mardi 9 juillet 2013

Fabrice Neaud et le Chant de la Terre : bande dessinée, musique et rythme

La bande dessinée s'inspire fréquemment d'autres arts, essentiellement de la littérature et du cinéma. On ne compte plus les exemples de scénaristes s'inspirant de techniques de romanciers classiques (Honoré de Balzac ou Alexandre Dumas sont une source d'inspiration apparemment inépuisable) ou en vogue ou de dessinateurs recréant des mises en scène particulièrement cinématographiques. Les liens avec la musique sont beaucoup plus rares, et sont souvent moins profonds. Lorsque de tels liens existent, ils relèvent le plus souvent de l'illustration (illustration d'une pochette de disque, d'une affiche ou d'une chanson), du documentaire (sur la création de tel chanson ou de tel album), ou bien de la chronique plus ou moins autobiographiques (souvenirs liés à l'évocation d'un morceau). (À ce sujet, on peut se référer à l' article récemment consacré à l'album collectif Rock Strips sur du9.) Il est, à ma connaissance, exceptionnel qu'un auteur de bande dessinée s'inspire de compositions musicales pour imaginer la structure et la composition de ses planches.

Les cinq pages extraites du Journal de Fabrice Neaud publiées dans la revue Bananas (Bananas (nouvelle série) n°1, numéro du printemps 2006) n'en sont que plus intéressantes. Dans ces quelques pages (initialement dessinées pour faire partie du volume 3 du Journal, puis mises de côté par l'auteur), le narrateur raconte comment il ressent physiquement l'écoute du Chant de la Terre de Gustav Mahler. Ces pages sont doublement intéressantes du point de vue des interactions entre musique et bande dessinée.

Tout d'abord, cet extrait met littéralement en image les sentiments que fait (re)naître l'écoute de ce morceau chez le narrateur, en écho aux mésaventures qu'il vient de vivre. Ces cinq pages mêlent très habilement la vie de Gustav Mahler au moment de la composition du Chant de la Terre, la partition du morceau elle-même, le ressenti physique du narrateur au moment de l'écoute et le rappel d'événements récents de sa vie et d'images évoquées par ces événements et par la musique.

Ensuite, et plus généralement, ce passage illustre de façon magistrale la façon dont Fabrice Neaud s'inspire du rythme et de la composition musicale pour influer sur l'agencement et la composition de ses propres récits. La juxtaposition explicite d'éléments de composition du Chant de la Terre et d'éléments vécus par le narrateur met en lumière des techniques d'évocation fondées sur la composition musicale fréquemment mises en oeuvre par Fabrice Neaud dans d'autres pages de façon beaucoup plus discrète. Il n'a en effet jamais caché qu'il s'inspirait souvent de la maîtrise du tempo et du rythme de grands compositeurs, notamment romantiques et post-romantiques, pour créer le rythme de ses propres récits. Alternance de moments rapides et de moments plus lents, utilisation de crescendo pour faire monter la pression, de decrescendo pour la relâcher, usage subtil des points d'orgues (souvent de grandes cases contemplatives)... Toutes ces techniques sont utilisées à la perfection par les maîtres du romantisme tardif et peuvent également servir dans d'autres média. Un des grands talents de Fabrice Neaud est justement cette science du rythme et du tempo. Le volume 3 de son Journal est notamment une merveilleuse démonstration des potentialités rythmiques de la bande dessinée (variations de tempo, crescendi et decrescendi, points d'orgue, etc.) pour éviter tout effet de lassitude dans ce long récit et pour transmettre au lecteur les fortes émotions ressenties par le narrateur.

Bien entendu, Fabrice Neaud n'est pas le seul auteur de bande dessinée à maîtriser le rythme de ses récits. Pour ne citer que deux cas célèbres, Will Eisner et Hergé furent de grands maîtres dans le domaine. Ils utilisaient beaucoup les variations de la taille des cases pour cela, comme Will Eisner l'a théorisé dans ses ouvrages théoriques et comme j'ai essayé de l'évoquer sur ce blog dans le cas d'Hergé (Tintin et le mystère de la taille des cases). Cependant, ces deux maîtres du tempo en bande dessinée ne s'inspiraient pas à ma connaissance de musique pour doser leurs rythmiques. Fabrice Neaud est donc le seul exemple qui me vient à l'esprit pour illustrer tout le parti qu'un auteur de bande dessinée peut tirerde l'écoute des grands compositeurs...

mercredi 3 juillet 2013

Quelques nouveautés attendues à la rentrée : frères Hernandez, Fabrice Neaud, Denis Bajram, etc.

Comme quasiment chaque année, j'attends impatiemment plusieurs nouveautés en bande dessinée annoncées à la rentrée.

Comme chaque année, les frères Hernandez nous concoctent le volume annuel de leur fabuleux Love and Rockets: New Stories (j'ai parlé des livraisons précédentes ici, ici, ici et ). Le sixième est annoncé en septembre et, vu la grande qualité des cinq précédents, j'ai hâte de le découvrir. Gilbert Hernandez publiera également Maria M. Le concept de cet album est intéressant : La Maria en question est la mère de Luba, personnage clé de l'univers de cet auteur, et de ses deux demi-sœurs, Fritz et Petra. Gilbert Hernandez a déjà raconté l'histoire de Maria dans un de ses chefs-d’œuvre, Poison River. Maria M raconte le film qui narre la vie de Maria, incarnée dans le film par sa propre fille, Fritz, actrice de série B (voire Z dans certains cas...). Original, non ? Cela peut donner lieu à une relecture intéressante. Le risque est que Gilbert Hernandez en profite pour tirer l'histoire vers plus de sexe et de violence gore, comme il aime le faire depuis quelques années... Nous verrons bien à la rentrée.

De ce côté de l'Atlantique, cela fleure bon la science-fiction : Fabrice Neaud a annoncé il y a quelques jours avoir terminé le deuxième volume de Nu Men, Quanticafrique (voir ici pour le premier tome). La publication en est annoncée pour fin août.

Universal War One, de Denis Bajram, avait constitué une des découvertes majeures de la fin des années 1990, hissant son auteur au panthéon des auteurs francophones. L'événement de la rentrée est donc la sortie du premier tome d' Universal War Two, deuxième cycle de six volumes (un troisième cycle, de six volumes aussi, est prévu également). Le magazine Casemate a publié deux articles à ce sujet (avec à chaque fois, un dessin de Denis Bajram en couverture), ce qui nous a permis de lire deux entretiens avec l'auteur et quelques pages de ce nouveau cycle commentées par lui.

Enfin, la fin de l'année sera l'occasion de retrouver un grand classique de la bande dessinée de science-fiction francophone : Christin et Mézières revienne avec un nouveau Valérian (même si le précédent avait été annoncé comme étant le dernier). Il s'agira de récits courts qui viennent s'intercaler entre les différents épisodes de la saga. Retrouver le trait si vif de Mézières est toujours un vif plaisir... On peut écouter Mézières en parler dans cette vidéo.

vendredi 28 juin 2013

Mort de l'éditeur américain Kim Thompson (1956-2013)

Kim Thompson, éditeur, critique et traducteur américain de bandes dessinées, est mort le 19 juin 2013, à l'âge de 56 ans.

Il n'est pas forcément très connu en France. Ce fut pourtant l'une des personnes les plus influentes de la bande dessinée mondiale depuis le début des années 1980.

Né au Danemark, élevé en partie en Europe, il a toujours eu un intérêt pour ce qui se passait des deux côtés de l'Atlantique. Parmi ses contributions marquantes à la bande dessinée, on peut citer en priorité sa participation régulière au magazine The Comics Journal, référence dans le domaine, son rôle de tout premier ordre dans la maison d'édition Fantagraphics (avec Gary Groth) et sa vocation de passeur entre l'Europe et les États-Unis, en traduisant et publiant en Amérique du Nord quelques grands classiques européens.

Il est difficile de surestimer l'importance de Fantagraphics depuis sa création ; il s'agit en effet peut-être du meilleur éditeur de bande dessinée au monde depuis 40 ans. Son catalogue est ahurissant de qualité : il regroupe les plus grands auteurs du comics américain underground ou d'auteurs, de Robert Crumb (son intégrale) aux frères Hernandez (Love and Rockets) en passant par Chris Ware (les premiers volumes de l' Acme Novelty Library), Dan Clowes (Eightball, Ghost World), Jessica Abel et bien d'autres. Fantagraphics a également entrepris de rééditer les intégrales de certains des plus grands classiques américains, souvent introuvables depuis longtemps, voire jamais édités complètement : George Herriman et son fabuleux et surréaliste Krazy Kat, Charles Schulz et ses Peanuts, Hal Foster et son Prince Valiant, le Picsou de Carl Barks, le Mickey de Floyd Gottfredson, Winsor McCay et son Little Nemo, Popeye d'Elzie Crisler Segar, Pogo, de Walt Kelly et bien d'autres encore.

En complément à ce déjà fabuleux catalogue, Kim Thompson y a introduit ses classique européens préférés, qu'il a souvent traduits lui-même : Joost Swarte, David B., Émile Bravo, Killoffer, Jacques Tardi, Lewis Trondheim, Nicolas Mahler, Igort, Jason, Max, Maurice Tillieux, Macherot...

Merci infiniment à ce grand monsieur. Sans lui, la bande dessinée mondiale serait différente, probablement beaucoup moins riche...

mercredi 22 mai 2013

Mort du compositeur Henri Dutilleux (1916-2013)

Je viens d'apprendre la mort du compositeur français Henri Dutilleux.

J'apprécie beaucoup ses oeuvres orchestrales et concertantes (sa Symphonie n° 2, de 1959, Métaboles, de 1965, The Shadows of Time, de 1997, Tout un monde lointain, de 1970), d'une grande richesse instrumentale. Il est parvenu à concilier une certaine modernité à une relative accessibilité de ses oeuvres, ce qui a très certainement contribué à faire de lui un des compositeurs français du XXe siècle parmi les plus joués et les plus renommés.

dimanche 19 mai 2013

Marble Season, de Gilbert Hernandez (2013)

En plus de la série des Love and Rockets, qu'il a entreprise en 1981 avec ses frères, Gilbert Hernandez publie également des romans graphiques indépendants. Certains sont très trash (un des plus récents met en scène une femme qui passe son temps a tuer des zombies en leur explosant littéralement la tête...), beaucoup trop pour moi. Mais il dessine aussi de superbes récits d'enfants. Il a ainsi publié il y a quelques mois The Adventures of Venus, mettant en avant un des nombreux personnages de sa grande fresque tournant autour du village de Palomar et de l'inénarrable Luba et sa famille.

Marble Season est particulier dans la mesure où la teneur autobiographique est très marquée : ce Huey, fan de comics, avec ses deux frères, qui vit dans les années 1960, dans une banlieue où coexistent des Blancs et des Hispaniques, ressemble beaucoup au jeune Gilbert Hernandez.

Gilbert nous livre une suite de saynètes, dans un style extrêmement dépouillé : six cases de même taille par page, ni voix off, ni texte narratif, des décors réduits au minimum, des adultes invisibles...

Ce qui intéresse Gilbert Hernandez, ce sont les relations entre les enfants, leurs jeux parfois étranges, leur évolution d'un stade réellement enfantin vers des préoccupations pré-adultes. La subtilité du récit, l'art de la narration, permettent de ressusciter avec beaucoup de finesse le monde de l'enfance, ses rêves, ses angoisses et ses interrogations (morales notamment).

Encore une grande réussite.

dimanche 12 mai 2013

La galerie des illustres, hommages à Spirou (2013), Denis Bajram et de nombreux autres

Les éditions Dupuis font les choses en grand pour les 75 ans de leur personnage emblématique, Spirou. Je ne citerai pas toutes leurs initiatives mais dirai aujourd'hui simplement un mot de La Galerie des Illustres : 200 hommages en une planche à Spirou, par des auteurs pour la plupart célèbres et talentueux.

Je ne les évoquerai bien entendu pas tous mais le panel retenu m'a frappé par sa diversité et sa qualité.

Certes, certaines planches sont anciennes, comme l'excellente parodie de Lucky Luke par Gotlib, datant des grandes heures de la Rubrique-à-Brac, ou comme l'affiche dessinée par André Juillard pour le festival d'Angoulême.

Certains auteurs parmi les plus anciens évoquent l'époque où choisir entre les magazines de Spirou, Tintin ou Vaillant relevait d'un choix politique et idéologique (Baru, Baudoin, toujours excellents).

J'ai apprécié également la planche inattendue de Tome et Janry. Au lieu de céder à la facilité avec leur Petit Spirou, ils rendent un vibrant hommage à un de leurs anciens, Dégotte, qui fut dépressif avant de ce suicider...

La planche qui m'a le plus séduit est celle de Denis Bajram, dont l'œuvre pourrait pourtant sembler éloignée de l'univers du groom de Marcinelle. Dans cette page, étonnante d'intelligence et d'élégance dans la composition et la mise en couleurs, l'auteur d'Universal War 1 imagine un futur proche dans lequel Zorglub a imposé ses lois. Cette vision est à la fois extrêmement fidèle à l'univers de Franquin et Greg, très réaliste et fait froid dans le dos. Un grande réussite.

PS : Ces hommages sont disponibles en ligne : http://www.spirou.com/illustres/

jeudi 4 avril 2013

Fred, le créateur de Philémon, est mort

Fred, créateur de Philémon, du Petit Cirque, du Corbac aux baskets, de Timoléon (qui voyage dans le temps pour de l'argent, avec des dessins d'Alexis), du Manu Manu, de tout l'univers des lettres de l'océan Atlantique et de bien d'autres fantastiques inventions, grand prix de la ville d'Angoulême (en 1983), est mort hier, 2 avril, à 82 ans.

Il venait de publier son ultime album, qui bouclait les aventures de Philémon, Le Train où vont les choses.

D'abord plutôt spécialisé dans le dessin de presse, il cofonda Hara Kiri en 1960. En 1966, suite à une interdiction de publication de Hara Kiri, il proposa les 15 premières planches de Philémon (Le Mystère de la clairière aux trois hiboux) au journal de Spirou, qui refusa, puis à Pilote, ou René Goscinny, avec son flair habituel, accepta en un quart d'heure. Son style déstabilisait de nombreux lecteurs, que ce soit par le caractère joyeusement absurde de ses histoires ou, surtout, à cause de son dessin inhabituel. Il écrivit alors de nombreux scénarios pour d'autres dessinateurs, dont Alexis, pour la superbe série Timoléon, récit de deux escrocs qui cherchent à s'enrichir grâce au voyage dans le temps. Cependant la série Philémon finit par s'imposer, au long des voyages dans les différentes lettres de l'océan Atlantique, jusqu'en 1987. Après quelques années éloignées de la bande dessinée (cinéma, télévision, chanson...), il publia quelques autres chefs-d’œuvre, L'Histoire du corbac aux baskets (Alph'Art du meilleur album à Angoulême en 1994), une adaptation du Journal de Jules Renard, L'Histoire du conteur électrique, jusqu'au retour final de Philémon cette année...

Fred était l'un des plus grands poètes de la bande dessinée. Ses histoires reposaient sur une logique de l'absurde délicate et magique. Il fut également un infatigable découvreur de formes, renouvelant sans cesse l'usage des codes de la bande dessinée, manipulant les cases, notamment, sans guère d'équivalent depuis Winsor McCay (dans Little Nemo).

Fred a maintenant rejoint Timoléon, égaré dans les méandres du temps, et Philémon, perdu dans les vagues de l'océan Atlantique dans les dernières planches du Train où vont les choses. Son œuvre reste. Merci, Monsieur Fred et bon vent.