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mardi 11 octobre 2016

La Lumière de Bornéo, le Spirou de Frank Pé et Zidrou (2016)

Il y a une trentaine d'années déjà, Frank (qui n'avait pas encore ajouté "Pé" à son nom d'auteur) mettait en scène, avec brio et humour, le personnage de Spirou dans ses strips de L'Élan. Il s'empare aujourd'hui du personnage, et de ses compagnons habituels, Spip et Fantasio, le comte et le maire de Champignac, pour un album complet (et même un long album puisqu'il compte 84 pages). Le scénario final est crédité à Zidrou, mais l'histoire est de Frank Pé, qui avait même rédigé une première version du scénario.

Le dessinateur n'a pas hésité à construire son histoire avec les éléments qui lui tiennent le plus à cœur et auxquels il nous a habitués dans Broussaille ou Zoo : moments de bonheur passés à se perdre dans la nature, relation avec les animaux, difficultés de l'adolescence (on est loin des adolescents héroïques traditionnels de ces séries, qui viennent habilement seconder le héros avec leur courage et leur débrouillardise...), etc. Cela débouche sur un Spirou unique en son genre, même si d'autres auteurs, Franquin en tête, avaient déjà introduit monde animalier et poésie dans cette série (tout spécialement dans Le Nid des marsupilamis, un des sommets de la série).

Frank Pé s'est attelé à un défi considérable : montrer, dans le cadre d'une bande dessinée "classique", l'importance du beau (le beau de la nature ou celui de l'art, qui d'ailleurs se rejoignent ici) et de l'harmonie avec la nature et les animaux. Présenté comme ceci, cela peut sembler à la fois très ambitieux et à la limite du gnangnan (au moins pour les esprits grincheux). Pourtant, le pari, bien que périlleux, est, à mon sens, largement gagné. J'ai retrouvé en lisant cet album le plaisir et l'émerveillement qui m'avait saisi à ma première lecture des Sculpteurs de lumière, le deuxième album de Broussaille. Comment donc ? On pouvait raconter en bande dessinée une balade en forêt, un lever de soleil à la campagne, une nuit à regarder les étoiles, le vol des paillons sur les champs en été ? Et sans ennuyer le lecteur ?

Les auteurs abordent donc le monde balisé de cette série sous un angle relativement nouveau ; ils le font toutefois en s'inscrivant pleinement dans la longue tradition du personnage : Spirou roule en Turbotraction, sa maison n'a pas changé (même si son environnement urbain a évolué...), Spirou et Fantasio sont reporters pour Le Moustique (même si cela ne dure pas dans le cas de Spirou) et le comte de Champignac surveille ses champignons. D'autres personnages moins fréquents refont une apparition : c'est bien sûr l'inénarrable Noé, issu de Bravo les Brothers, qui est responsable de la ménagerie de l'album ; et le richissime collectionneur d'art venu du Golfe n'est autre que l’insupportable Ibn-Mah-Zout (Vacances sans histoires).

Contrairement à ce que sa réputation pourrait faire croire, Frank Pé n'est pas seulement le dessinateur de la nature et des animaux. C'est également un excellent peintre de la ville, Bruxelles principalement. Les rues de la capitale belge dans la journée, certains coins plus à l'écart la nuit, et, surtout, l'Atomium, sont également dessinés avec beaucoup de sensibilité (comme on avait pu le voir notamment dans Les Baleines Publiques et La Nuit du chat, deux albums de Broussaille). Frank Pé restitue la poésie de cette ville avec beaucoup de tendresse.

En outre, le récit est situé dans un futur proche (Spirou a pris quelques années et porte des lunettes), ce qui permet aux auteurs de croquer certains traits de notre époque, avec humour et avec la légère exagération permise par cet éloignement temporel. Il faut, pour s'en rendre compte, prendre le temps de se perdre dans les décors et dans les marges : l'État belge est en telle difficulté budgétaire qu'il a vendu l'Atomium, la société semble de plus en plus sécuritaire, une grande pauvreté est apparue dans les rues de Bruxelles. Autre thème cher à Frank Pé, les cadres "dynamiques" pressés offrent un contraste saisissant avec les personnes "normales" (il faut notamment observer le hall des arrivées à l'aéroport, où ce contraste est particulièrement bien dépeint). Les auteurs nous offrent également de réjouissantes satires de l'art contemporain et du journalisme...

Frank Pé parvient ainsi, avec l'aide de Zidrou et de Cerise (dont les couleurs sont très réussies et bien adaptées), à renouveler profondément Spirou, héros bientôt octogénaire (en 2018...), sans en trahir aucunement l'esprit. Un superbe album, qui invite à la rêverie et à la contemplation.

mercredi 15 juillet 2015

Modeste et Pompon, intégrale (1955-1959, 2015), par André Franquin et quelques autres

André Franquin est largement reconnu (à juste titre à mon avis) comme un des plus grands auteurs de bande dessinée francophone de la deuxième moitié du XXe siècle. Et pourtant, une de ses œuvres importantes, Modeste et Pompon, était épuisée depuis des années. Elle avait fait l’objet de trois albums au Lombard peu après sa publication dans Tintin (en 1958, 1959, puis un album complémentaire en 1973), puis d’une réédition en quatre albums chez Glénat à la fin des années 1980. Tous étaient très difficilement trouvables depuis plusieurs années. Le Lombard a enfin eu la bonne idée de combler ce vide en éditant l’ensemble des gags en un seul album, accompagnés de quelques textes éditoriaux instructifs. On peut juste regretter qu’un nombre trop réduit des nombreux dessins que Franquin réalisa pour accompagner les albums (couvertures, quatrièmes de couverture et autres dessins promotionnels) soit inclus dans ce volume.

Petit rappel des faits : en 1955, alors qu’il était la star du journal de Spirou (dessinant pour celui-ci les aventures du célèbre groom éponyme et de nombreux dessins pour animer l’hebdomadaire), Franquin se brouille avec son éditeur pour une histoire de contrats (peut-on y voir la malédiction qui pèsera sur les contrats quelques années plus tard dans Gaston ?). Il décide alors de passer à la concurrence et propose ses services à Raymond Leblanc, éditeur du journal Tintin. Celui-ci saute sur l’occasion et l’accueille dans les pages de son journal. M. Dupuis, fort marri de ce départ, fit acte de repentance et, en jouant sur la corde sensible (très importante pour André Franquin) convainquit son auteur vedette de revenir chez lui. Résultat : en plus des deux pages hebdomadaires de Spirou et des dessins d’accompagnement pour l’hebdomadaire du même nom, Franquin dut réaliser en outre pendant plusieurs années une planche hebdomadaire de Modeste et Pompon.

Cette nouvelle série devint bientôt un pensum, au moins partiellement, pour Franquin surchargé. Il disait également que, faute de temps pour s’y consacrer autant qu’il aurait été pertinent, il ne développa qu’assez peu les caractères des personnages principaux. Des années après, il regrettait ainsi la psychologie un peu sommaire de Modeste, le bourgeois aisé, imaginatif et vantard, et de Pompon, la jeune fille rangée, douce et bien éduquée.

Je n’avais pas lu ces planches depuis près de 20 ans… J’étais donc curieux de les redécouvrir. Etait-ce vraiment une série faite dans la précipitation, une parenthèse mineure dans l’œuvre du maître de Marcinelle ? Et bien pas du tout ; encore une fois Franquin se montrait trop modeste (sans jeu de mot). Cette série éphémère a toute sa place dans le panthéon des œuvres de Franquin, qui y dévoile des facettes de son talent encore différentes de celles dont il faisait preuve par ailleurs.

Modeste et Pompon est la première expérience notable de Franquin de série de gags. Elle fut en effet créée quelques années avant Gaston. Si ce type de série est aujourd’hui largement représenté dans la bande dessinée, ce n’était pas du tout le cas à l’époque et si Franquin pouvait trouver des références, c’était essentiellement de l’autre côté de l’Atlantique (notamment la série Blondie de Chic Young, célébrissime à l’époque). On peut relever deux différences notables par rapport aux premiers Gaston : Jidéhem étant resté chez Dupuis, Franquin ne put s’appuyer sur lui comme il le fit pour Gaston (et pour Spirou). Le dessin de Modeste et Pompon est donc du pur Franquin, bien supérieur à celui des très nombreux gags de Gaston dessinés pour une grande part par Jidéhem. Franquin a déjà atteint une grande maturité dans son dessin, il a trouvé un style original (qui sera énormément copié) et son trait est particulièrement sûr. Pressé par le temps, il doit aller à l’essentiel. Le style adopté pour Modeste et Pompon est donc précis, élégant et sans fioriture. Une sorte de ligne claire franquinienne, en quelque sorte,

L’autre différence majeure avec Gaston est que Franquin délègue ne grande partie le scénario. Une bonne partie des gags sont scénarisés par quelques scénaristes réguliers (les jeunes René Goscinny et Greg, alors bien loin de la célébrité qu’ils acquirent ensuite) et d’autres plus occasionnels (Peyo, Tibet, etc.). Cependant, Franquin choisit (et adapte probablement) avec suffisamment de soin les scénarios qui lui sont proposés pour que la série reste parfaitement homogène.

Quant à la psychologie sommaire dont s’accusait Franquin, je ne la trouve pas si dommageable. Modeste et Pompon sont deux personnages en phase avec leur époque ; deux bourgeois aisés, soucieux d’accompagner la modernité des années 1950. 60 ans après, le sens de l’observation et du détail qui fait mouche de Franquin permet à cette série d’être un passionnant reflet d’une époque qui nous apparaît aujourd’hui à la fois bien loin et très proche.

Loin d’être une série mineure, Modeste et Pompon est donc une série fort drôle, pleine de tendresse, très élégamment dessinée, et qui nous offre un passionnant aperçu des années 1950 en Belgique.

mercredi 20 novembre 2013

Dans l'enfer des hauts de page, de Yann & Conrad (2013)

Les années 1970 constituent une période en demi-teinte dans l'histoire du Journal de Spirou. Ses pages étaient remplies en grande partie par un certain nombre d'auteurs, parfois relativement talentueux, mais qui étaient loin d'égaler leurs glorieux anciens, les pionniers qui avaient fait la gloire du journal dans les années 1950 et 1960 : Jijé, André Franquin, Morris, Peyo... Au début des années 1980, quelques jeunes loups arrivèrent, très admiratifs des gloires des années 1950 et 1960, beaucoup moins respectueux envers leurs aînés des années 1970. Plusieurs de ces jeunes auteurs avaient un talent certain, qui leur ouvrirait la voie d'une carrière à succès : Yann, Conrad, Hislaire, Frank Pé, etc. Le rédacteur en chef de l'époque, pour dynamiser le journal, leur laissa les clés de l'animation de l'hebdomadaire. Cela consistait notamment à dessiner quelques strips dans les hauts de page. Yann et Conrad s'en donnèrent à cœur joie. C'était l'époque où Yann se faisait remarquer par un humour corrosif qui ne respectait presque rien (l'antiracisme, l'homosexualité, les auteurs installés, tout y passait) ; c'était souvent très réussi. Conrad avait déjà son style très enlevé, digne héritier de Franquin, en plus incisif peut-être. Cela donna lieu à plusieurs centaines de strips très drôles qui s'en prenaient aux valeurs et aux auteurs traditionnels de l'hebdomadaire, en s'inspirant souvent de l'aventure du Trombone Illustré, pilotée quelques années avant par André Franquin et Yvan Delporte. Ces strips n'avaient jamais été collectés intégralement en album et méritaient amplement une publication en intégrale.

Une publication en intégrale, oui. Mais pas comme celle que vient de sortir Dargaud. Certes la couverture est cartonnée et l'impression de bonne qualité ; mais le soin apporté à ce livre s'est arrêté là. Pour le reste, l'éditeur s'est contenté du plus bas minimum. Cette intégrale reprend d'abord les pages de Huit mois dans l'enfer des hauts de pages, un opuscule très réussi édité par les éditions Schlirf dès 1981, qui relatait l'aventure de ces hauts de page avec quelques-uns des strips. Mais Dargaud édite les strips en plus petit (c'est parfois à la limite du lisible) et a même modifié un texte pour le mettre à jour, mais en laissant la signature de l'auteur original de ce texte, Yvan Delporte, pourtant mort aujourd'hui depuis des années. Le reste de l'intégrale Dargaud est constitué de la suite des autres trips (en en oubliant d'ailleurs quelques-uns) sans aucune contextualisation. Il aurait pu sembler utile au moins de regrouper les strips par numéro de Spirou, voire de signaler pour certains d'entre eux au-dessus de quelles pages ils étaient publiés, ce qui permet de mieux les comprendre. À l'extrême limite (mais là, je sais que je vais trop loin dans la mesure où cela aurait demandé de rédiger quelques textes ad hoc...), on aurait pu imaginer d'ajouter quelques courtes lignes pour décrire succinctement quelques séries dont aimaient se moquer Yann et Conrad, car certaines sont aujourd'hui un peu oubliées... Non, rien de tout cela.

Cela me rappelle un peu l'intégrale des années Pilote du Concombre Masqué, éditée également par Dargaud, que je lis en parallèle. La bande dessinée de Mandryka est bien évidemment exceptionnelle mais l’appareil critique est aussi indigent (ce qui est moins grave, certes, dans le cas du Concombre Masqué, car ses aventures se suffisent à elles-mêmes et ne requièrent pas nécessairement d'explications annexes). Fin de la parenthèse.

Je vous encourage donc à (re)découvrir ces hauts de page très amusants. Mais pas nécessairement dans l'album de Dargaud. On peut trouver en ligne sur Internet une intégrale plus complète de ces strips avec des commentaires de remise dans le contexte tout à fait pertinents...

mercredi 16 janvier 2013

Dans les griffes de la Vipère, Spirou et Fantasio 53, de Yoann et Vehlmann (2013)

Il faut que je me rende à l'évidence : j'aime beaucoup la reprise de Spirou Par Vehlmann et Yoann. J'avais déjà écrit du bien du précédent opus de la série, La Face Cachée du Z. Le 53e volume de la série, Dans les griffes de la Vipère, me convainc tout autant.

Je pourrais répéter bien des choses que j'avais écrites à propos de la La Face Cachée du Z. Le dessin de Yoann est toujours aussi dynamique (j'avais dû évoquer un croisement entre Franquin et Blutch...). Les histoires de Vehlmann sont toujours aussi drôles et enlevées.

Cet attachement de ma part à Spirou n'est pas dû principalement à un effet madeleine pour une série qui a bercé mon enfance. En effet, je suis la plupart du temps imperméable à ces revivals de séries à succès ; la sortie d'un nouveau Blake et Mortimer, Lucky Luke ou Tanguy et Laverdure m'indiffère complètement. La comparaison avec les nouvelles aventures de Blake et Mortimer est d'ailleurs frappante. Alors que les deux gentlemen britanniques sont momifiés (leurs nouvelles aventures se déroulent dans les années 1950 et 1960), en totale contradiction avec l'esprit du créateur de la série (E.P. Jacobs plaçait toujours ses personnages dans des aventures à la pointe de l'actualité), les aventures de Spirou et Fantasio bénéficient d'un renouvellement constant, tout en gardant une très grande fidélité à l'historique de cette série déjà âgée de 75 ans (1938-2013).

Vehlmann parvient à trouver un très bon équilibre dans cet album entre humour et aventure (la marque des meilleurs albums de la série, de QRN sur Bretzelburg à Spirou à New York), entre figures historiques de la série et renouvellement des personnages et des intrigues. Côté figures historiques, nous avons Champignac, le comte et le maire ; Seccotine ; les deux Turbotractions ; Don Vito Corleone très brièvement ; et surtout, le grand retour de la rédaction du Journal de Spirou (tout tourne d'ailleurs autour de la vente du journal, concrétisée par un contrat signé par nos deux héros)... Pour le renouvellement, nous avons une plongée dans la vie réelle des lecteurs avec Ninon, jeune lectrice, candidate stagiaire particulièrement dégourdie, un grand concours lancé par le journal et remporté par une grand-mère qui envoie la première le SMS qu'il faut et des adversaires modernes : les armes du "méchant" sont l'argent, des avocats, des contrats et des procès...

Enfin, Vehlmann trouve un très bon équilibre entre 1er et 2e degrés : les aventures, courses poursuites et rebondissements sont dignes des grandes heures de la série, Spirou est un jeune héros sans peur et sans reproche, toujours prêt à secourir la veuve et l'orphelin et à protéger ses amis. En même temps, il y a un jeu constant sur le double statut de Spirou, à la fois héros vivant des aventures "réelles" et héros et symbole (d'où le retour régulier du costume de groom) d'un magazine et d'une vieille série ; à ce titre, il intéresse le richissime homme d'affaire entraperçu à la fin de l'opus 52, qui collectionne les héros célèbres, de "Batguy" à "Indie Jones", en passant par un aviateur et un détective. Je ne vois guère qu'Alan Moore, dans ses séries Tom Strong et Supreme pour réussir un mélange aussi réussi de pastiche et de parodie.

Si vous souhaitez découvrir d'autres aventures récentes de Spirou, Fantasio et Spip, je vous conseille vivement d'aller jeter un coup d'oeil au blog de Lucas Méthé sur le site de son éditeur, Ego comme X. Il nous y livre des aventures légèrement iconoclastes de nos héros. Son modèle avoué, pour le dessin comme pour l'esprit, est Jijé : Fantasio retrouve sa personnalité de zazou fantasque, Spirou est un jeune homme confronté aux extravagances de son ami dans des aventures ancrées dans le quotidien. C'est disponible ici.

mardi 3 juillet 2012

Blogs Ego comme X : La fantasiologie de Lucas Méthé

J'avais lu, il y a quelques jours, une nouvelle qui m'avait alléché sur le site d'Ego comme X : en plus des blogs déjà en ligne, on nous annonçait la prochaine mise en ligne de blogs de Fabrice Neaud et de Lucas Méthé ! Je viens de découvrir aujourd'hui les trois premières livraisons du blog de Lucas Méthé, intitulé La Fantasiologie. 11 pages en sont déjà disponibles.

Ce récit joyeusement délirant fait suite à Spirou et Fantasio au musée des pipes, autre récit inédit et disponible uniquement sur le site d'Ego comme X. On retrouve donc dans La Fantasiologie Spirou, Fantasio et Spip tels que les voit Lucas Méthé. L'auteur ayant œuvré sur ces célèbres personnages dont Lucas Méthé se rapproche le plus, tant pour la psychologie des personnages que pour le dessin, est très certainement Jijé : Fantasio est un doux rêveur fantaisiste, voire complètement foldingue, Spirou est souvent désemparé devant les élucubrations de son ami, Spip râle... Le tout est raconté avec un dessin très vif, très enlevé, parfois à la limite du croquis.

Loin de son image d'auteur intellectuel, voire parfois un peu aride, qu'ont pu contribuer à véhiculer les exigeants, et excellents, Ça va aller et L'Apprenti, Lucas Méthé nous montre qu'il est également capable de nous offrir une joyeuse et vive pochade. Le propos n'est cependant pas aussi anodin qu'il peut sembler au premier abord. Dans ces fantasques démêlés de Fantasio pour trouver un mode de vie en ligne avec ses aspirations, transparaît une interrogation sur la difficile adéquation entre le souhait idéaliste de vivre en conformité avec ses principes et la dure réalité du monde actuel et de nos propres capacités.

Après ce blog très agréable, il ne nous reste plus qu'à espérer la prochaine mise en ligne de celui de Fabrice Neaud. Celui a de très nombreuses pages disponibles dans ses cartons, extraites de son Journal direct ou de potentiels futurs volumes de son Journal. Je souhaite vivement qu'il en partage quelques-unes avec nous sur le site d'Ego comme X.

mardi 24 avril 2012

Bravo les Brothers, d'André Franquin (1966)

Bravo les Brothers a toujours constitué à mes yeux un des sommets de la carrière de Franquin (sommets qui sont nombreux, il est vrai...). Seule aventure de Gaston de plus de deux pages, ce récit est une exception dans l’œuvre de Franquin. Il lui permettait à l'époque de livrer à l'hebdomadaire Spirou un simili récit de son héros éponyme, personnage dont il commençant fortement à se lasser, tout en dessinant en fait une aventure de Gaston, personnage qui allait l'occuper encore pendant de nombreuses années... Un passage de relai entre deux époques de sa carrière, en quelque sorte. C'était d'ailleurs un des récits que Franquin préférait dans son œuvre (« Cette histoire, quand on me montre tous mes albums, c'est celle que je relis avec le plus de plaisir. C'est une histoire qui me fait rire, encore maintenant elle me fait rire, et cependant je ne ris pas souvent à mes propres productions, ne serait-ce que par modestie, mais enfin j'affirme qu'ici je rigole ! », déclarait-il à Numa Sadoul en 1985).

Gaston choisit d'offrir à Fantasio, pour son anniversaire, un cadeau original : trois singes savants, vendus par un cirque ne faillite. Commence alors un feu d'artifice de gags, de quiproquos délirants, de situations burlesques...

22 pages de rires et délires. Les gags s'enchaînent sans discontinuer, Gaston, Fantasio, Longtarin, Boulier, Demaesmeker, ils sont tous au rendez-vous pour nous offrir leur habituel contingent de comique de situation. Mais, surtout, leur volant la vedette à tous, il y a les trois singes. Clowns, acrobates et, pour l'un d'entre eux, alcoolique et susceptible, ils disposent d'un vaste éventail de numéros donnant lieu à d'abracadabrantesques situations comiques et déstabilisant tout sur leur passage, de la rédaction de Spirou aux forces de l'ordre. Ce qui est exceptionnel par dessus tout est le dessin de Franquin, qui prend un plaisir non dissimulé à dessiner ces singes, leurs contorsions et leurs mimiques (à Numa Sadoul qui lui demandait « D'où vient cette histoire ? » Franquin répondait « Certainement du plaisir de dessiner des singes »).

La question que l'on peut se poser maintenant est la suivante : Cela vaut-il le coup d'investir dans la réédition de ce récit, privé de Panade à Champignac (récit exceptionnel également, tant par l'humour que par le dessin) qui l'accompagne habituellement, mais complété par la reproduction des planches originales de Franquin (en noir et blanc) et d'un texte exégétique ? Comme pour le Schtroumpfissisme il y a peu, les éditions Dupuis cherchent à valoriser leurs plus grands classiques. Pourquoi pas... Personnellement, je dois avouer que je demeure très sensible aux charmes de l'album Panade à Champignac / Bravo les Brothers...

lundi 24 octobre 2011

La Face Cachée du Z, Spirou tome 52, de Vehlmann et Yoann (2011)

Disons-le tout net : J'ai trouvé que le 52e tome des aventures de Spirou, La Face Cachée du Z, était un excellent album de détente. Le premier élément qui m'a séduit dans cet album, comme dans le précédent, est le dessin de Yoann. Celui-ci parvient à une bonne synthèse de l'ancien et du moderne. Si j’osais (bon, d'accord, j'ose) cela ressemble à du Franquin mâtiné de Blutch et de Winscluss, un mélange de dessin franco-belge traditionnel et de "nouvelle bande dessinée" ; il allie fidélité aux canons du genre, sens du mouvement et modernité du trait.

Le scénario de Vehlmann atteint un équilibre similaire. Tous les personnages récurrents sont parfaitement "dans leur rôle", de Champignac en vieux sage à Zorglub en savant fou, tiraillé entre désir de puissance et souhait de bien faire, encore obsédé par la Lune ; de Fantasio, journaliste en mal de scoop et inventeur loufoque, à Spip, animal de compagnie rebelle ; et, bien sûr, Spirou, sans peur et sans reproche, toujours prêt à rendre service ou à risquer sa vie pour sauver celle de Spip. Dans ce cadre clairement défini, péripéties et gags s'enchaînent. Spip râle, Fantasio cherche un scoop, Zorglub et Champignac s'opposent, de truculents seconds rôles font leur apparition. Pas de nostalgie exacerbée, l'histoire s'inscrit dans le présent : les personnages sont sexués (à part peut-être Spirou, éternel adolescent), des allusions sont faites aux conflits armés les plus récents. Certes les auteurs jouent clairement la carte de l'humour et du second degré, au détriment du suspense. Et l'album est un peu court (il n'a que 48 pages, alors que Les Géants Pétrifiés en comptaient 62 et Alerte aux Zorkons 56). Mais les deux auteurs nous offrent un très agréable moment de lecture.

lundi 29 novembre 2010

Les couvertures du Trombone Illustré, par Franquin (1977)

Les 30 numéros du Trombone Illustré, supplément "pirate" du journal de Spirou en 1977, ont marqué les mémoires de bien des amateurs de bande dessinée à plus d'un titre.

Sous l'impulsion d'Yvan Delporte et d'André Franquin, un vent de liberté et de nouveauté inhabituel va souffler dans les pages de ce supplément original. Rassemblés grâce à l'aura extraordinaire de Franquin parmi ses collègues, de nombreux auteurs talentueux vont participer à cette aventure : Alexis, Serge Clerc, Bilal, Claire Bretécher, Dany, Derib, René Follet, F'murr, Gotlib, Hausman, Frédéric Jannin, Jijé, Raymond Macherot, Mézières, Moebius, Peyo, Roba, Grzegorz Rosinski, Sirius, Tardi, Marc Wasterlain, Will... Du bien beau monde !

L'autre point marquant de ce journal atypique est que Franquin y créa ses deux derniers chefs-d'œuvre : Les Idées Noires, bien sûr, qui continueront leur existence dans Fluide Glacial après la disparition du Trombone, et les titres du Trombone...

En effet, pour 26 des 30 numéros, Franquin a dessiné un titre d'une demi-page. Et ces dessins constituent une des très grandes réussites de son œuvre. (qui en compte pourtant beaucoup) Autour des lettres "Le Trombone illustré", le dessinateur imagina une galerie de personnages qui vivaient des aventures variées (amour, voyage, décès, etc.) qui se poursuivaient de numéro en numéro. Les lettres, qui leur servaient tour à tour d'habitation, de véhicule, ou de bien d'autres choses encore, étaient elles-mêmes malmenées de bien des façons.

Qu'est-ce que ces titres ont donc de si remarquable ? Franquin est au sommet de son art de dessinateur : les personnages sont bien typés, les expressions toujours parfaitement justes, tous les détails, du relief des lettres au noir du ciel d'espace, sont extrêmement fignolés. Chacun des 26 dessins publiés est également une merveille d'humour : les situations sont burlesques, les jeux de mot idiots s'accumulent, le moindre détail est une occasion de sourire ou de rire. Enfin, un aspect constant de l'œuvre de Franquin est particulièrement mis en lumière ici : sa grande tendresse pour ses personnages. On perçoit en effet que le dessinateur prend plaisir à créer un petit monde peuplé de personnages ordinaires, avec leurs qualités et leurs défauts, leurs ridicules et leur caractère... Franquin s'attache à ce petit monde qui prend progressivement une épaisseur de plus en plus importante. Et cet attachement, cette tendresse sont communicatifs... C'est toujours avec beaucoup de tendresse et une certaine tristesse que je quitte cet univers si riche en refermant le livre compilant tous ces titres.