dimanche 1 octobre 2023

Fabrice Neaud : Publication de son nouvel ouvrage autobiographique et mise en ligne d'un entretien à propos de la réédition du Journal

Ca y est ! Après plus de deux décennies d'attente, le nouvel ouvrage autobiographique de Fabrice Neaud vient enfin de sortir ! Les riches heures, le quatrième et dernier volume du Journal de Fabrice Neaud, date de 2002. Et le 27 septembre 2023 viennent de sortir Les guerres immobiles, premier volume d'une nouvelle tétralogie autobiographique, Le dernier sergent. Ce "dernier sergent", c'est Antoine/Émile, personnage déjà évoqué depuis longtemps, notamment dans le récit, chef-d'oeuvre d'émotion, de 32 pages « Émile – du printemps 1998 à aujourd'hui (histoire en cours) » publié en 2000 dans la défunte revue Ego comme x.

Pour être honnête, je n'ai pas encore pris le temps de savourer ce livre en intégralité. J'en connais déjà un certain nombre de pages. En le feuilletant, je peux dresser quelques conclusions très rapides : il est copieux (416 planches ; comme Marcel Proust, Fabrice Neaud construit son oeuvre par accumulation, en ajoutant sans cesse de nouveaux passages ; encore une fois pour ce volume, il a dû se limiter pour ne pas publier un livre démesurément volumineux) et de très nombreuses pages sont magnifiques...

J'ai seulement lu pour l'instant la préface de Didier Lestrade. Celui-ci n'est pas un spécialiste de la bande dessinée ; il n'en écrit pas moins quelques paragraphes extrêmement pertinents sur l'oeuvre de Fabrice Neaud, notamment sur son décalage par rapport à ses contemporains et sur l'importance du portrait (c'est effectivement peut-être dans les portraits des êtres aimés que son oeuvre atteint ses plus hauts sommets...).

En tout cas, je vous en reparlerai quand j'aurai lu tout cela avec attention...

En attendant, je viens de mettre en ligne sur le site qui lui est consacré un long entretien avec Fabrice Neaud à propos de la réédition du Journal aux éditions Delcourt. C'est disponible ici et c'est l'occasion de se replonger dans ces livres magistraux, avant de découvrir Les guerres immobiles...

dimanche 30 juillet 2023

Phénix - L'Oiseau de feu, d'Osamu Tezuka (1968-1988, réédition 2022-2023)

Phénix - L'Oiseau de feu, œuvre phare d'Osamu Tezuka (surnommé le "dieu des mangas" pour l'importance qu'il eut dans le domaine de la bande dessinée japonaise) avait été publié intégralement en français une première fois en 11 volumes aux éditions Tonkam entre 2000 et 2002. Malgré quelques retirages et rééditions chez cet éditeur, tous les volumes en étaient épuisés depuis longtemps. C'est donc une excellente chose que les éditions Delcourt (qui ont repris les éditions Tonkam il y a quelques années) les rééditent (en cinq volumes seulement cette fois-ci, dont trois sont déjà publiés depuis 2022) dans l'édition "prestige" qu'ils appliquent aux grands classiques du maître japonais.

Phénix est souvent qualifié de chef-d’œuvre de Tezuka, ce qui est un peu intimidant : en effet, comment peut-on ainsi distinguer un "chef-d’œuvre" dans un corpus si riche et si varié ? Si on me demande quel est le meilleur livre ou la meilleure série de cet auteur, j'aurais personnellement bien du mal à choisir. L'Arbre au soleil, Bouddha, Black Jack, L'Histoire des 3 Adolf me viendraient notamment à l'esprit. Et Phénix bien sûr. Ce qui distingue particulièrement cette série des autres œuvres majeures de Tezuka est son ambition, démesurée en un sens.

En effet, avec Pnéix, série composée d'histoires relativement indépendantes que Tezuka a dessinées tout au long de plusieurs décennies, en parallèle du reste de son œuvre, l'auteur s'est fixé un objectif qui pourrait sembler excessif : décrire le sens de la vie et de la mort, en racontant des histoires sur un temps incroyablement long, allant bien au-delà de l'existence de l'espèce humaine. Cela peut sembler toucher au ridicule ; décrire en bande dessinée un système métaphysique, fondé sur la permanence d'un principe vital dépassant l'existence particulière des individus, et montrer comment cela sous-tend la vie et la mort de chaque personne, est-ce bien raisonnable ? Or il se trouve que cela passe. Le lecteur n'est bien entendu nullement tenu d'adhérer au système philosophique proposé par Tezuka (et je gage que peu, voire aucun, ne le feront) mais cela ne l'empêche nullement de s'attacher aux récits et de partager les angoisses et les joies des nombreux personnages.

Pour illustrer cette trame philosophique, Tezuka adopte des angles extrêmement différents : récits historiques (tirés de différentes époques de l'histoire du Japon, de la Préhistoire à nos jours) ou de science-fiction, épisodes très courts ou au long cours, histoires chorales ou centrées sur un nombre très réduit de personnages... Le fil conducteur reliant ces différents chapitres entre eux est double : de façon implicite, il s'agit pour Tezuka de transcrire en récit sa vision de l'existence humaine ; de façon explicite, dans chaque récit apparaît le Phénix, oiseau surnaturel, dont le sang donne l'immortalité à celui qui le boit. On retrouve en outre quelques personnages, ou familles de personnages, d'une génération à l'autre, dans certains épisodes.

Autour de ce fil conducteur, relativement tenu d'une certaine manière, Tezuka nous propose des récits d'une grande diversité et d'une grande richesse, dans lequel nous retrouvons l'humanité et les grands thèmes chers à l'auteur : amour et mort, devoir et trahison, volonté de se surpasser, limites floues entre la conscience humaine et celle des robots (thème plus que jamais d'actualité à l'heure où le développement de l'intelligence artificielle ne cesse de faire la une), etc. Il traite tout cela avec sa maestria habituelle : les péripéties s'enchaînent, les personnages sont attachants, quelles que soient leurs faiblesses, jamais la routine ne s'installe.

Et le travail sur la forme est éblouissant : mises en page extrêmement inventives, compositions des planches sans cesse renouvelées, le lecteur assiste à un feu d'artifice permanent d'invention graphique. Généralement imaginatif dans le domaine de la narration, Tezuka se surpasse dans cette série, cherchant à rester constamment à la pointe de l'innovation, notamment quand de nouveaux auteurs introduisent dans les années 1960 et 1970 une nouvelle forme de manga, plus mature, le "gekiga". Tezuka n'a de cesse de montrer qu'il est capable de s'adapter à tout et de ne jamais se laisser distancer par d'autres auteurs, aussi jeunes et talentueux soient-ils.

Il faut également dire un mot de cette édition Prestige. Le format des planches, tout d'abord, est légèrement plus grand que celui des anciennes rééditions, et un grand soin a été apporté à la qualité de l'impression. Enfin, des cahiers critiques accompagnent chaque volume de cette réédition, ce qui est trop rare dans le monde francophone du manga. Ils contiennent des entretiens avec Tezuka, une analyse de ses œuvres en général et de Phénix en particulier, ce qui permet de resituer cette série au sein de l'ensemble des livres de l'auteur, des analyses de planches (publiées dans le volume ou inédites en album) ainsi que les couvertures des publications originelles en japonais. Cela permet de mieux comprendre les objectifs et le processus créatif de Tezuka.

Pour toutes ces raisons, et bien d'autres encore, Phénix est bien un chef-d'oeuvre de l'histoire de la bande dessinée mondiale que cette réédition soignée permet de (re)découvrir dans d'excellentes conditions

lundi 10 avril 2023

Tropikal Mambo, de Carlos Nine (2016)

Carlos Nine était un auteur de bande dessinée relativement rare et assez méconnu. Auteur argentin, né en 1944 et mort en 2016, il était surtout connu dans son pays comme illustrateur. En parallèle de sa carrière d'illustrateur, il a publié une douzaine d'albums de bande dessinée. L'un de ses albums, Le Canard qui aimait les poules a reçu le Fauve d'Or au festival d'Angoulême en 2001 et il a publié en 2004 un tome de la série Donjon, Crève Cœur, sur un scénario de Lewis Trondheim et Joann Sfar. Mais ce ne fut pas suffisant pour lui apporter une notoriété au-delà d'un petit cercle d'initiés. Heureusement les éditions Les Rêveurs publient en France ses différents ouvrages avec beaucoup de soin. Merci à elles !

Tropikal Mambo, publié en version originale un an avant sa mort, est, à ma connaissance, son dernier album de bande dessinée terminé de son vivant. Il s'agissait de sa première création originale en bande dessinée depuis Siboney en 2007 (je vous ai bien dit qu'il s'agissait d'un auteur rare...). Et il conclut son œuvre en beauté. Non seulement, il synthétise et rassemble magnifiquement les traits les plus caractéristiques de son travail, mais c'est également un chef-d’œuvre de plein droit.

L'album est constitué d'histoires courtes mettant en scène le même personnage de détective privé. Ces différents récits se déroulent à Panama et sont reliés entre eux de façon relativement lâche. Carlos Nine a toujours aimé ces pastiches de roman noir, avec détective privé un peu louche, femmes fatales, belles voitures, juges corrompus, danseuses de charme officiant dans des bars interlopes, ambiances enfumées et morts suspectes. Ici, il s'en donne à cœur joie, reprend ces poncifs du roman noir et les étire à l'extrême. Le protagoniste passe de drame familial en meurtre passionnel, empochant un salaire ici et un baiser là. Le récit se joue des codes : le personnage principal interpelle le dessinateur et le lecteur (souvent for impoliment) et finit par s'en prendre violemment à l'auteur.

Graphiquement, Carlos Nine réussit également à rassembler un merveilleux collage de différents moyens d'expression graphiques : superbes dessins en couleurs directes, illustrations au crayon, photographies de sculptures surréalistes... On ne s'ennuie pas. D'autant plus qu'on retrouve l'outrance visuelle propre à l'auteur : les paysages évoluent sans cesse et n'ont en commun que leur aspect délirant, les femmes fatales ont des proportions démesurées, les grosses voitures ont la hauteur d'immeubles de plusieurs étages alors que le véhicule du détective ressemble à une boîte à chaussures... Je ne trouve guère d'équivalent à ces délires graphiques envahissant tout (à part bien sûr dans Krazy Kat de George Herriman, édité en français soit dit en passant, par la même maison d'édition...).

Tropikal Mambo nous offre donc, comme d'autres livres de Carlos Nine, mais sans doute de façon exacerbé, un festival de trouvailles graphiques toujours renouvelées, d'une grande beauté et d'une fantastique imagination, le tout pour illustrer des récits délirants et fort réjouissants. À lire et à relire sans modération.

dimanche 18 septembre 2022

Réinventer le roman. Entretiens inédits (Alain Robbe-Grillet et Benoît Peeters, 2022) et Robbe-Grillet. L’aventure du Nouveau Roman (Benoît Peeters, 2022)

Alain Robbe-Grillet (1922-2008) n'est plus vraiment un auteur à la mode. Le Nouveau Roman dans son ensemble, et les romans de Robbe-Grillet en particulier, n'ont plus l'aura médiatique et critique dont ils ont bénéficié notamment dans les années 1960 et 1970 (parfois davantage à l'étranger qu'en France, mais ceci est un autre sujet). Notre époque est probablement encline à mettre en avant des oeuvres à la construction plus simple et se rattachant directement à des témoignages vécus en lien avec certaines problématiques sociétales. La construction non linéaire, l'approche formaliste et le détachement des sujets sociétaux d'actualité éloignent très probablement les romans d'Alain Robbe-Grillet des goûts actuels. En outre, le goût du romancier pour la provocation et la teneur fantasmatique de certains de ses écrits l'éloignent du consensus politiquement correct actuel.

Si ses romans sont moins cités qu'il y a quelques décennies, ses films, eux, sont quasiment oubliés et invisibles. Ils avaient pourtant rassemblé des acteurs célèbres (Jean-Louis Trintignant à plusieurs reprises, Philippe Noiret, Marie-France Pisier, Arielle Dombasle...) et gagné quelques prix prestigieux. On peut d'ailleurs noter qu'Alain Robbe-Grillet fut très peu cité dans les nombreuses notices nécrologiques consacrées à Jean-Louis Trintignant il y a quelques mois. Celui-ci a pourtant tourné, avec beaucoup de talent, dans quatre films du romancier (Trans-Europe-Express, L'Homme qui ment, Glissements Progressifs du plaisir et Le Jeu avec le feu (l'acteur n'est pas crédité dans ce film, car il avait accepté de jouer gratuitement pour ne pas en plomber le budget)). C'est même grâce à sa superbe prestation dans L'Homme qui ment qu'il reçut le premier prix important de sa carrière, l'Ours d'argent du meilleur acteur au festival de Berlin de 1968.

Fort heureusement, ce relatif oubli n'a pas freiné Benoît Peeters (oui, le scénariste des Cités Obscures et l'exégète de Hergé ; celui-ci a bien d'autres cordes à son arc : il a commencé sa carrière avec un roman hommage à Claude Simon et au Nouveau Roman, Omnibus, et a écrit plusieurs biographies de grands hommes de lettres) qui vient de publier simultanément deux ouvrages consacrés à Alain Robbe-Grillet, qu'il a bien connu. Il s'agit d'une biographie, Robbe-Grillet. L’aventure du Nouveau Roman, et de la transcription d'entretiens datant de 2001, Réinventer le roman. Entretiens inédits.

Alain Robbe-Grillet avait déjà largement parlé de lui et évoqué son travail, notamment dans les trois volumes de sa géniale et paradoxale pseudo-autobiographie (Les Romanesques : Le Miroir qui revient (1985), Angélique ou l'Enchantement (1988) et Les Derniers Jours de Corinthe (1994)) ainsi que dans plusieurs recueils d'entretiens, fort riches et intéressants : Le Voyageur en 2001 et Préface à une vie d'écrivain en 2005. Benoît Peeters parvient néanmoins, avec ces deux nouveaux ouvrages, à apporter des éléments nouveaux.

Dans Robbe-Grillet. L’aventure du Nouveau Roman, l'approche biographique permet de replacer l'ensemble des oeuvres et des prises de position de l'écrivain dans un déroulé chronologique clair. Benoît Peeters apporte également des éclairages complémentaires à celui qu'Alain Robbe-Grillet a mis en avant tout au long de sa vie. C'est particulièrement intéressant, notamment, lorsqu'existent des incohérences (le plus souvent assumées) entre les romans de Robbe-Grillet et ses textes critiques contemporains. L'un des exemples les plus flagrants est celui de l'usage de la métaphore : Alain Robbe-Grillet a publié presque en même temps des articles dans lesquels il critiquait violemment son usage (repris plus tard dans Pour un nouveau roman) et un roman, La Jalousie, dans lequel les métaphores ont une place significative. L'analyse des débats théoriques sur le Nouveau Roman est également bien mise en lumière, avec notamment la tentative de prise de pouvoir intellectuel sur ce mouvement par Jean Ricardou dans les années 1970, puis la relative et progressive mise à l'écart de ce théoricien jusqu'a-boutiste par la majeure partie des écrivains rassemblés sous cette enseigne. On voit ainsi comment la formalisation de certains concepts par Jean Ricardou a dans un premier temps donné lieu à des débats intéressants au sein des nouveaux romanciers et de leurs critiques, avant que la sécheresse de plus en plus grande de ces concepts ne vienne à être considérée comme stérilisante ; Jean Ricardou semblait vouloir enfermer dans un cadre très contraint des écrivains que rassemblaient avant l'amour de la liberté et la quête de nouvelles formes.

Dans Réinventer le roman. Entretiens inédits, Benoît Peeters, qui connaissait bien les différents entretiens et textes critiques déjà publiés à l'époque par et sur Robbe-Grillet, cherche à pousser l'écrivain plus loin, à lui faire dire des choses nouvelles, à approfondir certains points clés de sa démarche. Et cette tentative est très souvent couronnée de succès ; même pour un lecteur assidu des oeuvres (littéraires et critiques) du romancier, cet ouvrage permet d'apporter de nouveaux éléments.

Ces deux ouvrages ont le grand mérite de remettre sur le devant de la scène un auteur majeur du 20ème siècle et devraient permettre aux néophytes de le découvrir simplement et aux amateurs d'aller plus loin dans leur connaissance de l'oeuvre si riche d'Alain Robbe-Grillet.

dimanche 11 septembre 2022

Exposition Chris Ware à la BPI (Centre Pompidou)

Il n'est pas forcément simple d'imaginer une exposition pertinente sur la bande dessinée. En accrochant des planches au mur, on les prive forcément de l'enchaînement séquentiel pour lequel elles ont été conçues. Prises individuellement, ou par petits groupes, elles perdent forcément une partie de leur sens (ce qui peut être nuancé dans le cas de gags en une planche, notamment). En outre, dans bien des cas, les planches originales permettent de voir des détails de réalisation (restes de gommage, reprises du dessin, etc.) qui leur donnent plus de vie, mais que leur auteur a cherché à éliminer de la version finale, il s'agit donc en quelque sorte de documents de travail plus que d'oeuvres achevées. Bien entendu, il arrive parfois que voir une planche originale permette de découvrir une richesse de couleurs, notamment, à laquelle les techniques actuelles de reproduction industrielle ne permettent pas de rendre pleinement justice ; je me souviens ainsi d'une belle exposition à la Bibliothèque nationale, dans laquelle j'avais admiré de superbes pages de Trait de craie, de Prado, avec une magnificence de couleurs directes, dont l'album imprimé ne donnait qu'un pâle reflet.

Une difficulté supplémentaire s'ajoute dans le cas d'un auteur qui, comme Chris Ware, ne dessine pas de planche originale finalisée : avant l'étape finale effectuée par ordinateur, ses pages ne comportent qu'un dessin au trait, sans couleurs, bien loin du rendu imprimé. De façon plus générale, pour Chris Ware l'oeuvre finale, celle qui correspond pleinement à son dessein créateur, est uniquement le livre imprimé, avec l'ensemble des planches coloriées, mais également la maquette, les couvertures et pages de garde, jusqu'à l'ensemble des textes de teneur administrative apparaissant sur ces dernières. Dans ces conditions, quelle est la pertinence de monter une exposition sur Chris Ware ? Son oeuvre n'est-elle pas avant tout à découvrir en feuilletant et lisant ses livres, dans une bibliothèque ou chez soi ? (Il est d'ailleurs intéressant de noter que l'exposition dont je souhaite vous parler aujourd'hui est justement organisée dans quelques salles au coeur d'une bibliothèque, la BPI du centre Pompidou, à Paris ; à la sortie de l'espace d'exposition, la bibliothèque propose d'ailleurs à la lecture du visiteur intéressé la plupart des ouvrages de Chris Ware.)

Ces questionnements liminaires étant posés, ai-je apprécié la visite de cette exposition dédiée à Chris Ware, initialement imaginée pour le festival d'Angoulême, suite à l'attribution de son Grand Prix à Chris Ware, et maintenant présentée, apparemment sous une forme un peu différente, à la bibliothèque publique d'information (BPI) du centre Pompidou à Paris ? Et bien oui, beaucoup. Les commissaires ont réussi à surmonter les difficultés intrinsèques à ce genre d'exercice pour présenter au visiteur, qu'il soit familier de l'oeuvre de l'auteur américain ou bien complètement néophyte, un parcours instructif et plaisant.

L'exposition est suffisamment complète pour présenter succinctement les différentes facettes de l'oeuvre, mais pas trop longue pour ne pas lasser. Elle met en avant chronologiquement les livres phares de Chris Ware, des oeuvres de jeunesse à Rusty Brown, en passant par Jimmy Corrigan et Building Stories. Ses livres sont mis en valeur de différentes façons, complémentaires : quelques planches originales, les planches finalisées et publiées (dans leur version française), ainsi que les livres eux-mêmes. On peut également découvrir quelques pages plus rares, publiées notamment dans divers périodiques, et d'autres illustrations, comme les superbes couvertures qu'il concocte régulièrement pour le New Yorker.

Enfin, et c'est là que cette exposition apporte le plus de valeur ajoutée par rapport aux livres imprimés pour un lecteur familier de cette oeuvre protéiforme, on peut également découvrir d'autres pans du travail créatif de Chris Ware : quelques-uns des nombreux objets qu'il se plaît à fabriquer, ainsi que plusieurs dessins animés qu'il a co-conçus. Si on cite également un entretien vidéo très intéressant, on aura donné une petite idée de la variété de cette exposition. Elle est prévue jusqu'au 10 octobre 2022, il est encore temps d'en profiter !

La salle consacrée à Jimmy Corrigan

La salle consacrée à Building Stories

Un mur de planches originales de Rusty Brown

D'autres illustrations

samedi 16 juillet 2022

Journal 1 & 2 et Journal 3, de Fabrice Neaud (rééditions 2022)

Les éditions Delcourt viennent de rééditer Journal 1 & 2 et Journal 3, de Fabrice Neaud (la réédition de Journal 4, Les Riches Heures est prévue pour septembre). Journal 1 & 2 compile les deux premiers volumes du Journal d'abord publiés séparément en 1996 et 1998, puis regroupés en un seul volume chez Ego comme x. Journal 3 reprend le 3ème volume du Journal, d'abord publié en 1999, puis dans une édition augmentée en 2010, toujours chez Ego comme x. Les deux volumes ont fait l'objet de quelques corrections, dans les textes et les dessins. Une postface dessinée a été ajoutée au Journal 1 & 2, dans laquelle l'auteur dresse un rapide bilan des 20 ans qui se sont déroulées depuis la sortie de Journal 4, à ce jour dernier volume du Journal, explique cette si longue interruption et annonce la publication prochaine de nouveaux tomes. (On peut noter en passant que l'ensemble de l'oeuvre autobiographique de Fabrice Neaud, le Journal mais aussi les prochains livres, est maintenant regroupée sous le titre général d' Esthétique des Brutes.)

J'ai profité de ces rééditions pour relire ces albums que j'avais lus de nombreuses fois, mais pas depuis quelques années (probablement depuis 2010 et la réédition augmentée pour Journal 3, et depuis encore plus longtemps pour Journal 1 & 2). Au moment de commencer ces relectures, je dois avouer que j'ai éprouvé une légère inquiétude : et si j'étais déçu, et si je ne trouvais pas ces albums aussi extraordinaires qu'auparavant ? Après tout, ces récits ont été publiés il y a plus de 20 ans (entre 26 et 23 ans) et relatent des faits advenus il y a presque 30 ans (entre 30 et 27 ans pour être précis). La société a évolué depuis cette époque (Internet et les smartphones n'avaient pas envahi notre quotidien, les appli de drague n'existaient pas encore, c'était à peine 11 ans après la dépénalisation de l'homosexualité en France (pour le début de Journal 1& 2) et bien avant les "péripéties" liées à la loi sur le "mariage pour tous", à une époque où les luttes LGBT+ n'avaient pas la même audience), le monde de la bande dessinée également (ces livres relatent notamment le tout début du mouvement de la bande dessinée "indépendante" des années 1990, au moment de la création de L'Association, de Cornélius et d'Ego comme x ; l'autobiographie en bande dessinée était encore un concept très nouveau, notamment de ce côté de l'Atlantique, où les pionniers du genre, tels Edmond Baudoin, étaient encore rares). Et, bien entendu, j'avais plus de 20 ans de moins, et autant de livres lus, de films vus, d'expériences accumulées.

J'ai bien vite été rassuré : aucune déception à la relecture. Ces livres n'ont pas le même écho aujourd'hui, le temps a passé, mais il n'est nullement amoindri. On est passé d'un récit d'actualité à un témoignage d'une époque parfois révolue ; on peut observer a posteriori l'évolution du style de dessin de Fabrice Neaud. Mais l'immense talent de l'auteur, la fulgurance de certains portraits, la pertinence de la peinture sociologique et psychologique sont toujours là, bien présents, nullement fanés par les deux décennies qui se sont écoulées...

Dès Journal 1 & 2 sont déjà présentes les caractéristiques qui donnent toute sa force et sa qualité unique à l'oeuvre autobiographique de Fabrice Neaud ; dans Journal 3, elles deviennent encore plus fortes et occasionnent de nombreuses pages superbes et bouleversantes : un dessin élégant qui parvient à mettre en avant les particularités les plus singulières des individus (nous sommes loin des caricatures réduisant les personnes à quelques traits marquants) ; un récit qui joint sans cesse les épisodes les plus personnels de la vie du narrateur à des considérations psychologiques et sociologiques beaucoup plus larges ; l'usage habile de métaphores iconiques et d'itérations visuelles, qui permet un constant et fructueux dialogue entre image et texte, même dans certains longs passages plus proches du commentaire social que du récit de vie... Bien sûr l'art de Fabrice Neaud continua à progresser dans les années qui suivirent : l'encrage, et notamment l'usage des hachures, a beaucoup évolué (comme on peut notamment s'en rendre compte dans les planches ajoutées en 2010 dans Journal 3), de superbes paysages naturels prendront plus de place que dans ces deux premiers volumes, essentiellement situés en milieu urbain. Toutefois, l'essentiel est déjà là, dès la fin des années 1990.

Je ne vais pas commenter ici en détails ces deux livres ; je l'ai déjà fait longuement en d'autres lieux (à retrouver là pour Journal 1, Journal 2 et Journal 3 ). En conclusion, est-ce que la relecture de ces oeuvres a changé la vision que j'en avais ? Oui et non. Non, puisque je suis toujours autant ébloui par la qualité littéraire et graphique de ces centaines de pages. Oui, parce que ces livres n'ont plus vraiment le même statut ; en 1996, 1998 et 1999, il s'agissait de livres avant-gardistes, à la pointe de ce qu'on appelait alors la "nouvelle bande dessinée", pionners de l'autobiographie en bande dessinée, dont le récit très contemporain était parfaitement ancré dans son époque ; aujourd'hui, il s'agit de classiques qui affrontent déjà avec succès l'épreuve du temps qui passe.

mardi 12 juillet 2022

Les Mystérieux Voyages de Cornelius Dark, d'Alberto Breccia et Carlos Trillo (1978-1980, 2022)

Alberto Breccia est l'un des génies de la bande dessinée internationale les plus méconnus. Ses œuvres sont rééditées, voire simplement éditées en album, au compte-gouttes et elles sont rapidement épuisées. C'est pourquoi toute nouvelle édition d'un de ses ouvrages est toujours une excellente (et trop rare) nouvelle.

Les éditions Revival viennent d'éditer El Viajero de Gris (dont je regrettais d'ailleurs en 2011 sur ce blog l'absence d'une édition française...), sous le titre Les Mystérieux Voyages de Cornelius Dark. À l'époque, Breccia ne travaille plus avec le scénariste Hector German Oesterheld, avec qui il avvait donné le jour à de nombreux chefs-d'œuvre (Mort Cinder, bien entendu, mais aussi une nouvelle version de l'Éternaute, Sherlock Time, La Vie du Che, etc.) et qui mourut en 1977 aux mains de la dictature qui sévissait alors en Argentine. Alberto Breccia a néanmoins trouvé un nouveau partenaire scenaristique de long terme, Carlos Trillo (ils publieront ensemble Qui a peur des contes de fées, Buscavidas, Nadie...). Celui-ci se place clairement dans les traces du génial Oesterheld. Sans atteindre le talent de celui-ci, il n'en fournit pas moins des textes de très bonne facture au dessinateur uruguayen.

El Viajero de Gris est une œuvre dans lesquelles Alberto Breccia se sent libre, ose sortir des cadres rigides de la bande dessinée commerciale argentine. Vite las de travailler dans un format et un style stables, il s'en donne ici à cœur joie et ose passer d'un style à l'autre au sein d'un même récit, voire d'une même planche, tout en mettant toujours ses impressionnantes qualités graphiques au service du récit.

Cornelius Dark est prisonnier, pour une raison que le lecteur ne connaît pas. Souvent isolé au cachot, il cherche son salut dans l'évasion par la pensée. En se concentrant sur un objet, il est capable de se projeter en pensée dans un tout autre lieu, une toute autre époque, des steppes mongoles médiévales à l'Auvers-sur-Oise de Van Gogh. En 6 récits de 12 pages chacun (14 pour le dernier), Cornelius Dark parcourt ainsi l'espace et le temps.

Breccia utilise des styles différents pour le monde de la prison (un dessin au trait, avec des noirs en à-plat dominant les pages) et celui des rêves de Cornelius Dark (le dessin au trait laissant le plus souvent la place à un traitement en volumes, avec un lavis qui préfigure parfois celui de Perramus. (On peut d'ailleurs relever que le scènes de prison préfigurent les expérimentations graphiques de Frank Miller dans Elektra lives again ou Sin City. Influence ou coïncidence ? Je ne saurais dire avec certitude...). Chaque page est une merveille visuelle, dans des registres très variés. En outre cette variété porte magnifiquement ces courts récits, distrayants certes, mais manquant un peu de souffle. Un autre grand livre d'Alberto Breccia !

P.S. : On peut noter que des éditions hispanophones de >Nadie, un autre feuilleton de Breccia et Trillo, dessiné entre 1976 et 1978, donc juste avant El Viajero de Gris, sont sorties récemment également. Le ton n'est pas le même. Il s'agit d'un feuilleton beaucoup plus classique, mettant en scene Nadie, un agent secret britannique exceptionnellement doué, dans la lignée de James Bond, aux prises avec des méchants diaboliques, tout spécialement Fu Manchu, tout droit sorti de l'âge d'or des pulps. Pour satisfaire son éditeur et coller au classicisme du recit, Breccia se contraint à utiliser un style de dessin au trait beaucoup plus stable et classique que dans El Viajero de Gris. On sent tout de même à chaque page son souhait, encore inassouvi, d'explorer de nouveaux territoires, notamment dans la description des bas quartiers de la capitale britannique.