vendredi 28 juin 2013

Mort de l'éditeur américain Kim Thompson (1956-2013)

Kim Thompson, éditeur, critique et traducteur américain de bandes dessinées, est mort le 19 juin 2013, à l'âge de 56 ans.

Il n'est pas forcément très connu en France. Ce fut pourtant l'une des personnes les plus influentes de la bande dessinée mondiale depuis le début des années 1980.

Né au Danemark, élevé en partie en Europe, il a toujours eu un intérêt pour ce qui se passait des deux côtés de l'Atlantique. Parmi ses contributions marquantes à la bande dessinée, on peut citer en priorité sa participation régulière au magazine The Comics Journal, référence dans le domaine, son rôle de tout premier ordre dans la maison d'édition Fantagraphics (avec Gary Groth) et sa vocation de passeur entre l'Europe et les États-Unis, en traduisant et publiant en Amérique du Nord quelques grands classiques européens.

Il est difficile de surestimer l'importance de Fantagraphics depuis sa création ; il s'agit en effet peut-être du meilleur éditeur de bande dessinée au monde depuis 40 ans. Son catalogue est ahurissant de qualité : il regroupe les plus grands auteurs du comics américain underground ou d'auteurs, de Robert Crumb (son intégrale) aux frères Hernandez (Love and Rockets) en passant par Chris Ware (les premiers volumes de l' Acme Novelty Library), Dan Clowes (Eightball, Ghost World), Jessica Abel et bien d'autres. Fantagraphics a également entrepris de rééditer les intégrales de certains des plus grands classiques américains, souvent introuvables depuis longtemps, voire jamais édités complètement : George Herriman et son fabuleux et surréaliste Krazy Kat, Charles Schulz et ses Peanuts, Hal Foster et son Prince Valiant, le Picsou de Carl Barks, le Mickey de Floyd Gottfredson, Winsor McCay et son Little Nemo, Popeye d'Elzie Crisler Segar, Pogo, de Walt Kelly et bien d'autres encore.

En complément à ce déjà fabuleux catalogue, Kim Thompson y a introduit ses classique européens préférés, qu'il a souvent traduits lui-même : Joost Swarte, David B., Émile Bravo, Killoffer, Jacques Tardi, Lewis Trondheim, Nicolas Mahler, Igort, Jason, Max, Maurice Tillieux, Macherot...

Merci infiniment à ce grand monsieur. Sans lui, la bande dessinée mondiale serait différente, probablement beaucoup moins riche...

mercredi 22 mai 2013

Mort du compositeur Henri Dutilleux (1916-2013)

Je viens d'apprendre la mort du compositeur français Henri Dutilleux.

J'apprécie beaucoup ses oeuvres orchestrales et concertantes (sa Symphonie n° 2, de 1959, Métaboles, de 1965, The Shadows of Time, de 1997, Tout un monde lointain, de 1970), d'une grande richesse instrumentale. Il est parvenu à concilier une certaine modernité à une relative accessibilité de ses oeuvres, ce qui a très certainement contribué à faire de lui un des compositeurs français du XXe siècle parmi les plus joués et les plus renommés.

dimanche 19 mai 2013

Marble Season, de Gilbert Hernandez (2013)

En plus de la série des Love and Rockets, qu'il a entreprise en 1981 avec ses frères, Gilbert Hernandez publie également des romans graphiques indépendants. Certains sont très trash (un des plus récents met en scène une femme qui passe son temps a tuer des zombies en leur explosant littéralement la tête...), beaucoup trop pour moi. Mais il dessine aussi de superbes récits d'enfants. Il a ainsi publié il y a quelques mois The Adventures of Venus, mettant en avant un des nombreux personnages de sa grande fresque tournant autour du village de Palomar et de l'inénarrable Luba et sa famille.

Marble Season est particulier dans la mesure où la teneur autobiographique est très marquée : ce Huey, fan de comics, avec ses deux frères, qui vit dans les années 1960, dans une banlieue où coexistent des Blancs et des Hispaniques, ressemble beaucoup au jeune Gilbert Hernandez.

Gilbert nous livre une suite de saynètes, dans un style extrêmement dépouillé : six cases de même taille par page, ni voix off, ni texte narratif, des décors réduits au minimum, des adultes invisibles...

Ce qui intéresse Gilbert Hernandez, ce sont les relations entre les enfants, leurs jeux parfois étranges, leur évolution d'un stade réellement enfantin vers des préoccupations pré-adultes. La subtilité du récit, l'art de la narration, permettent de ressusciter avec beaucoup de finesse le monde de l'enfance, ses rêves, ses angoisses et ses interrogations (morales notamment).

Encore une grande réussite.

dimanche 12 mai 2013

La galerie des illustres, hommages à Spirou (2013), Denis Bajram et de nombreux autres

Les éditions Dupuis font les choses en grand pour les 75 ans de leur personnage emblématique, Spirou. Je ne citerai pas toutes leurs initiatives mais dirai aujourd'hui simplement un mot de La Galerie des Illustres : 200 hommages en une planche à Spirou, par des auteurs pour la plupart célèbres et talentueux.

Je ne les évoquerai bien entendu pas tous mais le panel retenu m'a frappé par sa diversité et sa qualité.

Certes, certaines planches sont anciennes, comme l'excellente parodie de Lucky Luke par Gotlib, datant des grandes heures de la Rubrique-à-Brac, ou comme l'affiche dessinée par André Juillard pour le festival d'Angoulême.

Certains auteurs parmi les plus anciens évoquent l'époque où choisir entre les magazines de Spirou, Tintin ou Vaillant relevait d'un choix politique et idéologique (Baru, Baudoin, toujours excellents).

J'ai apprécié également la planche inattendue de Tome et Janry. Au lieu de céder à la facilité avec leur Petit Spirou, ils rendent un vibrant hommage à un de leurs anciens, Dégotte, qui fut dépressif avant de ce suicider...

La planche qui m'a le plus séduit est celle de Denis Bajram, dont l'œuvre pourrait pourtant sembler éloignée de l'univers du groom de Marcinelle. Dans cette page, étonnante d'intelligence et d'élégance dans la composition et la mise en couleurs, l'auteur d'Universal War 1 imagine un futur proche dans lequel Zorglub a imposé ses lois. Cette vision est à la fois extrêmement fidèle à l'univers de Franquin et Greg, très réaliste et fait froid dans le dos. Un grande réussite.

PS : Ces hommages sont disponibles en ligne : http://www.spirou.com/illustres/

jeudi 4 avril 2013

Fred, le créateur de Philémon, est mort

Fred, créateur de Philémon, du Petit Cirque, du Corbac aux baskets, de Timoléon (qui voyage dans le temps pour de l'argent, avec des dessins d'Alexis), du Manu Manu, de tout l'univers des lettres de l'océan Atlantique et de bien d'autres fantastiques inventions, grand prix de la ville d'Angoulême (en 1983), est mort hier, 2 avril, à 82 ans.

Il venait de publier son ultime album, qui bouclait les aventures de Philémon, Le Train où vont les choses.

D'abord plutôt spécialisé dans le dessin de presse, il cofonda Hara Kiri en 1960. En 1966, suite à une interdiction de publication de Hara Kiri, il proposa les 15 premières planches de Philémon (Le Mystère de la clairière aux trois hiboux) au journal de Spirou, qui refusa, puis à Pilote, ou René Goscinny, avec son flair habituel, accepta en un quart d'heure. Son style déstabilisait de nombreux lecteurs, que ce soit par le caractère joyeusement absurde de ses histoires ou, surtout, à cause de son dessin inhabituel. Il écrivit alors de nombreux scénarios pour d'autres dessinateurs, dont Alexis, pour la superbe série Timoléon, récit de deux escrocs qui cherchent à s'enrichir grâce au voyage dans le temps. Cependant la série Philémon finit par s'imposer, au long des voyages dans les différentes lettres de l'océan Atlantique, jusqu'en 1987. Après quelques années éloignées de la bande dessinée (cinéma, télévision, chanson...), il publia quelques autres chefs-d’œuvre, L'Histoire du corbac aux baskets (Alph'Art du meilleur album à Angoulême en 1994), une adaptation du Journal de Jules Renard, L'Histoire du conteur électrique, jusqu'au retour final de Philémon cette année...

Fred était l'un des plus grands poètes de la bande dessinée. Ses histoires reposaient sur une logique de l'absurde délicate et magique. Il fut également un infatigable découvreur de formes, renouvelant sans cesse l'usage des codes de la bande dessinée, manipulant les cases, notamment, sans guère d'équivalent depuis Winsor McCay (dans Little Nemo).

Fred a maintenant rejoint Timoléon, égaré dans les méandres du temps, et Philémon, perdu dans les vagues de l'océan Atlantique dans les dernières planches du Train où vont les choses. Son œuvre reste. Merci, Monsieur Fred et bon vent.

mercredi 27 mars 2013

Abymes t 3, de Valérie Mangin et Denis Bajram (2013)

De nombreux angles sont possibles pour aborder le troisième volume du triptyque Abymes de la scénariste Valérie Mangin et dessiné, pour ce dernier tome, par Denis Bajram.

Cette trilogie est constitué de trois albums basés sur des mises en abyme, emboités les uns dans les autres à la manière de poupées gigognes : Dans le premier volume, Honoré de Balzac est victime d'une chronique qui révèle tous ses secrets ; dans le second tome, Henri-Georges Clouzot tourne un filme sur la vie de Balzac, mais telle que l'a racontée Mangin dans le premier livre ; dans le troisième tome enfin, Valérie Mangin elle-même, personnage de son propre récit, découvre les volumes de ce triptyque qu'elle n'a pas encore imaginé... Avec une telle trame, le risque est double : premièrement l'auteur risque de s’emmêler les stylos (ou la souris) et d'égarer le lecteur dans de vains labyrinthes. Mais Valérie Mangin est suffisamment habile pour ne pas se perdre dans ses propres artifices, comme elle a pu le montrer notamment dans Trois Christs, autre jeu formel en forme de triptyque (le même épisode est raconté trois fois mais en partant de trois hypothèses métaphysiques différentes), ou dans Alix Senator, brillant exercice de style revisitant doublement les classiques (Alix, bande dessinée classique ayant accompagné l'enfance de Valérie Mangin, ainsi que celle de nombreux autres lecteurs, et l'histoire de l'empire romain, moment ô combien classique de l'Histoire occidentale...). Le deuxième risque était plus sérieux : à force de fonder des histoires sur des jeux formels, si brillants soient-ils, en construisant ainsi le récit sur cette mise en abyme elle-même, le risque était grand de déboucher sur un album brillant intellectuellement mais rébarbatif et désincarné... Il n'en est rien : l'album se lit d'une traite, le suspens va grandissant jusqu'aux dernières pages pour conduire à un dénouement inattendu et grandiose.

J'évoquais en introduction d'autres angles approches pour cet album. L'exégète spécialiste de l’œuvre de Denis Bajram (dessinateur mais aussi co-auteur du synopsis de cet album) et de Valérie Mangin pourra s'amuser à analyser les riches réminiscences de thématiques chères à ces deux auteurs (je ne m'étends pas sur ce sujet, de peur de déflorer quelques rebondissements inattendus...).

Un autre point marquant de l'album est le dessin de Denis Bajram. Celui-ci, comme à son habitude, a effectué toute la mise en image informatiquement. Il maîtrise parfaitement son outil et, si l'on reconnaît sans mal son style, a adopté un style d'encrage et de mise en couleurs très différent de celui d'Universal War ou de Trois Christs. L'absence de traits noirs pour délimiter les dessins, l'inclusion d'images importées (notamment des couvertures d'albums de bande dessinée), l'utilisation abondante de photographies comme base de travail, notamment pour les décors (Paris, Bruxelles, Angoulême et Bayeux principalement) et les portraits de personnages "réels", ainsi que le traitement très réaliste de la lumière donnent un aspect très "photographique" à son dessin. Tellement photographique que l'on pourrait se croire parfois davantage dans un roman photo que dans une bande dessinée traditionnelle. Ce n'est nullement une critique ; bien au contraire, j'ai trouvé intéressant que, sur ce point graphique également, cet album brouille les frontières entre réalité et fiction...

Valérie Mangin et Denis Bajram n'ont jamais eu peur de bousculer leurs lecteurs. Ils le font encore une fois dans la conclusion de ce triptyque, brouillant les frontières entre récit formaliste et thriller intimiste, entre fiction et autobiographie, entre dessin et photographie... Une riche et agréable expérience pour le lecteur...

jeudi 14 mars 2013

Susceptible, de Geneviève Castrée (2012)

J'avais acheté Susceptible, de Geneviève Castrée, quasiment dès sa sortie. Cet album paraissait dans un contexte particulier : il s'agissait en effet du premier livre publié par L’Apocalypse, la nouvelle maison d'édition fondée par Jean-Christophe Menu après son départ de L’Association. Pour diverses raisons, le livre est resté sur une pile pendant plusieurs mois et je viens à peine de le lire.

Comme souvent avec ce type d'ouvrage autobiographique, je ne peux m'empêcher de m'interroger, probablement un peu vainement, sur ce qui m'y plaît : est-ce une réelle valeur esthétique, ou bien avant tout une qualité de témoignage ? Mais dans quelle mesure cette question est-elle réellement pertinente ? Quoi qu'il en soit, cet album m'a vraiment séduit. La narratrice relate son enfance et son adolescence québécoise, entre sa mère, avec qui elle vit près de Montréal, et son père, qui vit à moitié reclus en Colombie britannique et dont, enfant, elle ne parlait même pas la langue (elle étant francophone, lui anglophone). Elle évoque ses racines familiales, sa relation intime mais difficile avec une mère qui n'est pas toujours la plus adulte des deux, ses difficultés avec les amants de sa mère, etc.

Le ton est suffisamment distant pour montrer que de l'eau a passé sous les ponts et pour ne pas tomber dans le mélo, mais assez proche pour que l'on puisse partager ses tourments. Le dessin est sensible et élégant. Les chroniques autobiographiques en bande dessinée fleurissent depuis quelques années ; peu ont la subtilité de celle-ci.