jeudi 3 décembre 2015

Exposition Jean-Christophe Menu lors du prochain festival d'Angoulême

Le programme du prochain festival d'Angoulême (qui aura lieu du 28 au 31 janvier 2016) commence à être connu. Au-delà des expositions assez classiques (celle consacrée au grand prix de la ville d'Angoulême 2015, Katsuhiro Otomo, celle consacrée à un grand classique, Morris, dessinateur de Lucky Luke, etc.), un événement à particulièrement retenu mon attention : il s'agit de l'exposition qui sera dédiée à Jean-Christophe Menu (en passant, elle se tiendra dans l'hôtel Saint-Simon, comme celle sur Fabrice Neaud en 2010).

Jean-Christophe Menu est un personnage majeur du monde de la bande dessinée des 20 dernières années. Il a notamment la particularité rare de multiplier les rôles, à chaque fois avec énormément de brio. C'est à la fois un auteur très talentueux, un éditeur exceptionnel et un brillant théoricien.

Héritier à la fois des grands auteurs du journal de Spirou (Franquin, Morris, Tillieux en premier lieu), de Moebius et de Métal Hurlant, mais aussi des pionniers de l'autobiographie (Robert Crumb, Baudoin), il n'a cessé de leur rendre hommage dans ses œuvres, mais également dans ses écrits théoriques. Il a également édité, à l'Association notamment, certains d'entre eux (Tardi, Forest, Baudoin, etc.).

Parlons d'abord de l'auteur très talentueux. Pionnier de l'autobiographie en bande dessinée avec son Livret de Phamille, il a su mélanger ses multiples influences en un style original et aisément reconnaissable. Réfléchissant sans cesse à la meilleure adéquation de la forme et du fond, ses albums explorent constamment les possibilités de la bande dessine (jusqu'au récent Métamune Comix publié en 2014). Il a également introduit une certaine esthétique punk en bande dessinée avec Meder (ce qui fut intéressant à l'époque même si les suites ne furent pas toujours heureuses chez certains épigones).

Co-fondateur de l'Association (puis, plus récemment, fondateur de l'Apocalypse), il a réussi à en faire une des maisons d'édition les plus novatrices et les plus riches de la bande dessinée mondiale. Elle est à la pointe de l'innovation en publiant certains des auteurs contemporains les plus novateurs et les plus originaux (que ce soit les fondateurs, David B, Mattt Konture, Killofer, Trondheim, ou d'autres auteurs aux œuvres particulièrement originales comme Benoît Jacques avec L, Dominique Goblet et sa Chronographie ou Faire semblant c'est mentir, Aristophane et son Conte Démoniaque, Chris Ware, Emmanuel Guibert, Baudoin qui réserve ses albums les plus atypiques à l'Association, etc.) et a effectué en parallèle un remarquable travail de réédition d'œuvres majeures du patrimoine (Francis Masse, Jean-Claude Forest, Gébé, Baudoin encore, etc.).

C'est enfin un théoricien exceptionnel, dont les réflexions sur la bande dessinée et ses marges sont riches, originales et éclairantes. Son œuvre théorique (Plates-bandes, La Bande Dessinée et son Double, les trois numéros de l'Éprouvette, etc.) est d'autant plus éclairante qu'elle s'enrichit d'incessants allers-retours avec son œuvre d'auteur et son métier d'éditeur.

Cette future exposition est donc très riche en potentialités multiples. Il faudra attendre janvier pour voir ce que Jean-Christophe Menu nous proposera. Ce sera sûrement riche et probablement inattendu.

samedi 7 novembre 2015

Mort de René Girard

René Girard vient de mourir (le 4 novembre), à 91 ans.

J'ai écrit à plusieurs reprises dans ce blog toute l'admiration que je portais à ce penseur extraordinaire. J'avais notamment cherché à en introduire très brièvement la pensée et les principaux concepts : le désir mimétique (chacun désire ce que désire son voisin), l'emballement et la crise mimétique (ce phénomène de désir mimétique entraîne une violence toujours plus importante, et débouche finalement sur une crise généralisée), le phénomène du bouc émissaire (pour sortir de cette crise, la foule se concentre sur un individu, le bouc émissaire, dont la mort, bien qu'arbitraire, permet de calmer la violence et de sortir de la crise) et la naissance du sacré (ce bouc émissaire, après sa mort, devient vénéré comme une divinité qui a permis la fin de la crise).

Sa pensée a progressivement évolué, au fur et à mesure que son intuition initiale se développait. On peut d'ailleurs suivre cette évolution en lisant les trois œuvres maîtresses de René Girard : Mensonge romantique et vérité romanesque (1961), son premier ouvrage, dans lequel il commence à explorer le désir mimétique en analysant quelques grands textes de la littérature (Stendhal, de Proust ou Dostoïevski) ; La Violence et le sacré (1972), où, plus de 10 ans après, il pose les bases de son système de façon plus structurée et plus globale ; Je vois Satan tomber comme l'éclair (1999), dans lequel il achève de construire sa pensée, avec une relecture de la révélation chrétienne à la lumière des thèses girardiennes (et vice-versa). Il est intéressant de voir ainsi, en plein XXème siècle, un philosophe arriver progressivement au christianisme en s'appuyant sur la force de son raisonnement intellectuelle.

René Girard est probablement l'un des anthropologues et philosophes les plus puissants (intellectuellement parlant, il va sans dire) et les plus éclairants de la période contemporaine. Son système, fondé sur quelques intuitions relativement simples mais prodigieusement fécondes, jette des lumières nouvelles sur notre histoire et nos sociétés actuelles comme bien peu d'auteurs l'ont fait avant lui.

Il fut relativement mal accepté par ses pairs, au moins en France (c'est sans doute notamment pour cela qu'il était parti s'installer aux États-Unis il y a des années) et abondamment critiqué (individu trop arrogant, système trop totalisateur, pensée trop chrétienne, etc.).

Sa pensée est l'une de celles qui m'ont le plus apporté pour comprendre l'Homme, la religion et le monde et elle m'accompagnera encore longtemps. Merci, Monsieur Girard.

dimanche 18 octobre 2015

Transperceneige, tome 4, Terminus, de Jean-Marc Rochette et Olivier Bocquet (2015)

Le Transperceneige, ce train qui jamais ne s'arrête, transportant les derniers survivants de l'humanité au milieu d'une terre dévastée par une glaciation soudaine, a parcouru bien du chemin depuis sa première apparition dans les pages de la revue À Suivre en 1982. Le premier tome a été scénarisé par Jacques Lob, qui pensait le faire dessiner par Alexis. Après le décès de celui-ci en 1977, le dessin fut confié à Jean-Marc Rochette, alors jeune dessinateur.

Cette première aventure eut immédiatement un grand succès, notamment grâce à la force de l'idée de départ.

Jacques Lob mourut à son tour en 1990 et Jean-Marc Rochette décida de dessiner une suite en deux albums, avec l'aide du scénariste Benjamin Legrand (en 1999 et 2000). Bien qu'excellente, cette suite eut moins de succès. Le scénario en était pourtant solide et le dessin de Rochette avait énormément évolué. Il était passé d'un dessin réaliste flirtant parfois avec un certain académisme à un style plus dépouillé, plus organique, plus vivant.

L'affaire aurait pu en rester là. Une adaptation cinématographique à succès relança la machine. Rochette décida donc de redémarrer la locomotive. Il avait des idées et des images très fortes en tête pour une nouvelle suite. Avec l'aide d'un nouveau scénariste, Olivier Bocquet, il se lança donc dans l'aventure de Terminus.

Le voyage en vaut largement la peine. Les deux auteurs nous livrent un album puissant, dans la lignée des trois tomes précédents mais sans aucune redondance et d'une très grande beauté.

Nous retrouvons donc Puig, Val et tous les passagers du train là où nous les avions laissés : attirés par de la musique, ils ont traversé un océan gelé avec le train pour trouver un émetteur apparemment abandonné. Malgré le désespoir qui les guette, Puig et quelques autres s'enfoncent dans les profondeurs de la neige pour chercher la source d'énergie qui alimente l'appareil diffusant la musique. Ils vont découvrir bien des choses auxquelles ils ne s'attendaient pas, et le lecteur non plus.

Les péripéties et les surprises s'enchaînent. Plusieurs visions de l'existence et de la liberté s'affrontent. Confrontés au problème de la survie même de l'humanité, nos héros font face à des choix difficiles. Comme dans la plupart des bons récits de science-fiction, tous ces périples nous renvoient intelligemment à nos choix de société actuels.

J'ai jusqu'ici assez peu parlé du dessin de Jean-Marc Rochette. Avec les années, il devient de plus en plus dépouillé, de plus en plus efficace. Loin du réalisme appliqué de ses débuts, Rochette ne garde que les traits et les à-plats noirs qui servent le plus efficacement le récit. Dès l'étape du story-board, il raisonne par grande masse pour chaque planche, afin de privilégier lisibilité, efficacité et émotion. Certaines scènes, comme par exemple celle de lynchage des pages 58 et 60 sont, malgré la très grande sobriété du dessin, d'une force et d'une violence rarement vues en bande dessinée. En outre, Rochette est un très grand amateur de montagnes et ses planches de paysages enneigés sont magnifiques et procurent au lecteur une réelle sensation d'immensité glaciale. (D'ailleurs, ne pourrait-on pas décrire partiellement Rochette en disant qu'il est un digne héritier d'Alex Toth nourri au vent des montagnes ?)

Les trois premiers tomes étaient en noir et blanc. Celui-ci est en couleurs. Cela ne procède pas d'un choix marketing mais d'une décision des auteurs pour qui la couleur, dans cette album, était une nécessité narrative. Après lecture de Terminus, je ne peux que leur donner raison. Rochette manie la couleur comme le trait : avec parcimonie et efficacité. Le récit commence en nuances de gris et la couleur fait son apparition progressivement, toujours en fonction d'impératifs narratifs. Il ne s'agit pas d'un coloriage précis et détaillé : les couleurs sont utilisées par grandes masses de rouge, de bleu, de vert, d'orange, de jaune, pour accompagner le récit. Et ce, jusqu'à la dernière page...

Peu d'auteurs de bande dessinée utilisent comme Jean-Marc Rochette les possibilités expressives et émotives du dessin et de la couleur. Avec ce nouveau récit, il nous en apporte encore une éclatante démonstration.

samedi 26 septembre 2015

Sherlock Time, d'Alberto Breccia et Hector German Oesterheld (1958)

Sherlock Time relate les aventures d'un retraité argentin initialement paisible, Julio Luna, qui se retrouve entraîné dans d'incroyables aventures mêlant fantastique et science-fiction après avoir acheté une vieille demeure. Celle-ci recèle en effet un incroyable secret, comme le lui expliquera l'énigmatique personnage qu'il y rencontrera, Sherlock Time, et qui deviendra son ami. Cet ensemble de 11 récits complets publiés en 1958 dans la revue Hora Cero Extra constitue un des (nombreux) moments clés dans la carrière d'Alberto Breccia. D'une part, il s'agit de sa première collaboration avec Hector German Oesterheld, avec qui il collabora ensuite sur Mort Cinder et L'Éternaute, deux autres chefs d'œuvre. D'autre part, ce récit constitue le début de son émancipation vis-à-vis des canons traditionnels du dessin de bande dessinée (ou des "historietas", comme on dit en Argentine) et de ses expérimentations toujours renouvelées jusqu'à la fin de sa carrière, en 1993.

Hector German Oesterheld est un très grand scénariste argentin, qui collabora notamment avec Alberto Breccia, Solano Lopez (pour la version originale de L'Éternaute, une des meilleures bandes dessinées de science-fiction que j'ai lues), ou Hugo Pratt (notamment sur Sergent Kirk ou Ernie Pike, même si son nom est quasiment occulté des éditions françaises, qui préfèrent capitaliser sur la notoriété d'Hugo Pratt, et qui ignorent par là complètement le fait que la force de ces récits provient bien plus des scénarios puissants d'Oesterheld que du dessin encore maladroit et souvent paresseux d'Hugo Pratt à l'époque). On sent dans les récits indépendants de Sherlock Time l'influence des grands nouvellistes fantastiques ou policiers du XIXème siècle, tant européens (d'Edgar Allan Poe à Arthur Conan Doyle) qu'argentins (de Leopoldo Lugones, trop méconnu de ce côté de l'Atlantique, à Jorge Luis Borges). On retrouve la lenteur des entrées en matière et l'importance d'un personnage narrateur au sein du récit : les premières pages des récits mettent souvent en scène Julio Luna et Sherlock Time discutant entre eux de phénomènes étranges. Les mystères ne sont souvent que partiellement éclaircis, en fonction de ce que Sherlock connaît ou veut bien expliquer en conclusion de chaque aventure. Ce rythme lent au début et qui s'accélère lorsque l'on entre au cœur de l'intrigue, cet aspect littéraire des intrigues, ainsi bien sûr que le dessin si particulier de Breccia, permettent de développer une atmosphère mystérieuse et souvent angoissante, extrêmement adaptée à ces nouvelles fantastiques. Hector German Oesterheld se montre ici le digne héritier des grands nouvellistes dont il s'inspire (ce dont se souviendra Hugo Pratt, notamment lorsqu'il adaptera, le plus souvent sans le dire, mais parfois avec une grande fidélité, des nouvelles de Robert Louis Stevenson ou de Jorge Luis Borges dans certains récits de Corto Maltese).

Pendant les premières années de sa carrière, Alberto Breccia était un solide dessinateur réaliste, capable d'illustrer avec beaucoup de métier les récits de genre qui lui étaient confiés, qu'il s'agisse d'intrigues policières ou de récits de guerre (comme le montre par exemple le recueil Diario de Guerra). À partir de Sherlock Time, il va aller plus loin. Pendant tout le reste de sa carrière, il ne cessera plus d'expérimenter de nouvelles techniques, passant du noir et blanc à la couleur en passant par le lavis expressionniste de Perramus, utilisant les outils et les techniques les plus divers (papiers découpés, encrage à la lame de rasoir, etc.). La première innovation marquante dans Sherlock Time est le dessin de paysages mystérieux, que ce soit dans les faubourgs de Buenos Aires ou dans l'espace. Le trait jusque là si précis de Breccia devient volontairement beaucoup moins net, les contours s'estompent et l'impression de mystère et d'inconnu grandit, comme le montre la deuxième bande de la planche ci-dessous.

Une deuxième innovation intéressante est celle de la vision subjective du personnage principal, Juio Luna, surtout lorsqu'il se retrouve face à des phénomènes qu'il ne comprend et qu'il perd connaissance : gros plans, rotation de l'image, dessins abstraits, Breccia multiplie les moyens pour nous faire partager les impressions ressenties par son héros.

Le point de départ d'une grande collaboration, le début des fantastiques expérimentations d'Alberto Breccia et des nouvelles à la hauteur des grands prédécesseurs d'Oesterheld, Sherlock Time est bien un chef-d'œuvre méconnu de la bande dessinée mondiale.

P.S. 1 : Malheureusement, cet album, comme de nombreux autres de Breccia, n'a, à ma connaissance, jamais été édité en français ; et la version espagnole est épuisée depuis longtemps. J'ai donc dû me rabattre sur la seule version actuellement disponible, en italien...

P.S. 2 : Si vous voulez lire un des récits de Sherlock Time, l'un d'entre eux, Le Tramway, est disponible ici (en espagnol) sur l'excellent site consacré à Breccia.

mercredi 16 septembre 2015

Edmond, un portrait de Baudoin, le film, sort en salles le 30 septembre 2015

Je vous ai déjà parlé du très beau long-métrage documentaire que Laetitia Carton a consacré à l'auteur de bande dessinée Edmond Baudoin. J'avais eu la chance de le voir en DVD et j'avais écrit dans ce blog tout le bien que j'en pensait. Et bien ce film sort enfin en salles le 30 septembre ! Vu la beauté de certaines images (des superbes paysages autour de Villars-sur-Var, le village de son enfance, dans lesquels Baudoin aime se promener, à ses dessins, que nous le voyons en train de réaliser), voir ce film sur grand écran sera probablement une très bonne façon d'en profiter au mieux.

Rendez-vous dans les salles obscures dans quelques jours !

jeudi 6 août 2015

Sorcière !?, de Venko Andonovski (2007-2014)

C’est un article dithyrambique de Milan Kundera (dans Le Monde des livres, je crois) qui a attiré mon attention sur Sorcière !? de Venko Andonovski. Milan Kundera m’a déjà fait découvrir quelques romanciers majeurs du XXème siècle, tels Carlos Fuentes ou Hermann Broch. C’est donc avec une grande curiosité que j’ai commencé à lire ce roman traduit du macédonien, q (je dois avouer que je n’avais très probablement jamais lu de livre traduit du macédonien jusqu’à maintenant), défini sur sa couverture comme « un cahier d’écrivain ».

Milan Kundera, dans sa préface, définit Sorcière !? comme un « roman du troisième temps ». Il considère en effet que le premier temps de l’histoire du roman est la « période qui va de Rabelais jusqu’au commencement du dix-neuvième siècle », que le deuxième temps est celui du « grand roman réaliste » et que le troisième temps « arrive vers le commencement du vingtième siècle », notamment avec Franz Kafka et Hermann Broch (et probablement, suis-je tenté d’ajoute, avec Marcel Proust, Musil et James Joyce). Les romanciers de ce troisième temps refusent « d’obéir à la forme traditionnelle du roman comme à une nécessité ». Il ne s’agit plus seulement de « décrire un milieu et la vie d’un personnage », mais de « saisir l’insaisissable ». Pour cela, ces romanciers font exploser les formes traditionnelles et varient à l’envi les procédés narratifs employés, mélangeant allègrement récit et essai, prose et poésie, etc.

Vendo Andonovski part d’un drame qui a ensanglanté l’Europe entre le Xe et le XVIIIe siècles : le meurtre de près d’un demi-million de femmes considérées comme des sorcières. En 1633, en pleine Renaissance, alors que les Lumières ne sont pas loin (au moins à Paris et dans quelques capitales), ce massacre bat son plein. Le Padre Benjamin, théologien reconnu, ami du pape, de Galilée et de Descartes, est envoyé dans sa Croatie natale et se retrouve confronté à de tels crimes.

Dans cette Europe balkanique, loin des centres de décision européens, tiraillée entre Occident et Orient, où des hérétiques bogomiles peuvent se cacher derrière les masques plus officiels du catholicisme et de l’orthodoxie, le padre Benjamin va retrouver des aspects marquants de son passé (avant qu’il ne devienne un prêtre brillant à Rome) et va devoir remettre en question ses certitudes : les frontières entre le bien et le mal, entre Dieu et Satan, entre la chair et l’esprit, ne sont pas toujours aussi claires que ce qu’il pensait jusqu’alors. En confrontant ses certitudes théologiques à des cauchemars issus de son passé, à la réalité du mal, à la sensualité d’une jeune femme poursuivie par l’Inquisition et aux interrogations métaphysiques d’un vieil homme étrange, il sera obligé de se remettre radicalement en cause…

L’auteur entretient ce flou en multipliant les procédés et les points de vue narratifs. Le récit du padre Benjamin est relaté sous différents angles et avec différents styles, du procès-verbal de l’Inquisition à la poésie métaphysique. À ce premier récit s’en mêle d’autres, contemporains cette fois : un soi-disant auteur intervient dans la narration et dialogue avec un/le lecteur. Deux jeunes femmes détaillent de mystérieuses rencontres amoureuses. Tous ces fils narratifs s’entremêlent et le frontières se brouillent bien vite : qui écrit ? qui lit ? qui commente ? Au sein même de chaque fil narratif, où se termine la « réalité » et où commence le « récit » ?

Avec ce « cahier d’écrivain » aux multiples ressorts narratifs, Venko Andonovski aborde de manière originale et très vivante, voire dérangeante, le drame des sorcières et, plus généralement, bien des aspects de notre civilisation européenne, tiraillée depuis des siècles entre soif de justice et procès inquisitoriaux, entre attrait des lumières et irrationnel. Ce « roman » original et stimulant est une bien belle découverte.

mercredi 15 juillet 2015

Modeste et Pompon, intégrale (1955-1959, 2015), par André Franquin et quelques autres

André Franquin est largement reconnu (à juste titre à mon avis) comme un des plus grands auteurs de bande dessinée francophone de la deuxième moitié du XXe siècle. Et pourtant, une de ses œuvres importantes, Modeste et Pompon, était épuisée depuis des années. Elle avait fait l’objet de trois albums au Lombard peu après sa publication dans Tintin (en 1958, 1959, puis un album complémentaire en 1973), puis d’une réédition en quatre albums chez Glénat à la fin des années 1980. Tous étaient très difficilement trouvables depuis plusieurs années. Le Lombard a enfin eu la bonne idée de combler ce vide en éditant l’ensemble des gags en un seul album, accompagnés de quelques textes éditoriaux instructifs. On peut juste regretter qu’un nombre trop réduit des nombreux dessins que Franquin réalisa pour accompagner les albums (couvertures, quatrièmes de couverture et autres dessins promotionnels) soit inclus dans ce volume.

Petit rappel des faits : en 1955, alors qu’il était la star du journal de Spirou (dessinant pour celui-ci les aventures du célèbre groom éponyme et de nombreux dessins pour animer l’hebdomadaire), Franquin se brouille avec son éditeur pour une histoire de contrats (peut-on y voir la malédiction qui pèsera sur les contrats quelques années plus tard dans Gaston ?). Il décide alors de passer à la concurrence et propose ses services à Raymond Leblanc, éditeur du journal Tintin. Celui-ci saute sur l’occasion et l’accueille dans les pages de son journal. M. Dupuis, fort marri de ce départ, fit acte de repentance et, en jouant sur la corde sensible (très importante pour André Franquin) convainquit son auteur vedette de revenir chez lui. Résultat : en plus des deux pages hebdomadaires de Spirou et des dessins d’accompagnement pour l’hebdomadaire du même nom, Franquin dut réaliser en outre pendant plusieurs années une planche hebdomadaire de Modeste et Pompon.

Cette nouvelle série devint bientôt un pensum, au moins partiellement, pour Franquin surchargé. Il disait également que, faute de temps pour s’y consacrer autant qu’il aurait été pertinent, il ne développa qu’assez peu les caractères des personnages principaux. Des années après, il regrettait ainsi la psychologie un peu sommaire de Modeste, le bourgeois aisé, imaginatif et vantard, et de Pompon, la jeune fille rangée, douce et bien éduquée.

Je n’avais pas lu ces planches depuis près de 20 ans… J’étais donc curieux de les redécouvrir. Etait-ce vraiment une série faite dans la précipitation, une parenthèse mineure dans l’œuvre du maître de Marcinelle ? Et bien pas du tout ; encore une fois Franquin se montrait trop modeste (sans jeu de mot). Cette série éphémère a toute sa place dans le panthéon des œuvres de Franquin, qui y dévoile des facettes de son talent encore différentes de celles dont il faisait preuve par ailleurs.

Modeste et Pompon est la première expérience notable de Franquin de série de gags. Elle fut en effet créée quelques années avant Gaston. Si ce type de série est aujourd’hui largement représenté dans la bande dessinée, ce n’était pas du tout le cas à l’époque et si Franquin pouvait trouver des références, c’était essentiellement de l’autre côté de l’Atlantique (notamment la série Blondie de Chic Young, célébrissime à l’époque). On peut relever deux différences notables par rapport aux premiers Gaston : Jidéhem étant resté chez Dupuis, Franquin ne put s’appuyer sur lui comme il le fit pour Gaston (et pour Spirou). Le dessin de Modeste et Pompon est donc du pur Franquin, bien supérieur à celui des très nombreux gags de Gaston dessinés pour une grande part par Jidéhem. Franquin a déjà atteint une grande maturité dans son dessin, il a trouvé un style original (qui sera énormément copié) et son trait est particulièrement sûr. Pressé par le temps, il doit aller à l’essentiel. Le style adopté pour Modeste et Pompon est donc précis, élégant et sans fioriture. Une sorte de ligne claire franquinienne, en quelque sorte,

L’autre différence majeure avec Gaston est que Franquin délègue ne grande partie le scénario. Une bonne partie des gags sont scénarisés par quelques scénaristes réguliers (les jeunes René Goscinny et Greg, alors bien loin de la célébrité qu’ils acquirent ensuite) et d’autres plus occasionnels (Peyo, Tibet, etc.). Cependant, Franquin choisit (et adapte probablement) avec suffisamment de soin les scénarios qui lui sont proposés pour que la série reste parfaitement homogène.

Quant à la psychologie sommaire dont s’accusait Franquin, je ne la trouve pas si dommageable. Modeste et Pompon sont deux personnages en phase avec leur époque ; deux bourgeois aisés, soucieux d’accompagner la modernité des années 1950. 60 ans après, le sens de l’observation et du détail qui fait mouche de Franquin permet à cette série d’être un passionnant reflet d’une époque qui nous apparaît aujourd’hui à la fois bien loin et très proche.

Loin d’être une série mineure, Modeste et Pompon est donc une série fort drôle, pleine de tendresse, très élégamment dessinée, et qui nous offre un passionnant aperçu des années 1950 en Belgique.