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vendredi 2 mars 2012

Shalimar the Clown, de Salman Rushdie (2005)

Shalimar the clown fait partie de ces « livres mondes » : Salman Rushdie y recrée un univers d'une richesse et d'une complexité inouïes. Les péripéties entraînent les personnages de l'Alsace et Londres pendant la seconde Guerre mondiale au Los Angeles des années 1990 en passant par le Kashmir, de la première moitié du siècle dernier à nos jours, sans compter de nombreux autres lieux parcourus plus rapidement.

Nous rencontrons Max Ophüls (rien à voir avec le cinéaste de Lola Montès), un diplomate américain, né alsacien, héros de la Résistance, ancien ambassadeur des États-Unis en Inde et ancien chef des services secrets américains, grand séducteur ; sa fille, India, au passé mystérieux, élevé dans le luxe de la Cité des Anges et l'énigmatique Shalimar, apportant dans notre Occident policé le charme et la violence de l'Orient. Ces personnages sont humains, trop humains, dans leurs faiblesses et leurs (més)aventures. Ils sont en même temps « bigger than life » : leurs destins sont extraordinaires (Max est successivement l'un des plus grands héros de la Résistance, invité à Londres par le général de Gaulle, le grand artisan du rapprochement indo-américain, puis as du contre-espionnage), ils personnifient les plus grands sentiments humains, l'amour filial, la volonté de puissance, la vengeance, l'attachement à la tradition.

À travers ces individus à la fois archétypaux et si personnalisés, Salman Rushdie met en scène la folie des hommes. L'Alsace des années 1940 et la folie nazie contre les juifs, le Kashmir d'avant l'indépendance de l'Inde et la Partition (entre le Pakistan et l'Inde en 1947), le Los Angeles des années 1990 et ses émeutes communautaires : l'Homme du XXe siècle n'a pas cessé, avec des luttes communautaristes stériles, de transformer des paradis en enfers. Dans Shalimar the clown, Salman Rushdie prend le Kashmir comme exemple le plus marquant de ces dérives. Cette région paradisiaque des contreforts himalayens abrite depuis des siècles des musulmans, des hindous et des sikhs. Au sein même des villages, ces communautés ont longtemps cohabité sereinement, comme au temps du légendaire roi Zain-ul-Abidin, dont les comédiens du livre aiment tant rappeler les exploits (même si, historiquement, cette cohabitation fut probablement moins facile que les légendes anciennes ne veulent bien le dire...). La Partition de 1947, les guerres indo-pakistanaises successives et les tentatives de contrôle de cette région par Islamabad et New Delhi ont exacerbé les haines entre musulmans et hindous et ont fait de ce coin de paradis un état sous contrôle militaire, ravagé par les raids terroristes et les expéditions punitives de l'armée.

Enfin la langue de Salman Rushdie, d'une grande richesse, extrêmement colorée et au rythme si sensuel, accompagne parfaitement la force et la complexité des péripéties et des sentiments relatés. L'auteur nous fait apercevoir la beauté des paysages, la force des légendes, la richesse culinaire de cette région magique, longtemps hors du temps. Malheureusement, la folie des hommes a rattrapé ce paradis, maintenant perdu. Restent la beauté des légendes et le talent des conteurs...

samedi 28 janvier 2012

Le Rideau, de Milan Kundera (2005)

Dans Le Rideau, Milan Kundera continue avec brio le travail de réflexion qu'il avait entamé dans L'Art du roman. Le roman est toujours pour lui un art de la connaissance, qui permet d'explorer les méandres du réel, de façon complémentaire à la philosophie ou aux sciences humaines. Kundera approfondit également des thèmes qui lui sont chers depuis des années, le kitsch, le sort de l'Europe centrale et des petits pays (un petit pays étant notamment, d'après lui, un pays dont l'existence ne va pas de soi, qui peut disparaître au cours de l'histoire).

Ces réflexions s'appuient sur des exemples tirés d'auteurs dont Kundera ne se lasse pas de parler, Cervantes, Broch, Flaubert, Fuentes, Sterne. Milan Kundera est d'ailleurs très probablement la personne, avec Renaud Camus et Alain Finkielkraut, qui m'a fait découvrir, et grâce à qui j'ai appris à aimer, le plus d'écrivains...

À tous ceux qui ont lu et apprécié L'Art du roman, je leur conseille fortement de lire Le Rideau qui complète richement ce premier essai. Pour les autres, lisez donc d'abord L'Art du roman, probablement le texte le plus riche que j'ai lu sur cette forme artistique, dont Kundera vante si brillamment les mérites.

mercredi 12 octobre 2011

Points de repère, tomes 2 et 3, de Pierre Boulez (2005)

De même que rien ne vaut un bon écrivain pour parler du roman (L’Art du roman de Milan Kundera est un des livres les plus riches que je connaisse sur la littérature romanesque, avec Mensonge Romantique et Vérité Romanesque de René Girard, bien sûr, mais ce dernier a un propos beaucoup plus ciblé), rien ne surpasse un bon musicien pour introduire à la musique (j’ai déjà décrit, ici ou , ce que je pensais des critiques professionnels).


Pierre Boulez a écrit des choses passionnantes sur la musique. Son point de vue s’est développé et a été nourri par sa triple expérience de compositeur, de chef d’orchestre (à la fois dans le choix des œuvres et dans leur exécution) et de leader d’opinion (en tant que polémiste ou que fondateur de l’Ircam, notamment).

Son domaine de prédilection est clairement délimité : il s’agit des quelques musiciens qui, du deuxième quart du XIXe siècle (le premier musicien, chronologiquement, à attirer véritablement son attention est Berlioz, si l’on omet quelques allusions à Bach et à Beethoven) à la seconde moitié du XXe, ont nettement innové, apportant à la musique savante occidentale, chacun à leur manière, des éléments véritablement nouveaux par rapport à leurs prédécesseurs (de Berlioz et ses innovations d’orchestration et de rythme aux découvertes les plus savantes des compositeurs de l’Ircam). Il n’accorde presque pas une ligne, si ce n’est au détour d’une réflexion lapidaire, aux nombreux musiciens, parfois fort talentueux pourtant, qui se sont contentés d’approfondir les chemins défrichés par d’autres. Qui donc figure dans ce panthéon ? Berlioz, cela a déjà été dit, Wagner, Mahler, Debussy, Schoenberg, Berg et Webern (la seconde trinité viennoise), Bartók, Stravinsky, Stockhausen, Messiaen, Ligetti, Berio ; dans une moindre mesure Liszt, Ravel, Varèse et quelques autres. Il est donc sélectif, très sélectif.

Ses textes sont courts, écrits dans une langue claire et concise. On peut distinguer trois grands thèmes, parfois enchevêtrés : les grands compositeurs, les grands enjeux de la composition musicale depuis environ 150 ans et la direction d’orchestre. À chaque fois, il parvient en quelques pages à mettre en avant les grandes problématiques du sujet abordé et à proposer ses solutions. Celles-ci, vivifiées par sa très riche expérience, sont, à la lecture, toutes très enrichissantes et, pour nombre d'entre elles, très convaincantes.

Je n’adhère pas à tout (il y a en outre bien des thèmes que je maîtrise beaucoup trop peu pour avoir un avis à leur sujet) mais deux points m’interpellent tout particulièrement.

En premier lieu, son refus absolu de la répétition (refus qu’il partage avec toute une génération de musiciens ayant été nourris dans les années 1940 et 1950 aux exigences du sérialisme). Schoenberg recommandait à ses élèves de ne pas inclure dans leurs partitions de passages qui auraient pu être écrites par le copiste. Certes, la reprise à l’identique a sans doute trop souvent été employée comme une facilité d’écriture. Mais la répétition ne peut-elle avoir parfois, dans certains cas précis, une utilité rhétorique (création d’un effet de transe, rassurant retour à un thème connu après d’aventureux développements, etc.) ?


Ce qui me frappe cependant encore bien davantage est son inintérêt profond pour toute formation d’improvisation (même s’il ne récuse pas toute utilisation du hasard, ce qui est très différent). Pour lui, ce mode de création musicale semble ne pouvoir avoir aucun intérêt artistique. Je n’entrerai pas dans de savantes considérations sur la nature du phénomène (l’improvisation peut-elle parfois être considérée comme de la composition instantanée ou est-ce un mode de création radicalement différent ?). Je reste perplexe devant un tel manque de considération. Lorsque j’écoute In a Silent Way, de Miles Davis, A Love Supreme, de John Coltrane, ou un raga improvisé par Hariprada Charausia, entre autres, je suis convaincu que l’improvisation donne parfois naissance à des morceaux superbes et probablement irréductibles à un acte de composition plus réfléchi. Pierre Boulez a cherché à récapituler ou à ouvrir de nombreux horizons nouveaux à la musique savante occidentale mais l’horizon mystérieux de l’improvisation lui resta toujours hermétique...