pas à tirer suffisamment parti des images et de la richesse narrative qui peut naître d'une interaction maîtrisée entre image et texte.

Comme je l'écrivais plus haut, Xavier Mussat va plus loin dans l'auto-analyse que la plupart de ses prédécesseurs et contemporains. Ses nombreux récitatifs relatent les événements, les analysent, les dissèquent... Mais s'il a tant besoin du texte, pourquoi n'écrit-il pas un roman ? pourriez-vous me demander... Justement parce que son texte est enrichi par ses dessins, qui vont bien au-delà du rôle d'illustration redondante auxquelles ils sont trop souvent cantonnés. Ils offrent ici un contrepoint constant aux analyses des récitatifs. Ils mettent en lumière les rêves et les angoisses du narrateur. Araignées et ruines participent ainsi à la sensation de vie détruite, au sentiment d'être pris au piège et dévore lentement... C'est probablement dans l'œuvre de Fabrice Neaud, les deux auteurs étant très proches, que l'on peut retrouver un emploi relativement similaire des métaphores visuelles, ces métaphores pouvant être filées tout au long de l'ouvrage, offrant ainsi un tressage (au sens de "structuration additionnelle et remarquable, qui définit des séries à l'intérieur de la trame séquentielle", selon la définition de Thierry Groensteen) constant entre angoisses récurrentes exprimées par les récitatifs et force des symboles visuels.

Entre Sainte Famille et Carnation, il s'est passé 12 ans. Pendant ces 12 années, il est paru extrêmement peu d'ouvrages aussi riches et innovants que ces deux-là.

samedi 15 février 2014

Un album de Xavier Mussat à paraître prochainement

Il est peu de dire que Xavier Mussat est un auteur rare. Il a publié des récits isolés dans la revue Ego comme X entre 1994 et 2000, un album (extraordinaire), Sainte Famille, en 2002, et a contribué à environ la moitié de l'album neaud mussat squarzoni, sorti en 2004 pour les 10 ans de l'éditeur Ego comme X. C'est peu. Malgré cette œuvre peu prolifique, Xavier Mussat est l'un des auteurs francophones de bande dessinée autobiographique parmi les plus talentueux, avec ses collègues d'ego comme x, Fabrice Neaud et Lucas Méthé, et quelques autres comme Edmond Baudoin ou Mattt Konture.

Rien donc de nouveau en bande dessinée de sa part depuis 2004. Et voilà qu'il a récemment annoncé avoir terminé son nouvel album. Quelques 250 pages à paraître prochainement chez Casterman. Je ne connais ni le titre, ni la couverture mais c'est peut-être l'album que j'attends avec le plus d'impatience dans les prochains mois.

mardi 11 février 2014

journal lapin 2008-2009, de Lucas Méthé (2014)

Ego comme X est un éditeur exceptionnel. Non seulement il publie d'excellents livres (un des derniers en date étant le superbe Histoire d'un couple), mais en plus il en offre certains ! Il y a dix ans, à l'occasion de son dixième anniversaire, il avait offert à certains de ses lecteurs un album regroupant de superbes planches de Fabrice Neaud, Xavier Mussat et Philippe Squarzoni (neaud mussat squarzoni). Cette année, pour ses 20 ans, il offre à tous ceux qui en font la demande un recueil de planches de Lucas Méthé, pour la plupart initialement publiées dans la revue Lapin (tous les détails pratiques ici). J'avais évoqué ces planches avec l'auteur il y a quelque temps et il semblait réticent à les voir publiées en volume. Après les avoir lues, je peux aisément le comprendre : Lucas Méthé est perfectionniste et ces planches sont très imparfaites. Mais attention, ici l'imperfection est une part intégrante de la démarche de Lucas Méthé et elle n'empêche nullement ce journal lapin 2008-2009 d'être un excellent livre.

De quoi Lucas Méthé parle-t-il dans ces planches ? Entre 2008 et 2009, soit entre la fin du travail sur Mon Mignon et pendant une partie de l'écriture de L'Apprenti, Lucas Méthé a publié quelques pages de journal dans la revue Lapin. Dans ces planches, il s'interroge sur les possibilités et les impasses de la bande dessinée et sur ce que lui peut en faire en tant qu'auteur. Lucas Méthé est un dessinateur qui doute ; des potentialités du médium, de ses propres capacités, du bien-fondé de ses travaux en cours, etc. Il ne s'agit pas ici d'un ouvrage théorique sur la bande dessinée, qui pose des questions rhétoriques pour y apporter des réponses théoriques bien charpentées. Non, il soulève beaucoup plus de questions qu'il n'en résout ; Lucas Méthé rend clairement perceptibles ses doutes, ses insatisfactions, ses regrets. Il ne se satisfait pas des pistes de réponse qu'il esquisse et fait part au lecteur de cette profonde insatisfaction. C'est en cela que ce livre est imparfait, comme je l'écrivais plus haut : il laisse le lecteur sur des doutes, des questions irrésolues et des impasses. Mais c'est également ce qui fait sa richesse et sa force : le lecteur est invité à participer à cette réflexion sans fin, avec tout l'inconfort mais toute la potentielle fécondité que cela peut faire naître.

Il est intéressant de noter que peu après ces planches Lucas Méthé publiait L'Apprenti. Cet album est très réussi mais représente probablement une impasse. Pas au sens d'échec, loin s'en faut, mais au sens de point au-delà duquel il n'est pas possible de continuer dans la même direction. Dans L'Apprenti, Lucas Méthé séparait fortement texte et dessin. Au-delà, une telle voie conduisait sans doute à la séparation radicale des deux, vers le journal purement écrit d'une part, vers l'illustration d'autre part. Depuis Lucas Méthé s'est consacré à un autre projet de bande dessinée radicalement différent (au moins en apparence) : un pastiche des aventures de Spirou et Fantasio telles que les dessinait Jijé : vives et délirantes, parfois même carrément foutraques ; un retour à une bande dessinée d'apparence moins réfléchie et plus intuitive, comme un retour à l'insouciante jeunesse de la bande dessinée, loin des questionnements réflexifs d'aujourd'hui...

journal lapin 2008-2009 est donc un nouveau passionnant témoignage de la riche démarche de Lucas Méthé. Et un superbe cadeau pour les 20 ans d'Ego comme X.

vendredi 29 novembre 2013

Histoire d'un couple, de Yeon-Sik Hong (2013)

Il est des livres que l'on n'attend pas. Pourtant, en cette fin d'année 2013, je guettais avec impatience la sortie de nombreux albums : les deux livres de Baudoin, Universal War Two de Denis Bajram, la livraison annuelle de Love and Rockets des frères Hernandez, le deuxième tome de Nu-Mende Fabrice Neaud, le dernier Winschluss... Il s'agissait de livres dont je connaissais les auteurs et que j'atendais avec impatience. Rien de cela avec Histoire d'un couple. Avant de recevoir ce libre, je n'avais jamais entendu parler ni ce livre, ni de son auteur... D'un certain côté, c'est un peu normal. Yeon-Sik Hong est un auteur coréen (je ne suis pas sûr d'avoir jamais lu un livre coréen avant celui-ci...) dont c'est le premier album personnel ; il était spécialisé jusqu'ici dans le dessin de manhwas de commande.

La bande dessinée asiatique conserve de nombreux secrets à découvrir. Les mangas ont commencé à être abondamment publiés en français il y a une quinzaine d'années. Aujourd'hui, les rayonnages des libraires regorgent de mangas ; pourtant il semble que de nombreux albums classiques et œuvres d'auteurs restent à découvrir. Ainsi un chef-d’œuvre classique tel que Kamui Den, de Shirato Sanpei, n'a commencé à paraître en France qu'en 2010. Côté manga d'auteurs, les publications sont encore relativement rares. Je suis donc très reconnaissant aux quelques éditeurs exigeants qui nous font découvrir ce pan moins accessible de la bande dessinée asiatique. Ego comme X fait partie de ces éditeurs ; il nous avait déjà offert il y a quelques années L'Homme sans talent, de Yoshiharu Tsuge, et Dans la prison de Kazuichi Hanawa. Il nous permet aujourd'hui de découvrir ce très bel album coréen.

De quoi s'agit-il ? D'une histoire autobiographique d'une très grande simplicité. Yeon-Sik Hong, auteur de bande dessinée vivant d'albums de commande, et sa femme So-Mi, auteur également, décident un jour de quitter Séoul pour aller habiter loin de la ville. Ils s'installent donc loin de tout, à la montagne. Histoire d'un couple est le récit de la période, un peu plus d'un an, qu'ils passent dans leur maison montagnarde. Le récit qui en est fait ne relate pas de péripéties exceptionnelles. Yeon-Sik Hong trouve le ton juste pour nous conter des faits simples : le passage des saisons tout d'abord (chaque chapitre porte le nom de l'une d'entre elles) ainsi que les variations dans l'existence quotidienne du couple en fonction de l'évolution des saisons ; les difficultés et les doutes liés à son métier d'auteur (il est notamment régulièrement importuné par son éditrice qui lui réclame des corrections) ; ses doutes existentiels sur son travail (est-il prêt à se contenter de ses travaux de commande ou souhaite-t-il s'investir dans une œuvre personnelle ? a-t-il besoin de reprendre des études ?) ; les difficultés de l'existence à la montagne (le froid, l'isolement, les démélés avec d'importuns randonneurs) ; ses relations avec sa femme, notamment lorsque celle-ci, son ancienne élève, commence à avoir plus de succès professionnel que lui ; la redécouverte d'une vie plus simple et plus proche de la nature : les incessants problèmes d'argent, etc.

Le graphisme peut dérouter, au moins au début, le lecteur francophone : comme d'autres auteurs asiatiques (Shigeru Mizuki tout particulièrement), Yeon-Sik Hong allie en effet un certain simplisme dans le dessin des personnages et des animaux avec une grande attention accordée à la description de la nature, plantes et paysages.


En lisant cet album j'ai bien entendu pensé au Retour à la Terre, de Manu Larcenet et Jean-Yves Ferri. L'album de Yeon-Sik Hong aborde le même thème, mais de façon plus réaliste et avec davantage de sensibilité. J'ai également pensé à Printemps, Eté, Automne, Hiver... et Printemps, très beau film coréen, qui attache la même importance qu'Histoire d'un couple au passage des saisons et à la description de la nature évoluant tout au long de l'année.

Histoire d'un couple a donc constitué pour moi une très belle découverte, celle d'un livre plein de tendresse et de finesse, le récit simple et juste d'un couple amoureux confronté aux peines et joies quotidiennes d'une vie non citadine. Yeon-Sik Hong construit son histoire avec des petits riens ; mais contrairement à de nombreux auteurs contemporains (notamment dans les blogs), il ne cherche pas à les rendre attractifs en recourrant à un humour facile et à l'autodérision. Le récit puise son intérêt dans un art plus subtil, fondé sur la justesse des situations et des sentiments de ce jeune couple qui cherche à s'adapter au mieux à son nouvel environnement.

mardi 22 janvier 2013

La Dinde Sauvage, de Joe G. Pinelli (2013)

Les éditions Ego comme X viennent de rééditer deux récits marquants de la bande dessinée autobiographique : Melody de Sylvie Rancourt (initialement publié en sept volumes auto-édités, entre 1985 et 1989) et La Dinde Sauvage de Joe G. Pinelli (initialement publié en trois volumes, aux éditions PLG, entre 1996 et 1999).

Pinelli est enseignant aux beaux-arts de Liège mais il a parfois du mal à rester en place. Il saisit alors différentes raisons pour partir à l'aventure. Dans les premières pages du livre, il s'agit d'une foire pour éleveur de chiens. Il relate ses pérégrinations de façon plus ou moins chronologiques, entrecoupées de nombreux apartés. On apprend progressivement que des motivations plus personnelles, liées aux dernières volontés d'un élève récemment suicidé, guident également ses pas : cet élève a en effet semé des galets, accompagnés d'un message à déchiffrer.

Sur cette trame autobiographique de base, Pinelli narre de façon assez libre ses tours et détours, à la fois géographiques et psychologiques. C'est l'occasion pour lui de rencontrer des individus auxquels il s'attache parfois et de promener son lecteur dans de superbes paysages. De rues inondées d'Angoulême en sentiers de montagne, de champs de maïs en chemins forestiers, des rues de Paris à celles de Liège, Pinelli excelle à rendre l'atmosphère et la beauté de lieux très divers.

Je ne saurai trop vous conseiller de suivre Pinelli dans ses pérégrinations ; il vous fera découvrir des hommes et des femmes aux personnalités riches et diverses et des paysages où il fait bon se perdre...

mercredi 16 janvier 2013

Dans les griffes de la Vipère, Spirou et Fantasio 53, de Yoann et Vehlmann (2013)

Il faut que je me rende à l'évidence : j'aime beaucoup la reprise de Spirou Par Vehlmann et Yoann. J'avais déjà écrit du bien du précédent opus de la série, La Face Cachée du Z. Le 53e volume de la série, Dans les griffes de la Vipère, me convainc tout autant.

Je pourrais répéter bien des choses que j'avais écrites à propos de la La Face Cachée du Z. Le dessin de Yoann est toujours aussi dynamique (j'avais dû évoquer un croisement entre Franquin et Blutch...). Les histoires de Vehlmann sont toujours aussi drôles et enlevées.

Cet attachement de ma part à Spirou n'est pas dû principalement à un effet madeleine pour une série qui a bercé mon enfance. En effet, je suis la plupart du temps imperméable à ces revivals de séries à succès ; la sortie d'un nouveau Blake et Mortimer, Lucky Luke ou Tanguy et Laverdure m'indiffère complètement. La comparaison avec les nouvelles aventures de Blake et Mortimer est d'ailleurs frappante. Alors que les deux gentlemen britanniques sont momifiés (leurs nouvelles aventures se déroulent dans les années 1950 et 1960), en totale contradiction avec l'esprit du créateur de la série (E.P. Jacobs plaçait toujours ses personnages dans des aventures à la pointe de l'actualité), les aventures de Spirou et Fantasio bénéficient d'un renouvellement constant, tout en gardant une très grande fidélité à l'historique de cette série déjà âgée de 75 ans (1938-2013).

Vehlmann parvient à trouver un très bon équilibre dans cet album entre humour et aventure (la marque des meilleurs albums de la série, de QRN sur Bretzelburg à Spirou à New York), entre figures historiques de la série et renouvellement des personnages et des intrigues. Côté figures historiques, nous avons Champignac, le comte et le maire ; Seccotine ; les deux Turbotractions ; Don Vito Corleone très brièvement ; et surtout, le grand retour de la rédaction du Journal de Spirou (tout tourne d'ailleurs autour de la vente du journal, concrétisée par un contrat signé par nos deux héros)... Pour le renouvellement, nous avons une plongée dans la vie réelle des lecteurs avec Ninon, jeune lectrice, candidate stagiaire particulièrement dégourdie, un grand concours lancé par le journal et remporté par une grand-mère qui envoie la première le SMS qu'il faut et des adversaires modernes : les armes du "méchant" sont l'argent, des avocats, des contrats et des procès...

Enfin, Vehlmann trouve un très bon équilibre entre 1er et 2e degrés : les aventures, courses poursuites et rebondissements sont dignes des grandes heures de la série, Spirou est un jeune héros sans peur et sans reproche, toujours prêt à secourir la veuve et l'orphelin et à protéger ses amis. En même temps, il y a un jeu constant sur le double statut de Spirou, à la fois héros vivant des aventures "réelles" et héros et symbole (d'où le retour régulier du costume de groom) d'un magazine et d'une vieille série ; à ce titre, il intéresse le richissime homme d'affaire entraperçu à la fin de l'opus 52, qui collectionne les héros célèbres, de "Batguy" à "Indie Jones", en passant par un aviateur et un détective. Je ne vois guère qu'Alan Moore, dans ses séries Tom Strong et Supreme pour réussir un mélange aussi réussi de pastiche et de parodie.

Si vous souhaitez découvrir d'autres aventures récentes de Spirou, Fantasio et Spip, je vous conseille vivement d'aller jeter un coup d'oeil au blog de Lucas Méthé sur le site de son éditeur, Ego comme X. Il nous y livre des aventures légèrement iconoclastes de nos héros. Son modèle avoué, pour le dessin comme pour l'esprit, est Jijé : Fantasio retrouve sa personnalité de zazou fantasque, Spirou est un jeune homme confronté aux extravagances de son ami dans des aventures ancrées dans le quotidien. C'est disponible ici.

mardi 18 septembre 2012

La Grande Odalisque, Alix Senator, Texas Cowboy et autres lectures de rentrée

Après un bilan de quelques-unes de mes lectures estivales dans mon message précédent, voici donc un point sur certaines bandes dessinées publiées cette rentrée...

Jusqu'à aujourd'hui, ce que j'ai lu de mieux en cette rentrée, en termes de bande dessinée, ce sont les pages du Journal Direct (2003-2004) publiées sur le site d'Ego comme X. Je sais, pour l'instant seules huit pages sont disponibles (en espérant la suite rapidement...) ; je sais, Fabrice Neaud lui-même affirme que ces pages sont beaucoup moins exigeantes que celles du Journal proprement dit. Malgré cela, ces quelques pages sont d'excellente qualité et démontrent une fois de plus l'immense talent de Fabrice Neaud.

Soyons clair : La Grande Odalisque, de Bastien Vivès, Florent Ruppert et Jérôme Mulot, est un ouvrage de pur divertissement, hommage à certains dessins animés japonais (Cat's Eye) ou au cinéma d'action. On pouvait se demander ce qu'allait donner cette coopération entre Bastien Vivès, nouvelle coqueluche des média spécialisés, dessinateur virtuose et peintre des émois post-adolescents, et le duo Ruppert & Mulot, lancés par Jean-Christophe Menu comme la relève de l'Association, adeptes d'innovations formelles originales. La Grande Odalisque parvient à conjuguer la capacité de Bastien Vivès à dessiner de charmantes jeunes filles et l'attention aux décors de Ruppert & Mulot, l'humour absurde de ceux-ci et le comique de mœurs de celui-là (notamment lorsque l'une des héroïnes se fait larguer par SMS en plein cambriolage. Cela produit un récit complètement invraisemblable aux péripéties rivalisant de rocambolesque (des vols de tableaux célèbres dans les plus grands musées parisiens à la conquête d'un cartel de drogue mexicain). Le tout est vif, assez plaisant, très léger...

Texas Cowboy, de Lewis Trondheim et Matthieu Bonhomme, permet encore une fois de mettre en valeur le grand talent de dessinateur de Matthieu Bonhomme. Celui-ci n'a pas toujours illustré des scénarios à la hauteur de ce talent (la plus notable exception étant les solides récits imaginés par Fabien Vehlmann pour la série Le Marquis d'Anaon). Le scénario de Lewis Trondheim pour Texas Cowboy, avec des personnages très typés, une accumulation étudiée de poncifs des westerns et sa construction fondée sur de nombreux retours en arrière, est très distrayant.

Les Aigles de sang, premier tome d'Alix Senator, de Valérie Mangin et Thierry Demarez, est une habile déclinaison des aventures d'Alix, personnage créé par Jacques Martin il y a près de 65 ans. Valérie Mangin nous offre un scénario astucieux mêlant d'anciens éléments de la série à des événements historiques ayant secoué le règne d'Auguste. À mon avis, le meilleur Alix depuis que Jacques Martin avait arrêté de dessiner la série (ce qui n'est pas forcément très difficile, il faut bien le dire).

Cette rentrée voit également les débuts attendus de l'Apocalypse, nouvelle structure éditoriale de Jean-Christophe Menu, après son départ de l'Association. J'ai feuilleté très rapidement le premier livre publié par ce nouvel éditeur, Susceptible, par Geneviève Castrée. Il s'agit de tranches de vie autobiographiques d'une trentenaire québécoise et cela m'a semblé pas mal du tout. J'attends les prochains livres avec impatience, tout spécialement Meta Mune comix, recueil n° 23, de Jean-Christophe Menu, annoncé en novembre 2012.

J'ai reçu hier le cinquième numéro de Love and Rockets: New Series, des frères Hernandez. je vous en parlerai sans aucun doute plus longuement dès que je l'aurai lu, ce qui ne saurait tarder. Pepito, de Luciano Bottaro, m'attend également, depuis quelques jours, sur ma table de nuit.

Enfin, dans les prochaines semaines, j'attends avec une très grande impatience Building Stories de l'immense Chris Ware (annoncé en octobre 2012), ainsi que les prochains livres d'Edmond Baudoin (dont l'un, consacré à Salvador Dali, est annoncé pour début novembre 2012).

mardi 4 septembre 2012

Le retour du Journal de Fabrice Neaud : Blog en ligne "Journal direct (2003-2004)"

Depuis une bonne dizaine d'années, Fabrice Neaud avait entrepris de dessiner un « Journal direct ». Plusieurs dizaines de pages étaient prêtes. Mais il gardait tout dans ses cartons.

Et aujourd'hui, quelle heureuse surprise ! Ego comme X met enfin en ligne (après l'avoir évoqué) des extraits du Journal direct des années 2003-2004, parmi ses autres blogs dessinés (dont j'ai déjà parlé ici, ici ou ). Depuis 2002 et la publication des Riches heures, quatrième volume de son Journal, Fabrice Neaud ne livre des extraits de celui-ci qu'avec parcimonie : quelques récits de une à cinq pages dans des magazines, 12 pages dans le neaud squarzoni mussat publié pour les 10 ans d'Ego comme X, quelques courts reportages dans Beaux Arts Magazine en 2005, 20 pages dans le collectif Japon la même année, 58 nouvelles pages dans l'édition augmentée du Journal (3) en 2010... La publication de pages inédites du Journal sont donc un événement. Pour cette première livraison (il est annoncé une livraison par semaine), nous découvrons 8 pages datées de juillet 2003. Soit 7 ans après les riches heures heures, 5 ans après de le début de Émile – du printemps 1998 à aujourd'hui (histoire en cours), un an avant le passage publié dans Japon. L'histoire avec Antoine/Émile est alors en cours...

Que signifie « Journal direct » pour Fabrice Neaud ? 40 pages d'une « Première tentative de journal direct » avaient été publiées dans le cinquième numéro de la revue Ego comme X en 1997. Alors que les quatre volumes du Journal ont été dessinées des années après les faits, ce qui a souvent permis de créer un découpage de la vie du narrateur en épisodes relativement délimités, avec des « péripéties » et un rythme très savamment dosés, le « Journal direct » est, d'après ce que j'ai compris, dessiné au plus près des faits racontés. L'auteur est donc immergé dans son récit et n'est pas en mesure de prévoir les événements futurs de la vie du narrateur. Il n'est pas question cependant pour Fabrice Neaud de livrer des pages insuffisamment travaillées. Pas de pages griffonnées à la va-vite dans un carnet ici...

Qu'avons-nous, plus précisément, dans ces huit premières pages ? Du très bon, comme il fallait s'y attendre avec Fabrice Neaud. De beaux dessins, navigant entre réalisme et caricature, le récit de virées diurnes ou nocturnes, quelques réflexions sur la littérature (Léon Bloy) et la société contemporaine, un superbe portrait d'Antoine... J'attends la suite avec beaucoup d'impatience !

mardi 3 juillet 2012

Blogs Ego comme X : La fantasiologie de Lucas Méthé

J'avais lu, il y a quelques jours, une nouvelle qui m'avait alléché sur le site d'Ego comme X : en plus des blogs déjà en ligne, on nous annonçait la prochaine mise en ligne de blogs de Fabrice Neaud et de Lucas Méthé ! Je viens de découvrir aujourd'hui les trois premières livraisons du blog de Lucas Méthé, intitulé La Fantasiologie. 11 pages en sont déjà disponibles.

Ce récit joyeusement délirant fait suite à Spirou et Fantasio au musée des pipes, autre récit inédit et disponible uniquement sur le site d'Ego comme X. On retrouve donc dans La Fantasiologie Spirou, Fantasio et Spip tels que les voit Lucas Méthé. L'auteur ayant œuvré sur ces célèbres personnages dont Lucas Méthé se rapproche le plus, tant pour la psychologie des personnages que pour le dessin, est très certainement Jijé : Fantasio est un doux rêveur fantaisiste, voire complètement foldingue, Spirou est souvent désemparé devant les élucubrations de son ami, Spip râle... Le tout est raconté avec un dessin très vif, très enlevé, parfois à la limite du croquis.

Loin de son image d'auteur intellectuel, voire parfois un peu aride, qu'ont pu contribuer à véhiculer les exigeants, et excellents, Ça va aller et L'Apprenti, Lucas Méthé nous montre qu'il est également capable de nous offrir une joyeuse et vive pochade. Le propos n'est cependant pas aussi anodin qu'il peut sembler au premier abord. Dans ces fantasques démêlés de Fantasio pour trouver un mode de vie en ligne avec ses aspirations, transparaît une interrogation sur la difficile adéquation entre le souhait idéaliste de vivre en conformité avec ses principes et la dure réalité du monde actuel et de nos propres capacités.

Après ce blog très agréable, il ne nous reste plus qu'à espérer la prochaine mise en ligne de celui de Fabrice Neaud. Celui a de très nombreuses pages disponibles dans ses cartons, extraites de son Journal direct ou de potentiels futurs volumes de son Journal. Je souhaite vivement qu'il en partage quelques-unes avec nous sur le site d'Ego comme X.

mercredi 30 mai 2012

Mise à jour des blogs d'Ego comme X

Je vous avais parlé des blogs en bande dessinée d'Ego comme X. Je viens d'aller voir l'état des mises à jour. Eh bien, il y a effectivement du nouveau. Sophie Darcq continue le récit des retrouvailles avec sa famille biologique en Corée. Le dessin a toujours autant de charme et sert bien la charme émotionnelle du récit. Gabriel Dumoulin relate de nouveaux épisodes de sa relation avec sa compagne colombienne. Et Frédéric Boilet nous offre cinq pages d'un projet d'histoire. Malgré l'inachèvement du dessin, les attitudes du personnage sonnent toujours aussi justes.

jeudi 26 avril 2012

Vidéo de France 3 consacrée à Fabrice Neaud

Je viens de découvrir sur le site Internet d'Ego comme X (ici, plus précisément), une courte vidéo de France 3 Poitou-Charentes consacrée à Fabrice Neaud. Ce n'est pas très long (moins de trois minutes). On y voit Fabrice Neaud encrer une page de Nu Men et prendre la parole à deux ou trois reprises, le témoignage enthousiaste d'une libraire et quelques commentaires élogieux en voix off. Ce n'est pas grand chose et cela ne semble pas très récent mais cela vaut le coup d'être regardé. Et après le documentaire sur Mattt Konture (dont je vous avais parlé ici), c'est à se demander si France 3 n'est pas le média généraliste qui parle le mieux de la bande dessinée...

mercredi 28 mars 2012

Des blogs dessinés chez Ego comme X

Ego comme X a encore développé un nouveau concept intéressant sur son site Internet. Pour pallier la disparition de sa revue, cet éditeur met en ligne les blogs dessinés de certains de ses auteurs : Jonvon Nias, Sophie Darcq, Pierre Druilhe, Freddy Nadolny Poustochkine et Gabriel Dumoulin.

Bien sûr, il s'agit de récits autobiographiques mais les thèmes sont variés : des dragues sur Internet de Gabriel Dumoulin au retour aux sources en Corée de Sophie Darcq (dont le dessin m'a beaucoup séduit), l'éventail est large. De nombreuses pages sont déjà en ligne et méritent d'être découvertes.

dimanche 19 février 2012

Little Things, de Jeffrey Brown (2012)

Je viens de lire Little Things de Jeffrey Brown et, une fois n’est pas coutume, je commencerai par en commenter la forme. Ce livre appartient à la collection des « livres à la demande » d’Ego comme X. J’ai déjà parlé de cette collection (notamment ici ou ), pour dire que j’en appréciais le principe : proposer ainsi par correspondance des livres rares ou épuisés qui ne sont édités qu’à la demande, évitant les traditionnels pilonnages d’invendus, me semble être une initiative à soutenir. Mais je n’avais pas encore eu entre les mains de livre de cette collection. Je m’interrogeais donc sur la qualité d’impression de ces ouvrages, édités en tout petit tirage. Mon appréciation est fort positive : la maquette, comme toujours chez Ego comme X, est très réussie (même si nous n’avons pas droit à l’habituelle jaquette repliée). Le papier est de bonne qualité, l’impression réussie.

Jeffrey Brown réussit quelque chose de plus difficile qu'il n'y paraît : il relate les « petites choses » de son existence, aussi dérisoires puissent-elles sembler. Ses séances de dessin dans les cafés, ses rencontres, souvent sans conséquence, avec de charmantes jeunes filles, ses randonnées en montagne avec son ami garde-chasse, ses passages à l'hôpital, une prise de bec avec un conducteur parisien, etc. Jeffrey Brown ne recherche ni le sensationnel, ni la chute amusante (comme le fait Lewis Trondheim dans ses Petits Riens) ; il se met en scène sans affectation ni caricature (nous sommes loin des Notes de Boulet).

Jeffrey brown parvient dans Little Things à partager avec nous des faits parfois très ténus, des atmosphères évanescentes, des états d'esprit passagers. L'apparente insignifiance de la plupart des situations nous permet d'en partager les émotions quel que soit notre niveau d'identification avec les personnages. Et de l'ensemble se dégage un charme subtil et bien agréable.

mercredi 14 décembre 2011

Entretien avec Loïc Néhou (éditions Ego comme X)

Loïc Néhou, responsable des éditions Ego comme X, a accepté de répondre à mes questions. Voici le compte rendu de nos échanges.

Sébastien Soleille : Vous avez lancé des modes de vente par Internet innovants : tout d’abord, en juin 2010, le doublement des droits d’auteurs pour les ouvrages achetés sur votre site puis, en janvier 2011, l’impression de livres à la demande. Au bout de plusieurs mois, quel bilan pouvez-vous tirez de ces initiatives ?

Loïc Néhou : Je suis très satisfait de ce procédé d'impression à la demande. Il apporte une vraie souplesse d'action pour la publication de certains ouvrages tout en évitant le gaspillage (cf. le pilon des invendus en circuit classique...).

Et je pense qu'aucun auteur n'ait eu à se plaindre de percevoir des droits doubles ! Concernant ce dernier point, certains commentaires évoquaient une démarche d'édition "équitable", d'autres prétendaient que je "mettais en péril la chaîne du livre" (sic) - ceux-là ont sans doute oublié que sans auteur correctement rémunéré, cette fameuse "chaîne du livre" n'existerait pas !

S. Soleille : Cela a-t-il accru la part de vos livres vendus par Internet ?

L. Néhou : Oui, en effet, les ventes par internet ont été doublées. Je constate notamment qu'on vend ainsi plus de titres du fond...

S. Soleille : Vos livres sont surtout présents dans quelques bonnes librairies spécialisées, et encore sont-ils souvent noyés au milieu du flot incessant de nouveautés. Pensez-vous que ces initiatives de vente permettent une meilleure exposition de vos ouvrages ?

L. Néhou : Certainement. La vente sur internet est une sorte de "complément de service" pour les lecteurs désireux de se procurer nos ouvrages (s'ils n'ont pas de bonne librairie à portée de chez eux, pouvant leur proposer les quelques soixante-dix titres de notre catalogue... comme il ne vous a pas échappé que c'est parfois le cas !).

S. Soleille : Dans cette collection de livres à la demande, vous avez envisagé (dans un entretien de juin 2011) de publier vous-même des traductions en anglais de certains de vos albums (notamment des livres de Fabrice Neaud). Ce projet est-il toujours d’actualité ? Si oui, où en est-il ? Est-ce un projet qu’Ego comme X mènerait seul ou en partenariat avec des éditeurs anglo-saxons ?

L. Néhou : Nous recevons régulièrement des propositions de traductions, notamment pour le Journal, qui ne vont souvent pas jusqu'à la publication réelle. Un x-ième éditeur américain et un canadien semblent en ce moment intéressés par l'œuvre de Fabrice Neaud mais si cela ne devait pas être suivi des faits, nous avons en effet pris la résolution de le publier nous-même. En revanche les transactions pour une publication du Journal au Brésil semblent, elles, assez avancées et celle-ci devrait vraisemblablement voir le jour en 2012...

S. Soleille : Ego comme X est spécialisé en littérature et bande dessinée autobiographiques. Le paysage francophone de la bande dessinée autobiographique a beaucoup évolué depuis le milieu des années 1990 et la création d’Ego comme X : En 1994, publier de l'autobiographie était novateur dans le monde de la bande dessinée francophone et Ego comme X était un des rares éditeurs à le faire ; plus de 15 ans après, c'est quasiment devenu un genre, ou une mode, et les récits de voyage ou les « blogs BD » sont légion. Comment considérez-vous cette évolution et quelle peut être la place d'Ego comme X au milieu de cette multiplication de récits du moi en bande dessinée chez des éditeurs différents et nombreux ?

L. Néhou : En effet, le paysage a considérablement changé et il est légitime de se poser la question de l'utilité d'une structure qui avait contribué à ouvrir cette voie en bande dessinée... Là, j'aurais envie de citer Fabrice Neaud dans sa préface à la réédition du Journal (1) et (2) en un volume :

« Le contexte de la bande dessinée et ses contenus ont bien changé depuis 1996, date de la parution du premier tome. Je m’en suis ouvert de nombreuses fois depuis cette date : enthousiaste sur ses promesses jusqu’aux alentours de 2002-2005, beaucoup plus nuancé depuis jusqu’à en être assez atterré aujourd’hui, surtout concernant l’autobiographie, que j’ai fini par qualifier de « light », voire de totalement indigente... »

Il va même plus loin à la fin de son texte... (sic !) et je suis de son avis. Étant, en effet, assez affligé par la production actuelle de bande dessinée dans ce domaine, qui se limite majoritairement à raconter combien l'auteur est lui-même inintéressant ou encore y aller chacun de son petit traumatisme, « sa petite expérience de merde », comme dit Christine Angot... : comme il est merveilleux d'être mère... cette maladie rare qui est la mienne... j'ai passé mon enfance dans un pays étranger [...].

Au regard de cette pléthore d'œuvres calamiteuses, il est évident que le découragement peut prendre à songer qu'on a peut-être contribué à cet envahissement. Donc, au milieu de ce marigot, il convient de continuer à être aussi vigilant que possible sur ce que l'on publie et peut-être - du coup ! - publier moins... Tant de livres ne sont pas indispensables. Je ne sais plus qui disait : « Un éditeur se définit par ce qu'il publie mais aussi et surtout par ce qu'il ne publie pas. » Ô combien, je puis le rejoindre sur ce point...

S. Soleille : Vous avez publié quelques mangas marquants et originaux (L'Homme sans talent, Dans la prison). Comptez-vous renouveler l'expérience ?

L. Néhou : Je ne sais pas, c'est possible... ce sera en fonction de la nécessité. Quand nous avons publié ces deux titres, nous proposions ainsi au public français les premiers Mangas d'Auteur (et pour Yoshiharu Tsuge c'est même - et reste à ce jour - sa seule traduction existante au monde !). Depuis - suivant le mouvement - bien d'autres éditeurs de tous acabits s'y sont mis... Pas la peine de leur ré-emboîter le pas.

S. Soleille : Alors que de nombreux éditeurs jouent la surenchère et multiplie les parutions, vous publiez peu de livres : Vos dernières nouveautés ont plus d’un an ; début 2011 vous avez sorti deux rééditions, dont une augmentée, uniquement en vente en ligne. Pourquoi publiez-vous si peu ? Est-ce par manque de moyens, financiers ou humains ? ou parce que l’on ne vous propose pas d’autres projets qui vous paraissent suffisamment bons pour être édités ?

L. Néhou : Les trois mon colonel. Nous n'avons toujours publié que 5 à 8 (grand maximum) titres par an. Cette année encore... : Les Sœurs Zabîme, Palaces augmenté (deux livres « à la demande ») et Tôkyô est mon jardin, Journal (1-2), Journal (4), ainsi que les deux coffrets Journal et Love Hotel/Tôkyô est mon jardin (ces cinq articles, eux, en librairie). Les rééditions il convient à un moment d'y procéder, et bien sûr comme nos moyens financiers restent les mêmes et toujours aussi modestes, il faut alors faire un choix entre ces dernières et des nouveautés. On a beau repousser les rééditions nécessaires, à un moment il faut s'y coller ! Ce sont aussi les circonstances qui l'imposent parfois... Frédéric Boilet et Benoît Peeters m'ont proposé cette année de reprendre au catalogue d'ego comme x Tôkyô est mon jardin (que je me désolais depuis longtemps de voir encore chez Casterman); un titre qui y avait toute sa place, puisque composant un diptyque avec Love Hotel. Et il fallait, évidemment, continuer à tenir disponible le Journal... Alors voilà. D'autre part, en effet, la maigre ressource humaine disponible fixe depuis longtemps ces quantités. Il y a peu de chances que vous voyiez jamais plus de titres paraître chez Ego comme x, c'est ainsi. Par ailleurs il est vrai que les propositions ne sont pas bien folichonnes. Il règne actuellement une sorte de consensus mou pour produire des ouvrages tièdes, bienvenus, attendus... sans réelle intensité ni nécessité aucune. Enfin, je pense que de jeunes auteurs "indignés" sauront bientôt réveiller tout ça !...


S. Soleille : Vous venez d'annoncer trois futures nouveautés, deux albums de Karl Stevens, un de Jeffrey Brown. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?...

L. Néhou : Pour résumer ces trois livres on pourrait dire : « le tout avec le presque rien ». Jeffrey Brown, tout comme Karl Stevens, sont des capteurs du quotidien, ils le prélèvent et le refaçonnent pour en faire des œuvres de l'infime. Voir comme ce dernier, notamment, détaille ses pages pour juste raconter un tout petit moment. Il doit certainement passer mille fois plus de temps à les dessiner qu'à les vivre ! En ce sens, c'est une sorte d'Opalka débordé. Opalka qui passait son temps de vie à œuvrer pour occuper totalement l'un avec l'autre et réciproquement. Là, Karl Stevens - comme Fabrice Neaud, dont Karl reconnaît l'influence, d'ailleurs - n'aura jamais assez de sa vie pour la raconter... Jeffrey Brown et Karl Stevens sont de parfaits contre-exemples de ce que je dénonçais plus haut. Ils transcendent - de deux manières très différentes - le temps de vie (oui, disons qu'il y a du Proust là dedans...). C'est une sorte de mise en œuvre parfaite du pharmakon, comme le définit Bernard Stiegler.

S. Soleille : Merci beaucoup pour toutes ces réponses...

Entretien réalisé par courriels entre le 13/10/2011 et le 14/12/2011.