jeudi 4 avril 2013

Fred, le créateur de Philémon, est mort

Fred, créateur de Philémon, du Petit Cirque, du Corbac aux baskets, de Timoléon (qui voyage dans le temps pour de l'argent, avec des dessins d'Alexis), du Manu Manu, de tout l'univers des lettres de l'océan Atlantique et de bien d'autres fantastiques inventions, grand prix de la ville d'Angoulême (en 1983), est mort hier, 2 avril, à 82 ans.

Il venait de publier son ultime album, qui bouclait les aventures de Philémon, Le Train où vont les choses.

D'abord plutôt spécialisé dans le dessin de presse, il cofonda Hara Kiri en 1960. En 1966, suite à une interdiction de publication de Hara Kiri, il proposa les 15 premières planches de Philémon (Le Mystère de la clairière aux trois hiboux) au journal de Spirou, qui refusa, puis à Pilote, ou René Goscinny, avec son flair habituel, accepta en un quart d'heure. Son style déstabilisait de nombreux lecteurs, que ce soit par le caractère joyeusement absurde de ses histoires ou, surtout, à cause de son dessin inhabituel. Il écrivit alors de nombreux scénarios pour d'autres dessinateurs, dont Alexis, pour la superbe série Timoléon, récit de deux escrocs qui cherchent à s'enrichir grâce au voyage dans le temps. Cependant la série Philémon finit par s'imposer, au long des voyages dans les différentes lettres de l'océan Atlantique, jusqu'en 1987. Après quelques années éloignées de la bande dessinée (cinéma, télévision, chanson...), il publia quelques autres chefs-d’œuvre, L'Histoire du corbac aux baskets (Alph'Art du meilleur album à Angoulême en 1994), une adaptation du Journal de Jules Renard, L'Histoire du conteur électrique, jusqu'au retour final de Philémon cette année...

Fred était l'un des plus grands poètes de la bande dessinée. Ses histoires reposaient sur une logique de l'absurde délicate et magique. Il fut également un infatigable découvreur de formes, renouvelant sans cesse l'usage des codes de la bande dessinée, manipulant les cases, notamment, sans guère d'équivalent depuis Winsor McCay (dans Little Nemo).

Fred a maintenant rejoint Timoléon, égaré dans les méandres du temps, et Philémon, perdu dans les vagues de l'océan Atlantique dans les dernières planches du Train où vont les choses. Son œuvre reste. Merci, Monsieur Fred et bon vent.

mercredi 27 mars 2013

Abymes t 3, de Valérie Mangin et Denis Bajram (2013)

De nombreux angles sont possibles pour aborder le troisième volume du triptyque Abymes de la scénariste Valérie Mangin et dessiné, pour ce dernier tome, par Denis Bajram.

Cette trilogie est constitué de trois albums basés sur des mises en abyme, emboités les uns dans les autres à la manière de poupées gigognes : Dans le premier volume, Honoré de Balzac est victime d'une chronique qui révèle tous ses secrets ; dans le second tome, Henri-Georges Clouzot tourne un filme sur la vie de Balzac, mais telle que l'a racontée Mangin dans le premier livre ; dans le troisième tome enfin, Valérie Mangin elle-même, personnage de son propre récit, découvre les volumes de ce triptyque qu'elle n'a pas encore imaginé... Avec une telle trame, le risque est double : premièrement l'auteur risque de s’emmêler les stylos (ou la souris) et d'égarer le lecteur dans de vains labyrinthes. Mais Valérie Mangin est suffisamment habile pour ne pas se perdre dans ses propres artifices, comme elle a pu le montrer notamment dans Trois Christs, autre jeu formel en forme de triptyque (le même épisode est raconté trois fois mais en partant de trois hypothèses métaphysiques différentes), ou dans Alix Senator, brillant exercice de style revisitant doublement les classiques (Alix, bande dessinée classique ayant accompagné l'enfance de Valérie Mangin, ainsi que celle de nombreux autres lecteurs, et l'histoire de l'empire romain, moment ô combien classique de l'Histoire occidentale...). Le deuxième risque était plus sérieux : à force de fonder des histoires sur des jeux formels, si brillants soient-ils, en construisant ainsi le récit sur cette mise en abyme elle-même, le risque était grand de déboucher sur un album brillant intellectuellement mais rébarbatif et désincarné... Il n'en est rien : l'album se lit d'une traite, le suspens va grandissant jusqu'aux dernières pages pour conduire à un dénouement inattendu et grandiose.

J'évoquais en introduction d'autres angles approches pour cet album. L'exégète spécialiste de l’œuvre de Denis Bajram (dessinateur mais aussi co-auteur du synopsis de cet album) et de Valérie Mangin pourra s'amuser à analyser les riches réminiscences de thématiques chères à ces deux auteurs (je ne m'étends pas sur ce sujet, de peur de déflorer quelques rebondissements inattendus...).

Un autre point marquant de l'album est le dessin de Denis Bajram. Celui-ci, comme à son habitude, a effectué toute la mise en image informatiquement. Il maîtrise parfaitement son outil et, si l'on reconnaît sans mal son style, a adopté un style d'encrage et de mise en couleurs très différent de celui d'Universal War ou de Trois Christs. L'absence de traits noirs pour délimiter les dessins, l'inclusion d'images importées (notamment des couvertures d'albums de bande dessinée), l'utilisation abondante de photographies comme base de travail, notamment pour les décors (Paris, Bruxelles, Angoulême et Bayeux principalement) et les portraits de personnages "réels", ainsi que le traitement très réaliste de la lumière donnent un aspect très "photographique" à son dessin. Tellement photographique que l'on pourrait se croire parfois davantage dans un roman photo que dans une bande dessinée traditionnelle. Ce n'est nullement une critique ; bien au contraire, j'ai trouvé intéressant que, sur ce point graphique également, cet album brouille les frontières entre réalité et fiction...

Valérie Mangin et Denis Bajram n'ont jamais eu peur de bousculer leurs lecteurs. Ils le font encore une fois dans la conclusion de ce triptyque, brouillant les frontières entre récit formaliste et thriller intimiste, entre fiction et autobiographie, entre dessin et photographie... Une riche et agréable expérience pour le lecteur...

jeudi 14 mars 2013

Susceptible, de Geneviève Castrée (2012)

J'avais acheté Susceptible, de Geneviève Castrée, quasiment dès sa sortie. Cet album paraissait dans un contexte particulier : il s'agissait en effet du premier livre publié par L’Apocalypse, la nouvelle maison d'édition fondée par Jean-Christophe Menu après son départ de L’Association. Pour diverses raisons, le livre est resté sur une pile pendant plusieurs mois et je viens à peine de le lire.

Comme souvent avec ce type d'ouvrage autobiographique, je ne peux m'empêcher de m'interroger, probablement un peu vainement, sur ce qui m'y plaît : est-ce une réelle valeur esthétique, ou bien avant tout une qualité de témoignage ? Mais dans quelle mesure cette question est-elle réellement pertinente ? Quoi qu'il en soit, cet album m'a vraiment séduit. La narratrice relate son enfance et son adolescence québécoise, entre sa mère, avec qui elle vit près de Montréal, et son père, qui vit à moitié reclus en Colombie britannique et dont, enfant, elle ne parlait même pas la langue (elle étant francophone, lui anglophone). Elle évoque ses racines familiales, sa relation intime mais difficile avec une mère qui n'est pas toujours la plus adulte des deux, ses difficultés avec les amants de sa mère, etc.

Le ton est suffisamment distant pour montrer que de l'eau a passé sous les ponts et pour ne pas tomber dans le mélo, mais assez proche pour que l'on puisse partager ses tourments. Le dessin est sensible et élégant. Les chroniques autobiographiques en bande dessinée fleurissent depuis quelques années ; peu ont la subtilité de celle-ci.

mardi 5 mars 2013

Bananas no 5 (2013)

Je viens de terminer la lecture de la cinquième livraison de Bananas, la revue critique consacrée à la bande dessinée d'Évariste Blanchet. Comme d'habitude, ce numéro est instructif, agréable à lire et peut susciter de nombreuses discussions.

Toujours éclectique, le sommaire l'est cependant moins que les fois précédentes : comme le fait remarquer Évariste Blanchet dans son éditorial, il n'y a pas, cette fois-ci, d'articles consacrés à la bande dessinée contemporaine (Évariste Blanchet est notamment un grand admirateur de Fabrice Neaud, Xavier Mussat ou Frédéric Poincelet depuis leurs débuts). On pourra néanmoins se reporter au site Internet de Bananas pour y lire des chroniques des derniers livres de Fabrice Neaud, Guerre Urbaine, et Frédéric Poincelet, Le château des ruisseaux.

Nous trouvons au sommaire de ce numéro des articles sur des classiques indémodables (très bonne analyse de l'intégrale de Jerry Spring, deux courts articles sur un proche d'Hugo Pratt, un entretien avec un auteur ayant travaillé avec René Goscinny), sur de la bande dessinée populaire (un entretien avec Jean Graton, auteur de Michel Vaillant) et des réflexions théoriques (deux longs articles, très clairs et bien argumentés, de Renaud Chavanne).

À l'heure où la plupart des bonnes revues critiques papier sur la bande dessinée ont disparu depuis des années, la parution de la livraison annuelle de Bananas est toujours une bonne nouvelle.

mercredi 27 février 2013

Le train où vont les choses, Philémon 16, de Fred (2013)

Il est difficile d'aborder Le train ou vont les choses comme un album normal. C'est le premier album de Philémon depuis 25 ans (Le Diable du peintre date de 1987), mais ce n'est pas le plus important dans la mesure où Fred nous a offert plusieurs chefs-d’œuvre dans l'intervalle (L'Histoire du Corbac aux baskets, L'histoire du conteur électrique, etc.). Non, c'est surtout le dernier album de Philémon, et très probablement le dernier de Fred... En effet celui-ci, suite a des problèmes de santé, ne parvient plus à dessiner. Il n'a d'ailleurs réussi à terminer que 28 pages pour ce nouvel album. Il a ensuite dû se résoudre à réutiliser des pages plus anciennes (les premières planches du Naufragé du A, le premier album de Philémon, ce qui est une belle façon de conclure la série, en bouclant la boucle...).

Ce dernier album paraît donc relativement court... Mais est-il réussi pour autant, me demanderez-vous ? Ne vous inquiétez pas... Fred est toujours Fred. Il parvient même à surmonter la panne d'inspiration dont il a souffert pendant la difficile gestation de cet album en l'intégrant dans le récit : Philémon rencontre un engin étrange, la Lokoapattes. C'est elle qui fait avancer le train ou vont les choses. Malheureusement elle est tombée à court de carburant et est sortie du tunnel imaginaire. Or elle carbure a l'imagination. Monsieur Barthélémy et Philémon vont donc lui raconter des histoires...

J'ai retrouvé avec toujours autant de plaisir la logique délicieusement absurde de Fred, son humour si subtil. Et son dessin tellement atypique, bourré de reproductions de gravures, est toujours aussi plaisant.

Une digne, bien qu'un peu courte peut-être, conclusion à un des chefs-d’œuvre de la bande dessinée francophone. Merci Monsieur Fred.

dimanche 24 février 2013

Michelangelo Antonioni et la critique

Michelangelo Antonioni est considéré depuis les années 1960 comme un des principaux représentants du cinéma moderne européen (avec Alain Resnais, Jean-Luc Godard et quelques autres). Son œuvre des années 1960, de L'Avventura au Désert Rouge, notamment, a particulièrement marqué les esprits. Fort de cette reconnaissance, et craignant de se répéter, il a donc filmé quelques films très différents après ces chefs-d’œuvre de la première moitié des années 1960.

Cependant la critique n'a pas forcement apprécié ce renouvellement de l'œuvre à sa juste valeur et son appréciation de l'ensemble de l’œuvre est restée en très grande part, encore maintenant, focalisée sur les qualités les plus marquantes des films jusqu'à L'Eclipse, passant très souvent à côté des qualités non moins marquantes qu'Antonioni a développées ensuite.

Je viens ainsi de terminer un livre, par ailleurs assez intéressant, sur l’œuvre d'Antonioni. L'auteur évoque longuement le grand talent du cinéaste, en abordant notamment ses mouvements d'appareil longs et complexes et son mode de narration inhabituelle (Antonioni aborde souvent rapidement, voire omet complètement les événements qui seraient les points forts chez un autre cinéaste : pourquoi Anna a disparu dans L'Avventura, quelle est l'explication des intrigues pseudo-policières de Blow-Up ou d' Identification d'une femme, etc.). Le livre décrit également la vision d'Antonioni du sentiment amoureux, éphémère et instable ; sa psychologie phénoménologique (les personnages sont surtout connus par leur comportement, plus que par des explications psychologiques) ; les difficultés de communication entre les personnages, etc.

Tout cela est fort intéressant, bien entendu. Mais ne faudrait-il pas ajouter qu'Antonioni a ensuite délaissé les riches bourgeois italiens (avant de les retrouver 18 ans plus tard dans Identification d'une femme) pour décrire l'élan de la jeunesse mondiale de la fin des années 1960, notamment dans Blow-Up et surtout dans Zabriskie Point, qui est à mon avis un des films qui dépeint le mieux les déchirures de la jeunesse américaine de l'époque, entre pacifisme et révolte violente, entre consumérisme et rêve d'absolu ? Qui mieux que lui (et que Jean-Luc Godard dans La Chinoise) a réussi à dépeindre cet état d'esprit si profond mais caché aux yeux de l'Histoire derrière quelques manifestations extérieures particulièrement visibles, comme Mai 68 en France ?

Pour cette exploration d'un monde nouveau pour lieu, la jeunesse, le monde hors de l'Italie, Antonioni a utilisé de nouveaux moyens. Il a notamment donné plus de place à la musique, peu mise en avant dans ses films précédents. Dans Blow-Up, Herbie Hancock fournit la bande originale et le personnage principal assiste à un concert des Yardbirds, avec Jeff Beck à la guitare. Et, surtout, Zabriskie Point est un film avec une des meilleures bandes originales de l'histoire du cinéma (avec notamment 2001, Odyssée de l'espace). Pas parce que la musique est une des plus esthétiques en soi ; mais parce que la musique d'un film a rarement été mieux adaptée au récit, n'a quasiment jamais aussi bien soutenu le propos du réalisateur. Il faut revoir le ballet de la voiture et de l'avion dans le désert, la scène d'amour dans le désert, l'explosion fantasmée de la villa. Dans ces trois scènes, parmi d'autres, la musique renforce et soutient la narration de façon extraordinaire (il y a bien un chapitre sur les bandes sons d'Antonioni dans le livre que je viens de lire ; mais Zabriskie Point n'y est même pas abordé...). Il est intéressant d'ailleurs, de lire comment les Pink Floyd, qui ont écrit une grande partie de cette bande son, ont vécu l'expérience. Ils ont trouvé les directives d'Antonioni obscures ; ils l'ont ensuite observé monté leur musique, la modifiant donc, de façon unilatérale ; ils n'ont pas réellement perçu à quel point Antonioni partait de leurs compositions comme matière première pour en tirer une bande son parfaitement adaptée à son film... Sans être aussi marquante, la musique électronique d'Identification d'une femme vient soutenir la froideur des rapports humains, avec les lumières blafardes et le brouillard...

Dans tous ces films, Antonioni parvient de manière exemplaire à capter l'air du temps, mais sans sacrifier a la mode. Blow-Up et Zabriskie Point sont à la fois parfaitement datés et localisés mais n'ont pas pris une ride. Antonioni y a gravé la quintessence d'une époque sans sacrifier à des phénomènes de mode éphémères qui auraient été si vite dépassés. Après les difficultés de communication dans les couples de bourgeois italiens, Michelangelo Antonioni s'est réinventé au contact de la jeunesse mondiale. Il est dommage que relativement peu de critiques s'en soient rendu compte...

vendredi 15 février 2013

Big Questions, d'Anders Nilsen (2011)

Big Questions frappe d'abord par son ambition : un pavé de plus de 500 pages, réalisé en une quinzaine d'années (comme nous l'explique l'auteur dans sa postface) et un sujet inhabituel : les premières pages nous montrent des pinsons (graphiquement tous identiques ou presque, mais dotés de personnalités bien distinctes) qui mangent tout en se posant de grandes questions métaphysiques sur la vie en général et leur existence en particulier.

De ces situations cocasses, l'auteur tire un parti très intéressant pendant quelques pages : le décalage entre la gravité des questions posées et la trivialité des situations a fait naître chez moi un mélange de sourire et de réflexion. Bien vite cependant l'intervention de l'homme vient soutenir l'intrigue : La femme qui vit à proximité des oiseaux meurt, laissant son fils débile sans soutien ; un avion lâche une bombe, qui n'explose pas et qui est considérée comme un oeuf géant, voire un don du ciel par certains oiseaux ; enfin un avion s'écrase sur la maison de la femme et de son fils ; l'aviateur sort indemne de cet accident et est confronté aux comportements primaires du fils et à l'étonnement des oiseaux, tournant chez certains à l'adoration. Une grande partie de ces événements est vue par les yeux des pinsons et de quelques autres animaux, merles, chouettes ou serpents. La communauté des pinsons réagit diversement à ces événements, des clans se forment, des chefs apparaissent. La dimension métaphorique et les rapprochements avec les phénomènes de groupe humains sont évidents.

L'auteur prend son temps, suit le rythme lent et saccadé des sautillements des oiseaux. Il parvient à décrire des interactions entre 'individus' assez complexes alors que ses codes graphiques sont volontairement très limités.

Voici donc un album original, avec des partis pris narratifs intéressants, qui procure une expérience de lecture inhabituelle : je n'ai jamais ressenti autant d'empathie pour des pinsons...